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Le temps spirale

11 octobre 2020

Hier, en faisant le ménage du sous-sol, je suis tombé sur une boîte contenant quelques photos, la plupart encadrées et qui avaient trôné un temps dans anciens appartements. La boîte n’avait pas été ouverte depuis douze ans. Cela équivaut à peu près à la durée de mes longues rénovations pendant lesquelles il était hors de question de suspendre quoi que ce soit sur les murs.

J’ai rapporté la boîte dans l’appartement, me promettant de me faire un petit coin à souvenirs.

Aujourd’hui, je les dépoussiérées, ai souri, le cœur s’enveloppant de cette pesante humidité qu’est la mémoire. Je ne suis plus certain maintenant de vouloir les accrocher. Peut-être quelques-unes, sans pouvoir décider si cela en vaut la peine.

Il fuit, il fuit, ce temps, inexorablement. Je regrette l’époque des albums photos, ceux qu’on pouvait ouvrir sur ses genoux, de précieux papiers, quand même rares, car à l’époque, il fallait tout de même développer vingt-quatre, trente-six fois, choisir ce qui devait rester, ce qui pouvait rester caché.

Maintenant, on conserve le tout dans les nuages de compagnies qui en ont fait des algorithmes pour mieux voler tant notre passé que notre portefeuille.

La mémoire a été transformée pas nécessairement pour le pire. Elle paraît plus volatile. On peut bien sûr mettre sur ses genoux un écran et y faire défiler les moments de notre éphémère existence. Les photos sont souvent trop nombreuses pour qu’on y prête vraiment attention. Les a-t-on vraiment choisies ? Et puis, on n’a pas cette sensation du volume, cette illusoire impression que le passé pouvait quand même s’empiler et nous écraser doucement jusqu’à ce que l’on devienne un sédiment atomique.

Le passé est devenu si léger, petit comme un écran de smartphone, insensible comme un nuage sous les doigts.

Ce n’est ni mieux ni pire qu’avant, même si je donne l’impression de regretter ce qu’étaient les choses dans mon temps.

Imaginons les siècles où seuls quelques notables, reines, rois pouvaient se faire faire le portrait. Que sont devenus tous ces visages qui ont assuré notre existence ? Cela ne nous importe que si peu. Imaginons encore plus loin, quand les mains de quelques australopithèques dessinaient en traits sanguins des semblants de mémoire. Cela changerait-il notre plaisir actuel d’exister ?

Le passé est bel et bien une spirale qui s’étourdit à construire le futur. Qui, un jour, parcourra l’Internet et croisera mon regard ? Ce n’est pas le passé qui est triste, plutôt la perspective qu’il nous soit interdit de regarder dans la besace du devenir.