Paul écarte le passé; le présent s’engouffre. Nalini demeure contre lui, n’hésite pas à plonger une main dans le slip de son amant. Ce qu’elle désire, il le sait, est une égalité commerciale des corps. Le reste est à l’avenant. L’avenir devra toujours attendre.
C’est grave l’égalité. C’est le signe que deux êtres parallèles ne se touchent plus qu’en de rares additions et de multiples soustractions. L’égalité superpose sans plus, sans moins. Elle ressemble à l’amitié; on peut ainsi considérer le lien qui les unit maintenant comme un rapport amical, une sexualité entre frère et sœur, un commerce de confrérie. Ou un inceste narcissique qui abdique au profit d’une soif aveugle.
Tout ne bascule cependant pas tout le temps dans l’égalité. Ce soir de pluie sur la ville en est un exemple. Le rêve de Paul s’additionne à l’atmosphère et l’invertue de Nalini fait le compte.
Nalini se détache soudain de lui et va ouvrir les rideaux. Paul est toujours immobile, le sexe en éveil. Dans un effort violent, il chasse son malaise et du même coup sa force. Il regarde les liasses enroulées déposées sur la petite table sous le miroir.
Il ne comprend que trop bien la force de cet argent, de ce mathématique argent. Il comprend que son âme n’est pas si loin de son corps et qu’elle ouvre tout grand les yeux quand il bande. Il comprend qu’il est ce qu’il est, malgré ses livres et malgré le zen de sa vie.
Il laisse tomber son peignoir. Son slip est difforme, angulaire et brise les lignes de sa taille. Elle s’est assise à l’endroit habituel et le regarde, mi-ivre, mi-amusée. Le rituel reprend ses droits. Il la sait en désarroi, surtout à cause d’un divorce qui pointe à l’horizon. Cela ne changera rien à leur entente; le destin amoureux de Nalini ne fait pas partie de l’équation même si le désir de Paul pour elle pourrait avoir détruit le mur opaque qui isolait le cœur de chacun.
— Enlève ton slip, je t’en prie, dit-elle d’un ton plus doux qu’il ne s’y attendait.
Il s’exécute. Toute la force de l’érection pointe vers Nalini. Il s’installe sur elle et lui donne un baiser. Puis, il va se coucher sur le banc de son appareil de culture physique placé incongrûment dans son salon. Il entreprend de faire des haltères. Ainsi étendu, sur le dos, les jambes de chaque côté du banc, Nalini peut l’observer.
Il n’a pas honte; il a découvert qu’il aimait se donner en spectacle. Une érection est comme un couteau indélicat, à même de déchirer voiles et tendresse.
Nalini est ivre; elle balbutie probablement une mauvaise liberté. Il pousse très fort sur ses haltères comme s’il allait y chercher, les bras cambrés, l’air qui lui manque. Il regarde vers le plafond. Il pense à son rêve. Son appartement possède cinq grandes fenêtres donnant sur la ville. Cinq femmes par fenêtre. Vingt-cinq femmes, une pour chaque heure de retard de Nalini. L’effort et le malaise le rendent mathématicien. À chaque poussée d’haltère, sa pensée assassine une silhouette rouge et il croit entendre à nouveau le bruit de la saucisse transpercée. Cela ne l’empêche pas d’être conscient de son sexe qui demeure fort et gonflé.
« Nalini est la vingt-sixième heure et son argent est plus fort que ton couteau. » La voix intérieure et toujours rebelle de Paul, celle qui pour son bon plaisir d’ironiser la réalité accepte tout, lui rappelle maintenant l’étrange union de son âme et de son corps. N’empêche. Paul réussit tout de même à préserver sa découverte. Vingt-six heures.
Il se lève, le torse moite, et fixe du regard sa cliente, étalant la beauté dont il se rappelle avoir usé devant elle chaque fois sans effort; le travail pénible de ne rien voir, d’attendre, si peu d’espoir. Paul s’use.
— Tant d’effort et encore bandé, faut le faire !
Il ne change pas la direction de son regard.
— C’est comme faire l’amour à certaines personnes...
La réplique la fait sincèrement rire.
— Eh bien, soulève-moi, mon grand troublé !
Paul attend quelques secondes. La vie l’entraîne. « Elle me devine ? A-t-elle également compté les heures ? » Il la soulève. Sa peau d’ivoire boit sa sueur. Il l’emmène vers la salle de bains.
Elle lui fait signe de se diriger d’abord vers le bar. Tout en se maintenant tant bien que mal dans les bras de Paul, elle entreprend de se verser un bourbon. Le verre rempli, elle lève la bouteille pour qu’il y boive. Il s’exécute. L’alcool est chaud dans le fond de sa gorge. Nalini augmente le débit et l’alcool glisse hors de la bouche de Paul, atteint les épaules, entame une longue et rapide descente vers le creux des reins pour plonger ensuite dans le ravin des fesses. De l’autre côté du corps, l’alcool que Nalini verse maintenant comme pour un baptême passe entre les deux corps et va nettoyer l’entrejambe de Paul. Le sexe, lui, est presque muet.
Nalini lâche la bouteille. Le tapis moelleux absorbe le choc et projette la bouteille contre les jambes de Paul. Les vingt-cinq femmes gisent, mortes, sous ses talons. Il grimace sans laisser rien paraître. Les falaises sont vaniteuses, le corps de Paul se prend pour du minerai. Elle met ses bras autour de son cou, s’écrase contre les pectoraux de son amant. Elle rit toute seule, regardant son verre au bout de son bras qui ferme la marche du duo.
Paul la plonge doucement dans l’eau. Elle se laisse envahir par le parfum et la chaleur en fermant les yeux, comme une enfant enfin nourrie par sa mère et qui est sur le point de s’endormir. Il va uriner. Nalini entrouvre les yeux. Il tourne la tête vers elle pendant qu’il s’exécute. Elle paraît amusée et contente de la beauté tranquille qu’il incarne.
— Masturbe-toi.
Paul est surpris. Il la dévisage silencieusement.
— Pourquoi.
Pas d’interrogation, mais une colère proche de l’orgueil et des antennes qui perçoivent le danger de l’humiliation, plus menaçant encore que ce lavage du corps par l’argent. Elle exagère maintenant et il essaie de le lui dire par sa seule immobilité.
Pendant le silence qui survit entre deux cercles, Nalini semble se découvrir une méchanceté issue de l’amour ou de la violence qu’on lui a infligée. Sans doute les deux, pense-t-il, et aussi parce qu’il a le dessus sur elle. Lui, le couteau; elle, la pâte fragile d’un destin bousculé.
— Parce que, répond-elle d’une voix qu’il interprète comme de la tristesse.
« Mais oui, parce que. Rien d’autre et tout cela. Quand on ne peut rien dire on peut tout affirmer. » Paul ferme les yeux. Il cherche un moyen de fantasmer. Il n’en trouve pas. Elle le regarde faire sa prière. Les sens de Paul demeurent indécis. Il se sent violé tout à coup et s’étonne que cela ne produise qu’un vent chaud dans son cœur, une porte et des fenêtres brisées, des rideaux entraînés par la colère de l’air alors que le vent s’engouffre entre ses jambes.
« Tu n’as qu’à regarder ton âme regarder ton corps. » Paul comprend ce que sa voix lui dit : « C’est toi la vingt-sixième heure. » Les gestes lui viennent. La chaleur monte, le reste s’ignore. Nalini enfonce un doigt en elle, laisse entrer l’eau. Paul respire fort. Il n’est maintenant que lui et pour lui. 9 000 dollars. Partir. Jouir. Un Dies Irae fait hurler de désarroi sa soprano; Nalini ouvre les yeux.
Paul est un étalon de rêve et sa jument est invisible. Le bruit sec de la masturbation s’étend sur de longues minutes, enjolivées par la musique et la civilité de l’appartement. Paul n’a pas honte de ce qu’il fait. Il tourne parfois le dos à Nalini; son corps semble avoir plus de pudeur que son âme. Il danse, il se laisse danser, puis se remet face à elle.
Vingt-cinq femmes mortes sur le plancher. Il les piétine. Il veut les piétiner. Un long silence encore pendant que le sperme siffle. Nalini ne dit mot, observe la magie de son plaisir. Le parquet reluit de la semence.
— Entre dans l’eau.
Nalini se soulève légèrement afin qu’il puisse glisser ses jambes sous les siennes. Paul demeure silencieux et reprend son souffle. Nalini cuve son alcool en souriant, presque endormie, paraissant gênée. Mais Paul n’y voit que du sable qui fond au soleil. Ce n’est pas le scénario habituel. Il l’a compris : elle ne veut pas de lui en elle.
Il tend un bras et caresse sous l’eau le ventre de Nalini. Une autre musique envahit la pièce, comme s’il fallait amorcer une nouvelle question. Tout est doux et d’une impuissance calculée. La vie, toujours la vie, se débat comme une multitude d’anguilles sur le sol froid de l’univers. Paul caresse la femme. Nalini adhère à la main. Des éclats tentent de se souder. Quel est déjà le scénario ?
— À quoi penses-tu ?
Paul ne peut répondre tout de suite. Il n’aime pas la performance. Il caresse, contourne l’espace. Quels sont les mots ? Il faut dire maintenant qu’il l’aime. L’eau s’écarte au passage de la main.
— Je crois sincèrement que je vous...
— Non ! Tais-toi maintenant.
...hais. Elle ne saura rien de cette trahison, du moins pas encore, puisque l’avenir n’a pas d’âge. Le rituel est vraiment cassé. Que se passera-t-il maintenant ? Reviendra-t-elle dans une semaine ? Cette hypothèse est vertigineuse. Il comprend qu’il a peur.
Il tente de se ressaisir. Il en oublie presque la source de leur relation. Sa main qui émerge rejoint le sein de Nalini. Le sein resté là. Celui que le chirurgien n’a pas enlevé. Un chirurgien trop pressé. Le salaud. Bourreau. Paul se dit que Nalini veut se venger. Et oublier. Il contrôle ses doigts qui bandent. Le meurtre de sa vie. Il approche doucement sa main du mamelon. Il le frôle. Nalini frémit.
La colère de Paul reprend le dessus. Il ne pense à rien; il est en colère, une colère emprisonnée depuis si longtemps, dans une cellule cylindrique aux parois lisses et huileuses, sans porte, presque infinie. Une colère qui a accepté de jouir par soumission et avec un dédain d’esclave.
La ville, au dehors, ressasse dans ses veines routières tout le mal qu’elle a de vivre inconsciemment; chacun de ses globules, tels des êtres humains, gobe la nuit avec soumission et nécessité.
Paul caresse une femme.