La neige l’étouffe. Des flocons pénètrent dans ses narines. Elle tousse. La tempête hurle ou chante ; c’est difficile à dire. Si elle hurle, c’est qu’elle est méchante ; si elle chante, c’est qu’elle fait partie de son imagination.
Elle tique, place une main devant elle pour se protéger. Le vent suit la route que les hommes ont percée dans la montagne. Il lui barre le chemin, paraît protester parce qu’il rencontre un obstacle, tourbillonne, s’écrase sur les rochers, entraîne la neige qui éclate à son tour. Le ciel a repris son manteau de nuit.
Elle n’avait pas envisagé la montée si difficile. Ses cheveux fouettent son visage. Elle avance tout de même. Elle n’avait rien envisagé du tout.
Des automobilistes se dépêchent de gravir ou de descendre la montagne avant que la tempête n’obstrue totalement la route. Ils klaxonnent. Elle ramène son foulard autour de son cou. L’idée qu’ils pourraient s’arrêter et lui venir en aide l’effraie. Elle se parle tout bas, se dit des choses importantes. Près du cœur, quelque chose ou quelqu’un souffle tant bien que mal de la chaleur. Elle souffle dans ses mains. Quelque chose ? Sans doute son sang. Quelqu’un ? Peut-être son âme.
Les branches affolées des arbres semblent implorer le dieu des tempêtes. Le froid les rend bruyantes. Des ombres courent se cacher derrière les arbres ; des sons entremêlés de frayeurs passent au-dessus d’elle. « Ce ne sont que des arbres, se dit-elle, ce n’est que ça, du bruit sans fantômes. » Elle avance, secouée par de violentes convulsions. Tantôt la douleur, tantôt le froid.
Lorsqu’elle avance un pied, le sexe se frotte à ses vêtements. La douleur. Il n’y a qu’elle, en plaques rougeâtres, en muqueuses fendues, les rayures sur les bras, les seins macérés. N’y a-t-il pas une seule région de son corps qui ait été épargnée ? Le médecin lui a conseillé de ne pas trop marcher, de prendre soin d’elle.
Cela ne fait pas sérieux. Il devait parler de quelqu’un d’autre. La vie se venge, un point c’est tout. Peut-être et puis tant pis. C’est difficile à dire dans cette tempête. Elle tousse encore. Avance, ignorante des dangers ou ne veut pas les voir. C’est si difficile à dire. Elle marche pour arrêter d’avoir mal et c’est stupide. Les arbres se sont transformés en vagues et la montagne en océan furieux.
Avancer dans ce noir est terrifiant. Ça ou se noyer. Elle a peur, trop froid, trop peur. Elle sent une présence derrière elle, se retourne. Il n’y a personne ; gobée par la neige, la route descend, blanche et vague. Il n’y a plus aucun automobiliste. Depuis combien de temps marche-t-elle ? Les traces de ses pas sont à peine visibles. Cela ressemble à l’idée qu’elle se fait de la mort. La douleur chante de nouveau. La neige pince les joues comme le feraient des éclats de verre. Elle n’est pas vêtue pour affronter la tempête. Elle saigne encore. Ses pieds ont froid, toujours le froid. La tempête croit qu’elle est un arbre, s’amuse avec ses cheveux. Quelque chose psalmodie en elle. C’est peut-être son sang, ou son âme noyée. Elle a soif, baisse les yeux ; le passé revient encore la hanter.
Elle marchait, personne dans la rue, la nuit. Ils se sont jetés sur elle, l’ont rouée aussitôt de coups comme s’ils attendaient depuis longtemps une proie.
Le vent fouette son manteau ; la mince étoffe dont il est fait ne parvient pas à repousser le froid. Elle ferme les yeux, place ses bras autour de son corps pour tenter d’en retenir la chaleur. Elle respire fort maintenant. Avale la tempête.
Ils étaient ivres, gueulant des invectives d’intoxiqués. Cela, elle s’en souvient très bien. Elle avait crié, mais impossible d’en faire plus. Quelqu’un l’avait assommée.
Le noir total, son retour à la conscience, beaucoup plus tard, dans une pièce surchauffée, ses sens aux abois lui lançant des alertes rouges que le cerveau n’écoutait pas, barricadé pour affronter l’ouragan. Sanglée, à la merci de leurs désirs, on l’avait forcée à ingurgiter de l’alcool. Ils étaient trois. Devenus terriblement silencieux dans leurs gestes. De cela aussi, elle se souvient, mais pas davantage.
Il y avait eu ensuite la neige, un passant effrayé, des policiers, l’hôpital. De longs jours à dormir entre la douleur et les soins. Une intervenante sociale était venue s’asseoir près d’elle, avait parlé d’un centre où l’on pouvait l’accueillir. Elle avait fait signe que non. L’intervenante avait insisté, doucement. Elle préférait ne pas répondre.
Des policiers étaient revenus pour recevoir sa déposition. Ils posaient trop de questions, cherchaient à réveiller sa mémoire. Rien n’y faisait. L’oubli semblait pour le moment la meilleure guérison.
Après quatre jours, un médecin lui avait donné son congé en lui disant sur un ton qu’elle jugea maladroit qu’elle avait été chanceuse dans sa malchance. Il fallait maintenant donner le temps au temps, avait-il conclu, pour que les bonnes soudures se fassent. Il lui avait prescrit un tranquillisant et donné rendez-vous de suivi dans une semaine.
Soudures ? Elle n’était pourtant pas faite de métal.
Elle s’était précipitée chez elle et avait verrouillé la porte, gobé un tranquillisant. Douze heures d’un sommeil de morte.
À son réveil, le silence de l’appartement lui avait fait très peur. Ses pensées demeuraient dans leurs scaphandres, s’interdisant de se parler entre elles. En se dirigeant à la salle de bains, elle s’était aperçue dans le grand miroir du corridor. Elle ne s’était pas reconnue, avait poussé un cri d’horreur. Il s’agissait pourtant bien d’elle dans la glace, mais le reste, l’attitude, le regard, le visage tuméfié, les lèvres déchirées, les cheveux en broussaille, les tremblements… Un être assassiné, mais vivant.
Elle avait tenté de se recoucher, mais ne réussissant pas à dormir, elle s’était enveloppée dans une couverture sur le divan, ne se relevant que pour l’essentiel.
Cela avait duré trois autres longs jours. Au début de la troisième journée, elle avait uriné sur place sachant que c’était mal. Comme elle avait trouvé cela drôle, elle s’était précipitée à la cuisine et avait ramené de quoi essuyer le divan, se sermonnant parce qu’elle était une mauvaise fille. Une méchante fille que le démon avait pénétrée avec la queue de trois hommes. Une mauvaise femme qui commençait à devenir folle. Où sont les tranquillisants ? La dose n’est pas suffisante. Est-ce qu’elle peut l’augmenter ? Peut-être devrait-elle appeler ?
Il fallait parler à quelqu’un, ne pas rester seule dans ce calvaire. En prenant le combiné de téléphone elle s’était rendu compte que personne ne l’avait appelée. Normal, elle n’avait pas donné de ses nouvelles d’autant plus qu’elle n’est pas du genre à en donner. Et puis, en chômage, il n’y a même pas un patron pour s’intéresser à vous. Elle devait donc être seule avant ça.
Elle craignait d’entendre l’incontournable reproche qu’elle se faisait déjà trop à elle-même. Que faisait-elle dehors, cette nuit-là à cette heure ? Il ne faut pas sortir ainsi, quand personne n’est là pour vous protéger. Elle s’était regardée à nouveau dans le miroir et avait mûri sa découverte. C’était laid comme ça en dedans. Un abcès qui crève. Ses lèvres s’étaient mises à trembler, mais rien n’y changeait.
Il lui fallait quitter l’appartement, cela sans raison. Elle étouffait. Elle s’était habillée rapidement en se faisant très mal en enfilant ses bottes car elle ne pouvait se pencher sans que des crampes au ventre ne lui rappellent la violence qu’elle avait subie. À peine sortie dehors avait-elle voulu rentrer, mais s’en était abstenue. Il n’y avait personne pour l’attendre ni pour l’entendre.
L’extérieur lui avait semblé aussitôt chaotique. Il bougeait, telle une course folle d’atomes, les gens en orbite autour des gratte-ciel, leurs bras agrippés à leurs documents. Un rien l’émouvait sans pour autant laisser de trace dans sa mémoire. Les gens, surtout les femmes, la dévisageaient parce qu’elle portait encore sur son visage des traces. Elle refusait leur camaraderie tacite. Pourquoi être amies si personne ne faisait rien qui vaille. Valait mieux faire le vide, voyager, inchangée, incertaine, à l’abri des autres.
Elle ne pouvait marcher longtemps avant que les plaies à l’aine l’implorent de se reposer. Elle entrait dans un établissement, commandait un café, fermait les yeux, s’approchait doucement du précipice où plongeaient ses souvenirs. Elle essayait. Bon sang qu’elle essayait. Trop de souvenirs contradictoires. Trop d’expériences ou trop de désappointements.
Dans un de ces cafés, un vieillard lui avait touché l’épaule et lui avait dit quelque chose qu’elle n’avait pas très bien saisi. C’était doux, mais elle pleurait à ce moment, avait honte de le faire. L’homme n’avait pas insisté et était sorti aussitôt. Après quelques instants, elle en avait fait de même et avait eu tout juste le temps de le voir entrer dans une librairie. On peut se confier à une vieille âme ?
Le tranquillisant qu’elle avait gobé avant de sortir la plaçait dans un état second, un tiers monde où l’humilité sied mieux que l’orgueil. Elle s’était approchée de la boutique, s’était appuyée contre un mur et avait hésité avant d’entrer, enfermée dans une rêverie acide, la température de son corps chutant et remontant à une vitesse vertigineuse. Elle parvenait à se bercer du flot mouvant du vent, des sons métallisés de la ville, des sirènes, des portes refermées bruyamment. Elle arrivait à être bien, enivrée par la drogue et les cafés. On lui avait touché l’épaule et elle avait sursauté. Une dame, vêtue d’un manteau de fourrure, lui demandait si elle allait bien. Elle avait souri en ne répondant pas. Était entrée dans la librairie. Elle n’avait pas repéré le vieillard. Où était-il ? L’avait-elle manqué pendant qu’elle divaguait ? Le libraire s’était approché d’elle pour la servir. Incapable de parler, prise de panique, elle s’était enfuie. Elle avait dû rêver, s’en voulait de s’être accrochée à un si mince espoir. Oui, tout cela était une métaphore, quelque chose de compliqué et elle ne maîtrisait plus rien, ne voulait plus rien contrôler.
Elle avait échoué dans un bar, s’était assise dans un coin sombre et avait calé trop vite quatre ou cinq verres de scotch. Par-dessus les drogues, c’est terrible, ça rend les malheurs plus certains, les doutes plus criants et la nausée plus houleuse. « C’est cela, se disait-elle, ferme les yeux, prends une bonne respiration. » Si douloureuses les blessures, le baiser des violeurs. Une urgence. « Referme les yeux. »
Honteuse et perdue dans le brouillard des médicaments et de l’alcool, elle cherchait à se convaincre que cela n’avait été que du sexe violent, des queues cherchant le vagin, l’anus, la bouche, que ses sens avaient été simplement bousculés. Elle serrait les poings à tout moment, prenait des respirations qu’elle voulait rassurantes. Elle se disait aussi qu’elle avait fait pire : ces soirées de sa jeunesse où elle se laissait prendre par tout ce qui était dur jusqu’à en avoir très mal, ces autres nuits où ses amants la prenaient de force alors qu’elle se laissait faire parce que c’était la mode et que Laborit avait écrit quelque chose comme un éloge. Elle avait laissé son corps suivre le vent des autres, leurs tempêtes de désirs. Cela était presque toujours bon. Elle était jeune et la douleur pouvait passer pour nécessaire. Elle en avait l’impression du moins. Maintenant ? Elle regardait ses mains trembler, ses poignets encore bleuis par les sangles de ses violeurs. Elle avait été impuissante. Rien dans ce passé ne l’avait préparée à cela. Elle rageait.
Elle rage. Elle frappe son corps de ses mains endolories, cherche à fouetter les veines pour qu’elles rament dans l’océan des heures. Les drogues ont au moins pour effet de l’insensibiliser par moment à la douleur. Elle réussit à tolérer. La tempête semble vouloir lui interdire l’accès à la montagne. Son corps proteste et l’enjoint de redescendre. La tête refuse. « On verra », murmure-t-elle. Elle avance lentement. Ce qu’elle peut avoir mal tout de même. Elle aurait dû gober, au bar, toutes ces maudites pilules qu’elle avait empochées avant de quitter la maison. Si cela empire, elle pourra en ingurgiter d’autres en s’aidant de neige.
Ses bottes ne sont pas conçues pour endurer un tel froid et elle ne s’est pas habillée adéquatement. Elle se le redit constamment. Une voix intérieure la sermonne. Ce n’est pas nouveau. Lorsqu’elle respire, les poumons s’effraient. Le vent la contourne, la neige la frappe en plein visage. Elle grelotte, puis a chaud. Elle ne se décourage pas. Il faut monter, se dit-elle, atteindre le bout de l’univers, y tirer une flèche pour voir ce qui va se passer. C’est sans espoir ? Elle le sait et s’en moque. Tombe. La neige brûle ses doigts. Le ressent ainsi. Il n’y a plus personne pour la contredire et c’est tant mieux. Ou tant pis. Fait la moue ; la tempête incendie ses joues. Elle ne veut pas pleurer. Une branche, plus faible que les autres, se brise, emportant dans sa chute d’autres branches. La tempête fait fi de la beauté des arbres gelés. C’est la jungle. C’est le froid. Elle cligne lourdement les yeux.
Le courant de neige semble s’épaissir. Elle marche lentement, cherche son air, s’arrête de temps en temps et observe la ville, plus bas. Cette montée est de la folie, cherche-t-elle à s’en convaincre, mais elle détourne invariablement son regard, fixe le sommet, refuse de croire ses pensées qui n’en finissent plus de cerner les réponses.
Les arbres, dans la tempête, le lui disent : « Tu aimes ta blessure ». Elle leur répond : « Chut… » Serre les poings, pose un pied devant l’autre, l’enfonce dans la neige jusqu’à ce qu’elle sente le sol ferme, ramène l’autre en avant. Les drogues sont comme le vent, l’étourdissent puis disparaissent. Alors son ventre crie, ses cuisses sont parcourues d’élancements pénibles. Elle a oublié d’appliquer la pommade prescrite. Comment peut-on aimer une blessure ? Les arbres mentent, les paroles mentent. Vouloir tout oublier, même si pour ce faire on doit taire ce qui pourrait nous aider à oublier.
Ils t’ont eue, tu aurais pu essayer de te défendre, tu aurais pu…
Elle secoue la tête.
…les mordre, leur crever les testicules avec tes ongles.
Tu aurais pu mourir au lieu de te soumettre.
Tu ne pouvais rien faire, tu as sauvé ta peau, tu t’es soumise pour éviter le pire. Brave fille.
Elle ne se souvient de rien. Qui dit vrai, son imagination ou son inconscient ? Puis, subitement, elle revoit l’un d’eux. Il était beau et effrayé. Jeune ? En d’autres circonstances, c’est probablement elle qui l’aurait blessé. Elle rit. Quelque chose, quelqu’un, près de son cœur, souffle sur la braise : Tu n’as pas le droit de rire, tu n’as pas le droit de te détourner du scandale, tu n’as pas le droit de prendre cela à la légère. Elle fait un geste de la main dans le vide comme si elle voulait chasser cette invective.
La tempête est partout, même dans ses vêtements. Elle est certainement seule sur cette montagne. Combien peut-il faire dehors ? Trop froid. Trop longtemps qu’elle marche. La route est sinueuse. Les arbres n’arrêtent pas de s’élancer de tous côtés. La neige n’arrête pas de fuir. Personne ne peut résister longtemps à un tel froid. Des ecchymoses, elle en a partout ; les violeurs auraient mieux fait de la tuer. Elle ne s’est pas laissé faire, elle était inconsciente. Ce n’est pas la même chose. Comme avec la tempête, elle a sûrement hurlé, même au-delà de la connaissance ? La gorge cherche tout l’air qu’elle peut. Ce faisant, la neige l’étouffe. Elle tousse.
Au détour de la route, elle aperçoit une souche ancrée à un petit promontoire rocheux, quasi ensevelie dans la neige. Des buissons forment un écran protecteur contre le vent ; elle s’y rend. En arrivant près de la souche, elle croit voir quelque chose déguerpir. Hésite, mais s’assoit quand même. S’il y a du danger, elle ne peut rien contre. Elle laisse faire, pose ses mains sur ses genoux, essaie de respirer régulièrement. Sait qu’elle ne devrait pas faire cela ; le froid de la pierre va geler ses blessures, ses hémorroïdes vont augmenter la souffrance, ses poumons ne réussiront pas à procéder adéquatement à l’expulsion du gaz carbonique et à l’absorption d’oxygène ; ils deviendront alors irrités, ce qui risque de provoquer une pneumonie. C’est ce qu’elle s’imagine. Toute cause a une fin. Se cale davantage sur son siège de fortune. Sa colonne vertébrale tremble légèrement.
Elle regarde la nuit descendre sur la ville. Malgré la tempête, elle parvient à distinguer les feux de circulation stopper, permettre, avertir. Les réverbères s’éveillent en grappes militaires, les néons prennent des forces. Des gens sortent des édifices. Ils examinent le ciel, jugent la tempête, se collent les uns contre les autres. Elle connaît la suite de l’histoire. Elle est, elle aussi, une femme de la ville.
Dans son abri de fortune la tempête paraît lointaine, les arbres moins agités. Grelotte. N’aurait pas dû venir ici. La neige, encore la neige. La parole est aux douleurs qui se taisent pourtant. Il ne reste qu’à fermer les yeux.
Repose-toi.
Qui peut bien dire cela dans sa tête ? Elle. Ce qui, en fermant les yeux, parle à voix basse, emporté par le souffle des poumons. Les gens de la ville ? Elle les connaît bien, peut imaginer leurs gestes. Ils rentrent chez eux. Ils se mettent à l’aise. Ils mangent, écoutent la télévision, se regardent de temps en temps, se brossent les dents, s’étirent devant l’autre, sourient, soupirent, vont au lit. Se disent parfois des « je t’aime » au creux de l’oreille ; cela crée une chaleur qui fait sourire. Des tam-tams résonnent ? Le sang monte la garde à la périphérie du corps, enregistre le changement de température, le cerveau se tait et rêve. Les gens deviennent vite exigeants : « baisse-toi », « suce-moi », « oui », « non », « prends-moi ». Ils s’énervent, s’enflamment, suent, tremblent pendant qu’ils dansent ensemble sous les draps, pendant que leurs gestes s’affolent, que les mains s’unissent. Ils entrent leur langue dans une oreille, placent un doigt entre les dents, massent les lèvres, soufflent sur les aisselles, frottent leur bassin. Ils glissent leurs mains sur de la peau, savourent le plaisir d’être aveugles, jouent du piano entre les pores de l’épiderme. Entrent ainsi dans le labyrinthe amoureux, toutes caresses courbes, font durer le plaisir. Ils empruntent de longs détours pour atteindre les endroits sales ou la fragilité des yeux. Pas comme le viol, c’est de l’amour en ligne droite, celui de la survie de l’espèce. Les hommes entrent leur membre et s’étonnent de rencontrer de la chaleur, comme s’ils étaient des vautours regardant, fascinés, le cœur de leur victime battre à tout rompre parce qu’il y a tout à coup trop de lumière. L’intérieur d’un corps est comme une cathédrale monstrueuse, armée d’anticorps, de salives suceuses et d’humidité mielleuse. Les gens se donnent des coups, poussent leurs sexes très loin, veulent faire comme le Christ et chasser les infidèles du temple. Ils jurent, pourraient devenir nécrophages, se roulent, éperdus, dans cette chaleur étrangère. Certains s’arrosent d’une douche d’or, d’autres se flagellent. C’est ça, le plaisir, des gestes tout petits, violents et tendres, violents encore, violents tout de même. Et puis, les sexes éclatent, comme des impatientes. Les gens sont heureux. Ils rient.
Elle ouvre les yeux. Les rires, elle n’en est pas certaine. Elle ne se souvient pas d’avoir ri. Jouir peut-être, mais rire, alors que des glandes anonymes vous commandent ? Non ! rire, elle le réserve pour maintenant, en baissant les yeux, en laissant ses pensées jouer aux infirmières de circonstances. Serre davantage les poings. Les paumes ont été épargnées. S’attarde sur ce fait. Cela ne veut rien dire. Hausse les épaules. Il ne faut plus rire pour les bonnes raisons, se dit-elle, il faut panser ses bonheurs en gardant silence, s’égarer comme le font les adultes, la douce chaleur de leur maturité couchant avec leur anxiété, ne jamais se trahir, malgré les vautours, les acides, les hommes, leurs aventures ou leurs langues amères.
Elle respire, cherche à entendre l’air entrer dans ses poumons. La tempête… La neige s’accumule rapidement sur elle. Elle conserve les yeux entrouverts, fixés sur des flocons indiscernables. La neige se dépose pêle-mêle, s’acclimate au sol, casse des branches, s’abandonne. Le vent polit les aspérités. La neige devient du sable. Sa peau à elle est en feu. Elle a une envie folle de pisser. Se contrôle car se laisser aller serait du suicide. Et puis les gens, lorsqu’ils finissent de s’aimer, ils se laissent glisser lentement l’un contre l’autre. Leur peau est encore chaude, frissonne. La sueur s’accumule à la surface enivrée de l’épiderme.
Elle se lève en chassant la neige. Les animaux sont des rivières. Les poings fermés, elle rit, se moque de sa capacité à se mentir. La ville est devenue multicolore, bat la chamade sous sa peau de béton. Finalement, elle pleure, debout devant la ville, parce que les gens qui font l’amour font la même chose que les gens qui violent et que c’est parfois absurde de saisir la nuance. On se fait mal, de toute manière. Le tri des blessures est impossible.
Elle quitte son abri. Le corps ne veut pas. La tempête l’enveloppe aussitôt. Il sait qu’il est en danger. Elle ne veut pas l’écouter, comme elle ne veut pas pleurer. Elle ne veut pas pleurer ! Une femme, ça ne pleure plus. Ce sont les hommes qui en ont dorénavant la permission. Les hommes ont peur ; les femmes possèdent une région noire qui donne la vie, qui ne le donnera plus bientôt, lorsque les enfants rêveront entre la paroi des éprouvettes. Il ne restera alors que ce plaisir si difficile à atteindre. Non, elle a encore tort, se dit-elle. Ses pensées se bousculent. Elle se dit encore trop de choses. Il faudrait pourtant qu’elle se laisse vraiment aller, que les larmes servent au moins à quelque chose. Les paroles sont trop présentes.
Elle se dit encore que monter cette montagne est de la folie, elle se dit qu’elle va sûrement mourir.
Elle se dit, elle se dit, elle essaie de se contrôler, mais en vain.
Il fait noir sur cette montagne. Cela sssssss l’effraie soudain. Quelqu’un pourrait la suivre… Quelque chose ou quelqu’un ! La tempête chante-t-elle ? Bien sûr que non ! ffffff Mais alors pourquoi chante-t-elle ? Elle s’oblige à regarder devant. La montagne lui cache l’horizon. Son cœur accélère la cadence. Il ne faut pas regarder en arrière. Il faut taire ses peurs. Cela fait si mal de toute façon. Elle se concentre sur les quelques mètres devant elle. Mais cette région est aussi terrible. Les arbres y projettent leurs ombres instables, la neige crée des formes menaçantes. Tant de bruit, vite le silence. Où est cette région du cœur qui ne s’émeut pas ? On la sent si bien parfois. Elle cherche. Il suffit de fermer les yeux ? Elle cherche encore. Quand on ferme ses yeux, où s’en va-t-on ? Vite, vite le silence.
Elle serre les poings. Elle serre davantage les poings. Son corps se raidit. L’effort est insoutenable, mais elle avance. Elle rage. Ce qu’elle fffffffff donnerait pour avoir les violeurs en avant d’elle ! Oooooooh oui ! Elle les attacherait à la neige, et avec le vent, elle ssssssssss gèlerait leurs testicules, goberait leur sexe et en extrairait tout le sperme afin de les rendre stériles. Puis elle leur arracherait les yeux, les engouffrerait dans son vagin pour qu’ils voient ce qu’est une femme. Elle ferait ffffffffffff rouler leurs yeux en elle jusqu’à ce qu’ils soient noyés dans sa jouissance. Et elle les jetterait ensuite au vent !
Perdue dans sa colère, elle ne peut résister à une bourrasque, plus forte que les autres, et qui parvient à la chavirer. Elle se retrouve encore une fois au sol, ne résiste pas. Tomber est un acte vieux comme le monde. Elle perd conscience un instant, ayant quand même le temps de sourire à l’idée de mourir là, doucement dans le froid.
La neige sur son visage est presque chaude. La peau ne peut tolérer un tel jeu de température. Les plaies fendent, coulent et puis gèlent de nouveau. Il est trop tard maintenant pour éviter les cicatrices. Il ne faut pas déranger les douleurs lorsqu’elles se referment. Il ne faut pas insister.
Couchée ainsi, elle peut sentir la planète tourner. Elle entend quelque chose. Relève la tête. Il n’y a personne ; elle se colle de nouveau à la neige. Encore ces pas. Regarde à gauche, des arbres fous, à droite de la neige qui s’enfuit entre des broussailles. Non, il n’y a personne. Essaie de reprendre son souffle. Elle sent un danger, mais ne réussit pas à l’identifier. Et puis elle comprend. Un grondement énorme l’avertit. Elle se relève d’un bond. Devant, un chasse-neige hurle, sa pelle béate. Elle a juste le temps de se jeter dans le fossé. La neige évacuée par le véhicule l’ensevelit partiellement. Son manteau s’ouvre dans sa chute, la neige mouille ses vêtements. Elle va mourir, se dit-elle, parce qu’elle a été folle d’entreprendre cette ascension dans cette tempête. Se relève, se secoue, referme son manteau, claque des dents, acquiert un second souffle, reprend son ascension, la nuit de plus en plus noire et la tempête un peu plus inhumaine et terrienne. Elle l’a échappé belle. Elle a encore du courage, cela la rassure.
La ville s’endort ou plutôt ronronne ses secrets et ses gestes.
Quelle heure peut-il bien être ? Ce qu’il peut faire froid. Arrête, tempête, arrête, j’ai froid.
Par moments, la force du vent diminue si rapidement que la neige, surprise, demeure suspendue dans le vide. Mais ce n’est qu’une autre de ces manigances dont excellent les tempêtes, car un monstre d’air rugit tout à coup et crache sa fureur.
Elle désespère alors de pouvoir y arriver. Elle est folle, folle à lier. Peut-être là-haut pourra-t-elle s’abriter. N’y croit pas trop. La ville ronronne, sanglante. Quelle heure était-il autrefois ? On ne peut pas faire tous ces efforts lorsqu’on est blessé. La plaie tend à protester, le corps n’aime pas l’esprit ; l’esprit croit que le corps se trompe. La ville tourbillonne en elle. Les blessures seraient longues à cicatriser avait dit le médecin ; le corps, à ces endroits, ne pense pas à mal. Et pourtant… Si des remparts de muscles et de fourrures pouvaient barrer la route des sens…
La pente devient raide, ses chevilles font mal. Elle éternue fréquemment. Son passé est froid comme la neige qu’elle écrase sous ses pieds ; elle se dit qu’elle n’a plus de présent, qu’elle vit entre les longues heures de l’attente, à espérer le futur.
Non, non.
Toujours les mots pour expliquer ce qui dépasse l’entendement. Elle s’enjoint le silence. Combien de temps va durer cette ascension ? Parfois elle glisse, s’injurie. Le froid et l’effort la grisent.
Elle entend le grondement au loin d’un second chasse-neige. S’immobilise un instant, voit la lueur des phares venue en éclaireuse vérifier si la voie est libre. Le véhicule apparaît, bien au centre de la voie, chassant la tempête comme une baleine crève les océans. Elle gonfle lentement ses poumons. Son cœur a-t-il trop de lumière ? Son corps ne lui laisse pas le temps de réfléchir, la pousse encore une fois dans le fossé. Le chasse-neige passe en trombe.
Non, son cœur n’a pas trop de lumière ; il est dans sa cage, au chaud, romantique à souhait, pompant autour de ses blessures le sang qu’il faut pour les nourrir, si possible en donnant des coups d’archet comme ceux qui donnent des coups de rein parce qu’ils ont du plaisir. Elle sourit presque. De grosses gouttes perlent son front, annonçant la fièvre. Elle reprend sa marche, remonte le col de son manteau, fait face au vent. Elle se replace au centre de la route maintenant dégagée. La neige arrive des hauteurs comme une légion d’insectes phosphorescents qui fuient les prédateurs. Elle demeure debout, ne sachant tout à coup s’il faut monter ou descendre. Ne voit pas le sommet, se retourne. La ville disparaît, de temps en temps, emportée par un rideau de neige. Dans quelle direction se trouve l’espoir ?
Elle est décidée, ne se retourne pas. Des elfes la dirigent dans ses rêves, des fées montent la garde près d’elle pendant qu’elle force le passage dans la tempête. Elle a honte de la délivrance que sa douleur lui apporte. Un pas devant l’autre, le froid aux talons, la chaleur de ses bonheurs d’enfance contre le présent qui la monte doucement, seconde après seconde, son haleine fumante dans son dos.
Cette montée est éternelle. Elle se perd dans les heures. Depuis combien de temps marche-t-elle ? Elle suit docilement son corps ; pleure, tombe, se relève obstinément. Qu’elle regarde de tous les côtés, elle ne voit que la nuit. La fatigue et la fièvre se sont emparées de ses pensées. Alors les couleurs changent, les arbres ralentissent leur danse, le vent est parfois chaud. Elle claque maladivement des dents. Il y a des navires, bleus comme le ciel, des voiles rouges emportées par le vent des douleurs. Des oiseaux piaillent, des bêtes frôlent ses jambes, sentent l’intruse, repartent dire au reste de la jungle de se méfier. Des yeux crèvent la nuit, la regardent s’avancer. Elle est brave. Elle perd du sang. Le froid a détruit ses jambes, arrache l’écorce des plaies. Le cerveau reprend ses prières d’enfance. La neige goutte le sel. Elle se met de temps en temps à chantonner, arrête aussitôt, car elle n’entend plus la tempête. Il fait si noir maintenant.
Les ombres se multiplient. Elle n’a pas le temps d’en connaître l’origine qu’elles disparaissent aussi vite, pourchassées par d’autres ombres. Ses joues brûlent ; elle tente de les protéger avec son foulard. Elle reçoit quelque chose à la tête, probablement une branche. Elle crie, mais là encore, elle se tait aussitôt. « Du calme » chantent les arbres. Des yeux, de partout, l’épient. Qui sont-ils ? Seulement la neige. Elle porte ses mains à son front pour atténuer l’impact du froid mais elle doit ensuite venir à la rescousse des oreilles qui bourdonnent et qui entendent des voix. Elle se frappe à un arbre, croit le temps d’une rafale qu’il s’agit d’un homme, pousse un cri aigu, ce faisant recule et se heurte à un rocher. Dans sa chute, se fait gifler par les branches des buissons. Chacun pour soi dans le monde grandiose de la nature. Elle tombe pourtant doucement, reprend vite ses sens, se relève. La route est tout à côté, elle n’avait pas vu qu’elle tournait brusquement. Elle entend au loin des sirènes. Elle réussit quand même à sourire. De l’endroit où elle se trouve, elle peut voir le belvédère d’observation, situé au sommet, vieille structure de pierres rattachée à un bâtiment encore plus vieux. Elle y est parvenue !
Elle s’appuie contre un arbre, ferme les yeux. Son corps n’est plus là. Elle respire à fond. C’est quoi l’existence ? Quelques cellules qui s’unissent et qui combattent pour des jours meilleurs ? L’arbre tangue au gré du vent. Il s’en fout, il dort, a le sommeil de l’hiver. Elle est fatiguée, ne peut retenir les tremblements incessants de son corps. Les douleurs. Non. La douleur. Il n’y en a qu’une. Les chevilles, les lèvres, le dos, les yeux, surtout les yeux et leur mémoire, la conscience, il n’y a qu’une seule douleur qui n’a pas de nom. Demain, cela ira mieux, elle se le promet. Les jours seront meilleurs ; dans un mois, les plaies seront des choses mortes du passé. C’est aussi simple que cela.
Le belvédère paraît loin et proche en même temps. Il faut y aller, chercher un abri. Son corps ne veut pas la suivre. Il boude ou il est mort. Regarde autour d’elle. C’est comme dans un songe où l’on rêve que l’on se réveille et que la réalité est devenue tout autre. Il faut marcher. Elle se dit qu’il faut maintenant marcher, mais le corps continue de refuser. La douleur ! Elle s’attaque à son ventre. Sent en elle du sang. Courbe le dos tant la douleur est forte. Elle n’a pas emporté les bons médicaments. S’évanouit, la neige la ressaisit. Comme dans un rêve, oui, comme dans la réalité lorsqu’on se réveille et lorsqu’on s’aperçoit que ce n’est pas aussi terrible ou facile que cela. Va mourir, mourir, mourir, va.
Va ! Lève-toi !
Elle doit faire quelque chose. Sinon elle va mourir. Va mourir de toute manière. Elle réussit à se remettre debout. L’horizon tangue. Il pleut. Non il neige. La neige se liquéfie sur son front. Peut-être faudrait-il enlever ce manteau. Elle se concentre sur l’objectif à atteindre. La région qu’elle doit traverser n’a pas été déblayée. Il ne faut pas avoir peur, se dit-elle. Peur de quoi ? Il n’y a que la tempête qui hurle. Il n’y a que le profond silence du danger et de la solitude. Il n’y a que la mort. C’est si simple à dire et si difficile à comprendre. Elle marche, devenue sourde à la réalité. Elle perd trop de sang ? Il ne faut pas. Lorsque le sang fuit, c’est que le navire ne tient plus l’eau. Il s’enfonce dans la terre.
Le trajet à parcourir est rempli d’embûches, de buissons, de trous invisibles, peut-être de rats morts sous la neige, peut-être de déchets humains, peut-être rien, sauf sa fatigue. En sueurs, elle parvient au bas des escaliers. Elle se dit qu’elle va peut-être mourir mais l’idée ne réussit pas à l’émouvoir.
Elle grelotte trop. L’alerte est donnée. Elle sent la fièvre harceler ses paupières. Tousse sans retenue, ses poumons ne suffisent plus. Elle cherche un endroit chaud, scrute le bâtiment, essaie d’ouvrir la porte principale. La tentation est grande de casser une fenêtre, mais des barreaux l’en découragent aussitôt. Son manteau s’est ouvert, le vent pénètre partout, souffle sur ses blessures, gèle sa poitrine. La gèle de sommeil.
La neige a blanchi ses paupières. De minuscules mais lourds glaçons obstruent ses yeux. Elle croit entendre son cœur, si près de la mort qu’il en lèche déjà l’eau, une note médiane suivie d’une note basse, les deux étouffées par le labyrinthe des organes : toump, toump. toump, toump. Est-ce cela mourir ? Elle longe le mur. Une femme, ça ne pleure plus. Des pensées, libérées de leurs craintes, voyagent à la vitesse de la lumière. Elle hallucine, fait silence, ne sent-elle plus ses pieds ? toump, tooooump. Ses pensées ont des ailes, frrrrrrr, elles les envient car elles savent s’enfuir lorsque cela fait trop mal.
Elle glisse contre le mur, se tasse dans un coin de l’édifice. Il n’y fait pas moins froid. Sa tête s’appuie contre la pierre. Elle n’est ni triste, ni amère, la poésie du froid l’endort. Et puis le réveil est brutal. Il ne faut pas s’endormir, ce serait la fin. Souffle dans ses mains. Il est trop tard. C’est la tempête qui hurle. Non, ce sont des anges. La neige a une voix aiguë et jeune. Se recroqueville davantage, plonge sa tête entre ses genoux, rabaisse comme elle peut son manteau. Les pensées gèlent-elles comme l’eau, pour fondre au printemps d’une autre frontière ? Cette idée lui plaît. Elle se noie dans le froid, essaie de respirer calmement. Combien de temps a-t-elle vécu ? Est-ce assez ? Elle n’arrive plus à se rappeler de rien. Elle ne pense qu’au froid, puis elle rêve encore. Elle s’endort. Le froid la protège. La tempête sera probablement l’une de ces folies du siècle. Elle se réveille encore une fois en sursaut. Elle se met aussitôt à pleurer. Elles n’ont pas été nombreuses, ses années. Trois hommes ont crevé la bulle de son destin. Son cœur est lent. Toump.
Les heures s’accumulent. Croit-elle. Elle ne peut plus bouger, se sent bien, dans le froid, immobile et pure comme un glaçon. Si le dehors est bruyant, l’intérieur est maintenant silencieux. Elle entend pourtant des voix, les pensées des gens. Mais encore. Elle entend des pas, des bruits, des souvenirs, des rires, des gestes. Elle entend tout cela dans le silence de son intérieur qui se protège du froid. Les souvenirs défilent à toute allure. Puis non, elle n’entend plus rien. Elle a f.r.o.i.d f.r.o.i.d. f.r.r.r.r.r.o.i.d.
Ils ont été si nombreux en elle. Pour la réchauffer ? Elle ne sait pas. Le premier homme avait été gentil mais ignorant. Les filles du collège l’appelaient Hormone tant il sentait la chose. Il sautait toutes les filles. Ils ont été nombreux en elle ; elle va mourir. Aucun enfant. Toump. La tempête ose franchir la limite du belvédère. N’y a-t-il pas un monastère sur cette montagne ? L’idée la tient éveillée un instant ? Sa dernière chance ? Le froid la convainc de ne rien entreprendre. Trop d’efforts. Le deuxième homme la prenait parfois de force. Son membre pénétrait rapidement, insensible, fort comme les lions. Il ne s’occupait que de lui-même mais avait besoin d’elle pour ce faire. Elle sourit, tente désespérément de s’accrocher à cette petite chaleur que représente ce souvenir. f.r.r.r.o.o.i.i.i.d. Le troisième homme était plusieurs à la fois. Les suivants furent gris, noirs, blancs, anglais ou bédouins. Les derniers ne furent pas des hommes, oh que non ! pas des hommes, vvvvvvvvvvv.
Elle oublie ce qu’elle devrait sentir. Fait vraiment froid ? Il y a des ombres autour d’elle. Il y a des souvenirs, de la neige, jjjjjjzzz. Comment les derniers mâles pouvaient-ils avoir du plaisir ? Que voulaient-ils voir ? Elle ne comprend pas. Veut-elle comprendre ? La tempête en elle. Il y a de la lumière. Quand avait-elle vraiment perdu conscience ? On lui avait mordu les seins. Les hommes sont des carnivores. Ils ne savent pas ce qu’est la jouissance, ils rêvent et éjaculent. Elle peut encore pleurer, sa vision s’obscurcit, des spasmes telluriques ébranlent ses os. Elle regarde la tempête, toujours la tempête qui ne cessera jamais. Claque des dents.
Un. Deux. Trois, inspirer…
Il y a, sur cette terre, des gens vêtus de couleurs et aux parfums nazis, des gens jeunes aux hormones insouciantes, des esthètes qui ensemencent le vide, arborant la maladie comme un style.
Elle aimait la poésie.
Il y a des gens qui meurent dans l’amertume ailée de la foi, des gens parfaits qui n’ont de drame que la mort, d’autres qui ne la verront qu’au travers d’un rêve.
Aimait ?
Un. Deux. Trois, expirer…
Les hommes ont été nombreux en elle ; leur semence, claire, étouffée par les médecines humaines, n’a rien donné. Seule, seule, seule, loin des gens au bonheur mérité.
Un… Un… Un… Expirer… Un…
Les cloisons de son intelligence s’écrasent l’une après l’autre, les verbes écorchent les nerfs, le corps s’empare des adjectifs et ensanglante la conscience. Ses paupières sont lourdes, des glaciers obstruent sa vue. Il y en a qui savent comment vivre, apportent le pain quotidien, baisent leur épouse avec philosophie, d’autres qui ne font pas attention, éjaculent parce qu’ils ne peuvent faire autrement alors que d’autres ont la queue molle des lourds et des vipères. Elle est seule au monde de sa race parce qu’il n’y a qu’elle sur cette montagne infernale. Il y a des gens peu scrupuleux qui n’attendent que la nudité pour se salir, d’autres qui iront droit au ciel, d’autres droit en enfer, d’autres droits, chevaliers des sens qui savent comment ne blesser aucune paroi, qui n’ont aucune faiblesse. Elle sait qu’ils existent, ces gens, ils ont des oreilles pour entendre, des sourires pour adoucir les malheurs. Elle sait qu’ils existent, elle veut qu’ils existent. Le bonheur aussi existe.
Un… deux… Inspirer.
Trois, expirer. Elle essaie de ne pas boire l’eau du silence qui monte, s’étire le cou pour atteindre l’air. Il y a des hommes, tendres, tendres, qui, efféminés, plongent dans les viscères des mâles. Il y a des femmes, seules, seules, qui ouvrent leur cœur pour ne recevoir en retour qu’une vague promesse. Il y a des bêtes humaines qui ne savent ni aimer, ni bâtir les amours. Il y aura beaucoup, encore beaucoup de gens qui passeront sur cette terre, là où elle est assise. Il y a la neige, prête à fossiliser ses entrailles, des femmes tristes, tristes, qui enfantent dans le bonheur et l’espoir pendant que le froid ossifie sa peau.
Un !
Deux !
Trois !
Plusieurs ! Des plaies à vous fendre l’âme, la liberté des plus forts. La tempête, toujours la tempête, le froid, encore le froid qui mord et qui viole, les os qui se giflent eux-mêmes. Seule, loin des gens au bonheur mérité. Elle n’a pas fait exprès. Elle n’a pas voulu que cela se passe ainsi. Elle voulait vivre. Ne demandait rien à personne. Non, c’est faux, mais elle ne peut plus le savoir. Il n’y a pas de vérité dans ce qu’elle éprouve. Elle essaie de crier. Le noir. Le noir ? Il y a un homme près d’elle.
Tu hallucines, se dit-elle, tu es en train de mourir.
Elle se ramasse davantage en boule, serre les poings. La neige s’engouffre dans le belvédère pour ne pas mourir tout de suite ou davantage. C’est comme les gens, pense-t-elle. Elle s’est déjà dit cela tout à l’heure. Quelle heure est-il ? Non, elle ne pense plus. Ils étaient trois ou quatre. L’âge adulte, l’âge du singulier. Elle se redit encore qu’il y a quelqu’un près d’elle.
On la touche. Le noir se déplace. Elle relève la tête, ouvre les yeux. Elle ne voit que les yeux sous le capuchon, mais elle sait qu’il s’agit d’un homme. Elle crie, tente de se relever ; le froid a tué ses jambes. L’homme la prend par les épaules, la secoue. Elle se débat, hurle. Elle est folle, aurait voulu mourir loin des hommes. Comme dans un mauvais rêve, elle est incapable de bouger. Il y a un homme, un ennemi, un violeur. Les hommes ne sont pas tous pareils. Si, ils le sont. Elle se débat. Il la maintient toujours fermement. Elle croit entendre quelque chose qui se termine par « …aucun mal ». Elle ne le croit pas. Où est la tempête ? Où est la tempête ! Elle ne se contrôle plus. Elle rêve sûrement. Ses yeux appauvris ne distinguent que des ombres. Elle devient flasque, emportée par les pleurs. Après quelques instants, on lui présente quelque chose à la bouche. Ses lèvres tremblent mais s’ouvrent avidement. De l’alcool ! Non. Non. Non. Elle tousse, perd momentanément le contrôle de sa respiration. On la frappe dans le dos. Elle se remet à boire. Il dit : « Doucement… » Il est seul ? Sa voix est lointaine. Elle boit goulûment, s’étouffe encore.
Elle parvient à ouvrir les yeux. L’homme se lève, cherche dans un sac. Elle se ramène en boule : il va la déshabiller, elle le sait, ils font tous ça. Mais l’homme en sort une couverture, qu’il place aussitôt sur elle. Il l’emmitoufle soigneusement, borde les bords sous son corps, sans un geste de trop. Pendant tout ce temps, il ne dit mot.
Elle cherche à comprendre ce qu’il fait là, mais ne peut voir ni son visage ni ses mains. Son manteau de fourrure l’englobe et le rend anonyme. Il s’écarte un peu. Elle l’entend parler plus loin. Elle réussit à mieux saisir ce qu’il est. Des raquettes piquées dans la neige. Manteau épais. Un homme qui prend plaisir à vivre la tempête.
Il est au téléphone. Elle ne saisit que des bribes : une rue, la montagne, le mot « vite ». Il revient vers elle. « Les secours montent », comprend-elle. Sa tête tourne ; elle voit les étoiles. Impossible, avec cette tempête.
L’homme s’accroupit près d’elle. Il ne la touche plus que pour tenir la couverture fermée. Elle l’aperçoit un instant, immobile, une masse sombre entre elle et le vent. Il ressemble à quelqu’un. À son père, peut-être. Son père laissait toujours la porte de la salle de bains ouverte. Elle réussit à sourire. Il y a quelqu’un, là, qui ne prend rien.
Elle a envie de pisser. Il faudrait se lever, elle n’y parvient pas, ses jambes sont mortes. Sa vessie éclate. Tant pis. Au diable. Auf Wiedersehen. L’urine brûle ses jambes, puis refroidit. Elle se met à trembler de façon incontrôlée. Elle parvient à dire : « …fait dans ma culotte… » L’homme ne bronche pas. Il resserre seulement la couverture, pose une main sur son front, l’y laisse.
Ne me touchez pas, pense-t-elle, tout au fond, là où les mots ne montent plus. Il ne l’a pas touchée. Il dit : « ça va aller. Ils arrivent. »
Elle voudrait le croire. Ses tremblements, peu à peu, s’estompent. Est-ce la chaleur de la couverture, ou le froid qui gagne ? Elle ne sait plus. Son âme proteste, mais le silence se fait dans sa tête. Elle oublie le froid. La main de l’homme reste sur son front, immobile, honnête. Il dit : « chuuut… » Elle n’entend plus la tempête. La neige ne parvient plus près d’elle. Elle se laisse aller.
Un, deux, trois, comme pour une valse.
Respirer.
Trois, deux, un, mourir. C’est bon. Comme l’enfance, les moments aussi de certaines étreintes. Elle rêve ? Elle avait eu une belle enfance. Ses parents l’aimaient ; leurs visages apparaissent. Ils lui sourient ; cela la réconforte. Le cinquième homme aurait pu être son sauveur. Elle aurait dû appeler à l’aide ; elle aurait pu rester blottie chez elle. Il serait venu, l’aurait consolée. Elle a raté sa vie. Cela n’a plus d’importance.
L’homme possède une bonne chaleur. Cela lui rappelle le chien de son enfance. Elle se plaisait à enfouir son visage dans sa fourrure. Elle pouvait entendre sa lente respiration lui dire qu’il la protégerait toute sa vie. Toump, toouuump. Toutes les odeurs du monde, toutes les sensations de la Terre. Des mots flottent et dansent. Il y a aussi des images de son passé, nombreuses. C’est un long rêve simple. Les douleurs n’y sont ni chaudes ni froides. Comment s’appelait-il ce premier amant ?
L’homme lui redit de se taire : « Chuuuut ». Mais elle veut savoir. Il hausse les épaules : « Cela ne sert plus à rien. » Elle s’obstine, réalise qu’il lit dans ses pensées.
« Je meurs ? », demande-t-elle. Il ne répond pas. Elle se blottit davantage. « Je n’ai pas peur… »
Ouvrir les yeux lui est pénible. Elle voit la pierre devant elle, le bâtiment… La tempête fait rage, hurle plus que jamais. Sa tête est à moitié ensevelie dans la neige. Elle peut voir devant son œil un flocon tomber lourdement. Elle ferme les yeux.
La main de l’homme sur son front efface ses plaies. Elle n’a plus mal. Elle n’a plus de souvenirs. Elle tourne un peu la tête vers la chaleur, contre la fourrure du manteau, là où le vent ne vient plus. Son cœur s’arrête.
De la lumière là-bas. Elle veut y aller. C’est facile ; la pensée suffit. L’homme l’accompagne. Ils marchent main dans la main. C’était ça le bonheur, quand l’amour se goûtait en silence, sans craindre les outrages de l’envie. Il n’y a maintenant plus rien à dire. Arrivés tout près, l’homme traverse en premier le mur de lumière. On dirait l’eau verticale d’une chute africaine. Pure et sauvage. Elle n’hésite pas. C’est la fin de sa vie.