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Republication et traduction de "La Vie dure"

Republication et traduction de "La Vie dure"

Il y a trente ans, je soumettais à mon éditeur d'alors, Les Herbes rouges, un recueil de nouvelles sur lequel j'avais mis, je le pensais, toute mon âme. Il le refusa rapidement, sans fournir d'explication.

Il est vrai que mon rapport avec cet éditeur n'avait pas été facile, même si je l'appréciais pour sa rigueur et sa patience envers moi. Il était toutefois d'un naturel plutôt lent, et il a presque fallu que je me choque pour qu'il finisse par publier Crever mon fils.

Son refus tenait probablement à sa volonté de se débarrasser de moi. Je n'ai pas insisté auprès de lui ; il est même possible que ce soit moi qui aie coupé les ponts. J'avais compris, lors du travail d'édition de Crever mon fils, que François Hébert était enclin à l'écriture blanche et qu'il n'aimait pas trop mon style métaphorique, voire ampoulé. Il m'a enseigné, certes, la retenue, même si j'ai toujours pensé qu'il avait quelque peu asséché l'œuvre. Je ne lui en veux pas (plus). Je suis maintenant ailleurs.

Je perdais tout de même un éditeur de prestige… J'avais la vague impression que ma carrière d'écrivain s'arrêterait là.

Beaucoup de choses changèrent durant cette année 1996. Tout d'abord, la petite boîte d'infographie où je travaillais ferma ses portes. J'ai dû me retourner rapidement et continuer à servir de chez moi quelques clients. Commençait pour moi le statut de travailleur autonome. Cela dura dix-sept ans. C'est à ce moment que j'ai rencontré professionnellement l'éditeur de Varia, Michel Bédard, homme au demeurant fort sympathique, bon vivant, qui cherchait un infographe.

Il faut se remettre dans l'époque. 1996. Internet débute à peine, l'infographie est en transition. Les moyens sont limités, mais prometteurs. J'ai le talent pour tout faire dans une maison d'édition. Le téléphone fixe et les modems sont encore des nécessités. Après un premier travail réussi, et puis un autre, je devenais, pour ainsi dire, l'infographe de la maison.

M. Bédard sut que j'écrivais, que j'avais déjà publié par deux fois (Le Putain et Crever mon fils) et que j'avais un manuscrit qui dormait après avoir été refusé par d'autres maisons. En fin de compte, me disais-je, le texte devait être mauvais…

Michel Bédard voulut le lire. J'étais mal à l'aise, car, étant mon client, je ne voulais pas qu'il se sente obligé de quoi que ce soit envers moi.

Il m'est revenu quelques semaines plus tard en me disant qu'il voulait le publier. Varia était une nouvelle maison, destinée plutôt à l'édition de livres documentaires, philosophiques ou politiques. Cet éditeur visait grand, tout comme il se voulait indépendant et fier de l'être.

Il m'assura que ce n'était pas une faveur qu'il me faisait, qu'il avait particulièrement aimé la nouvelle La Distance tout comme Thomas s'en va mourir. Je ne pense pas que tous les textes du recueil lui plaisaient, notamment L'Amour des sauvages, à cause de son contenu homoérotique. Mais en homme libre qu'il était, il n'avait nullement l'intention de brimer mes écrits. Je lui en serai toujours reconnaissant.

La Vie dure parut ainsi en 1997, en début d'été. Silence du côté des critiques. Cela ne me surprit pas outre mesure, puisque Crever mon filsavait subi le même sort. François Hébert m'avait averti que les critiques n'aimeraient pas mon texte, car trop dur. « Ils se croient obligés d'épargner les lecteurs », avait-il ironisé. Il avait fallu une critique surprenante du Soir de Bruxelles pour que les journaux d'ici portent finalement attention au livre. Nul n'est prophète en son pays ?

J'obtins tardivement une critique pour La Vie dure du magazine Fugues et aussi une autre de la revue RG. Euh, c'était sans doute L'Amour des sauvages qui les avait intéressés !

Dans la première critique, on disait que le livre était probablement paru durant la mauvaise saison (en été) alors que le sujet était l'hiver. Drôle de constat, mais cela est peut-être vrai.

Pour faire une histoire courte, alors que mon introduction est vraiment longue, Varia dut fermer ses portes quelques années plus tard. J'ai pu y publier deux autres livres. Parce que la maison fermait boutique, j'ai racheté les invendus, puis, en 2012, j'ai révisé L'Effet Casimir et Les Années-rebours pour les publier en format ePub. Je n'ai fait presque rien avec ça…

Je ne sais pourquoi je n'en ai pas fait autant avec La Vie dure. Peut-être parce que ces textes étaient justement trop durs. Les deux autres chez Varia étaient d'un autre ton, plus « accessible ». Cette « douceur » relative était voulue. Je voulais casser le moule de l'écrivain sévère de Crever mon fils et de La Vie dure. Au détriment de ma vraie voix ? Ce serait pousser un peu trop sur l'apitoiement. On est ce qu'on est au moment où on l'est.

Voilà maintenant deux ans que je pense replonger dans ce texte. Ce qui m'en empêchait, je l'avoue, est le sujet de la première nouvelle, Thomas s'en va mourir. Ce n'est pas très à la mode de décrire une démarche prétendument stoïque de suicide. S'il advenait que le texte ait des échos, ils pourraient être violents.

J'ai pourtant finalement décidé de rouvrir ces pages il y a trois semaines. Je fus surpris, voire ému, par la lecture de cette première nouvelle. C'était fort, avec, je le reconnais, des maladresses, mais bon, tout se rectifie. Ce style était bien le mien, une sorte de mouvement de la pensée transposé en mots — du moins cela en est une tentative.

J'ai tout de suite pensé à tester la traduction par intelligence artificielle. Mon tout premier éditeur (Guernica, Le Putain) m'avait déjà incité à traduire mes textes, il y a de cela plusieurs années, car mon style rempli d'oxymorons, disait-il, plairait à un public anglophone.

À l'époque, il eût été impensable pour moi de traduire, soit par un autre — vraiment trop coûteux financièrement —, soit par ma connaissance très pauvre de l'anglais. En 2026, le contexte est autre. Des modèles comme Claude, d'Anthropic, sont bluffants. J'y reviens.

J'ai commencé par faire lire tout l'original à Claude. Je ne sais s'il faut parler de ce modèle au masculin (Claude, modèle) ou au féminin (Claude, intelligence artificielle). Je m'en tiendrai au masculin, car on doit faire une distinction importante entre intelligence et logiciel de raisonnement. Cela fera l'objet d'un futur texte.

Bref, Claude a tout « compris » de mon texte, m'en a même fait un résumé, percevant les interactions entre les promenades intercalaires et les nouvelles. Il « comprenait » également très bien l'allusion aux Tableaux d'une exposition de Moussorgski sans que je lui en aie fait mention.

S'ensuivit un dialogue d'éditeur-traducteur-écrivain avec Claude. J'y suis allé de façon systématique. J'ai demandé dans un premier temps de corriger Thomas s'en va mourir. Claude me fit une liste, non pas juste des fautes dites mécaniques, mais aussi des incongruités et des incohérences (revolver contre fusil, ce qui n'est vraiment pas la même chose ; de plus, il me fallait concilier le fait qu'on ne peut pas posséder un revolver au Canada).

Claude me fit des suggestions, la plupart du temps utiles, voire brillantes. J'étais gonflé à bloc.

C'est le processus de traduction qui fut, par la suite, impressionnant. L'IA « raisonnait », comprenait que tout ne passerait pas en anglais. Étonnamment, Claude a pu dénicher, je crois, les bonnes expressions anglaises pour calquer le plus possible l'original.

Claude prenait également des notes qu'il colligeait dans un document séparé afin de se rappeler mes réactions et mes décisions d'auteur. Rien n'était laissé au hasard afin de me satisfaire, tout en demeurant ce qu'il était : un logiciel étroitement lié à ses directives et à sa « connaissance » du corpus humain.

J'ai voulu également faire de cet écrit quelque chose de 2026. Pas de problème : Claude me releva tout le long de la relecture ce qui pouvait trahir les années 1990.

Je dois préciser que je n'ai pas laissé faire aveuglément l'IA. J'ai commencé par relire consciencieusement mon texte. J'ai parfois mis la hache dans des pans du texte, reformulé, simplifié d'autres passages ; je me suis interrogé également sur certains défis que représentaient l'actualisation et l'arrogance à décrire, par exemple, les états d'âme d'une femme violée… J'ai donc fait une véritable relecture, qui se transforma en refonte.

Puis je soumettais le résultat à Claude, qui corrigeait autant les fautes laissées par la première édition que les mauvais accords, le mélange entre plus-que-parfait et passé simple, etc. Le modèle repérait les incohérences, me suggérait ceci ou cela pour arrimer le texte au précédent.

Je n'ai pas relu tout l'anglais, je l'avoue. Mon texte est dense et j'ai, dans un premier temps, fait confiance à l'IA. Je sais pertinemment qu'une traduction humaine serait supérieure. Je le répète : je n'en ai pas les moyens. Au Canada, il appartient aux traducteurs de demander des subventions (cela a peut-être changé). Le marché est trop petit pour que la plupart des maisons d'édition puissent se permettre de payer ce travail ! Alors, inutile de dire qu'un particulier n'a aucune chance.

Après un premier passage à travers l'œuvre, et aussi parce que j'avais déjà demandé à Claude de revoir certains passages en anglais que je trouvais bizarres, j'ai émis le désir qu'il repasse le tout de fond en comble en lecture fine, surtout pour l'anglais.

Encore une fois, l'IA me réserva des surprises. Claude découvrit des erreurs, proposa des raffinements à sa propre traduction… Fait amusant : je lui avais fait part de mon intention de me servir de mon abonnement à grammarly.com pour terminer le tout. Non pas qu'il soit jaloux (il ne faut pas oublier que ce n'est qu'un logiciel…), mais Claude me le déconseilla pour la simple raison que Grammarly, même sous le couvert de pouvoir adapter son style de correction au format voulu, est trop orienté vers la correspondance commerciale ou l'écrit scientifique.

J'ai tout de même fait un court essai avec Thomas s'en va mourir, et Grammarly n'a pas vraiment relevé de fautes dans la traduction de Claude, ce qui était plutôt de bon augure (à moins que Grammarly ait adopté les services de Claude derrière sa façade…).

Un mot sur le titre anglais, Hard Weather. J'ai demandé à plusieurs modèles de me fournir des suggestions pour mon titre qui, en français, se lit de deux manières. J'ai fait plusieurs comparaisons de la sorte, tant pour les images que pour les textes. Claude s'en est toujours mieux sorti que les autres, à mon humble avis.

La première suggestion fut Weathering. Je n'aurais jamais pensé à cela. Ce titre aurait été parfait, car il signifie : endurer ou survivre à une épreuve difficile. Par exemple, weathering a storm signifie surmonter une période tumultueuse ou une crise.

Malheureusement, un roman récent et à succès existe déjà sous ce titre. Claude me suggéra alors Hard Weather, qui peut signifier quelque chose de similaire.

J'ai appris, avec les titres, à ne pas trop m'en faire. Ainsi, le titre de mon dernier roman, Falaise, est le choix de l'éditeur, qui trouvait mon titre original trop abscons : Les Mailles sanguines.

Voilà. Si je publie sur le web, c'est que je suis de nature impatiente et que je me permets une pause avant d'officialiser le tout en ePub.

Je me sens quand même en confiance de publier dans un premier temps sur mon site, puisque je pourrai aisément (je vous épargne les détails techniques) ajuster à la volée tant le web que les futurs ePub.

Je ne pense pas faire d'argent, même si rien n'empêche de fabuler qu'un éditeur anglophone pourrait me remarquer… C'est de l'ordre du fantasme, et j'assume mon désir de jouissance.

En mes qualités d'infographe, j'étais en mesure de créer une nouvelle page couverture, cette fois assisté, pour l'illustration, par le modèle Midjourney et par une suggestion de maquette de ChatGPT.

Tout comme pour le texte, j'ai tout ramené dans un logiciel de mise en pages pour calibrer la couverture à la fois en français et en anglais.

Claude m'a également fourni le script pour unifier le tout en un ePub professionnel. Il ne me reste plus que les ISBN à recevoir. Cela peut être long. Il fallait, dans un premier temps, que je m'inscrive en tant qu'éditeur auprès de BAnQ. Mes deux autres ePub ont été créés à partir d'un service d'édition, devenu trop onéreux, qui fournissait les ISBN.

Je suis content du résultat, mais surtout de ma démarche, qui a pour effet de me libérer en quelque sorte de cette mort trop rapide, il y a près de trente ans, de ce texte. La Vie dure est probablement ce qui se rapproche le plus de ce que je suis. Je ne sais si j'écrirai de cette façon. J'étais jeune, j'avais ce souffle qui, bien qu'il ne soit pas éteint, arrive plus difficilement à s'extraire de mes poumons.

Je devrais sans doute, par acquit de conscience, revoir L'Effet Casimiret peut-être Les Années-rebours. Surtout les traduire, les jeter à la mer pendant que je peux encore m'offrir Internet…

Claude m'a fait remarquer une chose. Les promenades actuelles sur mon site sont en quelque sorte la suite de La Vie dure, puisque ce blogue intermittent porte le titre de mes intercalaires.

« Tu n'as pas cessé d'écrire tes promenades », a-t-il conclu.

Après cela, on se demande pourquoi on anthropomorphise ces bouts de code…

Le texte est disponible ici: https://guyverville.ca/livres-en-ligne/la-vie-dure