L'arme pèse exactement ce qu'elle a toujours pesé. C'est lui qui est probablement plus léger. Il la soupèse de nouveau. Plus rien ne doit, ne peut le surprendre maintenant ; sauf la mort, pense-t-il, quand elle éclatera dans sa tête, à cheval sur sa fusée de métal... hurlant ses ordres à des anges noirs, criant on ne sait quoi, quelque chose d'inintelligible et d'inébranlable et qui se perdra dans la nuit des temps, la nuit tout court. Il grimace, dépose l'arme sur ses genoux et regarde autour de lui. Il n'y a personne. Thomas tente de se calmer.
Peu de gens risquent de passer par ici ; l'endroit est situé au pied d'un monastère, sur les hauts bords de la montagne. Thomas n'a pas voulu courir de risque et a ramené quelques branches sur le sentier. Il avait repéré ce lieu il y a trois mois. Il avait eu l'idée d'apporter une hache et d’abattre un petit arbre afin d’en barrer l’accès, mais il s'était ravisé. Trop en faire est inutile.
C'est presque l'hiver, la journée est belle, déjà froide. Il place les écouteurs sur ses oreilles, mais ne lance pas la musique. Il attend. N'hésite pas trop, suis ton plan, tu ne disposes que de peu de temps. Il n'écoute pas vraiment les ordres de sa pensée. Si tout est inutile, il est également inutile de se presser. Toutes choses étant égales, il n'a qu'à se laisser aller.
Les écouteurs filtrent les sons de la vie extérieure : klaxons atténués, sirènes muselées. Et cette forte rivière qu'est le sang... La coquille se referme. Lancer la musique revient maintenant à enclencher le processus de sa mort.
« J'ai fait le tour du jardin, Hugo, disait-il à son ami, j'en ai fait le tour et je n'ai plus rien à faire ici. » Il branle un peu de la tête, observe l'horizon où s'engouffrent les banlieues. Il n'a qu'à fermer les yeux pour retrouver, intacte, son urgence d'agir.
Oui, c'est ça, il ferme un instant les yeux. Il devine, par les ombres qu'ils font sur ses paupières, les arbres qui s'inclinent à gauche, puis à droite, au gré du vent. Il perçoit des aurores boréales contre ses paupières. Le sol semble se dérober. C'est si vertigineux de mourir ? Il ouvre les yeux.
Allons donc.
Il essaie encore de regarder devant lui, à l'horizon. La sensation est étrange. Il se sent déjà flotter, presque enfin mort, attaché à sa peau par un dernier et mince fil de conscience, à tanguer et valser comme une algue dans le fleuve opaque de l'Inconnue. Il veut que la mort se passe ainsi. Clic, pas de pensée, bang, fffffffff, une vague ascendante, fffffffff, une vague descendante.
Tu te crées des illusions. Tu es assis dans la montagne, tu as froid. Tu t'y prends d'ailleurs presque trop tardivement. Tu fais tout pour ne pas t'écouter.
Il tente de nier, s'oblige à un meilleur contrôle, se redresse, remonte le col de son manteau. Il attend et ne sait pas pourquoi. Qu'il referme les yeux et le vertige recommence. Qu'il les ouvre et les distractions fusent ou les vérités tonnent comme autant d'escadrons de la mort. L'instant est presque magique. Électrique. Oui, électrique. Comme il aurait aimé que sa vie soit ainsi faite. Électrique et magique. Mirifique ? Il tente en vain de faire taire tous ces mots. Il voudrait que cela soit simple, aussi simple que son raisonnement.
Pourquoi veux-tu mourir, au fait ? Tu le sais encore ? —Sûr que je le sais.
Il a peur ? Il ne veut pas y penser tout de suite. L'air frais lui fait du bien. Il a passé trop de temps enfermé chez lui et il avait oublié comment le vent pouvait être bon. L'endroit ne lui offre pourtant pas le confort qu'il aurait souhaité. La pierre sur laquelle il s'est assis est froide et le soleil n'a plus la force nécessaire pour tempérer les premiers cavaliers de la tempête. Il se balance. Un peu en avant, un peu en arrière, un peu au milieu, comme un arbre. Il se corrige. Pas comme un arbre, il n'a pas, n'a plus de racine, il est un arbre que l'on aurait oublié de replanter, les racines étalées sur le sol, impuissantes à contrebalancer les soubresauts du vent.
Si fragile donc ? Tu t'en vas parce que tu es fragile ? —Je m'en vais, un point c'est tout.
Le monastère, dans son dos, ne lui offre qu'une bien maigre protection. Thomas se retourne pour examiner le bâtiment. C’est une construction d’une autre époque à laquelle ont été ajoutées des ailes plus modernes comme de mauvais greffons. L'ensemble rappelle à la fois une école secondaire, une prison et un centre commercial. La pierre dont il est fait a déjà absorbé la solitude de ses habitants et ne dégage plus rien.
Les moines se doutent-ils de ce qui se trame au pied de leur monastère ? Thomas tient son arme trop près de lui pour qu'on puisse deviner ses intentions. Si on l’observe, on pensera plutôt qu'il est à la recherche de sexe. C'est une jungle, cette montagne ; elle appartient aux affamés, s'y rencontrent les désirs et s'y concluent des trafics obscurs. Pas étonnant que le monastère y ait été construit. Les loups avec les loups. Il s'imagine les moines, étouffant dans leur intimité obligée, gloussant d'intérêt pour les serpents rôdant autour de l'enceinte, leurs yeux ronds, leurs mains courageuses sur leur sexe en péché… Frère économe, Frère observateur, Frère attouchement, Frère sodomisateur… Frère de la Fin du monde, Frère inséminateur… Thomas serre l'arme plus près de lui. Arrête bon sang, tu n'as plus le temps de t'attarder à ces sottises. Son pouls s'accélère. Il le sent tambouriner contre ses écouteurs, encore silencieux.
Il secoue la tête. Tu as peur, se dit-il, tu ne te concentres pas. Il baisse les yeux. L'arme n'est pas chargée. Elle appartenait au grand-père paternel. Le vieux la lui avait donnée pour ses dix-huit ans. Pas de fête, pas de gâteau, personne d'autre dans la cuisine. Il était allé la chercher sous son lit, dans sa flanelle grise, et l'avait posée sur la table entre eux deux. Tiens. Rien de plus. Puis il avait étalé du journal, sorti l'huile, la tige, les petits carrés de coton, et il lui avait montré. Comment ouvrir. Comment huiler. Comment ne pas trop huiler.
Il ne l'avait pas donnée à son fils. Il est mort l'hiver suivant. Personne n'a jamais su qu'elle existait. Aucun papier ne la réclame, aucun bureau ne l'a comptée. Elle n'appartient à rien. Les balles aussi venaient de lui. La même petite boîte, jamais entamée.
Trente-deux ans. Une fois l'an, sur la table de la cuisine, sur des feuilles de journal. L'huile, la tige, les carrés de coton qu'il découpait lui-même au ciseau. C’était sa façon de se souvenir de cet homme qui lui avait paru le plus gentil de la famille.
Thomas n'a jamais tiré une seule balle. Il n'a jamais compris pourquoi le vieil homme lui avait fait ce cadeau.
Il n'a rien voulu dire. Il t'a donné un vieux revolver parce qu'il n'avait que ça à donner. Tu t'en es fait une religion pendant trente-deux ans.
Il finit par ranger l’arme dans sa flanelle et la déposer par terre. Il retire les écouteurs. Les sons et les urgences de la ville envahissent sa pensée. Il ramène ses bras contre son torse, cale ses mains sous les aisselles, se balance encore.
Il ne parvient pas à se réchauffer. Le temps est aussi plus frais qu'il ne l'avait prévu. La journée cache bien la tempête qu'elle réserve, mais elle se trahit par le vent qu'elle a du mal à contenir. Pourquoi n'a-t-il pas apporté de couverture ? Il aura oublié la moitié de ce qu'il voulait apporter. Tu auras été pris par surprise. Il acquiesce. En regardant le ciel, à son réveil, le message était clair : il faisait beau, les météorologues annonçaient pour ce soir la tempête du siècle. Il fallait faire vite. Ça y est, c'est aujourd'hui. Il s'était couché sur le ventre, la tête enfouie dans les oreillers. Si tu ne le fais pas aujourd'hui, il te faudra traverser l'hiver, il te faudra endurer ta misère. Tu as tout donné. Tu as vidé tes cartes de crédit et tu as demandé à Hugo de déposer l'argent dans un coffre. Si tu crèves, il empoche, ça l'aidera à écrire. Tu as donné ta voiture à une amie, tu as dit que tu partais pour la Californie, refaire là ce que tu n'as pas réussi ici. Les gens t'ont cru et t'ont trouvé courageux. À ton âge. Tu n'as pas l'habitude de mentir ; tu aimes être direct, mais tu t'es vite aperçu du mur d'incompréhension qui s'érigeait quand tu tentais une confidence. Tu pars incognito, tu as tout planifié. Tu dis que tu pars heureux, tu as laissé des lettres à tout le monde, tu vas les poster avant de gravir la montagne. Il n'y a plus rien à dire, ta vie s'arrête là avant que tu ne deviennes trop vieux, sans un sou, malade, dépendant de médecins gourmands de tes viscères. Avant que le corps et l'esprit ne déclinent vraiment, avant de devenir un poids pour une société qui n'a cure de l'existence d'autrui, avant de n'avoir que ça à grommeler dans ta conscience pour les vingt prochaines années, les erreurs du passé, les malheurs accumulés tels des dunes friables sur le bord de l'océan, la prostate qui fuit, la coupe qui déborde… Non, non, non. Tu pars heureux que tu dis. N'empêche. T'as beau le dire, faut le faire maintenant. Faut y croire et aller jusqu'au bout de cette aventure. Te lever t'exige déjà de l'effort. Tu es presque mort.
Il a soudain très chaud. Se souvenir relève du procès.
Revois ta journée. Tu dois être certain de ce que tu fais. Faut pas rater ton coup. Faut pas faire le con non plus. Ce matin donc. Rappelle-toi. Tu t'es levé et tu as pris ta douche. Tu as replié soigneusement la serviette. C'était vraiment nécessaire ? Malgré l'inconfort d'être nu dans le matin frisquet, tu t'es promené ainsi dans le salon, regardant parfois par la fenêtre. Oui, la journée est magnifique. La fin d'après-midi se gâche. C'est presque parfait. Trop beau et cela convient à tes plans. C'est maintenant ou jamais, tu arrêtes la parole aujourd'hui. Tu as allumé une cigarette et tu as continué à faire les cent pas. Quand tu étais adolescent, il t'arrivait de te promener nu dans la maison familiale. Ta mère te laissait faire. Tu étais beau, musclé, violent aussi, la lueur étrange de l'homme en quête de quelqu'un ou de quelque chose. Ta mère fuyait alors dans sa chambre. Tu riais d'elle ; tu étais fier et pourtant pas rassuré. Tu te calmais invariablement et allais te rhabiller. Tu redevenais l'adolescent que les filles s'arrachaient. Beau et sombre. Assoiffé de sexe et de plaisirs. Les filles, une après l'autre, les autres gars jaloux, toi, cette certitude de te savoir éternel. Tu pavoisais, arborais ton intelligence comme un paon dévoile ses couleurs. Te savoir redoutable t'enivrait. Tu disais aimer les femmes, te voulais patient, qu'elles soient généreuses ou fermées comme des huîtres. Tu en as brisé des cœurs car tu ne cherchais pas à comprendre, à ce moment, le pourquoi du comment, les mille et un soubresauts de l'inconscient. Tu n'étais pas toujours doux. Jouir, jouir, combattre, jouir. Le succès, l'argent, les voyages, encore les femmes. Tu n'écoutais pas les échecs, tu les dépassais, car tu savais la vie longue devant toi. Ta tête était claire ; tu observais, tu posais des diagnostics, tu opérais. Les gens t'admiraient. Les gens te fuyaient. Les femmes. Jouir en solitude de plus en plus. Les femmes qui se font vieilles. Toi qui ne voulais t'accrocher à aucune fidélité. 40 ans. Des postes clefs, une facilité à obtenir les gens et les choses. 45 ans. Et puis 46 ans, l'essoufflement. 47 ans, le silence. Soudain plus aucun travail. Au rancart celui qui a toujours raison. Le désir de ne plus bouger. Attendre pour la première fois et s'en trouver déçu. Tout ça pour rien ? 48 ans. Des petits contrats et des broutilles d'espoir. La plupart du temps, tu regardes la télé jusqu'à ce que tu en préfères les pauses publicitaires, les seules aptes à se renouveler. Coi. Les dernières femmes. Rita, prise au piège de ses longues années de mariage et qui n'a pu supporter de faire souffrir son indifférent de mari, qui était donc retournée auprès de lui. Pauvre Rita, belle, aux seins doux comme du désir, une peau blanche et nerveuse, les mains du mari étant si peu agricultrices, une terre si peu travaillée qu'elle absorbait les caresses comme le sable du désert devant l'orage, une terre donc prête à s'assécher très vite, par habitude. Tu as cru en Rita...
Il sort momentanément de sa rêverie. Rita... Il avait été trop honnête avec elle... lui avait montré le côté sombre de sa vie. Il comprenait maintenant. Il représentait pour elle un désert plus torride et un soleil plus implacable que la maigre oasis de son mariage.
49 ans, cela aurait pu réussir avec cette jeune chanteuse d'opéra, mais là encore, une histoire alambiquée, une autre horreur individuelle. Qu'un échange de lettres entre vous deux. Elle, au départ, indifférente, puis intéressée devant tes écrits pénétrants. Elle devait avoir les plus beaux fantasmes du monde, mais tu n'as pas eu la chance de les toucher. À votre première rencontre, elle était déjà ailleurs. Tu ne semblais pas être l'homme qu'elle cherchait. Cherchait-elle un homme en fait ? Sa quête la menait sans doute vers elle-même, un grand trou, un talent immense enfoui dans un énorme puits. Un autre désert. Une chanteuse qui aura du succès et qui se cherchera une âme morte dans laquelle se mirer. Il y avait bien entendu un fossé trop profond entre toi et cette jeune fille. Le plus terrible, c'est ça, le fossé, la dérive de ton île, la tectonique du temps, le plasma de ton intelligence. Six mois de tourments, puis six mois de paix, car ta logique te menait là où tu es, sur la montagne, décidé à quitter avant que le train ne déraille. Ne déraille trop. Déjà la fin de tes souvenirs…
Il frémit. Déjà la fin point. Il reprend l'arme qu'il avait déposée sur le sol, la regarde de nouveau, la soupèse. Déjà la fin de cette longue journée. Il s'était enfin décidé à s'habiller, puis était descendu prendre son petit déjeuner au restaurant de l'immeuble. La serveuse, comme à l'habitude, lui avait souri et lui avait apporté son café. Ils avaient parlé de choses et d'autres. Il avait fait comme si de rien n'était et la serveuse n’avait rien remarqué. C'est presque mécanique, chez elle, la parole. Elle fait partie du service. Thomas n'avait pas essayé non plus de lui avouer quoi que ce soit, personne ne le comprendrait, ça, il le savait. Les gens ont peur et vous traitent de fou lorsque vous leur parlez de l'existence. Le sujet est tabou, tout comme la souffrance profonde. Oh, la souffrance de tous les jours, celle qu'on étale sur ses tartines chaque matin, tout le monde s'y est habitué. On la fait jouer à la télévision, dans les pièces de théâtre et les romans-savons qui lavent plus que blanc. Mais la souffrance réelle, l'insoutenable pesanteur des choses, on laisse ça aux déprimés et aux psychologues. Ou aux auteurs grecs. Le somnambulisme des gens écœure Thomas et se voir devenir comme eux, se voir vieillir et s'éteindre au petit feu de l'impuissance… non ça, jamais. Jamais.
Et puis, tu l'as répété maintes fois à Hugo, la race humaine est inconsciente, elle ne sait pas et ne veut pas savoir où elle va. Elle se vautre dans son illogisme et ses contradictions. Elle est méchante, dévore les petits et suce le sang des grands. Les maladies ne portent que des noms différents. La vie n'est qu'une course folle vers la vie. Tu tournes en rond, ils tournent en rond.
L'impardonnable folie de vivre, l'immuable misère de l'humanité, les exploitations, les exploités miteux, les exploiteurs inconscients, les essais nucléaires, les déchets, la longue plaie que chacun traîne, tu le répétais à Hugo, tu lui brossais le portrait de cette vie inutile dans laquelle on ne peut vraiment aider personne. La misère était là et l'est encore. Si Dieu existe, c'est un sadique.
Il frémit encore. Mais si tu rencontrais quelqu'un, Thomas, dit la voix de Hugo, un souvenir, si tu rencontrais quelqu'un, est-ce que cela changerait tes plans ? Il avait nié. Non, ça n'en vaut plus la peine, c'est trop compliqué. Hugo n'avait rien ajouté. Encore là, l’arme dans les mains, il chasse l'idée le plus vite qu'il peut. Trop souffrant. Trop de tout, trop de déception surtout. Le juste retour des choses, dit une autre voix, la sienne. Thomas acquiesce. On a ce qu'on mérite. Tu n'as jamais été un tendre. D'où ça vient ça ? Il prend une bonne respiration, très lente. Il plonge une main dans l'une des poches de son manteau. Oui, les balles y sont. Le vertige. Je ne te comprends pas, mais je n'y peux rien. La voix de Hugo. Bordel, il n'a pas besoin de ça. Va-t-en, Hugo, va-t-en. Il dépose l'arme sur ses cuisses et se frotte le visage. Non, pas de crise de nerf. Contrôle, contrôle-toi.
Après le restaurant, il était remonté chez lui. Il avait fait le tour pour s'assurer que tout était en ordre. Depuis qu'il avait donné une partie de ses meubles, les pièces paraissaient plus grandes. Il avait presque tout donné et il avait fait beaucoup d'heureux car il n'achetait toujours que le meilleur et s'en servait peu ou jamais. Cet habit de ski, par exemple, vieux de dix ans et n'ayant servi qu'une seule fois, cet appareil photo, digne d'un professionnel, cet ordinateur flambant neuf. Donné, donné, donné ! Il s'était senti porté par une allégresse nouvelle. Pas un pincement au cœur, pas un regret. Ce qu'il avait acquis ne pouvait lui offrir davantage. Mieux valait donner avant que les rapaces des impôts, les gourmands d'héritage ou les fonctionnaires de la mort n'accaparent ses objets afin de compenser le manque à gagner. Ça y est, tu y vas à la montagne, aujourd'hui, regarde bien autour de toi, tout à l'heure, ce sera le silence, le non toi, l'immortalité, le vide.
Il s'était assis pour une dernière fois dans son fauteuil. Dis-le encore, tu ne le fais pas par désespoir, tu le fais pour échapper au malheur à venir. Tu pars heureux, tu pars heureux. Pas un jour ne t'est apparu plus libre qu'aujourd'hui. Tu es courageux, rien ne t'y oblige, tu le fais par principe, par volonté, tu es fort, tu en as marre. Tes mains sont moites, tes pieds sont froids, ton sang se rapproche du cœur car il craint le pire ; il a peur pour toi. La vie a horreur de la poussière et des diktats bibliques. Ne demeure pas assis trop longtemps, le temps n'est plus de l'argent, il joue contre toi, contre ton projet. Il faut faire vite, l'hiver arrive ce soir, tu n'aimes pas la neige. Tu pourrais te faire sauter la cervelle dans cet appartement, mais tu n'y tiens pas. Tu as horreur des saletés, tu ne veux être une saleté pour personne, tu pars clean*, tu pars. TU PARS !*
Il s'était levé d'un bond, savait qu'il ne fallait plus chercher à comprendre. Il part, oui, il se redisait cela constamment, il part, il ne fait que partir. C'est logique. La mort est autre chose. « C'est intrigant, tu sais, Hugo, je pars en excursion. ». Hugo ne répondait pas à cela ; Thomas le sentait protester intérieurement mais son ami ne semblait posséder ni la force ni le courage de faire face à cette hypothèse. Il se contentait, le plus souvent, de regarder au loin, cette manière exacerbée de traverser des océans pour observer son ombre... Hugo ne pouvait qu’émettre des sons sans signification, ou plutôt un silence de prêtre, de confesseur. Thomas lui en savait gré. Il avait le champ libre et, de ce fait, avait pu vivre cette démarche de manière convenable, presque heureuse.
Thomas sourit. S'étaient-ils donné la main dernièrement ? Oui, c'est vrai, vers la « toute fin », Hugo l'avait serré dans ses bras, difficilement ému, contraint de ne pas l'encourager et obligé de le laisser faire. « Quoi que tu fasses, tu me donnes des nouvelles. ». Thomas avait ri de l’incongruité, avait regardé son ami avec un nouvel intérêt. « Tu crois aux fantômes ? » Hugo avait souri. « J'ai lu beaucoup de science-fiction. » Thomas, qui n'avait pas lu les mêmes livres, s’était senti pris d'un inhabituel désir d'aimer cet homme et de le protéger dans l'au-delà. « C'est promis. »
Thomas le redit bien haut, devant les arbres ébranlés par la tempête qui arrive. Le son de sa propre voix ne réussit pas à le sortir pourtant de sa rêverie.
Il s'était dirigé vers la table de la cuisine où il avait déjà placé les derniers objets utiles à sa démarche. Le revolver dans sa flanelle, le contenu de son portefeuille, les derniers effets personnels dignes d’être récupérés par Hugo et une lettre adressée à celui-ci. Et le vieux sac de toile qu’il portait en bandoulière depuis des années. « Si tu lis cette lettre, c'est parce que je l'ai fait… » Pas original, mais c'est comme ça. Le colis arriverait une semaine plus tard, Hugo ne pourrait donc rien faire. Qu'on le découvre plus tard, au printemps, déjà presque absorbé par la terre, sans papiers, méconnaissable, disparu silencieusement.
Vite, maintenant.
Il s’était empêché de réfléchir davantage, avait verrouillé la porte de l’appartement en se composant un air qu’il avait voulu normal, un calme de tous les jours. Il avait croisé une vieille dame à l’ascenseur. Ils ne s’étaient rien dit puisqu’ils ne se connaissaient pas. Cela fait combien de temps qu’ils ne se connaissent pas, s’était-il demandé, puisqu’il la croisait tout de même souvent ?
Tu pourrais l'étrangler là, ce ne serait pas grave. La Terre poursuivrait sa course.
Il avait fait taire cette mauvaise pensée. C’est lui qui s’en allait mourir et c’est de lui que la Terre allait se moquer.
La dame avait sorti un mouchoir et reniflé dedans. Cela lui avait paru une éternité. L'ascenseur a toujours été un peu brusque à l'arrivée, la dame avait vacillé et s'était appuyée contre lui, lui demandant aussitôt pardon. Il lui avait tapoté la main qu’elle avait posée sur son bras.
Les portes s'étaient ouvertes. De vieilles gens attendaient la dame, lui avaient dit bonjour et d’autres trucs enfantins, visiblement heureux de la retrouver. Il s’était éloigné d’eux.
Puis, enfin dehors. L'air frais sentait bon. Le bureau de poste était sur son chemin. Cela n’avait pas pris de temps. Un dernier sourire à cette préposée qu’il ne connaissait pas plus que la vieille dame. Tout le monde lui souriait à son tour.
Il était allé prendre un café, un dernier, avait regardé longuement le fond de la tasse à la fin. Des petits grains y étaient restés, n’avaient pas donné leur saveur. En sortant, il avait levé les yeux vers la montagne, n’avait pas hésité. La montée avait été lente. Le sac ne pesait rien. Il avait encore souri à des gens qui profitaient de l’endroit avant l’arrivée de la tempête. Le cimetière à droite. Le cimetière à gauche. Un million d'âmes. Il s’y était promené souvent. Un million de secrets perdus à jamais. Des os, parfois, réapparaissent à cause des remous qu'occasionnent les saisons, le gel et le dégel. Ils remontent à la surface comme les pierres des champs qu'il faut ramasser pour permettre la culture.
Après le cimetière, le sentier plongeait dans le boisé. Thomas avait poursuivi, presque inconscient, le reste du parcours qu’il avait plusieurs fois répété. Il avait écouté les arbres qui commençaient à s’affoler, leurs branches psalmodiant des incantations naturelles, les dernières feuilles virevoltaient devant lui après avoir réussi à tenir tête à la saison.
Le monastère était apparu devant. Thomas l’avait contourné pour emprunter le dernier sentier le menant à destination. C’était un petit creux sur les hauteurs d’un promontoire. C’était suffisamment élevé pour penser à une falaise dangereuse mais dépourvue de ses eaux.
Tu pourrais sauter et ce serait fini. La pente est assez abrupte pour t'y casser le cou. Mais tu t'assois. Et tu ne fais rien. Pour l'instant.
Une branche craque, une sirène hurle. Thomas sort de sa rêverie. Se souvenir l'étourdit. Il reprend contact avec les oiseaux évangélistes, qui ont senti venir la tempête et qui se collent les uns contre les autres, tels des commères de balcon qui attendent que la parade passe. Il tremble. Ça ne se déroule pas tout à fait comme prévu. Les scènes imaginées étaient plus nobles. Un peu comme dans les films à la télé.
L'histoire est longue derrière lui. C'est le trou noir en avant. Il s'est placé lui-même sur les hauts bords de l’escarpement. L'océan en bas, c'est la mort ; les vagues frappent les rochers comme de l'huile noire. Oui, cela aurait pu être plus noble, vécu autrement. Il aurait pu y avoir du bonheur, le réel bonheur ordinaire. Et puis non, cela ne sert à rien d'y penser. Il est sur la montagne. La ville, en bas, se fout qu'il soit mort ou vivant ; les moines, en haut, se perdent dans leurs prières. Ce qu'il fait est logique. Totalement. Serein de penser ainsi. Le vent souffle quelque chose à ses oreilles. Il écoute. C'est ça, que du vent, qui n'a rien à foutre des obstacles. Le vent ne se brise pas, il poursuit son chemin, fait le tour du globe et recommence, recommence.
Il entend soudain des voix. Des gens plus haut. Il s'accroupit, irrité. Shit ! Les voix se rapprochent. Il peut les voir maintenant. Un garçon tient la main de son amoureuse. 14 ? 16 ans ? Il la pousse doucement contre le mur du monastère, l'embrasse. Elle se laisse faire, heureuse. Ils s'enlacent longuement. Ils n'en finissent plus de se goûter. Il colle son bassin contre celui de la jeune fille. Ils sont trop jeunes pour se faire l'amour là, espère Thomas. L'adolescent glisse une main sous le gilet de l'adolescente. Celle-ci le repousse, en colère, mais souriante. Elle fuit. Le garçon prend le temps de gérer le renflement apparu dans son pantalon, puis la poursuit. Thomas sourit. Ils s'en vont.
Il était comme ce jeune homme, frondeur, mais aurait tout de même empêché la fille de s'enfuir juste pour le plaisir d’insister. Froid, brutal dans ses mots, certes, mais pas d’actes répréhensibles. Il se renfrogne. Maître de son existence. On, je vis, off, je meurs. On, j'aime, off, je n'aime plus. On... À 24 ans, n'avait-il pas rencontré la femme idéale ? Comme ils se sont aimés ! Il n'y a que la jeunesse pour aimer de cette façon. Elle étudiait en médecine. Leurs unions ne se tarissaient que tard dans la nuit, dans des draps devenus si humides qu'ils s'endormaient, emportés sur une mer de sel. Comme elle était belle ! Comme elle souriait lorsqu'il la prenait ! Toujours doucement, humblement. Comme elle riait quand il s'appuyait finalement contre elle, intimidé par l'étrange douceur de son corps, intérieurement si chaud, se rétractant avec nervosité mais sans heurt, l'organe si doux que sa verge s'y arrêtait, résolue à en jouir le plus longtemps possible. Ils s'immobilisaient, lentes libellules. Son sexe devenait une sonde et de ses propres veines, il sentait le trafic délicat des multiples nervures des lèvres animales de son amante, la subtile exploration des sens cherchant à mater l'ennemi mielleux. Elle cessait très vite de rire, emportée elle aussi par l'intensité du contact. Elle soupirait comme si elle avait voulu qu'il se mette à tanguer ; ce qu'il faisait d'ailleurs, suivait la vague, son bassin mangeait l'eau, creusait les vagues. Il ne lui offrait aucune résistance, se laissait emporter jusqu'à ce que l'urgence d'en finir l'emportât. Il craignait bien un peu, et de manière si brève, cet instant, de peur qu'elle soit fertile, mais son corps l'hypnotisait. C'était une femme mystérieuse et troublante. Leur jouissance était commune, rien de feint, elle l'inondait de chaleur et d'eau, elle frissonnait, criait, pleurait et riait, et les sentiments de sa compagne l'entraînaient également dans des pleurs étrangers à sa nature, dans un bonheur insondable. Oui, elle était ce qu'il chérissait le plus au monde !
Était-ce trop beau ? Était-ce parce que c’était trop merveilleux qu'il l’avait quittée ainsi si brutalement ? Off. Cette voix, ce diable dans ta tête, qui te proposait l'impossible. Quitte-la, admets-le, tu es curieux, ton esprit est aussi tordu que l'a été ton passé, ton père vite disparu, vite perdu dans l'alcool, ta mère qui, ne pouvant subvenir seule aux besoins de deux enfants, s’était remariée avec ce qui était resté pour toi un inconnu vulgaire. Dis-le encore, l'amour vrai est impossible ; l'enfer est plus certain à défaut d'être plus serein... tu vas connaître ce qu'est une peine d'amour, une véritable peine d'amour. Après, il sera toujours temps de te réconcilier. Fais-la souffrir un peu. Tu t'abandonnes trop, tu perds trop le contrôle. Quand tu la reverras, elle ne pourra pas te résister.
Elle avait parlé de mariage. Il l'avait donc fait. Il était parti en l'injuriant, avait rejoint une autre fille et s'était rendu aussitôt compte de son erreur. Il était devenu violent de parole, de cette violence qui blesse. Un an d'errance. On. Il avait tenté de la revoir. Orgueilleusement en premier, lui laissant des messages frondeurs. Puis, n'en pouvant plus de son silence, il avait cogné à sa porte. Un homme avait répondu. Il avait voulu foncer sur cet intrus, sur celui, il le comprenait, qui l'avait remplacé auprès d'elle. L'homme était plus fort que lui et Thomas s'était retrouvé dans la rue, le nez en sang et le cœur définitivement cassé. Off.
Il a bien sûr honte maintenant. Il faut au moins qu'il s'avoue cela. Il a une sainte honte et ça n'en vaut pas la peine, non vraiment, elle a refait sa vie, elle est probablement heureuse.
Des bruits plus haut. Les adolescents reviennent en courant et en riant, se plaquent de nouveau contre le mur du monastère. Le garçon tente la même intrusion, la fille le repousse, mais cette fois le gifle, puis veut s'excuser. Le garçon lui répond par une gifle du même ordre. Ça y est, la balade est finie. La fille éclate en sanglots (prévisible), s'enfuit (stratégique), le garçon la poursuit (piégé). Le silence revient. Rien ne changera dans cette humanité, pense-t-il. On ne fait que répéter les gestes que d'autres ont déjà faits, par erreur. Et l'erreur est malheureusement humaine. On ne s'en sortira pas. Le malheur n'a pas changé, le confort peut-être, mais pas le malheur. Hugo n'était pas d'accord, mais lui, c'est un artiste, il peut facilement se droguer avec les sons et les images, le bruit du monde. Pas lui. Il voit clair. Au-delà des succès individuels, la race humaine fait du surplace, n'a pas arrêté de s'entre-tuer, chante des chants terribles, pleure devant une histoire d'amour, mais continue son inutile aventure vers la mort. Et croire en Dieu, c'est accepter l'ultime mensonge. Hugo s'en contente. Pas de Dieu, mais de ce bruit qu'il animise. Il dit ne pas vouloir combattre là où la réalité le mène. Mais il ne peut donner une définition valable de la réalité. Lui, il sait : des déchets toxiques à profusion, des médicaments empoisonneurs, un climat déréglé, des milliers d'êtres humains affamés, des maladies mutantes. La race souffre d'un cancer généralisé et les métastases commencent à envahir la planète. Fin du voyage pour lui. Il ne peut rien pour personne et personne ne peut rien pour lui.
Voilà... qu'est-ce que tu attends ? Il prête l'oreille. Les adolescents sont vraiment partis. Qu'y a-t-il d'autre dans sa vie ? Rien, rien ! Vas-y bon sang, la tempête arrive ! Thomas saisit l'arme. Elle est froide et légère. Surtout froide. Il la dépose aussitôt. Il écoute les arbres, il sent le vent et il a faim. Il reprend l'arme, l'échappe, réussit à l'attraper avant qu'elle ne dévale la falaise... La sueur gonfle aussitôt son front.
Shit !
Attention, tu pourrais attirer le regard des moines... tu pourrais perdre le contrôle...
Il tremble trop, doit déposer de nouveau l'arme. Un peu plus et il se mettrait à vomir. Un peu plus et il raterait son coup. Il respire à fond. L'attaque de panique a été si soudaine. Elle revient par vagues successives. Une sorte de marée. De l'émotion. Des crampes d'estomac. Il s'accroche à une branche, il prend son temps, tangue un peu avec l'arbre ; il ne veut surtout pas pleurer, casse la branche. Fais vite !
Il remet les écouteurs, lance la musique. Reprend l'arme. Cherche dans sa poche les balles. Ouvre le barillet. Glisse fébrilement les petits obus de la mort. Ferme. Tout ça dans un bruit de métal. Encore la nausée.
Shit !
La parole est plus forte : « Le temps t'est compté. »
La pensée en rajoute : N'y pense plus, ce sera tout simple, lorsque la balle entrera dans le cerveau, elle le fera sans peine. Tu ne sentiras rien, tu t'évanouiras, malgré ses protestations, ton corps est ton berger, il te protégera de la douleur, vas-y, vas-y. Je suis fatiguée.
Il coupe brutalement la musique, qui n'a pas eu vraiment le temps de débuter. Il reprend peu à peu le contrôle de son corps, chasse pour l'instant les allusions malignes de sa pensée. Ce n'est pas aussi simple. Il est déçu ? Il ne veut pas se juger. Il a encore le temps. L'après-midi n'est pas si avancé que ça, après tout. Si tu ne peux le faire, ne le fais pas. C'est la voix de Hugo maintenant. Il dépose l'arme, regarde autour. Le silence toujours, malgré tous ces bruits citadins. Il observe le monastère. Aucune fenêtre ne donne vraiment sur l'endroit où il est. Il n'y a personne. Les moines sont ailleurs. Ils vivent leur petite vie de rats, marmonnent leurs prières comme d'autres se mordent les lèvres.
Il fouille dans l'autre poche de son manteau. Les pilules y sont. En cas de besoin. Il se calme, se rassure. Les Valium sont son dernier recours. Mais c'est inutile, il va y arriver. Il en a pris quelques-uns durant les mois précédents, lorsque la douleur devenait trop forte. Ils l'avaient calmé, certes, sans jamais parvenir à le détourner de son projet. Au fond, il était même fier qu'une drogue aussi puissante ne parvienne à l'ébranler. L'ancre de son navire a atteint des fonds profonds qu'aucune substance artificielle, inventée par des scientifiques de surface, ne peut atteindre. Là où l'ancre repose n'est pourtant encore que le bord d'un gouffre encore plus vertigineux. La Mort. Aucune émotion dans ces profondeurs, des yeux noirs aveugles, qui ne sont sensibles qu'à son seul appétit. Il est venu chercher la mort, ici dans ces bois.
Je ne fais que débarquer du train avant que je n'en sois plus capable seul.
Il souffle d'aise. Se laisser emporter. Reprendre l'arme. Elle est maintenant chargée, se dit-il comme s’il avait besoin de s’en convaincre. Il demeure concentré sur son pouls. Regarde encore autour. La nervosité est plus lourde qu'il ne l'aurait cru. Mais il sait qu'il peut y arriver.
Étape numéro 1. Écouter la musique.
The Sinking of the Titanic. L'air est doux. Hugo lui avait fait découvrir l'œuvre quelques années plus tôt.
Au moment du naufrage, plusieurs témoins le confirment, le petit orchestre du Titanic s'était placé sur le pont et s'était mis à jouer un hymne épiscopalien, Autumn. Thomas ferme les yeux. La musique envahit derechef ses pensées. On dirait de l'eau qui monte calmement à l'intérieur d'une grotte. Ça y est. Il se le répète. Ça y est. Il écoute, l'arme dans ses mains, les cordes électroniques tenter de s'harmoniser avec les ondes alpha de son cerveau. Il se l'imagine ainsi du moins. Peut-être est-ce le contraire ? Serait-ce son cerveau qui n'arrive pas à comprendre ce qui lui arrive et qui s'accroche aux longues notes horizontales de la musique comme autant de bouées d'espoir ? Cela n'a pas d'importance. Il doit à tout prix se calmer. Il arrive au bout du voyage et, contrairement aux passagers du Titanic, il a choisi son moment pour ne plus être là.
Il ouvre les yeux car il pense trop. Il est fatigué de penser. Voilà maintenant cinquante ans qu'il pense. Trop, trop, trop de mots. Les battements de son cœur se font plus pesants. L'arme est dans ses mains. Elle sert d'antenne pour capter la Mort. Il en observe encore une fois les différentes pièces. Il y a quelque chose qui crie, non quelqu'un. Ça va, ce n'est que la peur. La musique enfle dans sa tête. Ses yeux s'embrouillent, se gonflent et puis s'assèchent. Il a mal au cœur. Il essaie de s'imaginer être un de ces musiciens sur le navire. C'est difficile. Il a toujours été plus combatif que cela. Cette pensée le fait sourire. Jusqu'au bout, hein, Thomas ? Jusqu'au bout, obstiné comme un cochon. Même en ce moment où il imite pourtant les musiciens, plongeant librement vers la mort aussi calmement que possible.
Il regarde au ciel. Il n'y a que des oiseaux, et ils s'en vont ceux-là, font des courbettes avec les nuages. Ils ne te verront pas et ne veulent pas te prendre en témoin. Tu es seul, tu l’as toujours été, tu le seras pour toujours maintenant. Le vent se jouera de tes cheveux morts. Le futur t'habillera avec l'hiver.
Il commence à faire froid. De gros nuages taisent subitement le soleil, annoncent à coups d'ombres la venue de la tempête. Depuis combien de temps est-il assis là ? Il se redit qu’il aurait dû prendre avec lui une couverture. Il n'a pas pensé à tout. Cela l'énerve. Il aurait dû penser à tout même si cela n'a pas d'importance. Il n'écoute plus vraiment la musique. Si. Encore les voix d'enfants qui se mêlent à sa vision. C'est cela, son ouïe se mélange à sa vision. Étrange phénomène. La faute aux écouteurs si près, qui lancent les sons comme des ordres divins. Amen disent les voix. Les arbres lèvent les bras au ciel, vont s'endormir, s'endorment déjà. La montagne est déserte, pourtant remplie de sons étranges, venus du Titanic, issus de la musique, entrecoupés par le souvenir des six derniers mois, de ces vingt-six longues et fortes semaines.
La musique l'endort. Il est fatigué. Le soleil réapparaît, recouvre subitement la moitié de la ville d'une blancheur claudicante. Le revolver est chargé, Thomas. Les balles attendent. C'est facile. Tu poses le canon contre la tempe et tu appuies. À défaut d'être électrique, c'est mécanique. Le revolver n'hésitera pas.
Mal, mal, mal au cœur. Il faut qu'il pleure. Il est seul, il peut pleurer. Ce ne sont pas les arbres qui réagiront, ce n'est pas la planète qui s'émouvra. On pourrait même penser qu'il sourit. La bouche retient on ne sait quelle parole, les yeux refusent on ne sait quelle lumière et les larmes n'arrivent pas à sortir. Il a tout donné, oui tout donné, mais les larmes, il les a jalousement conservées si profondément qu'elles ont atteint avant lui le Gouffre insondable. Ses larmes Lui appartiennent déjà. Les suivre et il s'y serait noyé de manière indigne, en coupant sec les liens, en faisant éclater sa cervelle dans un MacDonald, entraînant avec lui des pauvres gens qui n'ont rien à apporter au bien-être de l'univers. Non, non, mieux vaut laisser les larmes là où elles sont, perdues à jamais entre l'hydrogène de la nécessité et l'oxygène de la vie. Deux atomes de nécessité, un seul pour la vie. Il y aura donc toujours une perte, un abandon, un sacrifice. Il y aura toujours plus de nécessité que la simple vie d'un seul individu. Il regarde sa montre. Suffit la poésie.
Il place subitement le revolver contre sa tempe.
Aaaah !
Le cri est sorti malgré lui. La musique est si forte maintenant. Non, c'est sa respiration. Le vent paraît brusquer les arbres. Non, c'est lui qui tremble. Deux atomes de solitude pour un atome de plaisir. Il appuie trop fort le canon sur sa tête. Voilà, il pleure.
D'où elles viennent ces larmes ? C'est la mort ? Il est mort ? Il ouvre les yeux. Il les avait fermés sans qu'il s'en aperçoive. Non, les nuages courent toujours et ont fini par opacifier totalement le ciel. La tempête. Il fait froid.
Il crie encore. Un flocon, un lourd éclat d'eau gelée s'écrase sur son nez. Il regarde le ciel.
Christ !
Il presse légèrement la détente. Pas assez. Il pleure trop maintenant. Un autre flocon, puis un troisième, un quatrième, des milliers de flocons. Ce sont ses larmes ? Non, c'est bien la tempête ? Elle arrive, la tempête ? On dirait une grande vague. Il suffirait de peser plus fort, seulement un peu plus fort. Allez... se laisser emporter par la neige qui arrive, l'agace, frappe son cou, et entre dans ses oreilles et y éclate d'une humidité presque blasphématoire et religieuse. Rieuse ? Qui s'amuse à ses dépens ? Les arbres disent Amen. Non, non, non, c'est la musique. La neige est folle comme la planète. La première neige est toujours un peu suicidaire... Il ferme les yeux. Compte jusqu'à trois...
Un...
Il ne veut pas compter. Ça se fait tout seul ou ça ne se fait pas. Il respire trop fort, son ventre se tord, ses intestins se nouent. Il a mal. Il est vieux. La neige, avec ses grosses pattes, envahit l'endroit. Thomas regarde, le doigt toujours posé sur la détente, le revolver pointant vers l'intérieur de sa pensée. Il regarde et ne comprend pas ce qui se passe. Il ferme les yeux, veut appuyer sur la détente, mais ses doigts refusent. Ils sont gelés ? Il rabaisse l'arme, la dépose sur ses genoux qui tremblent, se frotte les mains, réchauffe ses doigts mutins. Essaie de reprendre l'arme. Il l'échappe.
Cette fois, il ne crie pas, éclate encore en sanglots. Vaincu sans doute. Il n'ose pas encore se l'avouer. Il se précipite vers l'arme, et ce faisant, il tombe nez à nez avec un raton laveur qui passe par là et qui s'immobilise, surpris lui aussi. L'instant est irréel.
Les deux s'observent. Le raton laveur est curieux, mais prêt à déguerpir. Thomas lui sourit machinalement. Qu'est-ce que tu fous là, toi ? Qui parle à qui ? Le raton laveur ne semble pas apprécier, mais reste en place, seulement un peu plus nerveux. Thomas n'ose bouger, il ne veut pas l'effrayer. C'est comique, se dit-il, c'est peut-être Saint-Pierre... Il soupire, ferme les yeux, s'évanouit.
Ta mort n'est même pas une réponse. Tu rêves maintenant. Il faudrait te réveiller pourtant car tu vas attraper froid. Tu n'es plus jeune.
Il reprend conscience, il a froid en effet, n'arrive pas à se lever. La neige est douce. En ouvrant les yeux, il voit le raton laveur encore tout près, le reniflant avec prudence. Thomas tousse violemment. L'animal déguerpit.
Christ !
Jurer ne lui sert pourtant à rien. S’est-il vraiment évanoui et pendant combien de temps ? Il se lève péniblement, étourdi par le froid. La neige forme un tapis spongieux et déchiré. Il tente machinalement de repérer l'animal. Peine perdue. Le revolver. Il le retrouve à deux pas, sous une pellicule de neige. Il le ramasse.
Il regarde ensuite nerveusement autour de lui, hagard. Le plafond du ciel s'est affaissé et l'horizon pourrait très bien se trouver là-haut tant la neige tamise les dimensions et les ramène à un jeu d'optique désorientant. Il replace faiblement l’arme contre sa tempe, mais il perd l'équilibre, trébuche, le sol est devenu glissant. Pas comme ça, tu rates tout, même ta mort ? Tu es le héros de ta vie, tu décides quand et comment tu veux mourir. Ce n'est certes pas une tempête qui t'arrêtera ! Si, peut-être. Attends donc. Hugo ? Non, une autre voix ? Lui ? L'Autre ? Les autres ?
Il tourne en rond, sur lui-même, cherche l'ennemi, cherche la raison. La tempête s'arrête, comme si elle manquait de munitions. Il ne reste qu'un vent gris, fort à en taillader les sens. Il regarde l'arme si lourde dans ses mains. Il la soulève, la pointe de nouveau sur sa tempe... Encore un long silence entre lui et le canon. Il réussit pendant un certain temps à faire abstraction de tout. Il n'entend ni le vent, ni la ville, pas même sa propre peur, puis sa voix, maîtresse de son destin ou aveuglée par des drogues endocrines, tente à nouveau de le convaincre. Il écoute ce qu'elle dit.
Une petite balle, Thomas, une simple petite balle, c'est facile, c'est mécaniquement faisable. Tu n'as pas le droit d'abandonner. Que vont dire les gens ? Que vas-tu faire ? Tu n'avais pas raison ? Tu es calme maintenant, voilà, c'est le temps, tu vois l'horizon là-bas, à l'intérieur de ta tête ? C'est la fin, c'est le bout du tunnel. Il est blanc comme l'éclat de l'acier d'une balle. Tant de silence devant toi pour oublier.
Oui, respire à fond. Tu es tout trempé, tu es en sueur, tu es donc un héros, ce n'est jamais facile pour les héros, mais ils y arrivent tout le temps. C'est pour cette raison qu'il n'y a pas de héros dans la vraie vie, tu y réfléchis depuis si longtemps. Une petite balle. Pouf... Le mouvement est simple, le canon y est déjà. Bang. Mort et fin de transmission.
Il tremble vraiment. Ça y est, tu y es. Le canon de l'arme frotte contre sa peau, comme s'il cherchait l'exact centre de sa vie. Thomas doit s'asseoir. Il ne sait plus. Il a horriblement mal au ventre. Puis, en se concentrant mieux, il doit admettre qu'il a faim. Si tu as le moindre doute, ne le fais pas. Hugo a raison...
Ne perds pas courage. Allons. C'est cela, retiens ta respiration, approche-toi de la mort. Pourquoi n'as-tu jamais le courage de faire les choses simplement ?
La question lui transperce le cœur et a pour effet de déclencher sa colère. Soudain hors de lui, il ramène le canon contre sa tempe, son bras se détend d'un coup, part vers le ciel, comme s'il ne lui appartenait plus. Le bras toujours pointé vers le ciel, il se met à pleurer, vacille encore, tombe à la renverse, pris de convulsions. Son corps a gagné. Thomas n'avait pas pensé à la résistance du corps...
C'est ça la mort, tu vois ? Spontanée, un petit geste et un grand voyage. Tu as encore tes balles.
Sa pensée ne lui laisse aucune chance. Inquiet, il regarde autour de lui en se demandant s'il a été repéré. Allons, calme-toi, il n'y a plus personne sur la montagne. Les flocons recommencent à tomber. Il pourrait se dire qu'il hallucine tellement les choses sont réelles et prégnantes. Il entend autre chose maintenant, le bruit des arbres balancés à tout vent, la neige, pourtant sans défense, tomber sur le sol, la ville aussi, entière.
Bon sang que tu es seul. Il n'y a pas d'amour ici.
Il regarde le canon de son arme qui s’est rempli de neige.
Il faut cesser ?
Aaahh...
Il réfléchit vite, se mord les lèvres. La fatigue tente de l’apaiser. Des sons tentent de se frayer un chemin jusqu'à la bouche, mais il ne parvient pas à dire quoi que ce soit. Oui, beaucoup trop fatigué maintenant. Comme un arbre qui s’incline, incapable de se retenir à la Terre, comme toutes ces feuilles qui devront, à la force du vent, tomber et se fondre à l'humus, il abandonne. Il s'assoit à même le sol froid. Pourrait s'évanouir à nouveau, mais s'agrippe au vide qui l'entoure.
« Je capitule. »
Il écoute sa voix, juge de sa sincérité.
Il n'y a pas de doute. La décision est une nouvelle blessure. Il a trop froid. Quand il était jeune, il aurait pu se promener nu dans la tempête. C'était bon la jeunesse, c'était bon d'être en vie à ce moment-là, seulement du plaisir et de la rage, seulement le sexe qui éclate, seulement les cœurs à repriser, seulement ça, des boutons pleins la figure et pourtant un charme du diable. Maintenant, son corps gras veut toujours le plaisir, il bande aussi fort, mais c'est la pensée qui n'en veut plus. Ou est-ce le contraire ?
Tu repars dans tes labyrinthes. Tu es vieux, pourquoi n'est-ce pas simple ?
Il est à ce point immobile qu'il ne sent pas sa respiration. Le temps s'est peut-être arrêté sous le poids de la neige. Et s'il était vraiment mort ? S'il l'avait fait ? Il se raccroche à cette hypothèse, regarde la ville ; elle aussi est silencieuse. Peut-être est-ce cela, le regard éternel, extasié et grand ouvert, de la neige folle qui ne semble pas vouloir un jour fondre... N'est-on pas censé flotter au-dessus de son corps ? Il observe ses mains et l'arme qu'elles tiennent fermement. Il sent le métal contre ses paumes ; il suit la ligne de son bras, atteint les épaules, le cou et la tête. Tout cela est vertical, donc en vie. Il est déçu. Il ne sait pas. Non, il n'est pas déçu. Il n'a aucun remords, aucune joie non plus. Il est mort quand même. Il est mort tout de même. Il se corrige constamment, tente de découvrir la vérité. Mais il n'entend toujours rien, si, un peu le trajet que fait le sang dans ses veines.
Dépêche-toi donc de vivre alors, c'est l'hiver maintenant. —Attends, se dit-il*, il me reste mes balles.* Mais il n'y croit plus.
Il prend une toute petite respiration comme s'il voulait ne pas déranger le profond silence dans sa tête. Il ne bouge toujours pas ; il se sent dangereux. Que personne ne vienne car il pourrait tuer.
Il respire à nouveau, à l'improviste, derrière une rafale de vent. Cette fois, c’est plus ample.
La tempête lâche de nouveau la cavalerie. Il réussit à respirer très fort, à crier même, à hurler, à se fâcher contre les arbres, à leur asséner des coups. Il s'essouffle. Ses yeux brûlent la neige qui ose s'approcher. Il veut jeter l'arme en bas de la falaise puis se ravise. L'heure n'est plus aux décisions. Il se fâche encore, ses paroles crachent sa colère ; il injurie tout ce qu'il regarde, il se tourne vers le monastère et hurle, pleure et hurle encore, mais la tempête est bien plus forte que lui ; elle hurle elle aussi, mélange l'eau et la neige, en forme des balles blanches qui tuent les dernières heures de l'automne.
Le canon est plein de neige. Il souffle dedans. Le geste du vieux, sans y penser. Puis il lève l'arme et tire. La détonation est courte. La tempête l'absorbe sans peine.
Il s'arrête, vaincu, silencieux, essoufflé, mais continue de gesticuler en aveugle et, peu à peu, n'arrive plus à rien faire. Il se rassoit et vomit.
Trente-deux ans. L’arme fonctionne. Cette balle-là était pour lui.
Ses vêtements sont mouillés. Il pourrait attraper la crève, mourir.
Quitte cet endroit, vite ! Tu es en train de devenir fou !
Cette fois, il obéit. Il ramasse ses affaires. La tempête ne lui donne aucune chance. Il neige abondamment. Il fera bientôt nuit. Il redevient raisonnable ? Il fait seulement comme ces chiens blessés qui, pour mourir, retournent chez eux. Cette pensée lui fait peur : chez lui.
C'est de l'autre côté de la montagne. Que va-t-il faire maintenant ? Les moines... Il pourrait demander de l'aide... Il remonte vers le monastère, là où les adolescents s'étaient embrassés. L'immeuble offre une bonne protection ; Thomas pourrait rester là et attendre un peu. Il s'y assoit. Aussitôt se sent-il envahi par la peur et les remords. Déjà la pensée accumule les fautes, les devoirs, les exigences : l'appartement vide, les dettes, les longues marches, l'ennui terrible, le vide de son existence, tous ces efforts pour rien ? Toute cette logique pour rien ? Il tient fermement le sac où dort la flanelle. Il veut la conserver. Non, tout n'est pas fini. Tout recommence, donc tout est possible. Il doit retourner chez lui, mais se donne encore un peu de temps. Il pourrait entrer dans ce monastère. Il ne veut pas demander de l'aide. À cette heure-ci, il aurait dû être mort. Il se colle contre le mur. Reprend son souffle. Il n'est pas heureux. Il se sent tout de même en sécurité, calcule le temps qu'il faudrait pour retourner chez lui.
CHEZ LUI !
Le constat revient en force. Il n'y a plus rien ! Le colis est parti, faudra téléphoner à Hugo. Faudra... Bon sang qu'il est fatigué.
Courage...
Il acquiesce.
Ce n'est pas si terrible. La tempête n'est pas si forte après tout. Tu as le temps de retourner chez toi. Tu attendras demain, ou après-demain. Va te reposer, va dormir et rêver. Tu n'auras pas faim si tu dors. Il est d'accord. Il ne veut pas s'apitoyer sur son sort, tarde à se relever. Il est bien, là où il est, immobilisé, en vie. Il appuie sa tête contre la pierre sans nom du monastère. Il essaie d'écouter. Là même où, plus tôt, les jeunes gens, mus par leurs désirs, voulaient s'entre-déchirer et faire l'amour.
Il se lève, regarde le sentier qu'ont fait les adolescents. La route risque d'être longue, mais il est trop fatigué pour y penser. Il a faim. Il faut qu'il mange. Il avait conservé un peu d'argent sur lui.
Acte manqué ?
La marche est difficile, mais il ne sent plus rien. Son corps est heureux et marche pour lui. Il se tourne une dernière fois vers le monastère, déjà très loin. Des cloches sonnent. On dirait un navire qui est arrivé aux limites du monde.
Thomas soupire. L'orchestre, dans sa tête, joue un hymne inquiet. Il reprend sa descente, essaie de ne plus penser à rien. Demain est une autre montagne.