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Ce matin, je me suis levé de bonne heure, malgré une courte nuit. La tempête ne s’est calmée qu’aux petites heures. L’hiver est brutal de nous infliger ainsi cette neige alors qu’hier encore, on voyait le manteau de l’automne.

À mon réveil, Belle me regardait de ses yeux ronds, en noisette, impatiente de me voir bouger. J’entendais le frottement de sa queue par terre. Je lui ai souri ; elle attendait sa première caresse. « Couchée, Belle… » Elle n’a pas aimé. Elle fit semblant d’obéir en rabaissant les oreilles, je refermai mes yeux et je l’ai sentie mettre une patte sur le lit. « Non, Belle… » J’entendis comme d’habitude son long soupir de désapprobation face à ma paresse. Elle s’écrasa bruyamment par terre et ramena sa petite tête près de mon oreiller. Je ne voyais que le museau pointer tel un périscope à la recherche d’un indice lui signifiant que j’avais ouvert de nouveau les yeux. Je touchai du bout de mon doigt les narines humides. La langue sortit aussitôt et j’ai eu à peine le temps de l’éviter. « Viens… » Ai-je vraiment eu le temps de compléter cet ordre ? Elle était déjà près de moi, le nez sous mon oreiller, tentant peut-être de respirer les rêves que j’y avais laissés. Je la chassai aussitôt pour lui faire bien comprendre qu’il s’agissait là d’une faveur. Je me suis levé.

J’ai regardé par la fenêtre. La tempête avait transformé la ville en un désert lumineux. Un oiseau se réchauffait sur la cheminée de l’immeuble d’en face. Il ne paraissait nullement incommodé par la fumée. Au contraire, d’autres oiseaux le rejoignirent, se collant les uns contre les autres tels des mendiants autour d’un feu de fortune. Plus bas, des gens, déjà des gens si tôt le matin, armés de leur pelle pour certains — il fallait vite déblayer l’automobile car le retard était exclus —, d’autres serrant contre eux leur porte-document. Déjà aussi des parents avec leurs enfants, à peine sortis du sommeil et qui y replongeraient chez leur gardienne. Je suis allé caresser Zac qui ne se lève pas, comme Belle, le matin. Il reste enroulé près de la porte, sait que je ne suis pas prêt. Mais Belle pense toujours autrement. Elle me suit partout, surveille mes allers et venues et vérifie dans sa mémoire automate que je suis le même qu’hier.

Je me suis lavé et me suis préparé mon premier café. Belle m’observa prendre ma place devant l’ordinateur et réveiller l’écran pour connaître qui, de mes nombreux amis que je n’ai jamais touchés, m’avaient écrit. Certains dormaient déjà, d’autres calculaient le décalage horaire pour espérer une réponse de ma part. Le réseau est une sorte de pôle où il fait éternellement jour. Belle se coucha en boule à mes pieds, sur le coussin placé pour elle sous mon bureau. Singulier confort des habitudes. J’ai reçu du courrier de Paris, de Los Angeles, de Düsseldorf ; j’ai écrit en anglais, en allemand et en français. Puis je me suis baladé à travers le monde, conversé avec des gens. Quelques-uns étaient insomniaques et nous parlaient d’Asie. Il faisait chaud en Californie, il faisait froid en Russie, un homme possédait une villa près de la mer, un autre, étudiant américain, essayait au hasard des contacts virtuels de calmer sa peine d’avoir été trahi. On me lança des messages privés m’invitant à faire l’amour ; j’ai poliment refusé. Je refuse tout le temps.

Une fois les chiens promenés, une fois les premières habitudes consommées, j’ai dit au revoir à mes bêtes, leur promettant que je ne serais pas long et qu’il fallait qu’ils gardent la maison. Je ne sais pas pourquoi je dis cela ; je pourrais très bien leur réciter le Coran et ils comprendraient la même chose. Ils connaissent très bien leur maître, n’ont pas peur de se voir abandonnés par lui. Ils la garderont, la maison, pour sûr.

J’ai fait quelques courses, me frayant un chemin dans ce froid nouveau. J’ai pris ensuite le métro. Près de moi, une vieille Chinoise chantait doucement. Sa voix, brunie par l’âge, imprégnait l’atmosphère ennuyée du wagon. Comme à l’habitude, le métro était bondé de gens affairés et endormis qui, mus par l’invisible force des rails électriques, s’en allaient au travail, à l’école, à l’hôpital, à l’abattoir peut-être. Accrochés à la tristesse du matin, ils tentaient de se composer une attitude neutre, contraints de réduire au minimum leur espace vital, les yeux rivés sur une affiche qu’ils ne lisaient pas, un livre de chimie moléculaire qui les faisait bâiller, un ticket de métro qui leur assurait qu’ils avaient bel et bien une destination à atteindre, donc un but (et que s’ils voulaient ou s’ils le pouvaient, ils pourraient en déduire un sens profond, peut-être un plaisir). Plusieurs n’étaient visiblement pas contents de la neige tombée durant la nuit et commentaient la météo avec leurs compagnons de route. Mais la vieille dame chinoise, assise près d’une fenêtre, regardait dans ce qui pouvait passer pour le dehors, le tunnel flou ponctué d’éclairs réguliers. Elle chantait sans se préoccuper outre mesure de ses voisins. L’air tendre faisait penser à de la tristesse ou à une tentative de consolation. J’étais assis près d’elle, sur le siège qui lui faisait face perpendiculairement. Elle pouvait ainsi m’observer, moi j’étais forcé de regarder le derrière un peu vague d’une adolescente sur le point de grandir, revêtue d’un manteau à l’étoffe humide. Elle parlait espagnol à une amie plutôt polonaise. Elles mâchaient de la gomme et regardaient la Chinoise, se disaient des cachotteries et pouffaient de rire. Elles me faisaient penser à ces gâteaux feuilletés, vendus en quantité industrielle, dont la crème pâtissière n’attend qu’une légère pression des doigts ou de la bouche pour évacuer le biscuit. Un peu à ma gauche, un homme à cravate lisait des cotes de la bourse. Le cou trahissait une égratignure longiligne. Une passion matinale ? Un chat ? Une morsure sauvage ?

Le chant de la dame m’avait surpris, le timbre de sa voix était salé, fin et blanc et la langue utilisée n’en était que plus mystérieuse, des sons aigus, essoufflés comme des papillons migrateurs. Je ne pouvais pas lui donner d’âge précis, c’est toujours difficile quand il s’agit d’Asiatiques. Leur regard a été sablé par des millénaires d’histoires, de douleurs, de grandeurs et de bassesses ; ils ont, plus que toutes les autres peuplades de cette Terre, su cacher leur vie personnelle derrière la simplicité du silence. La douce mélodie qu’elle chantait m’était incompréhensible et je ne pouvais pas plus deviner si elle était triste ou seulement belle. Peut-être les deux à la fois. La dame chantait en regardant par la fenêtre. Il n’y avait bien sûr rien à voir puisque le train allait si vite. Les autres passagers l’écoutaient. Ils faisaient semblant de ne pas remarquer, mais ils avaient eux aussi fait silence. Quelqu’un chantait, la mélodie était belle. C’était en fait magique. J’étais heureux de l’entendre.

La vie est simple. Inspirer et expirer. Le chant friable de la Chinoise me le faisait comprendre, me ramenait vers le centre confortable de mon cœur. Un endroit chaud, ce cœur, un endroit fragile entouré de cuir. Nous nous heurtons, plus souvent qu’à notre tour, à cette peau étanche et nous sommes les premiers à fermer les portes si on s’approche de trop près. Nous craignons tant de pièges.

Je me dirigeai ensuite dans ce café où j’écris, encore. J’aurais aimé y retrouver les gens rencontrés hier. J’ai demandé au garçon :

La dame qui fumait, hier…, celle qui devait retourner près de son mari… elle est revenue ?

D’abord étonné par ma question, le garçon se posa lui-même la question…

C’est vrai, Mme Jodoin n’est pas venue aujourd’hui… Son mari doit être mort dans ce cas… Il commençait à être temps !

Et sans donner d’autres explications, il me servit un « Qu’est-ce que j’vous sers ? »

Un café et quelque chose de sucré à manger, vous avez du gâteau ?

Je n’avais pas vraiment faim, mais je voulais laisser l’impression que je resterais ici longtemps. La précaution était certainement inutile car l’endroit contient suffisamment de places pour tout ce petit monde éphémère que sont les clients pressés. En m’apportant ma commande je lui ai demandé s’il avait de la musique chinoise dans sa banque virtuelle. Non, ça n’en faisait pas partie, mais comme pour essayer de me satisfaire, il mit de la musique nouvel âge. Allez comprendre. La Chine, c’est plus vieux que ça !

Celui qui écrivait en face de moi, hier, est revenu, son carnet sous le bras. Il s’est installé cette fois plus loin, ne s’occupe pas de moi. À le voir ne jamais détourner les yeux de ses feuilles, des personnages importants doivent l’habiter. Je n’ai pas cette chance. Mes yeux sont rivés sur ceux des autres.

Je me suis assis près de la fenêtre et j’observe les passants qui m’observent à leur tour. L’observateur observé… La ville se remettra vite de cette tempête, la machinerie lourde est déjà à l’œuvre, le sel a été répandu et le soleil n’a pas dit, lui non plus, son dernier mot. Il bombarde la neige de tout ce qu’il n’a pu donner à l’automne. Des ambulances passent. Les malheurs continuent. Deux femmes, sur le trottoir, se rencontrent. Elles se disent bonjour, puis bavardent un bon moment. La fenêtre m’empêche de comprendre ce qu’elles se disent, mais je devine qu’elles doivent parler de leurs maux puisque l’une montre sa hanche et donne des explications alors que sa compagne approuve en faisant non de la tête en signe de compassion. J’en déduis que la première a subi une opération et qu’elle fut longue puisque la conversation semble toujours graviter autour de la hanche. La deuxième n’a de cesse de faire non de la tête. Puis elles font silence, se sourient. La première montre le café, l’autre dit oui. Elles entrent et s’assoient pas très loin de moi. Oui, c’est ça, c’est bien de la hanche qu’il s’agit. Elles commandent des tisanes. La dame a un cancer, ça complique les choses. J’apprends que l’autre a aussi un cancer. Elles en parlent respectueusement ; elles parlent également de la tempête qui a sévi.

« Paraît qu’une femme a failli mourir sur la montagne hier soir. Elle a eu de la chance. Un homme passait heureusement par là. Dans la tempête ! » « Ça devait être une droguée », conclut la première. « J’pense pas », dit la seconde. « Qu’est-ce que vous en savez ? » « On l’a pas dit à la télé… »

J’arrête d’écouter ; je repense à la femme blessée. J’aurais dû l’aider… Aurais-je pu ? Ce n’est peut-être pas elle après tout… De l’autre côté de la rue, j’aperçois le couple d’homosexuels qui se chamaillaient hier. Ils semblent s’être réconciliés.

Le garçon m’apporte un second café ; je ne lui ai pas commandé, mais j’allais le faire. Je crains déjà de passer pour un habitué. Mais je le remercie, car il ne sait pas, tout compte fait, sur quel océan je navigue en ce moment. Le soleil jette sur les tables sa nourriture lumineuse. Des gens entrent et saluent le garçon de café. Ils sont contents d’être arrivés, ça se voit ; on a beau naître au nord, on ne s’habitue jamais aux premiers jours de l’hiver. C’est contre nature. C’est comme la solitude.

Tout donner donc, tout promettre, pour une bouchée de pain, une caresse ou un sourire. Tout donner à la vie, attendre impatiemment le jour où j’accosterai une terre nouvelle et que, de la forêt au loin, des yeux me rassureront que je ne suis pas seul au monde.