Après trente-cinq ans, je sors de la poussière le premier texte qui amorça ma (petite) carrière d'écrivain. Sa sortie était le fruit de ce que l'on qualifie d'heureux hasard.
Je travaillais pour une petite boîte d'infographie dont la propriétaire était une avide lectrice. Je lui avais donné à lire Le Putain afin qu'elle puisse me dire ce qu'elle en pensait. Je m'étais remis à écrire après dix ans de silence quasi total, sorti de l'université avec un vague diplôme de généraliste.
Jocelyne revint vers moi, je crois, le lendemain pour me dire qu'elle avait aimé. Sur ces entrefaites, un de nos clients, Antonio D'Alfonso, éditeur et propriétaire de Guernica, entra dans nos bureaux. Sans autre formalité, Jocelyne annonça à cet éditeur :
- Guy est écrivain. Lis cela.
Je n'ai pas eu le temps de protester qu'Antonio promettait déjà de le lire. Je suis parti alors en vacances deux semaines. À mon retour, une lettre m'attendait, car oui, à l'époque, on s'écrivait encore des lettres. Antonio me proposait de publier cette courte nouvelle de 4 800 mots !
Sans doute un an plus tard, je tenais l'opuscule, publié en livre, entre mes mains. J'étais gonflé à bloc. On fit évidemment un lancement commun avec d'autres publications de Guernica. Ma famille fut invitée. Durant l'événement, un de mes beaux-frères s'approcha de moi.
- Il y a une faute dans le livre.
- Comment ?
Il me montra aussitôt la page qu'il venait d'ouvrir au hasard dans ce petit texte de 48 pages, écrit en gros caractères : « maintenat » au lieu de « maintenant ».
- Comment est-ce possible, m'écriai-je ? Nous avons été, quoi, dix personnes à relire et relire ce texte ?
Le mal était certes fait. L'éditeur avait simplement haussé les épaules en souriant. Personne, en réalité — il avait raison de ne pas s'en préoccuper —, ne me remit la faute sous le nez, puisque, de toute manière, ce n'était qu'une coquille. L'opprobre, s'il en fut un, serait dirigé vers l'éditeur.
Cela ne m'empêcha pas d'obtenir une belle recension dans le papier à la mode de l'époque, le Voir.
Le silence par la suite. Comme pour le reste. J'ai vite compris qu'il fallait demeurer humble dans ce monde déjà criant de l'édition. Je suis allé visiter une librairie, fou d'orgueil, pour voir où on avait placé mon petit livre. Il était là, dans le présentoir des nouveautés québécoises, mais il était si petit qu'il se perdait aux côtés d'une grosse brique du genre Marie Laberge ou Michel Tremblay.
D'ailleurs, chaque fois que j'ai publié un ouvrage, Michel Tremblay avait la bonne idée de sortir le sien. Il faut dire qu'il en publiait peut-être un par année. Je n'avais aucune chance contre lui, pas plus que contre le reste.
Je fus longtemps amer de ce fait, puis il m'a bien fallu me rendre à l'évidence que cela ne servait à rien. Mon entourage, surtout mon père, me servait doucement ce petit vinaigre selon lequel l'important était de s'amuser, que mes écrits n'étaient qu'un hobby.
Il ne pensait pas à mal et il avait bien raison. À moins de vouloir en faire une carrière et de tout faire pour réussir, la réussite ne sera que modeste, appréciée, mais ne paiera pas vos factures.
Il y aurait tant de choses à écrire là-dessus, déjà que cela n'aurait pas dû être le sujet de cet article de blogue, puisque j'y dois annoncer avoir relu, retravaillé et traduit, comme pour les autres livres épuisés, l'ouvrage.
Trente-six ans donc, si on compte la période d'écriture. Jupiter a fait trois fois le tour du Soleil. Il s'agit bien d'un cycle qui s'achève (et recommence) pour moi, mais à une échelle différente. La course du temps est une hélice d'ADN. Le Soleil, dans sa course invisible, entraîne ses esclaves dans le vide inconnaissable de l'univers en formant une hélice plus ou moins symbolique et réelle. Il y a de ces mystères aptes à ne nourrir que nos neurones tout aussi torsadés…
Je me contente de ces constats sans y trouver aucune sagesse. Le Putain est le symbole de ce que je suis en tant qu'écrivain. Je l'ai ainsi relu avec beaucoup d'appréhension, j'ai aussitôt biffé quelques phrases et, dépassé à la deuxième partie, je me suis aperçu d'une faiblesse de ton qu'il me fallait corriger.
En effet, au troisième « chapitre », si on peut appeler ainsi dix pages d'un texte, je n'ai pas aimé un basculement de voix. Dans les deux premières parties, je m'en tenais à la voix intérieure du premier personnage, Paul. Or, dans la troisième partie, il n'y en avait que pour Marthe qui se disait plein de choses. Je trouvais cela franchement malhabile. Je ne dois sans doute pas aimer l'auteur omniscient que je suis. Cela fait partie sans doute de mon confinement et de ma faiblesse, voire de ma paresse. Allez savoir.
J'ai pris le temps de tout ramener sur Paul, ce qui m'a obligé également à réécrire la dernière partie. Enfin, j'ai pris la décision de changer le prénom du personnage féminin, car elle s'appelait Marthe dans l'original. Marthe ! Le prénom du personnage principal de L'Effet Casimir ! Ça n'allait vraiment pas. Est-on si reclus dans son univers qu'on ne répète que les mêmes étoiles ?
J'ai demandé à ChatGPT de me suggérer d'autres prénoms.
- Solange ?
- Non.
- Mireille ?
- Encore moins. Trouve-moi quelque chose de plus distant, mystérieux.
- Nalini ?
- Oh, intéressant.
- C'est un prénom qui peut être d'origine indienne ou égyptienne.
- Va me falloir me plonger dans la culture de ces pays.
- Pas nécessaire, et pour un livre si court…
- Tu as raison.
L'IA a souvent raison lorsqu'elle ne fait qu'alimenter mes propres raccourcis. Va pour Nalini, une femme d'origine nébuleusement indienne, riche, en instance de divorce, qui, parce qu'elle a été blessée plus d'une fois, cherche à se venger. On demeure vague, le lecteur/la lectrice fera le reste. C'est sans doute mieux ainsi.
La traduction du titre me posa également problème. Comment traduire Le Putain ? Impossible, me déclarèrent en chœur Claude, ChatGPT et Gemini. Je le sais que trop bien, l'anglais ne formalise pas le masculin et le féminin.
De plus, cerise sur le sundæ, Claude me fit remarquer que si Whore pouvait faire l'affaire, il y apportait un amusant bémol. En 1991, l'année même de la publication de mon texte, Kurt Russell, si, si, Russell, sortit son film Whore.
Faut le faire, quand même. Claude m'avertit que cela pourrait créer une collision malheureuse dans les recherches Internet, mais que cela pourrait aussi me servir. La bonne affaire ! Je ne vois pas trop. Michel Tremblay d'un côté, Kurt Russell de l'autre, pfft !
L'important, comme disait papa, était de s'amuser. Ça, c'est indéniable. L'important, toutefois, est vraiment ailleurs. Ce n'est ni de se faire plaisir ni de passer le temps, mais de se soumettre honnêtement aux beaux sentiments que l'on se doit d'écouter. Ne jamais laisser l'alcool de ses rêves s'évaporer dans sa bouteille. Tout le boire et prêter serment à Jupiter qu’on fera mieux pour le quatrième tour.
Le texte est disponible en lecture en ligne ou en epub ici : https://guyverville.ca/livres/le-putain.