— Oh, ne me regarde pas comme ça...
Elle entre, précédée de son parfum. La soie de sa blouse bruit sous sa fourrure. Elle est ivre; une mèche de cheveux n’a pas supporté l’alcool. « Cela ne lui ressemble pas, remarque Paul, elle est mauvaise, ce soir; et moi je suis méchant. »
Il reste silencieux. Il jette un regard dans le corridor. Un homme qu’il ne connaît pas ouvre sa porte. Il lui ressemble. C’est peut-être lui dans une vie parallèle, songe-t-il, celle qu’il n’a pas supportée. L’homme a les traits de celui qui termine une journée. Paul se l’imagine avocat, une cause pendante, plusieurs réussies, des soucis, des acquis et des problèmes de conscience et un veston qui est trop neuf pour être totalement pur. Avant d’entrer dans son appartement, l’homme tourne son regard vers Paul. Leurs yeux ne se parlent pas. L’homme lui sourit. Paul referme la porte. Le sourire de l’homme aurait pu être une délivrance, une clé pour ouvrir cette geôle pourtant béante. Paul dépose sa tête sur la paroi de sa prison. La liberté bouche la serrure.
Nalini l’appelle de la salle de bains. Elle a laissé tomber son manteau et ses accessoires sur un fauteuil.
— Le bain est froid !
Paul ne répond pas. Il l’entend ouvrir les robinets. Il va chercher le sac à main, l’ouvre. L’enveloppe côtoie une multitude d’objets personnels tout aussi criards qu’inutiles. Des odeurs variées fuient la boîte de Pandore. Paul dégage l’enveloppe. Les billets sont enroulés dans un ruban de soie. Il pense : « À quoi joue-t-elle ? À la poupée ou à l’insulte ? » Il compte méthodiquement. « Il manque 7 800 dollars. »
— Il manque 7 800 dollars...
Sa pensée : « N’aie pas peur. »
Lui : « Mais je n’ai pas peur... »
Elle lui demande de répéter en sortant sa tête par la porte de la salle de bains. Elle s’est déjà déshabillée. Non, cela ne lui ressemble pas. Pendant ces deux ans, elle a toujours insisté pour que les lumières soient éteintes lorsqu’elle enlevait ses vêtements; Paul allumait quelques lampions tout autour du bain et faisait semblant de ne pas la regarder.
Il repense à son rêve, se remémore son brusque malaise, écoute quelques notes du Libera me, pense brièvement à cette journée immobile comme une ville éteinte et comprend qu’en dedans de lui, quelque chose s’est cassé. En est-il certain ? C’est peut-être tout le contraire, une soudure inhabituelle entre deux aspects de son existence, un collage hétéroclite entre le feu et l’eau. Il revient à son courage.
— J’ai dit qu’il manquait 7 800 dollars. Cela fait deux ans que vous venez ici et cela fait deux ans que vous arrivez en retard. Si on calcule le tout, cela donne à peu près 7 800 dollars.
Nalini accuse le coup, incapable de savoir qui doit encaisser et qui doit payer. Un peu surprise, elle émerge un instant de son alcool. Paul a un rictus amer. Demander de l’argent à une femme riche, cela ressemble à une hérésie. Elle se ressaisit, éclate de rire. Elle imite une femme mondaine qui garde son sourire devant une situation embarrassante, exécute quelques pas de menuet en allant chercher son chéquier dans son sac à main. Cette façon de faire si dépassée s’accorde avec le peu que Paul sait d’elle : une famille indienne passée par plusieurs pays, une fortune dont Nalini n’a jamais précisé la source.
Paul la voit pour la première fois sous la lumière crue. Les contours blancs de son corps dessinent une femme encore belle. Sa nudité ressemble à de l’ivoire qu’un sculpteur se serait amusé à faire ressembler à une femme.
Il lui touche le bras.
— C’était une façon de parler. Pas de traces, vous vous souvenez ?
Elle sourit entre deux vertiges d’ivresse.
— Je te rembourserai la prochaine fois, dit-elle d’un ton sec qui trahit sa colère.
Elle retombe pourtant presque aussitôt dans une bonne humeur incontrôlable et ricane en se collant mollement à lui. Son haleine a tout ramassé de l’alcool et des nombreux parfums qui la protègent.
« C’est presque grossier, se dit Paul, tant d’argent et tant d’aisance à le dépenser. » Lorsqu’il déposera les billets, les ordinateurs de la banque ne frémiront même pas. Aucun ne saura jamais d’où vient cet argent ni ne pourra le révéler au cocu de mari, occupé à ses bonzeries de Mammon. Cela bat encore plus férocement dans sa tête. Lequel est le plus soûl ?
Nalini prend soudain conscience de la présence austère de la musique.
— Où est mon jazz ? demande-t-elle en se collant à lui pour le caresser.
Paul épie les rideaux tirés. Les femmes rouges de son rêve sont peut-être derrière. Nalini poursuit ses caresses. Un début d’érection le trouble. « C’est trop tôt », pense-t-il. « Tu as plus de contrôle que cela d’habitude. » Rien à faire, le sexe reste droit. Les animaux ont les convenances des envahisseurs.
— Requiem de Duruflé...
— Hum, on est d’humeur noire ?
Elle rit comme une enfant. Elle regarde le plafond, son corps se dandine, entraîné par la mélopée.
— C’est beau. Je te l’ai toujours dit : j’admire ta « culture intellectuelle... et physique ».
Elle rit de sa blague, souvent répétée, maintenant usée. C’est sa manière, pense Paul, d’être fière de l’esclave qu’il est devenu pour elle.