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La cité des solitudes

30 septembre 2012

Il y a peine vingt, trente ans, la solitude se vivait encore seule, parmi des heures étales, à errer parmi ses meubles ou dans les bars, entre deux ivresses ou noyé dans le silence. Les collisions humaines survenaient plus rarement, au gré de ces hasards teintés de rendez-vous, comme si les âmes, tels des atomes plus ou moins crochus, restaient engluées dans un hiver de possibilités.

La solitude se débattait, il y a peine un demi-siècle, en catimini, derrière les bonnes manières et les vases clos des cercles privés. Les affaires humaines pouvaient être sanglantes, tortueuses et alambiquées, les guerres avaient beau mêler le sang de tous, la mécanique des rencontres semblait être réglée à l’horloge lente de la Providence.

Il est minuit. Je ne dors pas, trop de café, de pensées, de projets, de soucis, d’attentes et de rêves. Je me connecte, je démarre un logiciel qui tend ses antennes dans le vent solaire de l’Internet. Aussitôt, par ondes WiFi, s’affichent des solitudes avec, c’est bien là le progrès, la distance qui me sépare d’elles. Je ressemble alors à ces promeneurs solitaires qui, pour passer le temps, s’attardent sur un banc à observer l’infatigable agitation de la ville.

Depuis vingt, trente ans, comme si le phénomène prenait sa source dans le réchauffement climatique, les individualités s’entrechoquent plus volontiers, dans ces sphères qui, au départ, demeurent toutes virtuelles, de vraies littératures vivantes, d’une syntaxe aux règles mouvantes. Elles bouillonnent, nues, belles, laides, handicapées, menteuses, jeunes, surtout jeunes, vieillissantes et pourtant tout aussi désireuses. Il ne semble plus y avoir de honte à trimbaler sa solitude, voire à l’afficher, maquillée de ses prétentions ou de ses atours, sous son meilleur jour ou bien campée dans la nuit de sa franchise. Dans certaines zones de l’Internet, la solitude, nimbée de toutes sa personnalité, ne porte d’ailleurs plus rien, paraîtra, pour les dévots, outrancière, galvaudée, bonne à brûler comme un drapeau américain sous les pieds d’acharnés.

Ce qui est bien, de nos jours, quand on demeure honnête, quand on accepte de plaquer son image dans ce miroir que ce sont les autres qui défilent presque à trop vive allure, quand on tend l’oreille, qu’on joue le jeu, quand on s’habitue à vivre seul, quand on ne sait plus quoi dire et qu’on en finit par parler à tout le monde, quand on en perd le sens de la phrase, quand on se trouve rapidement entouré, désiré, délaissé, on en vient à se désensibiliser, et, très souvent, à retrouver une fragile quiétude. Les hommes de ma sensibilité sauront de quoi il en retourne.

Beaucoup de cons, de pervers hantent ces lieux. Paradoxalement beaucoup de belles gens, d’honnêtes hommes, de franches pudeurs, et d’authentiques désirs. On finit par trouver Facebook bien lassant... et trop menteur, trop comme la supposée vraie vie. On finit par mentir aussi à l’extérieur de ce virtuel pourtant également fait de véritables collisions qui, par cette alchimie qui demeurera infiniment mystérieuse, finissent par faire naître amours, camaraderies et gentillesses.

Mais attention ! Ce monde peut s’avérer très dur, surtout pour celui qui s’y perd, sans que je ne puisse définir ici ce qu’est la perdition. J’y rencontre des vieillards aigris par ce qu’ils n’ont pas vécu, j’y rencontre également tous ces jeunes qui me disent, sans me le dire, que la vie se passera de moi. J’y côtoie l’univers masculin, celui qui n’a pas de complexe, qui peut te demander la grosseur de ton sexe comme aspirer tout le sang de ton âme, celui qui veut du plaisir, mais aussi qui a soif de se fusionner, de mourir dans les bras d’une force plus grande que lui. Oui, les hommes de ma sensibilité comprendront ce que je raconte.

L’être humain est une aventure et cela m’étonne qu’on se mente tant sur cette vérité qui nous habite tous.

Je demeure un marin pêcheur d’âmes et, à défaut d’avoir un compagnon qui m’aurait promis l’avenir, je me promène dans une forêt d’amitiés sincères. Il y aurait tant à dire ici, matière à littérature. Et il est une heure de matin. Pendant ce temps, la cité des hommes rejoue mille fois la même histoire.