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Ce sont des voix ? Rémi tend l’oreille. Le vent assène de violents coups aux arbres, ramenant du fleuve les cris d’Antoine et de Sophie qui jouent avec le nouvel oncle Mario.

Au bras de Rémi, Marthe se contente de marcher, en silence, le long de sa propriété.

— Je ne m’y habitue pas, finit-elle par murmurer. Je suis déçue de mes souvenirs, et je suis contente de me débarrasser de cet endroit.

Vlan dans les dents. La remarque est à la mesure de cette étonnante femme. Ce qu’elle a bien vieilli, se dit Rémi. La posture est toujours aussi droite et, en même temps, fluide, tandis que sa chevelure, encore rousse et abondante, lâchement ramenée en chignon, lui confère un air rebelle, ce que soulignent ses yeux vifs et sereinement joyeux.

— Comment peut-on être déçu de ses souvenirs ? demande-t-il, un peu pour la défier.

— C’est simple, on les abandonne, un temps ; on croit qu’ils feront, comme tout le monde, leur vie ; on les oublie. Et lorsqu’on les revoit, ils ne sont pas ceux que l’on croyait.

— Le souvenir de ses souvenirs, tu vas chercher ça loin.

Marthe relève la tête, fière.

— On ne va jamais assez loin, somme toute. La mort nous rattrape toujours au moment où on pense que la route ne fait que commencer.

— Tu y penses souvent ?

— Non. Peut-être vivrai-je centenaire...

— Je te le souhaite. Ça fait du bien de te revoir, Marthe.

Elle tourne la tête vers lui ; ses yeux enregistrent les traits de Rémi, en font certainement une analyse minutieuse et féminine.

— Tu vieillis bien, toi aussi, faire du pain te va.

— À défaut de réussir mes amours.

— Mais tu les réussis, voyons. Stéphane est un garçon charmant.

— Il est un peu vieux pour n’être qu’un garçon.

Elle rit. Rémi poursuit :

— Victor met la main sur une belle propriété. Il le mérite.

— Oh, tu sais… J’aurais pu te la donner.

Il s’exclame d’un ton comique :

— Mais tu aurais dû !

— Tu n’avais qu’à le demander…

— Je n’aurais jamais eu les moyens de payer ne serait-ce que les taxes annuelles ! Je suis content que tu ramènes Lucienne avec toi.

— Elle ne restera pas là-bas, je le sais. Il lui faudra revenir au pays. Quand elle sera suffisamment reposée, elle voudra reprendre du collier. Si tu pouvais, à ce moment, lui faire une place dans ta boulangerie.

— Je ne voudrais pas la fatiguer, encore une fois. Et puis, si je vendais ?

— Où irais-tu ?

— Je ne sais pas, enseigner aux gens pauvres comment faire leur pain, cultiver leur blé, ou tout simplement m’occuper de ton jardin, en Irlande.

— Je n’en ai pas.

— Tu ne veux pas de moi, c’est ça ?

— Si tu aimes le croire.

Il observe les enfants revenir précipitamment de la grève en compagnie de Mario.

— Les enfants perdent un beau terrain de jeu.

— Ils gagnent une piscine, rétorque-t-elle.

— Je ne sais pas encore où je vais aller.

— Tu iras habiter avec Stéphane ?

— Je ne sais pas. J’ai peut-être, moi aussi, besoin d’une côte en Irlande…

— Je n’en crois rien. Tu es un homme de terrain, fais confiance aux gens qui t’entourent.

Rémi écoute et hoche la tête. Ici, ou dans son nouveau pays, Marthe semble devenue une étrangère, indifférente à ce que vivent les gens d’ici.

Elle l’invite à s’asseoir sur un petit banc, près du fleuve. Elle lui parle de l’Irlande. L’océan, dit-elle, n’a pas comme ici de direction. C’est le propre des insulaires de croire que la terre tourne autour d’eux. Elle lui annonce qu’elle transfère ses avoirs dans ce pays, qu’Hélène et elle se sont entendues avec le curé de leur village. Elles auront leur emplacement au cimetière ; le curé leur a tout de même proposé de trouver un bon parti… Rémi lui dit qu’elles ont le temps et le loisir de mourir ailleurs, qu’elles ne sont pas si vieilles. Marthe acquiesce, mais ne semble pas convaincue.

Mario passe devant eux avec les enfants, les salue.

— Il est gentil, ce garçon, dit Marthe.

— Oui, Victor sera heureux.

— Tu regrettes ?

— Pourquoi n’ai-je pas eu la force de dialoguer ?

— Tu n’avais sans doute personne pour t’écouter.

— La réponse est certainement plus complexe que cela.

— Ta question était peut-être mal posée. Mais c’est vrai ! J’ai quelque chose pour toi !

Elle fouille dans son sac et sort une petite boîte.

— Un cadeau ?

— Pas grand-chose ! Un vieil objet que j’ai trouvé en vidant le grenier.

— Tu deviens cheap !

— Commence donc par l’ouvrir !

— C’est une cravate ?

— Ouvre !

— Une photo de toi, posant nue pour Léo.

— Si tu continues, je le reprends.

Il déballe en vitesse. Un petit sablier, monté dans un cadre d’argent.

— On a perdu la notion du temps quand on a inventé la montre, dit-elle. Tu vois, il n’en tient qu’à nous de bien comprendre nos heures. Le temps ne s’arrête que si on oublie de retourner le sablier. La vigilance est de rigueur.

— Il est très joli, très approprié.

— Cela va de soi.

— Merci. J’aime beaucoup.

— C’est une pièce unique.

— Et tu gardais ça au grenier…

— Y a des souvenirs, parfois... Je te raconterai peut-être un jour. Ah, notre Lucienne est prête. Il est temps de partir.

— Que vais-je devenir sans toi, Marthe ?

— Donne-moi une chance, je ne suis pas encore morte.

Ils rejoignent la voiture où les attendent Lucienne et Victor. Marie-Claire, Luc, Mario et les enfants arrivent à leur tour. Il est temps de se dire au revoir. Lucienne est déjà en larmes, promet à Rémi qu’elle reviendra bientôt. Rémi lui répond de prendre son temps. Elle l’embrasse sur les joues en l’inondant de mercis. Marthe l’embrasse, un effleurement discret, déjà très distant, accompagné d’un au revoir maternel.

Victor et Mario prennent place à l’avant de la voiture. En quelques minutes, ils sont sur la route de l’aéroport. Rémi invite les enfants à se promener sur la grève une dernière fois, avant de quitter, lui aussi, cet endroit pour de bon.

Marie-Claire lui sourit et ramène contre elle Luc, qui l’embrasse sur le front. Les enfants sont déjà aux marches et crient à Rémi de se dépêcher. Marie-Claire, Luc, Rémi ne disent rien. Rémi tourne les talons et part en courant faire peur aux enfants qui s’enfuient sur la grève, faisant semblant de croire au méchant loup.