Elle sonne. Comme rien ne se produit dans la minute qui suit, elle sonne à nouveau. Toujours rien. La maison doit être grande, les bruits discrets et feutrés. Pourvu qu’elle ne tombe pas sur elle. Ils ont sûrement des domestiques. Elle cherche à se convaincre, tente surtout de chasser de son esprit le cumul des raisons pour rebrousser chemin.
Elle sonne de nouveau, doute de la fiabilité du mécanisme. Après tout, c’est l’Espagne, un vieux pays qui flâne sous le soleil. Elle se tourne vers ses amis qui l’attendent dans la décapotable, tout en bas de l’allée. Elle leur sourit. Ils ont mis des verres fumés pour faire dans le ton, dans le vent, et pour ne pas se faire reconnaître, avait ajouté pompeusement Rémi.
L’endroit est baigné du parfum vif des orangers en fleurs. Les Espagnols disent de cette odeur qu’elle change le sang. Son cœur bat plus vite, transporté par la crainte et l’allégresse. Elle caresse les fleurs blanches, en arrache une qu’elle porte à ses narines. Bel endroit pour aimer.
Elle entend des pas. Un majordome ouvre, le teint foncé, les yeux d’un vieux routier des convenances.
— Bon dia, en què us puc ajudar ?[^3]
— Ho sento. No parlo ni català ni espanyol. Parleu francès o anglès ?[^4]
— Français, dit-il avec très peu d’accent.
— J’aimerais parler à Léo.
— Monsieur ne reçoit que rarement.
— Il se fait vieux ?
Elle regrette cette ironie soudaine. Le domestique demeure silencieux.
— Savez-vous qui je suis ?
— Non, madame.
Ment-il ? Léo n’a-t-il pas, à quelque endroit, une photo d’elle, dans un album, des coupures de journaux ? Les domestiques savent tout de leur maître. Elle tente de percer ce regard trop aimable pour être complètement innocent. Et puis, un majordome, cela ne ressemble tellement pas à Léo, sûrement l’influence de cette femme. Léo ne fait qu’habiter les endroits, il n’y vit pas. A-t-il changé ? Elle en doute. Un génie ne change pas ; il demeure seulement imprévisible. Elle décide de jouer le jeu.
— Je me nomme Marthe Archambault, son… une amie de longue date. Je ne me suis pas annoncée, mais je suis certaine qu’il voudra me recevoir.
Le majordome, en automate accompli, lui demande de bien vouloir entrer et d’attendre dans le petit salon pendant qu’il s’enquiert auprès de Monsieur. Elle fait signe à ses compagnons que tout va bien, d’après le signal convenu, un « V » pour victoire. Elle se sent idiote, mais Rémi avait insisté. Tant qu’à faire des surprises, autant se déguiser en « James Blonde », cela aura plus d’effet, avait-il blagué. Et pourquoi pas ? La bonne humeur de Rémi était contagieuse. Hélène se cale confortablement sur son siège, Rémi coupe le moteur en bâillant ; Gustave lui fait signe d’y aller pour qu’on en finisse. Elle entre.
Le majordome la laisse seule dans une petite pièce. Ses craintes reprennent, un temps, le dessus. Elle ne veut pas voir cette autre femme, ne veut pas connaître l’histoire qui les unit. Elle aurait pu simplement appeler… Suffit les « si » et les « peut-être ». Elle y est, elle y reste.
La pièce est plutôt jolie, décorée sobrement, avec ce goût subtil des gens riches. On dirait l’antichambre d’un couvent, pense-t-elle. Quelques branches d’oranger dans un joli vase. Mais la magie n’y est pas. L’oranger n’enivre que libre, au contact des autres branches.
Cet intérieur jure avec l’originalité du pays catalan. Elle remarque, près de son fauteuil, un curieux bibelot, fait de cristal, d’or et de cuivre, une sorte d’allégorie des montres molles de Dalí. Ce n’est pas Léo, cette chose.
— Un Gondiari de la première période ; une horreur faite par un des lèche-culs de Dalí.
Elle sursaute, reconnaît la voix, ne veut pas se retourner. Elle ne l’a pas entendu ouvrir, se sent ridicule et peu préparée. Elle se dit pourtant « enfin ».
— Bonjour Léo, dit-elle en déposant le bibelot sur son socle, ne se décidant pas à l’affronter. Ce n’est sûrement pas toi qui t’es procuré cela.
Elle se retourne. Il se tient, très droit, encore trop beau, peut-être les épaules un peu plus voûtées, mais sans plus. C’est le même homme, grand, l’insolence d’un Tarzan qui a bien vieilli. Ces yeux, ce qu’elle connaît ces yeux, ce qu’elle comprend ce corps ! Elle veut se lever, mais n’y parvient pas.
— Pourquoi es-tu ici ?
Elle se fait à la dureté du ton. Elle ressent sa peur, se lève.
— Je ne sais pas pourquoi je suis venue. J’étais en ville…
Il ricane.
— Tu n’as pas changé.
Elle le regarde maintenant dans les yeux.
— Toi non plus, sauf peut-être pour le majordome et le bibelot.
— Tu te fais à tes nouveaux millions ?
Ce n’est pas ce qu’elle voudrait entendre. Elle veut qu’il se taise et qu’il peigne pour elle.
— Nous nous y faisons, en effet, Gustave, Hélène, Rémi et moi.
— Et Armand ?
— Il est mort, à Noël.
Il ne dit mot. Son regard quitte le sien. Sa main, restée sur le chambranle, se crispe puis se détend. Il demeure dans la porte, comme s’il voulait en finir au plus vite.
— Tu m’accorderas bien cinq minutes ?
— Pourquoi es-tu venue ? répète-t-il, excédé.
Elle a le beau rôle.
— Pourquoi es-tu si froid avec moi, Léo ?
Est-il en colère ou seulement ennuyé ?
— J’ai passé l’âge de…
— …d’être amoureux ?
Elle s’approche. Ce geste d’avancer, douloureusement familier, a pour effet d’adoucir sa hardiesse. Elle attend encore quelques secondes, cherche à se nourrir, c’est cela, se dit-elle, se nourrir de lui, puis elle change de direction.
— C’est joli, ici…
Elle s’assoit, veut gagner du temps, finit par dire :
— Ma quête est simple. Quarante ans de vie commune méritent un véritable adieu.
Il paraît se radoucir, elle se détend.
— Tu es toujours aussi belle.
La remarque semble sincère.
— Ne dis rien pour me faire mal.
— Cela ne fut, au grand jamais, mon intention.
Elle ne le croit pas, mais n’a cependant pas le goût de rétorquer. Sa colère, son dégoût, son amour s’estompent. Elle manipule nerveusement ses gants.
— Je ne sais plus quoi dire, dit-elle faiblement. Peut-être devrais-je seulement avouer que tu continues à me désarçonner… C’est trop bête. Je ne m’en suis pas encore remise, comme tu vois.
Si elle a sa revanche, ce sera bien d’être faible devant lui.
— Je comprends, dit-il.
— Vraiment ? Non, tu ne comprendras jamais. Dis seulement que tu entends.
Elle le toise d’une manière qu’elle veut courageuse. Elle se rend compte toutefois qu’elle ne fait que bomber la poitrine, déployer mécaniquement ses atours. Il semble prendre une décision :
— Suis-moi.
Il l’invite de la main. Elle doit passer devant lui. Il se parfume maintenant ? Elle n’ose le regarder, examine plutôt l’étoffe de ses vêtements. Trop habillé en plus. Qu’est-il devenu ?
La porte donne sur un escalier d’une cinquantaine de marches. Elle se tourne vers lui, étonnée.
— La façade de cette maison est un trompe-l’œil. La véritable demeure est située tout en bas, après le jardin. Je vais demander à Julio d’apporter à tes amis un rafraîchissement.
— Tu ?
— Oui, je sais depuis le début que tu es là. C’est moderne, ici, tu sais.
Elle sourit ; raté, l’effet James Blonde ; Rémi sera déçu et n’aimera pas voir le majordome lui apporter un verre de punch. À moins qu’il ne lui fasse des avances ? Mais non, il est trop vieux. Elle ne parvient pas à conserver son sérieux. Rémi est contagieux. Elle descend le long escalier. En bas, un tout autre décor se présente à elle : un jardin trône au centre d’une galerie en colonnades qui camoufle l’essentiel de la demeure. Elle n’en percevra, à son grand regret, que cette parcelle puisqu’il lui fait signe d’entrer par la première porte à leur gauche.
Elle reste bouche bée.
— Mon musée privé, dit-il simplement.
Elle s’avance. La salle, immense, doit bien contenir l’ensemble de l’œuvre du peintre, du moins ce qu’il a encore en sa possession. Il en a tellement produit. Les tableaux sont accrochés, très serrés, donnant à la pièce un air irréel et vertigineux. Une féérie de couleurs lui rappelant les gestes spontanés, et pourtant calculés, qui faisaient naître sur les toiles des géométries d’inconscientes vérités.
— Tu peins toujours ?
Il ne répond pas. Ce qu’elle voit sur les murs lui répond que non. Elle y reconnaît plusieurs des œuvres qu’il a peintes chez elle, même si plusieurs autres lui sont carrément inconnues. Il la laisse examiner les pièces, s’assoit. Un domestique surgit d’une porte, portant un plateau sur lequel repose une carafe de ce qu’elle devine être du jus d’orange. Il a préparé sa mise en scène, jamais il ne voudra lui laisser le contrôle. Non, il n’a pas changé.
— Tu as conservé l’habitude de voiler les tableaux qui ne te plaisent plus.
— C’est plutôt une question de rythme visuel, dit-il. J’ai souvent la tentation de les brûler.
Elle sourit du parallélisme avec ce qu’elle avait entrepris avec ses livres.
Le ton de Léo est si différent quand il parle de sa peinture. Il redevient son ami, partage le même vocabulaire. Le domestique s’approche d’elle pour lui offrir un verre.
— Est-il empoisonné ? demande-t-elle.
Le domestique ne comprend pas, en est visiblement perturbé ; il se tourne vers son patron. Léo lui fait signe de ne pas y prêter attention. Elle saisit le verre en le remerciant dans son catalan appris à la sauvette. La réponse entre dans le cadre de ses fonctions et il lui sourit exagérément, puis s’en va. Léo lève son verre. Elle boit, sans l’imiter.
— Tu es heureux ?
Il rit. Elle sait qu’on ne doit pas lui demander de telles choses. Il n’a rien perdu de sa superbe. Elle doute tout de même du regard qu’elle porte sur lui. L’air en devient malsain. Elle ressent l’envie de partir et d’effacer cet épisode. Hélène avait raison. La sauce a été gâchée. Plus rien ne subsiste de leur passé. Il n’en tient qu’à elle de reléguer, au niveau du rêve, cet homme.
— Étrange, dit-elle. J’aimerais partir d’ici. Je ne sais plus quoi te dire. Je te l’ai probablement tout écrit déjà. J’aurais l’impression de me répéter, dit-elle bravement.
— Tu as toujours été comme ça.
— Comme quoi ?
— Tu veux confronter, mais tu baisses les bras le moment voulu.
Ce qu’il est arrogant !
— Je m’adoucis, tu veux dire ? Cela a toujours été le seul moyen de t’amadouer.
— Et tu réussissais chaque fois.
— Pourquoi es-tu parti, alors ?
— Tu ne le sais pas ?
Elle souhaite qu’il n’ait aucune raison valable à lui fournir, mais il paraît trop sûr de lui. Il la dépossède, encore une fois, de ses moyens. Le jus d’orange, fort bon, lui assèche pourtant la gorge.
— Non, je ne le sais pas, Léo. Je croyais en toi. En ta fidélité. J’étais aveugle ?
— Tu étais trop bonne.
— Allons donc ! À d’autres, mon ami.
Lui parler est facile ; elle se permet ce rappel de l’amitié conjugale, même si, à ses propres oreilles, cela sonne dorénavant faux. Il vide son verre d’un trait. Elle reconnaît, encore une fois, ce geste. Elle retrace tout de lui. Et pourtant, il est maintenant ailleurs, terriblement ailleurs.
— Nous aurions pu adopter un enfant.
Qu’est-ce qu’elle dit là ? Elle s’irrite de cette hardiesse de dernier recours.
— Je n’aime pas cette conversation, affirme-t-il abruptement.
— Réponds, s’il te plaît.
Il se lève, en colère.
— Les choses ont mal tourné pour nous, Marthe, seulement mal tourné. Je ne t’ai jamais été fidèle, bon sang ! Comment as-tu pu ne pas t’en rendre compte, toi, la reine de la perspicacité analytique ?
Elle accuse le coup, serre les dents. Les artistes ne sont après tout que des êtres vivants et ordinaires. C’est de sa lâcheté qu’il devrait parler. Elle dépose son verre, se lève.
— J’ai été idiote de venir ici.
Elle le regarde, ne sait s’il faut le prendre en pitié ou si elle doit plutôt épaissir sa carapace.
Il se dirige vers le fond de la pièce où des tableaux sont couverts d’un rideau. Il tire sur des cordes, le rideau s’écarte rapidement. Elle se sent défaillir, reconnaît L’Effet Casimir et le Tableau rouge. Il reste près des tableaux, ne se tourne pas vers elle.
— C’était moi, derrière l’acheteur mystérieux, au téléphone, lors des enchères. J’aurais pu simplement refuser que tu les vendes ; tu m’en as donné tout le loisir et je l’apprécie. Je t’ai laissé jouer ton petit jeu, car tu n’aurais jamais accepté que je te donne plus d’argent qu’il n’en fallait. Et puis, cela m’a amusé. Tu es trop fière, plus orgueilleuse que moi encore.
Il s’arrête, soupire.
— Tu as vraiment été pour moi la source de toutes les inspirations, Marthe. Aussi absurde que cela puisse paraître, il n’y avait que toi pour me comprendre, que toi pour être aveugle.
— Après quarante ans, Léo...
— Non, j’ai eu tant de vies parallèles...
— Tu t’es cru Picasso.
Il continue de lui tourner le dos, comme s’il ne voulait pas afficher la honte qu’elle croit le seul sentiment possible. Mais tout s’embrouille maintenant dans ses pensées. Léo a changé. Tout comme elle, sans aucun doute, tente-t-elle de se convaincre. Il suffit de quelques années pour que les réseaux neurotiques de leur interdépendance s’assèchent et perdent ainsi leur mémoire.
— Je ne t’ai pas quitté, Marthe, dit-il d’une voix profonde. C’est le destin qui s’est interposé entre toi et moi.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Reyes est arrivée dans ma vie et est tombée enceinte. Je t’ai fermé mon cœur.
— L’argenterie est toujours plus belle chez la voisine, dit-elle d’un ton qu’elle veut neutre.
— C’était un accident, cette grossesse.
Il baisse la tête. Le silence se prolonge. Marthe entend sa respiration, plus courte qu’autrefois.
— Mais aussi une délivrance.
Elle se tait. La conversation, elle le sent, commence à tourner en rond. Il ne se retourne toujours pas ; elle observe sa carrure qui montre des signes de faiblesse. Il est devenu vieux, se dit-elle. Elle ressent de la pitié, mais elle pourrait aussi, à cet instant, s’effondrer en larmes, humiliée.
— Je ne t’ai pas quittée parce que je ne t’aimais plus. Il m’a fallu choisir, si on peut dire. Cet enfant m’était nécessaire.
— Tu es tombé dans ce piège, pauvre homme.
Elle comprend qu’elle n’est plus rien pour lui, trop éloignée de son péché.
— Prends garde, Marthe, quand tu parles de piège. Tu es la première à t’enflammer et à perdre la raison.
— Comment oses-tu ?!
Voilà, il y aura au moins quelques éclairs et grondements, se convainc-t-elle.
— Tu as peur devant l’Éternel, voilà tout. C’en est presque trop bête. Comment as-tu pu renier toutes ces années pour ça ? Tu n’en avais même pas besoin. Nous étions trop vieux pour jouer à ce jeu, Léo. Trop vieux ! Tu as donc trouvé une génitrice en santé. À nos âges, il faut prendre le temps de terminer les livres que l’on écrit, de ne rien laisser en suspens. On ne peut que se dire au revoir.
Elle s’arrête, essoufflée. Elle pourrait continuer longtemps, lui faire le procès de chaque silence, de chaque absence, vider enfin tout ce qu’elle retient depuis cinq ans. Les reproches se pressent en elle, trop nombreux pour trouver leur ordre. Devant cet homme qui lui tourne le dos, elle comprend qu’elle ne retrouve plus rien du discours qu’elle avait imaginé. La vérité la prend entièrement au dépourvu.
— Je m’excuse, Marthe, je ne t’ai jamais méritée.
À tout le moins, ses paroles réussissent à mettre de l’huile sur le feu.
— Tu aurais pu me laisser le loisir d’en décider par moi-même ! Je te l’ai dit, je suis maintenant trop vieille. Je peux quand même te dire que je t’ai toujours aimé et que je t’aimerai jusqu’à la fin. Je suis aussi peu originale que cela, ou que toi, finalement. Mais à quoi bon ? se résigne-t-elle à dire, faiblement. Je suis encore capable de bonheur. Tu as été une belle histoire, une grande drogue. Nous aurions pu…
Elle fait une pause qui lui paraît trop longue :
— Nous aurions pu mourir ensemble.
— J’y pense encore souvent.
Il se retourne. Elle observe ses yeux. Elle se dit qu’elle a peut-être sa revanche. Il a pleuré, même s’il ne réussira pas à lui dire qu’il l’aime encore. Elle se lève lentement.
— J’ai quelque chose pour toi.
Elle fouille dans son sac à main, hésite, puis sort une petite boîte ouvragée. Elle ne le quitte pas des yeux. Elle réalise qu’elle pourrait s’avancer vers lui et l’embrasser. Il vieillit à vue d’œil. Il n’est plus ce grand peintre aimé des autres. Il mourra bien un jour, avalé par la Terre.
Ils sont maintenant trop vieux pour se blesser inutilement. Il ne faut creuser, pense-t-elle, que les bonnes entailles, trancher sec, avec respect.
— Quelques-unes des cendres d’Armand. Tu les mélangeras à tes couleurs. Cela donnera sûrement une âme aux merveilles que tu peins. Adieu, Léo. Sois heureux.
Elle quitte rapidement, ferme trop fort la porte, honteuse de lui abandonner les cendres qu’elle voulait garder pour elle. Elle s’apprête à emprunter les escaliers quand elle entend la voix d’une femme.
— Augusti ! On ets ?[^5]
Elle se fige sur place.
— Augusti !
Elle se retourne. Un enfant qui doit avoir dans les cinq ou six ans lui fait face.
— Hola ! dit-il.
Elle répond faiblement.
— Hola, Augusti.
— Français ? demande-t-il avec un sourire enjoué.
Sa bonne humeur lui crève le cœur. Elle acquiesce. L’enfant a les yeux de son père, mais le reste lui est étranger. Une femme surgit de l’allée, s’arrête en la voyant. Elle est trop jeune, se dit-elle, très belle. Elle avait raison ; Léo a choisi une bonne génitrice.
— Hola, Reyes, réussit-elle à prononcer.
— Bonjour, madame, répond la jeune femme, dans un très bon français. Vous êtes Marthe ?
Elle acquiesce, sentant ses larmes brouiller sa vision. Les deux femmes se regardent, embarrassées. Augusti se tourne vers sa mère.
— Qui és aquesta dona, mare ?
— Una amiga del teu pare.[^6]
Augusti regarde Marthe, qui comprend le nouveau bonheur de Léo.
— Excusez-moi, dit-elle en se retournant, en fuyant surtout.
— Adéu ! dit le jeune garçon.
— Adéu-siau^7, entend-elle de la jeune femme.
Elle gravit presque en courant l’escalier. La colère, la jalousie, l’envie, la tristesse lui donnent la nausée.
Elle a le temps d’essuyer ses larmes avant de sortir. Le soleil ne semble pas s’être déplacé, comme si l’épisode n’avait pas eu lieu. Elle descend rapidement rejoindre ses amis.
— Et puis ? demande Hélène.
— C’est fait, dit-elle en retenant son émotion et en s’assoyant près de son amie à l’arrière. Il n’y a plus rien à raconter. L’histoire est terminée.
— Ce n’est pas trop tôt, ajoute Gustave.
— Il a une jolie maison, parvient-elle à dire sur un ton taquin. Avez-vous eu droit à votre jus d’orange ?
On rit, comme s’ils comprenaient qu’il fallait passer à autre chose et la laisser tranquille.
— T’as laissé tes verres fumés dans l’automobile, tu aurais pu l’impressionner avec eux, ça te donne tellement un beau genre, soumet Rémi.
— Son regard est d’acier, pas besoin de verres ! commente Gustave.
Hélène lui murmure :
— Ça va ?
— Comme on dit, ça va passer, soupire-t-elle. Je te raconterai. Le temps est magnifique, dit-elle haut et fort. Si on allait voir cette fameuse église de Gaudí ?
Avant que Rémi ne démarre, Marthe a le temps d’observer une dernière fois la propriété de Léo. Elle a l’impression de mourir, ou de recommencer. Elle hume l’air. Revenant de la Méditerranée, le vent assène de violents coups aux arbres, chargé d’odeurs marines qu’il mélange à la fragrance des orangers. Elle pense aux algues ; c’est la même chose, se dit-elle, le vent et l’eau.
[^3]: Bonjour, comment puis-je vous aider ?
[^4]: Pardonnez-moi, je ne parle ni le catalan ni l’espagnol. Parlez-vous français ou anglais ?
[^5]: Augusti ! Où es-tu ?
[^6]: — Qui est cette dame, maman ? — Une amie de ton père.