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Le mot esclave ramène Paul à leur première rencontre. Nalini se prélassait à une terrasse. Il écrivait à la table voisine, les yeux obstinément posés sur rien, attendant que l’inspiration daigne s’asseoir près de lui.

Elle l’avait abordé avec une déférence à peine feinte. Paul avait remarqué sa manière de jouer avec les peut-être et les silences. Elle semblait chercher quelque chose qu’elle ne nommait pas encore. Lui non plus.

Il venait d’avoir trente ans. Il avait terminé ses études, accompli son stage et travaillé deux années dans un cabinet. Le droit ne lui avait pas déplu. C’était la certitude professionnelle qu’il n’avait pas supportée. Chaque argument en appelait un autre, chaque position son contraire. Paul savait convaincre sans croire.

Paul revenait régulièrement à la même table, dans le même café. Encore jeune, il se voyait déjà prendre des habitudes qui le vieillissaient et l’engourdissaient. Il avait peut-être encore le temps de se ressaisir, mais se permettait d’écarter les avertissements que lui lançait sa pensée, qu’il jugeait pourtant intelligente. Car les écrivains qui écrivent dans les cafés ressemblent beaucoup plus à des bouées qu’à de véritables navires.

Depuis, il écrivait, ou disait qu’il écrivait. Il accumulait des commencements. Son corps seul avançait. Les muscles obéissaient à l’effort et ne lui demandaient jamais ce qu’il pensait.

Le lendemain de leur première rencontre, qui n’avait consisté qu’en un échange d’aimables banalités, Nalini l’avait retrouvé au même endroit. Elle lui avait parlé longtemps de sa vie, de ce qu’elle en pensait. Paul devinait qu’elle en taisait beaucoup, comme un iceberg dérivant sur une eau calme, mais traîtresse.

Il l’écoutait, heureux de la diversion, intrigué par ses gestes lents et gracieux qui semblaient annoncer un renversement. Son intuition ne fut pas vaine : la glace se mit en effet à basculer.

Elle devint silencieuse, paraissant prendre une décision fragile, mais nécessaire. Après un bref instant de gêne, elle lui demanda de l’aider. Le mot n’était pas le bon, lui dit-elle aussitôt, mais comme aucun autre ne se présentait, elle poursuivit.

Elle voulait un homme qui ne lui poserait pas de questions plus insistantes que ses caresses. Elle avait de quoi payer.

Paul ne s’y attendait pas et resta d’abord stoïque. Elle sembla reprendre courage, désormais sûre de ce qu’elle désirait.

— Je suis une femme riche, nous resterons libres de nous connaître sans nous compromettre. Vous comprendrez vite pourquoi je fais cela.

Intrigué, Paul finit par sourire. Elle s’enhardit.

— Tu me reçois, tu me laves ou on discute, tu me baises, tu es payé. Si tu as des maîtresses ou des étalons, je ne veux pas le savoir.

— Pour avoir des maîtresses, il faut être marié...

— Et des étalons ?

— Ça n’a pas d’importance, les étalons. Ce sont des frères...

Elle lui sourit en retour. Paul prit ce sourire pour la reconnaissance d’une limite : elle pouvait louer son corps, pas tout ce qui l’habitait.

Ils poursuivirent la conversation dans un bar. Nalini avait, au-delà de sa fortune, un charme certain et une histoire qui émouvait Paul.

Ce n’était pourtant ni son charme ni l’argent qui l’attiraient le plus. Dans son offre, tout était décidé : un rôle, un horaire, un prix. Rien à défendre, aucune conclusion à inventer.

Sans doute aidé par l’alcool qu’il avait ingurgité, il accepta l’offre et lui saisit la main. Elle se raidit à son contact, puis ses résistances s’estompèrent.

Les semaines s’effacèrent, puis les mois. Une soirée par semaine, pendant deux ans.