EN
L’Effet Casimir

Les meubles inhabités

Elle retire son chapeau, le dépose avec ses gants sur la petite table d’entrée. Elle examine les lieux, s’avance, arpente les pièces. Lucienne a déjà lavé les draps et nettoyé les nombreuses traînées de sang par terre. Armand, a dit le médecin, a terriblement souffert : son foie malade aurait provoqué une hémorragie digestive, tandis que les doses massives de morphine qu’il s’était administrées l’auraient plongé dans une profonde confusion.

Cela est déjà loin dans sa mémoire, une semaine et des poussières d’heures, aucune importance. Armand a rejoint le Temps, en cendres. Il faudra attendre au printemps pour le disperser. Elle n’arrive plus à se sentir triste ; la vie, en elle, s’enorgueillit d’y être toujours.

La vague de froid, au-dehors, ne s’est pas estompée ; les gens commencent à se fatiguer de la subir, déjà trois semaines qu’elle dure. Le vent tourne autour du pavillon comme s’il cherchait une brèche. Elle perçoit sa course à travers la cheminée silencieuse. Elle examine à nouveau l’endroit. Rien n’a bougé et tout est plutôt bien rangé. Armand ne se déplaçait plus dans les derniers temps.

Elle s’arrête devant le fauteuil où il avait pris l’habitude de passer ses journées, sourit, peinée, s’y assoit, tente un moment l’impossible, implore le mort pour qu’il revienne lui dire, au moins, cet au revoir qui lui manque tant. Mais seule l’absence lui répond, murmure fleuri de souvenirs.

Ce n’est que ça, la mort, pense-t-elle, en écho à ce matin terrible où elle l’a retrouvé près du fleuve. Ce ne sont que les meubles qui ont perdu leur chaleur, qui deviennent sourds à la présence des vivants, semblant attendre le retour de leur maître.

Elle examine les papiers laissés sur la petite table qui lui servait de bureau de fortune. Beaucoup d’hiéroglyphes astraux. Elle y lit leurs noms, quelques annotations absconses. Elle rassemble les feuilles en un paquet disparate qu’elle apporte au bureau principal, procède à l’inventaire, ramasse ce qui traîne, range les stylos dans le réceptacle prévu à cet effet, jette les nombreux comprimés éparpillés, probablement tombés quand Armand, dominé par la douleur, a voulu la chasser trop rapidement. Il faudra jeter et brûler tout cela.

On lui connaît peu de famille ; il était fils unique, un cul-de-sac, comme il disait. Les parents éloignés ne se sont jamais intéressés à lui. Les tantes et les oncles s’étaient enfermés derrière les volets protecteurs d’un catholicisme qui est mort avec eux. Victor avait découvert un testament manuscrit qui ne parlait que des choses, pas de son corps. Armand lui léguait ses maigres biens. Elle avait caché aux autres que, dans les dernières années, il ne payait pas de loyer. Elle pourrait remettre les livres d’art à Rémi ou à Victor. Pour le reste, elle s’en rend compte, à part les disques et les quelques dessins que Léo lui avait offerts, tout est bon à disperser et à oublier.

On cogne à la porte. Hélène entre aussitôt.

— Brrrrr, fait pas chaud ! Que fais-tu ?

Marthe prend le temps d’observer le silence des choses s’enfuir devant tout ce bruit. Elle n’en veut pas à Hélène, l’accueille plutôt par un sourire.

— Pas grand-chose, sans doute pour dire un dernier adieu à cet endroit avant qu’il ne devienne autre chose.

Hélène détache son manteau, s’assoit lourdement dans le fauteuil d’Armand, en apprécie le confort.

— J’ai toujours aimé ce fauteuil, dit-elle.

— Tu n’as qu’à l’emporter chez toi.

— Vraiment ? Chic ! Cela me fera un beau souvenir. Chaque fois que je m’y assoirai, je penserai à lui.

— Te voilà de bien bonne humeur. On ne dirait pas que tu reviens de funérailles.

Hélène ricane.

— Tout est maintenant plus léger. Une peine qui ne s’encombre plus des pilules à donner est plus facile à gérer…

— J’aurais aimé qu’il meure autrement.

— Tu conserves quelque chose ?

Marthe se lève.

— Je ne sais trop. Peut-être cette vieille horloge, tiens. Il m’en a parlé il y a quelques mois, comment son grand-père la regardait, les derniers mois avant sa mort.

— Ah bon ? Que disait-il ? Ça m’intéresse.

— Le grand-père disait qu’il parvenait à percevoir l’élasticité du temps, que même ça, ce temps que l’on prend tellement pour acquis, changeait soudain de couleurs, de texture, vers la fin. Armand faisait comme lui, il l’écoutait. Parfois, disait-il, il aurait juré qu’elle s’arrêtait ou qu’elle allait trop vite. Le temps devenait aussi palpable que de l’eau et, à l’approche de la mort, puisque tout gèle, on pouvait saisir son grain, jouer avec lui.

— J’aimerais pouvoir vivre avec cette connaissance.

— Crois-moi, cela viendra bien assez tôt.

— Il va nous manquer.

— Que font les autres ?

— À la cuisine. Ils nous attendent pour commencer à manger.

— J’ai faim, moi aussi.

— Belle cérémonie, en tout cas. Marie-Claire m’a fait pleurer avec son violoncelle.

— Faudra vider ce pavillon rapidement, pour pouvoir passer à autre chose.

— Nous ne sommes pas pressés.

— Il faut vite tourner la page, Hélène, j’en ai assez de traîner le passé. J’ai fait, il y a longtemps, une petite retraite chez les moines bouddhistes. Oui, oui, moi chez les bouddhistes, dans ma période hippie. À la fin de mon séjour, le lama nous avait dit : « Allez faire un tour dans la forêt. De tout ce que vous avez trouvé ici, n’en conservez rien, laissez chacune de vos pensées sous les arbres, offrez-les pour le bienfait de tous les êtres et partez d’ici comme si tout cela n’avait été qu’un rêve. »

Elle fait une pause, regarde une photographie d’eux, sur le mur, prise il y a une dizaine d’années. Elle sourit.

— Armand est déjà ce rêve. Inutile de pleurer davantage. J’ai senti cela, cet automne. La saison me semblait différente des autres. En réalité, c’était moi qui changeais, qui écoutais, sans en prendre vraiment conscience, l’air du temps. J’ai toujours été impressionnée par l’écho que produisent, à l’extérieur de nous, les cheminements internes, secrets, intimes. J’ai ouvert ma pensée aux rêves et, du même coup, j’ai brouillé l’eau calme de nos vies. Armand en est mort.

— Toujours dans tes fables, toi.

Marthe lui sourit. Elles rient.

— Une chose est certaine, je ne veux plus porter le deuil pour quoi que ce soit, pas même pour les saisons, pas même pour Léo.

— L’heure de ta revanche a sonné.

— Il ne s’agit pas de revanche. Je me sens plutôt comme une vieille bête qui a besoin de migrer vers des contrées plus nourrissantes et moins exigeantes.

— C’est triste, tout ça, non ?

— Quoi donc ?

— Qu’un jour, on en viendra, toi ou moi, à vendre ou à jeter les choses de l’autre.

— On n’y peut rien, alors mieux vaut passer à autre chose et, si possible, autrement que seulement passer le temps.

— Quand veux-tu partir en voyage ?

— Au printemps, après que Marie-Claire aura accouché ? Les enchères auront lieu en mars.

— Voilà deux beaux projets.

— N’est-ce pas ? Aide-moi à décrocher l’horloge.