Ce sont des voix ? Marthe cesse de se bercer et tend l’oreille. Rien. Une accalmie, puis de nouveau le bruissement des feuilles. Revenant du fleuve, chargé d’odeurs marines qu’il mêle à la fragrance de l’automne, le vent assène de grands coups aux arbres. Elle pense aux algues : c’est la même chose, se dit-elle, le vent et l’eau.
Elle appuie la tête contre le dossier de la chaise berçante. Au pied de la propriété, le fleuve frappe les galets. Le fleuve s’en va, disait le vieux Wilfrid. Le fleuve s’en va pis l’automne s’éteint. C’est l’temps de juquer la chaloupe. Elle sourit et lève les yeux au ciel. Il fera beau aujourd’hui, malgré le vent fort et les nuages.
La fourrure de Bruz s’écarte docilement sous ses doigts. Le chat répond par un ronronnement, se cale davantage dans le creux formé par les jambes de sa maîtresse. Marthe l’observe un instant. Il ouvre un œil ; le referme. Avec ses doigts, elle parcourt son échine. Il sort ses griffes ; elle en sent les pointes sur l’étoffe. Elle lui caresse les oreilles ; il les secoue pour chasser l’intruse et, en signe de bonne foi, lâche prise. L’étoffe est sauve.
Elle reporte son regard sur le fleuve qu’elle aperçoit sous les arbres, tumultueux et gonflé par une pleine lune diurne. Dans cette région, le Saint-Laurent en prend large ; il avale, à marée haute, le trop-plein du golfe. Ses eaux regorgent de baleines et de phoques. La traversée dure plus d’une heure, et la marée remonte sur six kilomètres avant de mourir aux pieds des promeneurs. Elle ne connaît que trop bien ce rythme. Enfant, elle se réveillait avant les autres et descendait s’asseoir aux côtés de son père qui faisait semblant de la gronder : « Qu’assé qu’tu fas là, la p’tite ? Les poules sont même pas l’vées. » Elle ne répondait pas, se calait sous son épaule.
Assis dans l’escalier qui menait à la véranda, ils regardaient se lever le soleil. Son père humait l’air pour en mieux saisir la teneur. Elle en faisait autant et attendait le verdict : « fr’a beau », « fr’a gris », « fr’a chaud ». Quand il pleuvait, ils prenaient place dans le vieux divan sur la véranda. L’hiver ne les décourageait pas. Elle s’habillait toute seule, entrouvrait la porte et attendait que son père lui dise la phrase magique : « Viens-t-en, la p’tite, chauffe pas le dehors. » Elle se précipitait vers lui. Il prenait soin d’apporter une couverture avec laquelle il la recouvrait. Ils ne restaient pas longtemps, car en hiver, il n’y a pas grand-chose à dire sur le matin ; il n’y a que la glace gémissante et un ciel presque toujours bleu mais exempt d’oiseaux.
Si son père n’était pas sur la véranda — une urgence sans doute à l’étable, peut-être un veau naissant — elle refermait la porte, s’assoyait dans l’escalier pour l’attendre. Sa mère n’était pas longue à descendre et, gentiment, la faisait se déshabiller. Dès son retour, son père s’adressait à elle : « S’cuse moé, la p’tite », sans jamais dévoiler la raison de son absence. Il la prenait dans ses bras et l’embrassait dans le cou avec ses lèvres encore très froides. Elle riait. « T’es comme le bon pain de ta mère, ma fille ; je te mangerais tout rond. »
Bruz ronronne ; elle soupire, un peu pour l’accompagner, ferme les yeux, laisse les souvenirs revenir au bercail ; la vieillesse ressemble à une antisaison, pense-t-elle. Les images se superposent, forment des kaléidoscopes troublés. Son regard se porte à nouveau sur la propriété. En plongeant vers le fleuve, le vent emporte avec lui les feuilles mortes. Des branches craquent ; il en tombera sûrement quelques-unes. Les dégâts se limiteront à peu de chose ; les arbres sont vieux et forts.
Il a plu cette nuit. Elle s’était réveillée en sursaut ; le fleuve grondait plus fort que d’habitude. Ou bien n’était-ce que l’écho des vagues amplifié par ses songes ? Avait-il tonné ? Elle ne se souvient plus. Elle qui vérifie tout se sent frustrée par les omissions de plus en plus fréquentes de sa mémoire.
Elle se redresse lentement afin de ne pas déranger Bruz, jette un regard sur les pavillons à sa droite. Bruz rêve ; ses pattes arrière tremblent. Elle lui caresse la tête. Dorment-ils tous encore ?
De la cuisine lui parvient le pas lourd de Lucienne qui s’affaire. Comment était donc ce matin ? Noir et bleuté, puis les nuages avaient fait place à d’anxieuses lanières presque vaporeuses tandis que le soleil, toujours aussi peu subtil, claironnait son arrivée. À l’horizon, des nuages avaient gâché la représentation. La Lune disputait cette fois le trône, de l’autre côté de la Terre, gonflée à bloc, tirant sur les vents solaires et froissant du coup l’étoffe du jour.
Marthe se détend, s’appuie au dossier de la chaise, recommence à se bercer. Son corps tangue. Elle hume l’air. « Fr’a beau », dit-elle en essayant d’imiter la voix de son père. Puis plus rien en elle, un silence de plomb, presque une fatigue. Elle écoute. Quelqu’un, sur un navire qu’elle ne voit pas, fait retentir deux coups secs de corne de brume, probablement pour signaler sa présence à une épouse ou à un ami. Peut-être une amante ? Elle n’accorde pas d’importance à l’idée, retourne à l’écoute de sa pensée. Rien. La paix. Une forme de bonheur vieilli, ou plutôt une accalmie bienvenue.
La porte de la maison s’ouvre en grinçant. Faudra en huiler les gonds. Lucienne apparaît derrière la moustiquaire.
— Bonjour, dit-elle sans émotion et sans regarder sa patronne.
— Bonjour, Lucienne, lui répond Marthe, avec un peu plus de chaleur.
La bonne ouvre la moustiquaire de son épaule pendant qu’elle noue son tablier.
— Va-t-y faire beau ?
— Je crois, oui, venteux, mais beau.
Marthe le sait : Lucienne ne poursuivra pas la conversation. Malgré le vent, elle entend la respiration hydraulique de sa domestique, observe ses cheveux bien coiffés.
— Tu sors aujourd’hui ?
Lucienne la toise :
— Ben oui, on est mercredi…
Marthe sourit. Le mercredi, Lucienne fait son tour en ville.
— C’est qui ?
Lucienne avance, glousse. La chair flasque de son cou s’échauffe pour devenir une fine gélatine.
— Mon Haïtien.
— Le chauffeur de taxi ? Je croyais qu’il était reparti retrouver sa famille.
Marthe le jurerait, la gélatine se transforme en plasma.
— Y’é pas pressé de partir, faut croire…
— Ça t’en fait combien qui t’attendent ainsi en ville ?
Lucienne ne se laisse pas démonter, plutôt fière de son coup.
— Trois !
Elles rient de la statistique. Lucienne ressemble à la planète Jupiter, se dit Marthe. Énorme, gloutonne, avec des mâles pareils à des lunes autour de son équateur, tous fous de sa chair gigantesque.
— Ils doivent être jaloux…
Lucienne hausse les épaules.
— Je crois qu’ils s’en moquent…
La remarque surprend Marthe. Lucienne n’a pas l’habitude de ce genre de confidence. Pour l’encourager, elle ajoute :
— Ne me dis pas qu’ils ne veulent que du sexe avec toi…
Elle regrette aussitôt ses paroles. Cela n’a pas échappé à Lucienne, pourtant habituée aux remarques à double sens de sa patronne.
— Chus pas une pute…
— Bien sûr que non, que vas-tu chercher là ?
Marthe s’en veut. Lucienne semble deviner son embarras, lui tapote l’épaule, bâille grossièrement. Marthe devine aussitôt la danse lascive de l’Andalouse qu’aurait pu être Lucienne. Face au soleil levant, Lucienne se transforme en luciole gargantuesque, ses pieds frappant le sol tandis que ses hanches, défiant la gravité, roulent au son d’une musique imaginaire et puissamment rythmée. Marthe sourit.
— T’es belle, Lucienne.
Le compliment a pour effet de ramener la bonne à la réalité. Mal à l’aise, elle replace son tablier et, avant de s’engouffrer dans la maison, ajoute sèchement :
— Le petit déjeuner est prêt, j’espère que les autres sont réveillés.
— Je crois que oui.
Marthe pointe du menton le pavillon d’Armand. Un chat en sort, suivi de la tête de son maître, les cheveux en broussailles. Après avoir observé son chat s’étirer, Armand leur fait un signe, puis rentre chez lui. Bruz a senti immédiatement la présence de Katou ; il se lève et la rejoint prestement. Arrivé près d’elle, il s’en éloigne aussitôt pour bondir sur un arbre et monter jusqu’à une large branche. Katou le suit volontiers.
Plus près, Hélène émerge d’un autre pavillon, lui fait un signe amical, regarde le fleuve et resserre son gilet sur elle pour se protéger du vent. Enfin, Gustave apparaît sur le seuil du troisième. Sans prendre la peine de regarder quoi que ce soit, il rejoint Hélène. Ils s’embrassent sur les joues, rient déjà. Armand sort en vitesse ; il n’a pas mis de temps. Les trois se dirigent ensemble vers Marthe qui leur sourit.
— Fait pas chaud ! s’exclame Armand.
Marthe les embrasse tour à tour.
— Passé une bonne nuit ?
— Oui, moi, ça va… à part le tonnerre…
— …moi, ça m’a pas réveillée…
— …évidemment, t’avais pris un somnifère…
Gustave a déjà ouvert la porte et salue Lucienne. Avant d’entrer avec les autres dans la maison, Marthe jette un coup d’œil sur le quatrième pavillon, le plus éloigné de tous. Le soleil réussit à l’éclairer de temps en temps tandis qu’il lutte encore contre les nuages. Elle y voit un présage. Il faut faire quelque chose… le louer ? le brûler ? Le vent referme la brèche dans les nuages, tout redevient sombre.
Elle referme la porte. Les autres sont déjà attablés.