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La nuit porte-t-elle vraiment conseil ? Il attend les réponses. Son corps s’agite. Il cherche à élargir les épaules, allonge l’échine, laisse une coulée d’air descendre le plus loin possible à l’intérieur de ses poumons. Le cœur est régulier, quoique nerveux. Le bassin n’arrive pas à trouver l’équilibre, le ventre bouillonne.

Minuit, l’heure du souvenir et des crimes. Il écoute les bruits de la ville, le continuo des moteurs, l’aria des sirènes, ainsi que les harmoniques construites par les insectes. Quelques rythmes désintéressés de crapauds, parfois le bourdonnement d’un moustique à ses oreilles, qu’il chasse d’un geste inutile de la main.

La journée fut interminable. La mémoire qu’il en a éprouve du mal à trouver sa place sur les étagères des souvenirs. La bibliothèque croule sous le poids des jours classés, non lus pour la plupart ou mal répertoriés. Tel geste pèse sur les tempes, telle parole obstrue l’estomac. Ce bras de Luc sur ses hanches, les secrets de Victor, les rires de Marie-Claire, la longue promenade avec Marthe. Il respire, cherche à distendre la cage étroite du squelette. Le brouhaha intransigeant des enfants excités et inquiets. La facilité avec laquelle Victor a disposé des cinq dernières années. L’aisance de Marthe à couper, en deux semaines, les liens terrestres qui la retenaient à ce pays qu’elle ne veut plus. Des murs entiers sont consacrés à des chapitres inachevés d’un seul livre au titre simple, à la première lettre de l’alphabet.

Il lève la tête vers le ciel. Les étoiles sont suffisamment nombreuses pour qu’il puisse tracer mentalement entre elles le labyrinthe complexe du mot amour. Il se tourne pour observer la maison. Elle ne lui appartient déjà plus.

Il observe le voisinage. Il perd tout. Eux surtout. La silhouette d’Émile, comme à son habitude, forme une sorte de haut réservoir d’aqueduc. La fenêtre à peine éclairée du bureau de Cobra lui rappelle l’intense faiblesse du signal des amours, et les deux ombres qui rigolent, chez Irène, se cajolent près de la haie, encore plus à l’abri des regards que d’habitude, ces deux ombres qui ajoutent à la symphonie tranquille de l’heure, une touche indienne, un raga presque spirituel. La vie, cette entreprise en devenir et qui n’est pas près de conclure.

Il doit bien exister une raison. Il en soupçonne déjà une, psychanalytique : les autres sont un miroir, le voisinage est une pièce de théâtre, il en est l’acteur principal. Et, en ce moment précis où la nuit ressemble à un bonheur nerveux, il réentend ce bruit fin des grains de sable qui se frottent l’un à l’autre en passant le goulot du sablier.

Maintenant que Lucienne est partie, il peut relâcher l’étau, affaisser le dos, tenter de comprendre et de ranger. La fin de l’épisode Rémi/Victor était certes prévisible. La scène suivante se jouera après cet entracte, ce silence endeuillé, cette tristesse qui lui serre la gorge. Il se laisse entraîner un court temps, quelques grains de sable perdus, dans le désespoir de ne jamais pouvoir en découdre, de ne jamais réussir à trouver la paix.

Il ouvre, au hasard, les livres de son passé, entassés dans la grande Alexandrie de sa petitesse. Malgré la ressemblance des gestes et l’amoncellement quasi hypnotique des paroles maintes fois entendues, des trouvailles et des retrouvailles qui ressemblent au même côté d’une seule pièce, des rires à profusion qui s’éteignent tous de la même manière, par un retour de la fatigue et des angoisses, malgré le déjà-vu de sa propre expérience et des comptes rendus de ceux et celles qui ont déjà conté leur histoire, et qui en sont morts, il n’arrive pas à en tracer de grandes lignes qui pourraient lui redonner confiance et un semblant de direction. On ne s’intéresse pas aux réponses ici, dans ce quartier de la ville ; on fait comme tout le monde, on accompagne la lune.

En laissant légèrement tomber la tête sur son socle, en observant les tensions se défaire au fil de la rotation, il parvient à toucher une zone intérieure qu’il connaît bien ; elle s’apparente à une nuit vide, aux étoiles brillantes comme des glaçons irradiés par une silencieuse alchimie nucléaire. La tête roule, les os craquent, les yeux se ferment spontanément, la gorge s’élargit comme une foule mouvante. Cette nuit, seule, peut porter conseil puisqu’elle n’a rien à dire, qu’elle est étonnamment muette et vivante.

La tête parcourt un premier cercle ; il en étudie les bénéfices sur la structure du cou. Il perçoit certaines frictions, respire, laisse descendre un frisson, né de la base des épaules et qui dévale maintenant l’échine. Le frisson se disperse dans le bassin comme la foudre dans la terre.

Il sait que la question est simple, qu’elle ne peut être vraiment dite, car la réponse serait si compliquée. Il sait que Marthe lui dira que ce n’est pas grave, que la vie est courte, qu’il doit comprendre pourquoi il répète sans cesse les mêmes trajets et qu’il n’en tient qu’à lui, une fois cette compréhension acquise, de placer un pied à côté de cette route, d’emprunter un chemin différent, de pouvoir déchirer le cercle, de conserver la tête droite, en dehors de cette eau des sens. Il n’a donc pas à honnir les heures écrites, le décompte et les années-rebours.

Il saisit le petit sablier qui, près de lui, en était à ses derniers grains. Il s’en achètera un plus gros qu’il placera, bien en évidence, sur le comptoir de la boulangerie. Il donne des petits coups sur le sablier, le laisse se vider, regarde un temps l’absence de chute. Retourne le sablier.

Il ouvre les yeux sur l’autre nuit, celle qui accueille le gros Émile sur son toit, abyssalement endormi, rêvant trois fois son poids d’alcool. Celle qui protège également les gestes de Cobra, celle qui permet toutes les jouissances cybernétiques ou qui écoute patiemment les gémissements d’Irène.

Il se demande ce que son ami brésilien fait en ce moment, la tête en bas, les rêves protégés par des constellations étrangères. Et que font ces autres hommes sur Internet, à qui il s’est donné parfois corps et virtuelle âme ? Il se promet de les retrouver, de continuer la quête, car il demeure curieux et insatiable.

Il dépose le sablier sur le patio, descend les marches et s’approche de la haie. Il repère l’endroit où Irène et son amant ont placé leur chaise longue. Il s’assoit par terre, écarte les branches de cèdre. Les hanches de l’homme plongent lentement. Tout se fait dans ce quasi silence que seuls les amoureux ont la permission d’enfreindre.

Rémi sourit. L’homme souffle plus fort et la cadence s’accélère. Les doigts d’Irène s’agrippent au dos de son pourfendeur. L’homme enfonce sa semence en elle. Rémi comprend ce que l’homme ressent. Malgré l’intensité de l’instant, ils parviennent, en bons hors-la-loi, à cacher leur jeu et à ne pas ameuter les autres loups. Le rythme, plus lent, se poursuit, puisque Irène tremble encore. L’homme semble le comprendre et donne ce qu’il peut. Le rire d’Irène se marie à de profonds soupirs. Oui, elle est heureuse.

Quelqu’un surgit derrière la porte-fenêtre. Stéphane. Il travaillait ce soir, en smoking. Rémi sourit encore, s’éloigne sans faire de bruit, ramasse le sablier qui s’était déjà vidé. Le tourne dans ses mains, puis le donne à Stéphane.

À défaut de comprendre, subsistent le luxe et le délice de recommencer.