La ville est secouée violemment. Les rues se crevassent, se referment aussitôt; un lampadaire gondole, s'éteint, se redresse et reprend son poste. Il pleut fort. La pluie déforme ce qui existe de l'autre côté de la fenêtre. L'eau se rue contre la vitre. Paul regarde, impassible, la cité.
Une coulée rampe, la tête en bas, sur l'immeuble d'en face, écorchant au passage des fenêtres lasses de préserver intactes les vies qu'elles défendent. Le ciel sombre s'illumine, puis redevient noir. Une vague sonore fait vibrer la vitre. Paul est dans l'attente d'un autre éclair. L'orage vacille. Cela crie fort dans la tête de Paul. Il ferme les rideaux.
C'est le moment des préparatifs. Il modifie l'éclairage, les meubles allongent leurs ombres. Il range quelques revues, redresse les fleurs. Il va à la salle de bains, règle les robinets de la baignoire, y place le thermomètre. Il va inspecter la chambre, enlève ses vêtements, les laisse par terre, enfile un peignoir, retourne vérifier l'état du bain. Quelques gouttes de l'essence de plante requise, il chasse ses accessoires de toilette, allume un bâton d'encens, urine. Il retourne au salon, saisit son téléphone et ouvre l'application musicale.
L'application lui propose d'abord sa sélection habituelle. Il hésite, puis choisit plutôt une liste de pièces vocales. Le téléphone transmet le signal à la console; les haut-parleurs s'éveillent. La musique prend possession de l'attente. De petits garçons d'outre-mer entonnent un requiem. De petits êtres sûrement encore naïfs, peut-être gras. De petits hommes dont l'inconscience tient au simple désir de casser leur voix, un jour ou l'autre, pour peu que l'impureté appelle.
Paul se revoit enfant. Il ne se souvient pas d'avoir appris le mot sale. Peut-être, peut-être qu'il n'existait pas. Peut-être, peut-être que la vie s'est chargée de le lui apprendre au moment où il s'étourdissait à tournoyer sur lui-même. Enfant, côtoyer le vertige, c'est apprendre à parler un peu avec la Mort, du moins dans le cadre confiné de la pureté des sentiments naissants. Paul ne se souvient pas des paroles d'alors. Il fait à son habitude. L'enfance est loin derrière lui; elle le reprendra au détour de l'âge. Peut-être ?
Le Requiem s'anime. « Je suis encore en vie », se rassure-t-il. Il retourne à la fenêtre et l'ouvre à nouveau d'un geste plus brusque qu'il ne l'aurait voulu. Violemment donc. Il faut se calmer. L'attendre. Se faire corps pour elle. Se faire âme pour soi. Se faire corps et âme : un putain. Le mot est plus fort que lui.
Il regarde l'heure. Elle est en retard, encore, elle joue. Et elle se paie le temps. « Elle peut tout s'acheter, pourquoi pas les montres... »
La pluie a cessé mais le vent continue à faire valser l'eau qui traîne sur la cité. « Le chaos, ça sent le chaos. » Il cherche à tâtons à l'intérieur de lui-même une confirmation. Elle ne s'y trouve pas. Ou bien elle s'est cachée très loin de la surface, tapie comme un fauve rassasié au fond de la tiédeur des arbres. Il appelle quand même. Le silence lui dit de se taire. Il se répète « Fichu chaos ». Il pense tout haut et sa voix le surprend. Il est trop nerveux, un malaise d'un genre nouveau se balade en eux, son âme et son corps.
Une autre rencontre impossible à faire et si facile après tout. Il n'y a qu'à faire semblant. Sa vie n'a plus alors d'horizon; elle se raccroche timidement à son adolescence et lui emprunte ses jouissances de Babel. Au-delà de ces frontières, le blasphème n'est plus possible; les héros lèchent la salive des autres et volent leurs épées. Ils essoufflent leurs ennemis en devenant des imposteurs. Avoir un vertige, lorsqu'on est adulte, c'est mal vu.
Il amorce une ample respiration. Son souffle suit le mouvement, monte quelques marches, capte l'air tout en haut et le ramène avec puissance. Paul respire à nouveau. Sur la fenêtre, son poing est blanc. Son échine reste tendue comme celle d'un chien en position de défense.
Quinze minutes de retard. Elle va bientôt arriver. Cela fait deux ans qu'elle arrive bientôt, qu'elle lui gobe quinze minutes de son temps, ou plutôt de son âme. Deux ans à raison d'une fois par semaine multipliée par quinze minutes. Paul dénombre les gouttes d'eau; le compte est difficile. Il reprend son téléphone et ouvre la calculatrice : 1 560 minutes. Vingt-six heures.
Le nombre scintille sur l'écran. Celui-ci se met en veille, puis s'éteint. Le grand corps de Paul s'endort lui aussi. Il s'ennuie du matin. Il n'aurait pas voulu entrer dans la journée. Ses draps étaient capteurs d'entrejambe. Il n'avait rien fait de la journée. Seulement attendre encore, casser le matin, compter les heures. Une vie énumérée, exacte et sans logique, telle un labyrinthe. Et personne ne l'empêche de sortir de cette prison.
Il ne lui reste qu'à retourner à la fenêtre. Le dehors est iridescent et orchestré par des mesures administratives. Un projecteur tournoie sur lui-même. Une tranche de nuit dévoile tour à tour ses dessous violents. Certains nuages menacent les gratte-ciels. Éole a crevé les gourdes. Les feux de circulation prennent le contrôle de l'orage. La ville est enceinte de nombreuses lueurs. Elle chavire dans la noirceur. Une ombre traverse une rue. Elle lui rappelle soudain son rêve de la nuit précédente.
Il se levait dans la nuit. Aux fenêtres de son appartement, des silhouettes rouges, des femmes, se tenaient immobiles, sans visage, des corps enflammés, en rang, couvrant l'espace entier de chaque fenêtre. À intervalles réguliers, un de ces corps disparaissait pour réapparaître à l'intérieur. Paul sortait alors un couteau et en transperçait la femme zombie. En entrant dans la chair, la lame produisait un bruit mat, comme lorsqu'on pique une saucisse pour savoir si elle est cuite. La silhouette tombait doucement, puis se mettait à susurrer des sorts. Il se penchait pour la faire taire, n'y arrivait pas car des yeux, jusque-là cachés, s'ouvraient furieux. Ils étaient horribles, glauques. Paul reculait et, dans un effort désespéré, refrappait avec son couteau le monstre.
À son réveil, Paul tenait fermement ses draps dans son poing. Il en avait fait une boule qu'il avait plaquée contre son ventre. Les défenses du berceau servent à jamais.
Il regarde sa montre. Trente minutes de retard. Elle le fait exprès ? « Elle gaspille. Elle jette tout par la fenêtre. »
Le Requiem psalmodie et repose. Des notes très longues veulent atteindre on ne sait quelle certitude. « De l'imposture sur tout ? » Les lampadaires s'éteignent soudain pour de bon. Une panne de courant sépare l'avenue en deux et la fenêtre renvoie Paul à son corps, poli par l'exercice. Le corps, immuable ou plutôt patient, met du temps avant d'être oxydé par la pollution des souffrances, et cela l'aide à rester beau. Il finit pourtant par s'user, sous l'effet de trop de drogues injectées par la vie. Les belles gens ont une chance éphémère de passer pour éternelles. Les gens laids, ceux qui ne possèdent pas la peau de Paul, se perdent en théogonies.
On ne peut rien reprocher à la surface de cette chair. Le talent de la beauté y est. Sans honte, Paul s'en réjouit. « Beaucoup de temps devant moi », pense-t-il. « Et si peu d'espérances », corrige son malaise.
Paul évite le piège que lui tend sa pensée, tente de la faire taire. Comment, pourquoi espérer, où sont les ancres ? L'océan tangue, invente maintenant l'horizon.
Paul se concentre plutôt sur l'image imprécise que lui renvoie la fenêtre. Il s'inspecte. Cela en est devenu une manie. Le corps est cru, ciselé par la volonté. Mais certainement pas le visage. C'est celui d'un être qui connaît le paradis et l'incertitude. Paul ne veut pas regarder son visage. Il s'arrête aux lèvres. « Pas les yeux », l'avertit sa pensée.
Il a soudain peur de se transformer en une de ces femmes rouges de la nuit s'il continue à se regarder ainsi. Il referme les rideaux. Elle sonne. Quarante minutes de retard. La vache.