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Peace and love, mon oncle

Peace and love, mon oncle

"Ne pleurez pas, vivez pleinement". Dans son sermon, le prêtre reprend les mots qu’aurait écrits mon oncle Alain peu avant son décès. Son ton se veut réconciliant, nous enjoignant à accepter la vie telle qu’elle se présente à nous, passagère, parfois fluide, parfois plus visqueuse, lourde à supporter. Ce gentil prêtre ami du défunt, fraîchement issu, je crois, de ses cours de théologie dans son Afrique étrangère à notre rigide incrédulité, là où les messes se font en dansant, reprend les paroles de mon oncle pour les aligner sur les enseignements de la foi chrétienne.

Tout au long du service, on aura droit à des textes d’Alain qui aura pris le peu de temps qu’il lui restait pour écrire le point final à sa vie.

Je pourrais dire: cela s’est passé si dramatiquement vite pour lui, même si je n’étais pas avec lui. Mi-décembre, on lui annonce un cancer du pancréas déjà en métastases. Début février, il s’éteint. Soixante-seize ans alors que, quelques mois auparavant, lors d’autres funérailles, il paraissait en bonne santé, gentil et souriant comme toujours.

C’était le plus jeune frère de ma mère. Une lignée de douze enfants. Mon oncle avait seulement dix ans de plus que moi. Nous étions pour ainsi dire du même âge avec cette différence qu’il était déjà un adolescent quand je commençais à peine à me former une raison sur la vie. Il pouvait passer pour un cousin.

Je lui connais un seul drame que j’avais commenté en 2011, soit la mort subite de son fils Christian.

J’ai suivi son drame par carte du ciel interposée. Autant le deuil de son fils que la fatalité pour lui peuvent se deviner à travers les arcanes des planètes. Cette synchronicité ne cessera de m’étonner.

Il y avait beaucoup de monde pour offrir un dernier hommage à mon oncle. Une rapide, mais longue file offrait tantôt condoléances, tantôt câlins, poignées de main, mots d’encouragement. Parmi ceux qui les recevaient, il y avait bien sûr son épouse, Jocelyne, sa fille Élise, et l’autre fils, Guillaume.

"Tu verras, ton père commencera à te parler autrement en toi", lui ai-je dit un peu pompeusement, fort du deuil de mon propre père il y a trois ans. Guillaume m’a montré ses mains: "C’est déjà commencé.", signifiant par là qu’il prenait conscience du legs que font les morts à ceux qui restent.

J’ai rencontré aussi Mathis, le fils de Christian qui, à l’époque du décès de son père, n’avait que trois ou quatre ans. "J’étais là aux funérailles de ton père. Je me souviens que le prêtre t’avait parlé pour te réconforter". Mathis parut surpris, regarda sa mère qui opina de la tête. J’ai failli lui dire: "Tu sembles bien t’en sortir. Tu es beau", mais c’eût été malhabile et louche venant d’un vieux croûton comme moi.

Et puis, bien sûr qu’on s’en sort. Il y a longtemps qu’on ne meurt plus de chagrin. Pas dans notre monde moderne qui nous pousse plus que tout à vivre sans penser à la temporalité.

C’est, tout de même, durant des funérailles que le temps nous rattrape. À voir les cousins et cousines vieillir autant nous, on se met à jauger de notre vitalité par rapport à eux. Pour certains, on recueille des confidences qu’on ne nous aurait jamais faites autrement. La vie des gens "ordinaires" est ainsi faite qu’elle remplirait beaucoup plus de pages que tous les chefs d’œuvres réunis. Tant de réalité non dite…

Les funérailles, on le sait, c’est fait pour les vivants, pour qu’ils arrêtent de pleurer. Les vrais pleurs, de toute manière, ne se font pas à ce moment. Il y a les pleurs d’avant la mort, les pleurs que tout change soudain, les pleurs silencieux de la souffrance à devoir soutenir un mourant, puis les pleurs du jour fatal. Ensuite, il y a certes les pleurs estomaqués, puis, comme une pluie qui faiblit, les pleurs d’une cérémonie funèbre faite dans le calme. Et enfin, après la pluie, non pas le soleil, pas tout de suite quand même, mais la calme bruine de la résilience.

Ce fut autrement à la mort de Christian, car ce dernier n’avait pas fini de vivre pour ses proches. C’est comme perdre un fils à la guerre ou simplement dans la vie. Alors, les pleurs sont plus forts. Il n’y pas alors de pluies intermittentes, mais des orages et des ouragans.

Elles cessent aussi, ces tempêtes.

Ne pas pleurer? Allons donc, tu as dit cela, mon oncle, parce que tu avais déjà asséché tes larmes. Tu sembles avoir eu l’intelligence de comprendre que cela ne valait pas la peine de t’opposer à ta finalité. Ton corps a, semble-t-il, refusé de tolérer la chimiothérapie. Ta belle vie remplie avait atteint le bord du verre. Il était donc normal qu’il faille dorénavant en verser le résultat dans le lac des gens disparus.

C’est la saison de ceux qui partent, comme je l’écrivais il n’y a pas si longtemps. Mais une floraison n’attend pas l’autre. Des printemps foisonnent dans notre dos. Nous ne sommes qu’une petite page d’un calendrier muet et mouvant. Ailleurs dans le monde, des feuillets entiers sont arrachés par des démons qui n’ont rien à cirer de la vie.

Ne pleurons donc pas. Combattons à notre manière, du mieux que l’on peut, pour la vie, la nôtre, celle de ceux que nous aimons, mais aussi pour celles que nous détestons.

Alain aimait beaucoup les Beatles, ai-je pu comprendre. Il était un enfant des années 70. Repose en paix, mon oncle. Peace and love.