EN
La Vie dure

Première promenade

La souffrance est la plus grande badaude du monde. Elle marche pieds nus sur nos cœurs épineux, indolente, joue à saute-mouton par-dessus nos corps. Dans les grandes soirées, sa robe balaie le sol, aplanie les sens ; les invités au bal n’ont qu’à bien se tenir s’ils veulent goûter aux rares hors-d’œuvre de bonheur qui leur seront offerts au cours de la vie. Dans la rue, elle se promène nue, ni homme ni femme, des doigts de fée pour gifler les âmes perdues. Je ne sais pas à qui j’écris. Peut-être à ceux qui ont peuplé ma vie ou à celui qui est assis en face de moi. Un gaucher penché sur sa plume. Nous finissons toujours par retrouver quelqu’un qui nous ressemble et qui écrit dans le même sens que nous. C’est une des lois de l’humanité. Chère humanité…

Le garçon m’apporte le café que j’ai commandé. Je le remercie. La tempête qu’on annonçait est maintenant à lancer sur la ville du sel froid. Il fait chaud ici.

Très peu de clients ce soir. Chacun à sa table, ils ressemblent à des insectes nerveux qui se terrent sous la végétation, de peur d’être emportés par la puissance du ciel. À ma droite, des amoureux s’embrassent, se caressent méthodiquement. Préludes à une nuit de fauves. À ma gauche, une vieille personne tousse sans arrêt, grommelle, se racle la gorge. Plus loin, d’autres gens. Je ne sais pas, je ne veux pas savoir pour quoi j’écris. Le hasard accompagne mes regards. Les amoureux partent déjà. Ils font du bruit en se levant, rient. Elle lui noue son écharpe pendant qu’il paie ; il se laisse faire, lui sourit, baise son front… En sortant, il la ramène près de lui pour la protéger du froid et sans doute profiter de cette gentillesse pour s’exciter davantage. Derrière la vitre, ils s’arrêtent, allument chacun une cigarette, mêlent leur brouillard de nicotine à celui de la neige.

À ma gauche, le vieillard tousse.

Le gaucher en face de moi ramasse ses affaires, puis s’en va à son tour. Comme je n’ai personne à qui parler, je transmets mon information sur du papier. Je joue à la mémoire temporaire. Quelqu’un d’autre, en passant, la recueillera un de ces quatre. Peut-être jamais, peut-être dans trois mille ans, fragmentée et mystérieuse.

Dans trois mille ans… Ça me fait rêver et ça m’angoisse car je n’ai donc rien d’autre à dire que cela : j’ai peur de mourir et de n’avoir rien vécu, j’ai peur de n’être qu’une personne ordinaire qui aura rêvé toute sa vie de ne pas être comme les autres, de ne s’être jamais sentie comme les autres alors que tous s’accorderont pour me ranger dans la petite case prescrite à cet effet, parce que je ressemble en effet à tous les autres.

La tempête gronde dehors, comme l’avaient prédit les météorologues. Bientôt il n’y aura plus de surprise de ce côté. On s’habituera à connaître à l’avance le temps qu’il fera pour les mois à venir ; on attendra patiemment que la pluie tombe et on sera content lorsqu’elle durera trois minutes de plus ou de moins que prévu, histoire de se dire qu’il s’est passé quelque chose d’inhabituel.

Je m’égare. J’ai de la difficulté à demeurer sur le quai de l’indifférence. Dans ce café se dessine un paysage lunaire et humanoïde. Une femme entre, s’assoit rapidement, me tournant le dos. Elle a des blessures au visage qui font peur. Les gens autour d’elle l’observent à la dérobée. Le garçon s’approche, tique en la voyant, fait semblant de ne rien remarquer. « Un café », dit-elle. Le vieillard qui tousse est mieux placé que moi pour l’observer et ne se gêne pas pour le faire. Elle ne semble pas s’en soucier, regarde devant elle ; du moins, c’est ce que je crois. Le garçon revient. Elle le remercie. Il hésite, puis demande si cela va. De sa main, elle lui signifie gentiment que cela ne le regarde pas, mais qu’elle apprécie son intention. Il n’insiste pas, un autre client lui fait signe d’apporter l’addition.

La souffrance est bien la plus grande badaude du monde. Je me le chante constamment et je m’accroche à mes bonheurs, à ma soif de vivre. Je m’ennuie aussi car vivre intensément signifie mourir intensément ; l’indécision saborde mes actes. Malgré l’homme qui tousse, malgré la musique un peu grincheuse et nouvellement âgée, malgré le serveur qui se fout de la fragilité de la vaisselle, malgré tous ces bruits, rien ne se passe ici. L’instant ressemble à cette ville ; on ne devine la vie qui la contient que par l’incessant vacarme, vite étouffé par un vent furieux, par les allées et venues des gens, par le jacassement des moteurs automobiles, des mœurs électriques qui voyagent sur les fils de téléphone, cette vie pourtant un peu morte ou morne, toujours la même, de jour en jour, probablement similaire à celle des villes romaines, déjà si loin dans le passé. Les klaxons contre le bruit des glaives. Les ambulances contre les clameurs et les horreurs des arènes.

La femme blessée pleure maintenant, je le reconnais à la façon qu’elle a de pencher la tête vers l’avant et de respirer par larges saccades. Mon Dieu que les gens souffrent. Le vieillard la regarde. Il dit, assez fort (peut-être est-il trop sourd pour s’apercevoir du ton qu’il emploie) : « faut pas pleurer madame, ça ne sert à rien. J’ai 83 ans et je ne pleure plus depuis longtemps. » Les gens se sont arrêtés de parler, surpris et mal à l’aise. La femme blessée ne paraît pas réagir ; elle prend sa tasse de café, ses mains tremblent… Je… je ne peux l’aider malheureusement, je ne sais pas comment faire et s’il faut faire quelque chose. Ma compassion est inutile. Je suis comme les autres après tout… Si nous n’étions pas si brutes, si peureux d’être écorchés vifs. Si nous pouvions faire lire à chacun notre histoire… J’aimerais…

J’aimerais tout court. Ce serait déjà suffisant. Mais il y a trop de gens sur la planète, nous n’aurions pas assez d’heures pour nous lire mutuellement et nous sommes donc contraints à n’en rester qu’à une ignorance cultivée par les bonnes manières. Déjà que, dans cet endroit, il y a sûrement de quoi fournir toutes les histoires d’un seul romancier, que ce dernier pourrait revenir ici chaque jour et se faire un nouveau programme de lecture et d’écriture, qu’après quelques jours seulement, il se verrait obligé de ne plus écouter personne, de commencer son dur labeur d’architecte, conscient qu’il n’écrira qu’une infime parcelle de la vérité, qu’il devra mourir sans rien connaître ni la fin, ni le début de l’histoire.

C’est bien cela, après quelques jours, on n’écoute plus personne car on se rend bien compte que c’est comme en soi.

La porte s’ouvre à nouveau. On pourrait peut-être dire : « eh quoi encore » car l’homme est livide et trempé, comme s’il avait passé la journée dehors. Il s’assied lentement. Il tient fermement un sac qu’il porte en bandoulière. Ce n’est pas poli, mais je l’observe.

J’ai faim, dit-il au garçon qui lui tend le menu.

Il ne le lit pas :

Un sandwich au jambon.

Mayonnaise, laitue, tomate ?

L’homme fait un geste vague de la main en signe d’acquiescement ou voulant exprimer n’importe quoi pourvu que ça se mange. Je remarque qu’il s’agit du même geste que la femme blessée. Il est essoufflé. Il s’essuie souvent les yeux. Il pleure lui aussi ? Il reste de longues minutes immobile puis s’agite, regarde autour, j’évite son regard. Le sandwich arrive. Il y mord férocement. S’étouffe, semble être, lui aussi, au bord des larmes.

J’écris tout cela, hypnotisé par l’étrange ambiance de ce soir de tempête. Une chaise bascule, la femme qui pleurait laisse de l’argent sur la table et part en vitesse. Le vieillard se lève à son tour, péniblement.

L’homme trempé s’est remis à manger son sandwich. Il s’est apaisé. De vagues tensions traversent toujours son visage de temps en temps, mais il semble pouvoir se contrôler. Il me regarde et je n’ai pas le temps de détourner les yeux. Il me sourit faiblement avant de retourner à son sandwich. Le garçon lui apporte un café.

Pendant ce temps, le vieillard qui tousse a frayé son chemin jusqu’à la sortie. Il ouvre lentement la porte ; la tempête hurle. Le garçon se dépêche d’aider l’homme à sortir. « Je n’ai pas besoin de ton aide, mon garçon. » Les clients rient, mais ont visiblement hâte que la porte se referme. Pas tout de suite la tempête.

Où va-t-il, ce vieillard ?