EN
L’Effet Casimir

Les rêves et la mort

Gustave se frotte les mains devant son assiette vide.

— Que nous sert notre amie, ce matin ?

— Omelette aux épinards, mon ange.

— J’adore les omelettes, soupire Hélène.

— Il n’y a toujours que des bonnes choses sur cette table, renchérit Armand.

Lucienne arrive avec le poêlon contenant l’omelette.

— Ben, c’est normal, vous payez quand même assez cher comme ça…

Marthe lui lance un regard neutre. Gustave ne se laisse pas impressionner.

— Et c’est tout aussi normal de payer un loyer.

— Je suis d’accord, ajoute Hélène qui suit des yeux le parcours de l’omelette. Depuis que je suis ici, j’ai engraissé de dix kilos, je vis au Paradis.

— Mais tu n’as pas engraissé, voyons, proteste Gustave, tu n’as…

— Oh ça va, Don Juan, merci d’être plus romantique que mon pèse-personne…

Affairée à découper une portion d’omelette, Lucienne ricane.

— Une balance ! Il y a longtemps que je n’ai pas monté là-dessus…

Personne n’ose commenter. Gustave s’éclaircit la voix et lance sur un ton narquois :

— Mais je te regarde, t’es bien belle aujourd’hui, Lucienne, tu vas à un enterrement ?

Lucienne place aussitôt le poêlon au-dessus de la tête de Gustave :

— Et toi, les épinards, tu les veux comment ?

Hélène intervient d’un ton faussement pathétique :

— Sers-nous, je t’en supplie, tu t’occuperas de Gustave après !

Menaçant toujours Gustave de son poêlon, Lucienne hésite, puis prend une décision :

— T’es chanceux que les autres aient faim…

Elle entreprend la délicate tâche du service, négociant sa large poitrine entre les convives. Gustave semble attendre le bon moment pour en placer une autre, le sourire au coin des lèvres. Les autres attendent eux aussi, mais en silence, d’être servis, et, le moment venu, félicitent l’apparente qualité du mets. Lucienne accepte les compliments sans broncher, comme si cela allait de soi, et retourne à ses chaudrons. Hélène présente les croissants. Gustave en prend deux, Armand préfère le pain, Marthe demande le sel.

— Ton omelette est délicieuse, Lucienne, qu’est-ce que tu as mis dedans ? demande Armand.

— De l’amour, mon chéri, de l’amour.

— Ça se vend combien, à l’épicerie, ça ? À moins que ça ne s’achète ailleurs… suggère Gustave.

Lucienne ne répond pas. Marthe jette un regard vers Gustave pour lui signifier de ne pas aller trop loin. Il hausse les épaules et retourne à son assiette. Elle regrette aussitôt son geste ; deuxième regret de la journée, remarque-t-elle, la sempiternelle déformation professionnelle. Elle se concentre sur son omelette qui est, en effet, délicieuse. L’amour rend-il Lucienne meilleure cuisinière ? Elle gobe un autre morceau, savoure le plaisir de Lucienne.

Le vent frappe fort les volets. Chacun y va de son commentaire sur les jours à venir, sur la saison qui meurt et l’autre qui menace. Gustave fait remarquer à Marthe que le toit de son pavillon n’est toujours pas réparé ; Hélène parle d’une fenêtre qui ferme mal ; Armand se prend une autre tranche de pain. Marthe promet d’y voir et demande à Lucienne si elle ne peut pas s’arrêter voir le vieux Bob. Lucienne acquiesce. Puis on aborde le programme de la matinée comme si c’était nécessaire. Marthe les écoute se mettre d’accord sur ce qui est déjà planifié : promenade près du fleuve, puis séance chorale, ensuite le dîner. Il en est ainsi depuis près de dix ans, tous les mercredis. Elle doit lutter pour ne pas le leur faire remarquer.

Le mardi, Hélène vient généralement aider Lucienne à préparer quelques plats qu’elles partagent entre la maison et les pavillons. On en mange certains dans la semaine, on en congèle d’autres. Gustave n’en a guère besoin : il sait se faire à manger et se montre même assez fier de ses soupes. Il repart pourtant toujours avec une portion de plus pour Armand, qui peut traverser une journée entière avec du pain et du café sans seulement s’en apercevoir. Pour le reste, chacun se débrouille chez soi. Seuls les mercredis et les occasions ramènent tout le monde à la table de Marthe.

— La pleine lune, c’est bien la pleine lune ?

— Oui, répond Armand, en Poissons.

Gustave ne dit rien, mais l’expression de son visage en dit long sur ce qu’il pense de l’astrologie. Hélène demande à Armand ce que cela peut signifier pour elle. Armand hausse les épaules, dit qu’il n’en sait rien. Gustave intensifie l’expression de son dédain en mâchant plus fortement son croissant.

Les autres s’adonnent à la parole comme elle s’amuse à qualifier leur babillage de vieux amis. Elle n’écoute qu’à moitié, se sent plutôt nerveuse. On lui demande son avis et joue l’étonnée. On n’attend pas sa réponse. Elle jette un regard rapide sur ce qui l’entoure. La pleine Lune ? Elle est où sa Lune, déjà ? Scorpion ? Oui. « Femme au spectre émotif large, passant du rire aux larmes sans crier gare. » Armand lui avait expliqué que son Soleil en Poissons était « mal à l’aise » avec une Lune en Scorpion, « comme si le fond d’un océan était percé et que toute l’eau s’enfuyait par ce trou béant, vers on ne sait quelle manifestation inconsciente ». Elle avale une bouchée d’omelette.

Malgré la distance, elle entend le feu crépiter dans le foyer du salon. Elle se rend compte qu’elle aurait aimé être seule ce matin. Elle retient sa respiration, puis la relâche. Trop d’images. Trop de bruits. Il y a de ces jours… Elle soupire. Elle entend cela également, dans sa tête, dans sa vieille machine grise, les soupirs, les grincements des muscles et des os.

Le crépitement du feu rythme les contradictions de sa pensée. Rien n’a changé en elle. Si, tout a changé, tout ressemble à l’enfance, seuls les vêtements se sont transformés, comme les arbres, tiens, comme les arbres et les feuilles qui reviennent, à l’approche de la mort, hanter les branches asséchées. Ce que tu peux être bête. Elle s’approprie mentalement les paroles qu’Hélène adresse à Gustave. La vie est bête, propose Gustave. Les deux savent qu’ils ont tort, mais semblent se contenter de ce qu’ils viennent de dire. Marthe pose une main sur la table. Le crépitement du feu attire de nouveau son attention. Déjà-vu. Léo. Le feu… ils faisaient l’amour près du feu. Une fine braise réussissait parfois à sauter par-dessus la grille et brûlait leur peau. Ils ne bronchaient pas. La passion était trop forte, les sensations trop multiples. Arrivera-t-elle un jour à oublier tout cela ? Peut-être, oui, mais la présence de Léo ? Elle observe ses mains striées. Comme les dunes de sable, le désir s’atténue à la force du vent, pour se reformer un peu plus loin, un peu plus doux. Elle se répète souvent qu’elle ne sait plus faire la différence entre les vallons des désirs et la soif des vallées méandreuses. Mais tout de même, sa présence lui manque. Elle a faim de lui.

— Du café tout le monde ?

Sans attendre la réponse, Lucienne sert de nouveau.

— T’es bien pressée, Lucienne… lance Gustave.

— Tous les mercredis, tu me sers la même rengaine, Gustave, t’es jaloux ?

Hélène feint l’énervement :

— Vous n’avez pas fini, vous deux ?

Lucienne bombe le torse.

— C’est lui qui a commencé !

— Des enfants ! des enfants ! ricane Armand.

— Moi, je prendrais bien un autre croissant, annonce Gustave.

— C’est pas bon pour la ligne, taquine Hélène.

— Ma ligne ?

Il se lève et montre son ventre.

— C’est pas fait pour être une ligne, ça ! Tu vois ? C’est rond naturel ! La preuve…

Il sort sa chemise de son pantalon et montre son nombril.

— …c’était rond à la naissance !

Il se rassoit, fier de sa réplique. Avant de prendre une bouchée, Hélène ajoute maternellement :

— Tu diras ça à ton médecin.

Gustave jette sa serviette sur la table, dépité :

— Nous sommes tous vieux…

— Parle pour toi, conclut Hélène en prenant le dernier croissant.

Ils rient.

— Tu me passes le sucre, Marthe ?

Elle sursaute.

— Quoi ? Ah, le sucre, oui…

Elle lui donne le sucre, prend note de la conversation, fait semblant de répondre, mange son petit déjeuner tout en retournant distraitement à ses souvenirs. Léo lui avait dit, un jour, en observant ses seins avec le feu en arrière-plan : « T’as une poitrine volcanique… ; quand on aura un bébé, faudra faire attention qu’il ne s’y brûle… » Elle aimait ces moments quand Léo la percevait comme un tableau. Et elle avait en effet de très beaux seins, à l’époque. Puis, Léo avait une queue du diable. Ils étaient plus que ça, certes, et pourtant trop que ça.

Elle baisse les yeux, regarde ses œufs qu’elle n’a presque pas touchés. C’est si loin maintenant ; il ne lui a jamais fait cet enfant. Mais l’autre, elle l’a eu la première année. Elle est furieuse de se laisser prendre ainsi au jeu de l’ennui. À son âge ! Ses amis parlent gaiement. En remarquant son manque d’appétit, Lucienne lui tapote l’épaule.

— Faut manger ton déjeuner, tu ne grandiras pas…

Marthe sourit. Les autres s’arrêtent de parler. Quand Marthe ne mange pas… Gustave plisse le front, un sourire en coin :

— On pense à un beau jeune homme ?

Elle sourit encore :

— Je pensais à mes premières années avec Léo, et comment je vous ai rencontrés…

Elle ne sait trop si sa remarque crée un malaise ou un silence compréhensif. Le départ de Léo n’est presque jamais abordé dans leur conversation. Il n’y a que Lucienne pour faire encore du bruit, sa façon à elle de dire qu’elle comprend. Jamais prise au dépourvu, Hélène lève son verre de jus d’orange :

— À l’amour !

Les deux hommes ne se font pas prier et invitent Marthe à les imiter. Elle s’y plie de bonne grâce. Gustave lance, en chantant de sa voix de basse :

— À nos amours, à nos morts, à nos vies !

Tous rient, un peu pour chasser les mauvais fantômes. Armand bâille.

— T’as mal dormi ? demande Marthe.

— Moi ? pas très bien, en effet, dit-il, sans aller plus loin.

— Je n’ai pas vu passer la nuit, poursuit Gustave.

— Tu ronflais, t’as fait peur à tes rêves.

— Je suppose que tu écoutais à ma porte ?

— Pas besoin, dit Hélène, on t’entend de l’autre côté du fleuve, j’en suis sûre.

Marthe ne quitte pas des yeux Armand, qui semble faire semblant de ne pas s’en apercevoir. Le sommeil encore collé à la figure, ses traits portent les marques d’une mauvaise nuit. Il aura sans doute mal digéré le souper d’hier ou il se sera endormi devant la télévision pour ne se réveiller qu’à l’aube. Elle le trouve tout à coup plus vieux que les autres. On sent déjà la mort en lui, se dit-elle, juste à la manière qu’il a, depuis quelque temps, de se passer la main sur le front, comme s’il pensait trop, ou à vide. Qu’a-t-il vu dans les astres ? À ses côtés, Hélène paraît dix années de moins. Ses cheveux blonds, ses yeux verts, sa peau d’avoine, son nez doucement convexe font penser aux soirées immobiles d’un début de septembre. Elle se tient droite sur sa chaise, les coudes sur la table ; une belle femme, sans homme. Ce n’est pas nécessaire, n’est-ce pas ? Marthe écoute un moment le crépitement du feu. Oui, cela est nécessaire. Quelqu’un, une âme, une voix, un pianiste jouant une mélodie suave, une romance, de temps en temps, à défaut d’une passion quotidienne, mais quelqu’un. Tout le monde sait cela. Ou, à tout le moins, quelque chose ; Dieu, par exemple, ou la poésie, l’art. Sa pensée s’embrouille. C’est plus compliqué que cela ; comment se fait-il qu’à son âge elle s’accroche encore à des simplicités ? Parce que, justement, les souvenirs sont simples ?

Lucienne a déjà tout ramassé et nettoyé. Ne restent sur la table que les tasses de café, mais personne n’est pressé de quitter. Gustave parle de sa fille, au Manitoba, qui veut marier un informaticien. Il est demeuré bel homme, se dit-elle, pas son genre, mais bel homme tout de même.

Hélène demande à Gustave s’il ira au mariage. Il hausse les épaules.

— Sans doute pas. A-t-on idée de se marier en plein hiver ? Le Manitoba, ça doit être encore plus froid qu’ici…

Et la conversation d’aller dans ce sens, déjà perdue dans le labyrinthe du plaisir de ne parler que pour passer le temps.

Lucienne se prépare dans sa chambre. Personne ne l’a remarquée, concentrés qu’ils étaient à se demander le plus ironiquement du monde si le Manitoba avait l’eau courante. Marthe les regarde encore tous, ses amis et locataires.

Ils se sont installés dans les pavillons il y a maintenant dix ans. Anciens patients de Marthe, ils s’étaient connus au gré des rendez-vous qui les faisaient se croiser dans la salle d’attente, en ville. Un peu à la manière de cette pièce de Tremblay, ils en étaient venus à se donner rendez-vous, après leur séance, dans le café d’en face, et avaient un jour invité Marthe à les rejoindre, prétextant l’anniversaire de l’un d’eux. L’amitié, leurs douleurs et leurs confidences avaient fini par dissoudre les liens professionnels.

Lucienne était arrivée deux ans avant eux. Marthe cherchait alors quelqu’un pour l’aider à entretenir la maison, devenue trop grande à mesure que Léo prolongeait ses séjours en Europe et qu’elle-même continuait de recevoir ses patients. Lucienne devait rester quelques mois. Douze ans plus tard, elle occupe toujours son petit logement derrière la cuisine et prétend encore qu’elle n’est là que parce qu’on la paie.

Le vent frappe contre les fenêtres de la maison. Elle sort de sa courte rêverie, s’étonnant encore une fois de la résurgence subite de ses souvenirs. Elle se lève. Gustave lui lance son regard de directeur d’usine.

— Où vas-tu ?

Son regard de directeur d’école, corrige-t-elle.

— Voir où en est le feu. Il semble fort.

— T’as toujours eu peur du feu, lance Lucienne. Il est correct ce feu, c’est moi qui l’ai parti c’matin.

— Justement, répond-elle, tu en mets toujours trop.

— On est de mauvaise humeur, à matin ?

— Laisse-la faire, Lucienne, Marthe a toujours eu des fourmis dans les jambes, dit Armand.

— Je peux ? demande Marthe, amusée.

Gustave se lève.

— Armand, on se lève quand une dame sort de la pièce.

Armand, une bouchée de pain dans la bouche, arrête de mastiquer, consent à se lever, non sans mal, remarque-t-elle.

— Foutez-moi la paix, dit-elle sur un ton ironique.

— J’aime ça quand elle parle comme ça, commente Gustave, ça m’excite.

Armand se rassoit.

— Toi, tu n’as de plaisir que quand on te brise les côtes, conclut Hélène.

Marthe quitte la cuisine, traverse le vestibule pour rejoindre le salon. Le feu est effectivement trop fort. Lucienne la frileuse en aura encore trop mis. Ce n’est pas grave, évidemment. Elle sourit, en rit même, aidée par les commentaires scabreux de Gustave sur le plaisir sexuel.

Elle saisit le tisonnier, ouvre la grille — faudra la huiler —, se penche, elle est vieille, elle doit prendre son temps sinon l’échine crie. Elle secoue les bûches, brise les poches de combustion possédant trop d’air. La chaleur lui fait du bien. C’est comme l’amour ; une caresse est une braise. Et Léo est l’une de ces bûches qu’elle pousse plus loin dans le feu…

N’en a-t-elle point fait le deuil ? Bien sûr. Cela fait déjà cinq courtes années. Elle a procédé à l’intelligente mathématique des pour et des contre, des torts et des responsabilités. Elle s’est répétée ce qu’elle a répété maintes fois à ses clients. De laisser aller. Le dossier clinique est fermé. Il y a donc tout le reste… tout ce qui échappe à la compréhension. Non, se reprend-elle, tout ce qui échappe à la raison, à savoir l’essentiel et l’inutile.

Elle donne une dernière poussée sur la bûche et referme la grille, replace le tisonnier sur son socle et retourne à la cuisine. Au même moment, Lucienne sort de sa chambre, son chapeau sur la tête, sa sacoche sous le bras. Elle ne sera jamais délicate, la Lucienne. Et pourtant…

Les autres rient. Où sont-ils rendus ? Ils parlent du Nunavut. Armand dit que tant qu’à mourir, il voudrait mourir sous la neige. Et Hélène de poursuivre que ce serait bon de mourir au son des baleines.

— Sur ton lit de mort, tu ne pourras pas entendre les baleines !

— Cher Gustave, plaisante sur un ton sérieux Hélène, juste avant de mourir, faudra me jeter dans l’océan !

Gustave ne semble pas convaincu.

— Et t’as pensé aux poursuites judiciaires ?

— Quelles poursuites ?

— Si t’es pas encore morte, je ne peux pas te noyer !

Hélène soupire de dépit.

— Ça manque de poésie tout cela…

— Hitler t’aurait aimé !

— T’as du culot, toi, de me comparer à Hitler !

Armand se lève en pointant la fenêtre.

— Chut…

Ils suivent des yeux son regard, se lèvent à leur tour, surpris. Un oiseau, le corps à la verticale, tente de préserver son immobilité en battant rapidement des ailes, comme s’il attendait que quelqu’un lui ouvre. Il part, revient, se cogne à la vitre et s’échoit sur le bord de la fenêtre.

— Oh, la pauvre bête… dit craintivement Hélène.

Ils s’approchent et observent sans bouger l’étrange comportement de l’oiseau. Marthe veut ouvrir. Hélène lui saisit le bras :

— Non ! Ne fais pas ça…

Marthe l’interroge du regard, Hélène souriant honteusement.

— … ça porte malheur.

Sans répondre, Marthe ouvre. Ils s’écartent devant l’oiseau qui entre en trombe, lançant un cri aigu, emportant avec lui le vent fort. L’oiseau fait plusieurs fois le tour de la cuisine. Lucienne demeure coincée contre son comptoir, criant à chaque passage de l’oiseau. Hélène s’est réfugiée derrière Marthe, Armand et Gustave sont amusés. L’oiseau s’arrête un instant sur le haut des armoires de cuisine, émet un autre cri, repart vers où il était entré. Hélène referme aussitôt la fenêtre. Une plume plane, Armand l’attrape au vol.

— On dirait une mésange, soumet-il. Ça reste ici en hiver, les mésanges ?

Gustave hausse les épaules :

— J’sais pas, mais s’il est aussi perdu que cela, il ne fera pas la saison.

Hélène est préoccupée par autre chose :

— Moi, ça me donne des frissons.

— Dis-moi pas que tu es superstitieuse ! ironise Gustave.

Armand vient à son secours.

— Laisse-la tranquille ; nous sommes tous superstitieux quelque part, toi le premier. Et toi, Marthe ? Tu es superstitieuse ?

Marthe observe encore au-dehors, cherchant l’oiseau.

— Je ne sais pas, Armand, je ne sais plus.

Elle aurait aimé dire que, oui, aujourd’hui, elle ne détesterait pas croire aux caprices du destin, croire que les rêves sont garants, en quelque sorte, de la journée. Ça porte malheur ? Est-ce un bon ou un mauvais présage ? L’oiseau croyait que son chemin devait passer par là… il s’obstinait. Il était un signe ? De la fenêtre, elle aperçoit le pavillon maintenant inhabité de Léo.

Elle chasse cette pensée bizarre et retourne auprès de ses amis qui se font resservir du café par une Lucienne encore essoufflée, le chapeau sur la tête.

— C’est bizarre, commence Armand, j’ai justement rêvé d’un oiseau, cette nuit. Il était énorme et ressemblait à une hirondelle. Gros comme un éléphant en fait.

Marthe a la tête ailleurs, avec l’oiseau, avec également ses souvenirs. Léo, Léo. Ça rime avec oiseau. Trop sentimental. Trop bête.

— J’étais en ville, vous savez, dans mon ancien appartement, celui qui donnait sur la rue Laurier.

Les autres acquiescent, en sirotant distraitement leur café.

— L’oiseau faisait des cercles malhabiles autour de moi. J’entendais ces grosses ailes battre l’air… (en imitant l’oiseau) flacloush, flacloush. Puis, il est descendu presque en tombant vers le toit de la maison. Trois grosses têtes d’oisillons ont alors émergé ! L’oiseau avait fait son nid sur ma maison ! C’est à ce moment que j’ai observé au sol un objet étrange. En m’approchant, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une main coupée. Dans mon rêve, je savais que cette main était celle d’un clochard. Et puis j’ai trouvé d’autres parties du corps.

— Charmant, commente Hélène.

Armand se tait, regarde Marthe, sourit. Les autres attendent. Armand poursuit :

— Je me suis réveillé en ayant très peur ; la mort paraissait si proche, tout à coup.

— Ce sera pourtant notre tour bientôt, émet Gustave, toujours aussi abrupt.

— Oui, c’est vrai, admet Armand du bout des lèvres, prenant le temps de prendre une gorgée de café. Mais là, ça m’a frappé, parfois, la vie vous annonce les choses d’une drôle de manière…

Il fait une pause, pointe le menton vers la fenêtre et n’en dit pas plus. Gustave regarde lui aussi la fenêtre, semblant ne pas prendre au sérieux la coïncidence, sert à tout le monde le sourire qui annonce une mauvaise blague :

— Eh bien, j’ai rêvé, figurez-vous donc ! J’ai rêvé… (il fait semblant de chercher) à mes pieds ! Ils étaient énormes !

— Mais ils le sont ! dit Hélène, en rigolant.

Gustave en remet :

— Mais encore plus énormes, voyons ! Tellement énormes qu’ils… qu’ils faisaient un bruit du tonnerre quand je marchais.

De son poing, il frappe la table ; les tasses se soulèvent, menacent de verser.

— Évidemment, pendant que je marchais ainsi, j’avais les jambes toutes grandes ouvertes et j’étais nu, bandé comme un cheval. Qui vois-je à l’horizon ? Lucienne !

Ils éclatent de rire pendant que Lucienne lui jette son linge de table. Marthe remarque qu’Armand sourit difficilement.

— Sérieusement, Armand… dit-elle doucement.

On se tait. Armand regarde ses amis.

— On peut partir si vite, dit-il en baissant les épaules.

Hélène lui prend la main. Gustave croise les bras, en signe d’ennui, mais dit pourtant chaleureusement :

— Hélène a 67 ans, Marthe 78, Armand est trop vieux pour avoir un âge et moi j’ai 72.

— Armand et toi avez 71 ans, Gustave.

Gustave hausse les épaules et poursuit plus durement :

— Je ne peux rien faire pour toi, Armand.

Il se lève. Armand hausse lui aussi les épaules, regarde Marthe en lui jetant un sourire ambivalent.

— Eh bien ! Bande de vieillards, et si nous allions faire notre petite marche et parler de tout ça sur le bord de ce magnifique fleuve ? De toute façon, Lucienne a très certainement hâte que l’on sacre notre camp d’ici, n’est-ce pas Lucienne ? T’es pas habillée de même pour nous !

Lucienne se trémousse les fesses. Gustave l’examine effrontément.

— Regardez-moi ça, 60 ans et encore le creux des hanches sculptées par les hommes.

— Viens dans mon lit, mon trésor, je vais te montrer ça.

Gustave lui pince une joue.

— Je voudrais bien, ma poulette, mais à mon âge, j’arrive presque plus à uriner, alors…

— Oh ! Gustave, je suis certaine que tu joues encore avec de temps en temps, gronde Hélène.

— Jouer avec ? J’ai beau penser aux seins de Lucienne, mon cœur n’est pas assez fort pour remonter le sang que j’ai dans les pieds jusque-là !

— Tiens, voilà les pieds qui reviennent à la surface, ironise Armand. Tu vois, Gustave, tu penses toi aussi à la mort. Tout le temps.

— Comment ça ?

Armand est le plus sérieux du monde.

— Les pieds, ce sont eux qui passeront les premiers par cette porte, lorsque nous serons morts !

Gustave ne s’en laisse pas montrer.

— Regarde Armand !

Il ouvre la porte et lève haut la jambe droite en prenant soin de placer son pied dans l’embrasure.

— Je suis vivant, Armand ! Et mes pieds passent toujours en premier !

Le vent entre en trombe dans la maison. Il n’est pas vraiment froid, seulement violent. Hélène ramène son gilet contre elle, Gustave cale comme il faut sa casquette, suivi d’Armand qui en a une presque identique. Marthe replace son châle épais sur ses épaules.

Imitant Gustave, Hélène sort en plaçant ostensiblement un pied dehors. Armand sort sans dire un mot, Marthe salue Lucienne. Ils s’éloignent de la maison pendant que la bonne finit de ranger, sifflotant.