Les morts naissent, flambent leur vie en croyant comprendre ce qui les pousse à agir. Ils s’agitent, font des choses qu’ils ignorent, d’autres qu’ils croient certaines. Puis la fatigue s’empare d’eux. Ils retournent à la terre, avec un dernier regard étonné sur leur existence. Ils s’en vont repeupler la nuit, raconter leur inquiétude à Perséphone.
Les cafés sont de ces endroits où les solitudes s’attardent, en quête d’absolu, glanent un peu de repos et y écoutent la tristesse s’exercer sur un violoncelle, avec des ratés, des reprises, des colères. Et de la peur.
L’important, c’est d’atteindre les belles phrases car elles épousent en secondes noces des rythmes tout juste susceptibles d’être remémorés. Jamais entendus de nouveau. Les êtres vivants naissent étonnés de voir tant de vieillissement s’accumuler à chaque fois qu’ils prononcent le mot « amour ». Ils se sentent cernés d’un côté par le néant, de l’autre par leur mort. Par la mort des autres aussi. Par l’absence, les trous et les obscurités que laissent ceux qui vous ont parlé, qui vous ont aimé et tout autant pourfendu.
Les ombres font aussi peur que la mort. La terreur des trahis, des écartelés et des furieux vient de cette angoisse. Alors ces gens tristes tentent de contrecarrer les désirs du destin. Ils veulent chasser les heures et les ombres. Ils se soûlent, veulent que leur ivresse se prenne pour Louis XIV, ce grand hydrogène. Ils se balancent, referment leurs bras sur leur cœur car ils veulent faire ondoyer leurs larmes pour émouvoir le soleil.
Des morts naissent, d’autres recommencent à mourir. Des êtres s’aiment, plusieurs débutent leur haine. L’homme trahi refuse l’abnégation, exige l’émerveillement. La détresse qui s’installe supporte toutes les frayeurs et enrégimente la grammaire. Se stupéfier pour des mots et des sons, s’arroger les attouchements brûlants, combien d’espoirs nés là, du plaisir et de la sécurité, combien de chagrins facilitent l’entrée aux mystères !
J’ai longtemps désiré être éternel. Il serait plus juste de dire que je ne me rendais pas compte que j’allais mourir. Jeune, je vivais dans l’infini. Maintenant, inquiet de vieillir, je n’en gaspille pas moins les heures. Tout ce que je sens, tout ce que je désire n’a pas de chance d’être conquis par ces mots. Nous sommes bel et bien des îles nomades, parfois liées par de minces isthmes. Nos oiseaux ne voient jamais d’autres terres, nos navires reviennent sans cesse à nos quais, incapables de trouver la terre promise ou la fin du monde. Au hasard des courants nous rencontrons d’autres îles et parfois, nous amorçons avec elles une tentative tectonique. Cela peut durer longtemps, voire toute la vie, mais nous nous détachons tôt ou tard, lorsque nos terres tombent dans l’abîme des êtres oubliés.
Discourir ainsi ne m’empêche pas d’avoir soif et de commander mon énième café de la soirée. Je ne désire pas retourner chez moi car je suis plus à l’aise avec ma solitude ici.
Les gens ont déserté ; il ne reste que deux petites vieilles qui ont bravé la tempête. Contrairement au vieillard qui toussait tout le temps, celles-ci parlent à pleins poumons, heureuses d’être ensemble. L’une est petite et courbée à ce point que son échine forme un « c » prononcé, partant du bassin pour se terminer à la bouche, à la hauteur de sa tasse de café. L’autre est démesurément grande, si bien que les deux se regardent à des niveaux différents. La première lève la tête et sourit en clignant continuellement des yeux, l’autre regarde par en bas, un sourire large et tendre sous des yeux ovales et légèrement embués. On dirait une fable de La Fontaine, mais d’où je suis, je n’entends presque rien de ce qu’elles se disent. Elles ont du plaisir ; ça se voit. Il y a de la lumière autour de leur amitié. J’entends des « dans not’ temps, c’tait pas pareil » avec ce vieil accent québécois que des heures de télévision radio-canadienne ont fini par faire disparaître et qu’on retrouve toujours avec surprise dans la bouche de ces gens qui n’écoutent plus la télé.
Deux petites vieilles, telles des fourmis, s’échangent de l’information. Dans cent ans, d’autres petites vieilles reprendront le même manège, auront enfanté, puis survivront à leur mari, attendront la mort, satisfaites d’avoir donné.
Les vieilles mangent et font des miettes qu’elles ramassent avec leurs doigts. Ne rien manquer de la vie puisque, bien qu’elle fût déjà courte, elle l’est maintenant plus qu’avant ; on peut presque, dans leur cas, compter les dernières secondes. Et leur bonheur, du moins, leur joie d’être ensemble, a de quoi faire taire les moins courageux d’entre nous. Il y a de quoi me clouer le bec…
Et pourtant, je ne sais vraiment rien d’elles. Elles ont connu des conflits, et puis s’en sont très certainement désintéressées parce que les hommes en créent toujours de nouveaux. Elles ont peut-être été violentées, c’était si courant à l’époque, c’était la forme la plus courante de la sexualité. Elles n’ont pas pu signer un bail ni ouvrir un compte sans la signature de leur mari, se sont fait dire que leurs âmes étaient insipides comparées à celles des mâles, se sont vues obligées de jouer à la poupée et de penser comme leur mari. Elles n’en sont pas moins heureuses, j’imagine, ou peut-être seulement humbles, volontairement soumises à la vie.
La tempête cache tout. On ne voit presque plus l’autre côté de la rue. Des gens arrivent tout de même, décidés à ne pas se laisser abattre par la neige. Le café s’anime de nouveau. C’est une clientèle différente, plus jeune et bavarde, réussissant facilement à enterrer le gazouillis des vieilles dames.
Je suis ici depuis trop longtemps, mais ce n’est pas le garçon qui va me le reprocher. Je fais partie des meubles, pour ainsi dire, et le meuble donnera un bon pourboire. J’ai vu beaucoup de gens traverser la porte de ce café depuis cet après-midi. Et ils finissent tous par se ressembler puisque leur visite en ces lieux se résume à un total sur une facture. Sauf bien sûr les égarés du système, ceux qui pleurent ou qui attendent. Je pourrais écrire l’histoire de chacun ; ce ne serait pas original mais ça occuperait mes heures. J’ai déjà en tête une histoire pour le vieillard qui tousse, la femme blessée. L’homme trempé m’a intrigué également. Qui d’autre ? Oui, cette femme, en milieu d’après-midi…
Elle sortait au dehors fumer cigarette sur cigarette, revenait par la suite siroter un café probablement devenu froid. Elle cadrait mal avec la clientèle du moment. Elle jetait constamment un regard sur sa montre, ne semblait pourtant attendre personne puisqu’elle ne regardait jamais vers la porte, ni la vitrine. Elle observait ses ongles, puis son café.
Plus loin, deux hommes paraissaient mettre fin à leur relation. Le plus jeune et le plus beau des deux gardait silence pendant que l’autre, visiblement plus riche, se triturait les mains, disait des mots secs puis regardait ailleurs, pour ne pas éclater de colère ou en sanglots. Le jeune homme était parti subitement.
La dame qui fumait les avait observés longuement, mais était également distraite par ce qu’un policier, assis au comptoir, racontait sur sa journée. Le garçon de café lui avait demandé comment ça se passait dans les cellules, la nuit venue. Le policier avait ri jaune… mais avait tout de même donné son avis. Une opinion que la femme considérait sérieusement.
Elle avait soupiré au départ du policier. Le garçon lui avait alors fait un clin d’œil. Ils se connaissaient donc.
Elle lui avait fait signe d’apporter l’addition. Il lui avait demandé : « Et votre mari ? » Elle avait répondu : « C’est pour ce soir ; il fallait que je sorte prendre l’air, mais le médecin va arriver, faut que j’y aille maintenant. » « Bon courage alors ». « C’est peut-être lui qui en aura le plus besoin. » Il l’avait aidée à enfiler son manteau. « Vous me tenez au courant. » Elle avait fait signe que oui, lui avait tapoté l’épaule. « Si je ne reviens pas ici demain… » Sur ces mots mystérieux, elle était partie.
Il faudrait que je revienne demain alors, peut-être en saurai-je plus sur cette histoire… Le couple s’était dissous presque aussitôt après le départ de la dame. Le jeune était parti en premier et l’autre était venu payer au comptoir. « Gardez tout. » Le garçon n’avait pas eu le temps de le remercier, car l’autre fuyait déjà retrouver celui qui le faisait souffrir.
Les villes sont ainsi faites que les histoires se croisent et ne parviennent que très vaguement à former une polyphonie cohérente. Et pourtant, les villes grossissent et enfantent, comme des femmes. Le sang qui y coule est celui des hommes, plutôt celui des âmes. Je devrais quitter cet endroit, j’ai de quoi écrire. Si la souffrance est la plus grande badaude du monde, l’ennui est l’ombre qu’elle fait quand on s’endort sur ses heures.