Je jette encore une bouteille à la mer de l’indifférent Internet en republiant, après l’avoir retravaillé de fond en comble le roman L’Effet Casimir. Ce fut un travail difficile, je l’avoue, car relire l’œuvre après vingt-cinq ans m’apporta autant de joie que de malaise.
Tout d’abord la joie. J’ai eu du plaisir à renouer avec les personnages de ce roman. Mon projet à l’époque était ambitieux, car je voulais casser l’image de l’auteur aux thèmes difficiles. En cela, L’Effet Casimir avec son sous-titre Roman tranquille est réussi.
L’idée du roman est fondée sur un fait qu’on m’a raconté. Un couple, oncle et tante d’un ami en France, s’est séparé après une quarantaine d’années de vie commune. L’oncle avait quitté pour aller rejoindre une femme beaucoup plus jeune que lui, mais qui portait le même prénom que son épouse! Je n’ai conservé de cette histoire que la séparation après toutes ces années et aussi la particularité que ces deux personnes n’avaient pas vécu ensemble, le mari vivant à l’étage, la femme au rez-de-chaussée. Ce genre d’histoire ne s’invente pas!
C’est au même moment que je lisais un livre de vulgarisation scientifique dans lequel on abordait ce fameux effet Casimir (du nom du scientifique qui l’a proposé), phénomène physique particulier qui décrit le comportement de deux plaques métalliques placées sous vide et qui finissent par former des liens quantiques pour nous invisibles.
L’idée germa alors de créer un roman autour de la femme laissée pour contre. D’ailleurs, mes romans tournent beaucoup autour des femmes délaissées ou blessées. Les années-rebours est seul se démarquer de ce thème, même si un des personnages féminin est aveugle, une sorte de symbolisme de la contrainte.
Maintenant le malaise. Plusieurs fois dans la lecture, je me suis buté à des invraisemblances et des contradictions, des détours faciles dans l’histoire, des passages un peu trop plaqués à tel point que j’ai douté du sérieux de la narration, de son auteur (!) et peut-être aussi de mon éditeur de l’époque qui en était certes à ses premières armes dans le domaine de la révision littéraire (je ne lui en veux vraiment pas!).
Pour donner un exemple. J’avais 45 ans quand ce texte fut écrit. Le personnage principal, Marthe, en a 68 ans. Pour moi, cela m’apparaissait sans doute très vieux. J’en ai maintenant 67 et la description physique que je fais de Marthe en fait une femme beaucoup plus âgée! De plus, Léo, l’homme de sa vie, est plus jeune de dix ans. En faisant le calcul de leur vie commune, il aurait rencontré Marthe quand il avait 13 ans…
Au lieu d’utiliser, comme pour La Vie dure, les services de l’IA Claude, j’ai demandé à Codex (ChatGPT) de me construire une chronologie du roman avec les âges de mes personnages (en passant, je n’ai pas recours aux services gratuits, je paie le forfait minimum qui m’apporte un peu plus de profondeur et de latitude).
Codex m’a fait part d’autres contradictions et j’ai aussi émis plusieurs réserves sur des scènes qui m’apparaissaient vraiment superficielles ou qui compliquaient inutilement le roman.
Le travail fut donc beaucoup plus laborieux que pour mon autre livre, un travail plus substantiel de réécriture, de simplification. Je n’ai pas hésité à mettre la hache dans des scènes et j’ai demandé à l’IA de surveiller mes actions afin d’éviter que je n’introduise d’autres incohérences et d’autres fautes.
Par la suite, la traduction fut on ne peut plus aisée. C’est là que j’ai fait de nouveau appel à Claude pour réviser, dans un premier temps, le français corrigé par Codex, et faire une lecture comparée de l’anglais et du français. Claude fut assez satisfait de la traduction de son "compétiteur", me signalant toutefois quelques faiblesses ici et là.
J’ai relu en diagonale cette traduction, posant de temps en temps des questions aux IA. Je n’ai pas eu le courage de relire en entier l’anglais. Tout comme pour Hard Weather, le lecteur anglophone vivra quand même une bonne expérience de lecture, car je fais confiance (peut-être innocemment) aux capacités actuelles de ces logiciels de traduction, à défaut, bien sûr, de pouvoir me rassurer complètement avec un véritable traducteur, faute de moyens… Un.e traducteur.trice qui lira ces lignes reniflera sans doute de dédain. J’ai envie de m’excuser, mais à quoi bon?
On m’accusera de ne pas être sérieux, ou paresseux. Je n’aurais certes pas fait cela il y a encore quelques années. Je l’ai écrit au début, je ne fais que jeter une bouteille à la mer. Il me fallait dans un premier temps redonner un souffle à ces deux œuvres et, je m’attaque déjà au dernier texte publié chez Varia, Les Années-rebours (qui s’intitulera en anglais The Glasshour Years . Je sais, le vrai mot est Hourglass, mais l’IA a trouvé mon idée intéressante, puisqu’elle apportait un néologisme rappelant le "rebours" français.)
Ainsi, grâce à une technologie à la fois incontournable et redoutable, une avancée magique et terrifiante, j’arrive à me motiver à écrire, à rebrousser chemin pour mieux avancer. Ce n’est, sous certains aspects, qu’un coup d’épée dans l’eau, mais, en contrepartie, comme j’ai tout de même pleuré à certains passages, cela m’a convaincu qu’il faut toujours chercher à s’émouvoir, même avec la poussière de ses actes passés.
L’Effet Casimir a presqu’été ignoré par la critique. J’ai entendu une fois de bons mots durant une émission d’une radio locale. On y louait mon originalité et l’audace que j’avais eue d’inventer une capitale à l’est de la ville de Québec. Car c’est cela, également, L’Effet Casimir, un imaginaire près du fleuve qui fut d’ailleurs repris dans Falaise. La répétition est comme ces clochers qui ne peuvent s’éloigner des sons conférés.
Le livre est disponible en format epub et en lecture directe ici : https://guyverville.ca/livres/leffet-casimir.