EN
La Vie dure

La distance

Elle ne devrait pas fumer. Le paquet de cigarettes le lui annonce en grosses lettres noires et brutes. C’est mauvais, peut-on y lire, cela provoque le cancer, tue les embryons et génère de l’emphysème. Si on tient compte des autres dangers, les avions, les produits chimiques, les paiements en retard, les viols, les guerres et les cerises au marasquin, il n’y a personne qui peut espérer mourir normalement.

Suzanne allume, presse ses lèvres contre le filtre, inhale, nerveuse, tousse. Quoi d’autre ? Il y a le stress sous ses formes les plus sournoises, les autos, l’alcool au volant, c’est criminel, les escaliers, les glaçons sur les toits, les bactéries mangeuses de chair, la fiente des chiens sur les trottoirs, les cyclistes imprudents, le cholestérol, les aérosols, les décibels, les maladies héréditaires, vénériennes, le sida, la nausée, les peines d’amour.

Elle avale de travers une fumée trop chaude. Ses poumons sont en colère. Elle tousse à s’en plier l’échine, cherche à retrouver son air et son calme. Elle saisit aveuglément un papier mouchoir et le porte à sa bouche ; sa vision s’embrouille. Enlève ses lunettes, s’essuie les yeux, râle encore un peu, s’éclaircit la gorge. Elle n’aurait jamais dû commencer à fumer, il y a de cela plus de soixante ans. Maintenant il est trop tard. Elle baisse les yeux. Trop tard pour tout ?

Une fois la toux circonscrite, elle s’appuie contre le dossier du divan, et ramène orgueilleusement la cigarette à sa bouche, inhale cette fois avec plus d’aisance. Ça ou mourir d’autre chose. Le compte y sera, de toute façon : un gros zéro. Avant Suzanne et après Suzanne. Zéro.

Toxic constituents (Average) / Substances toxiques (Moyenne) « Tar/Goudron » 13 mg, Nicotine 1.1 mg, Carbon monoxide / Oxyde de carbone 13 mg

Elle a beau lire les ingrédients, elle ne peut y déceler là quelque engin maléfique. De si petites quantités. Du poison fin comme le temps qui passe.

Nicotine 1.1 mg. On a besoin de savoir pour le dixième de milligramme ? Nico-co-co-tine. Le goût âpre de la drogue obstrue ses papilles. Bientôt il n’y en aura que pour elle, cette invisible substance au nom de personnage d’enfant. Elle expulse la fumée. La tempête, puis le brouillard se forme dans la pièce. Aspire, expire, sourit dans la pénombre, s’amuse : ni-co-tine-tine, ni-co-ni-co-tine. Elle tousse encore, porte sa main à sa bouche afin d’étouffer le bruit, puis se dit qu’elle est stupide. Son mari ne l’entend pas, noyé qu’il est dans son océan de morphine. Il est techniquement mort. Après un bref silence intérieur, elle se répète à voix basse le mot : « mort ». Hausse le ton : « MORT ». Vite, un peu plus de nicotine dans la gorge.

Elle essaie de se détendre. Dehors, le vent souffle des bourrasques timides. Les météorologues ont prédit la tempête du siècle. Nico-nico-co-tine. Ses pensées se veulent plus espiègles qu’il ne le faudrait en ces circonstances. Elle est fatiguée, aspire la fumée avec la ferme intention de la faire pénétrer loin dans les poumons. Le chien est couché près de son maître. Il donnera peut-être le signal… viendra quérir sa maîtresse, la poussera vers la tristesse obligée. Les poumons absorbent le poison. Le cœur s’accélère. Suzanne expire. La fumée rejoint la masse bleuâtre qui, en stratus annonciateur de tourments, stagne à mi-chemin entre le plancher et le plafond. Elle ose fumer dans le salon et n’a même pas de cendrier. Il y a un mois, elle serait allée dehors afin de ne pas incommoder Henri. Ou pour le fuir ? Elle ne sait pas, ne veut pas le savoir. Elle prend une bonne dose de nicotine. Henri va mourir ce soir. Elle se détend, se ravise, se sent coupable d’entrevoir ainsi sa liberté, puis se ravise de nouveau. Son bonheur trépigne, elle le sait, mais elle ne veut pas lui ouvrir tout de suite la porte.

Elle observe la fenêtre. Les météorologues se trompent sûrement, si peu de vent dehors. Ce ne sera pas la première fois que dame nature leur jouera ce tour. Son fils lui a pourtant dit, avec la science fraîche acquise d’une lecture populaire, que le « chaos, ça ne se calcule pas, ça se probabilise ». Et le temps, c’est le chaos, une variable mathématique parmi d’autres, une incertitude de plus, avait-il conclu, songeur. Elle hausse les épaules. Elle aurait dû l’appeler, lui et les autres.

Et puis non. On ne dit pas ces choses-là, on fait silence et les autres comprennent. Ou on attend qu’il soit trop tard pour appeler et dire : « c’est maintenant ou jamais si tu veux voir ton père vivant. » Elle secoue la tête. C’est trop sentimental. « C’est fini, il ne passe pas la nuit. » Ce n’est pas ça, ils vont accourir et se promener de long en large dans la maison, anxieux de la rencontrer en face pour la première fois, pétris de bonnes intentions. Elle suppute leur comportement. Trop compliqué. Mieux vaut les laisser dans l’ignorance. Elle ne veut voir personne. Et, bien que probable, la mort d’Henri n’est pas assurée. Il a l’écorce dure. Elle est décidée. Elle n’appellera pas ses enfants. On le lui reprochera sûrement, mais on l’excusera aussitôt ; il faudra qu’ils comprennent, se dit-elle, en prenant pour témoin son mégot éteint. Elle fume trop vite, s’étourdit trop vite, espère trop vite la fin d’Henri.

Le cendrier est dans la cuisine. Elle regarde le tapis. La tentation est forte de laisser tomber le mégot. Elle soupire, a passé l’âge de ce genre de folie, se lève. C’est difficile, les os tressautent, les muscles grincent. C’est la faute à la nicotine, c’est la faute au cholestérol et à sa vie et c’est la faute au jeune médecin qui a fait une visite de courtoisie. Il est nouveau dans le quartier, tente de changer le cours de la médecine. Elle le trouve sympa, même si elle demeure plutôt distante. Il faisait pitié à voir avec son air un peu vide de ceux qui doivent émettre le diagnostic final et enchaîner avec les sympathies d’usage. Elle l’avait interrompu au moment où il s’apprêtait à marmonner quelque chose : « Vous n’aimez pas perdre, n’est-ce pas ? » Surpris, il avait paru tout de même soulagé. Elle lui avait tendu la carte d’assurance maladie d’Henri qu’il avait obséquieusement refusée. Elle avait insisté. Pour ne pas la contrarier, il avait extrait de sa valise sa « machine », y avait glissé la carte et un bordereau, appuyé sur un bouton. L’appareil avait émis un bruit disgracieux. Embarrassé, il lui avait remis la carte.

« Vous êtes seule ? » Il voulait aider ; elle avait souri, amusée, avait failli dire « c’est une proposition ? », lui avait plutôt tapoté l’épaule. « J’ai elle. » Avec sa tête, elle avait pointé la chambre d’Annie. Il lui avait souri en retour, sachant pourtant qu’Annie ne pouvait être d’aucune utilité. Suzanne tenait déjà dans ses mains une cigarette. Il l’avait montrée du doigt, signifiant par là qu’il n’était pas d’accord à ce qu’elle fume. C’est mauvais pour tout le monde, et par tout le monde, il faut entendre elle, son mari, les voisins, la société, la planète. Les fumeurs sont des sorciers qui jettent des sorts à tous les poumons de la terre. « C’est mauvais », avait-il seulement déclaré. Le silence de Suzanne pouvait passer pour de la souffrance et il s’était tu.

Il avait pris son manteau et était parti sans dire au revoir, s’était ravisé, avait rouvert la porte et lancé « vous m’appellerez… », sans terminer sa phrase, car il ne savait toujours pas dire « quand il sera mort ». Elle avait acquiescé. C’est à ce moment que le compte à rebours avait commencé. Elle avait regardé l’horloge, donnait à Henri jusqu’à six heures du matin, avait ensuite regardé le médecin. « Rentrez chez vous, la tempête se lève. »

Tout cela était un peu grotesque. Ce n’était pourtant pas la faute de ce jeune homme. Il n’était pas habitué, c’est tout, n’avait pas ce don si pur du détachement froid des professionnels d’aujourd’hui, voulait encore bien faire. Et c’est si rare bien faire. Elle s’en voulait déjà d’être ce qu’elle est devenue, une vieille femme souffrante, devenue méchante à force de vouloir le bonheur. Elle fut tentée de le rappeler pour s’excuser. Il n’aurait certainement pas compris et, l’âge aidant, il ne comprendra toujours pas, s’enfermera à l’intérieur de ses propres souffrances tout en commençant probablement à fumer.

Elle relit ce qui est inscrit sur le paquet de cigarettes, en extrait une, allume. La nicotine l’étourdit, la rend peut-être méchante ou triste. Un long hululement traverse les murs. Elle regarde par la fenêtre comme si elle pouvait y voir là une trace tangible du vent. La tempête arrive ; elle vient d’affirmer sa possession sur la ville.

Le médecin avait quand même glissé avant de fermer la porte : « Ouais, f’ra pas beau c’soir. » C’était sa façon de dire qu’il fallait continuer à vivre et espérer aussi qu’Henri ne meure pas durant la tempête. Les ambulances tarderaient à venir, elle serait obligée de subir le cadavre plus longtemps que prévu.

Après le départ du médecin, elle avait appelé le curé pour « réserver ». Ça ne répondait pas au presbytère. La secrétaire ou le curé étaient peut-être aux toilettes, chacun leur tour, s’entend. Elle sourit. Peut-être pas. Henri voulait, veut des funérailles chrétiennes. Elle soupire. C’est le médecin qui a raison : elle souffre. Bien sûr. Le stress se voit autour de ses lèvres, lorsqu’elle les presse contre la cigarette. Le filtre est légèrement écrasé, formant des zébrures jaunes presque jolies. Les doigts vont et viennent, emprisonnent habilement la cigarette, la redressent, la couchent, d’un coup sec la débarrassent de sa cendre. L’extrémité opposée de la cigarette s’allume telle une lampe témoin du stress accumulé durant les heures d’attente. Il n’y a que ça, les années d’attente. Bien sûr qu’elle souffre. Elle a soixante-dix-sept ans, mis au monde cinq garçons et une fille. Le premier est devenu ingénieur, le second pharmacien, le troisième est spéléologue, l’autre est meurtrier, l’avant-dernier est dramaturge. La dernière n’a jamais eu de nom pour ce qu’elle est. Suzanne souffre comme tout le monde. Les prêtres le disent : il faut souffrir. Elle s’amuse avec l’idée. Donc s’il faut souffrir, elle peut fumer. Les desseins du bon Dieu sont impénétrables. Elle jongle doucement avec cette idée du destin, ne sait trop quoi en faire.

Bien sûr qu’elle souffre. C’est peut-être le stress, c’est peut-être la cigarette, le cendrier qu’elle s’est sentie obligée d’aller chercher à la cuisine. Ce sont peut-être les multiples angoisses d’une vie entière qui pénètrent sa pensée, toujours est-il qu’elle se sent dangereuse, entre le bord des larmes et la crise de nerfs, entre un malheur et un autre. Elle se ronge un ongle qui n’a plus, de toute manière, aucune chance de recevoir de poli tant cela donnerait à sa surface l’allure d’une écorce lunaire. La fierté de Suzanne est depuis longtemps morte, sans doute le premier cadavre de ses souvenirs et le dernier de ses soucis. Faut bien s’amuser avec les mots, se dit-elle.

Elle se ronge un autre ongle, suce du coup son doigt, les deux autres tiennent la cigarette, une fumée rosâtre fouinant parfois près de ses narines. Le petit doigt ne fait rien, en l’air comme une antenne. Nico-co-tine. Soixante-dix-sept ans et elle se chante toujours des comptines. Les cellules du cortex supérieur sont les seules à ne pas vieillir, lui avait un jour expliqué son fils. Suzanne voudrait, ce soir, remettre sa petite robe à dentelles de plastique de sa jeunesse. Elle aurait l’air de Franfreluche qui « va raconter, une histoire nicotinière… » Annie aimait cette émission même si rien en elle ne laissait transpirer ce bonheur. Suzanne le savait car Annie respirait alors très doucement, régulièrement. Au rythme de sa pureté ? C’est selon.

La tempête du siècle prend un temps fou à lever. La maison est tantôt secouée par des bourrasques balourdes, tantôt laissée pour compte dans le froid anonyme d’un hiver citadin. Suzanne est assise bien droite, les épaules affaissées d’une femme qui en a vu d’autres, qui a traversé la vie, la sienne, rien d’autre que le mince filet d’eau de son existence, déjà prête à se tarir et à mourir. Un seul « r » dans ce mot, le contraire de nourrir.

Ses années de professorat ont eu raison de son cerveau. Quand elle « s’éteindra » à son tour, quand elle cessera de transiger avec l’oxygène, son corps sera brûlé jusqu’à ce qu’il devienne de la craie que l’on jettera à la nature analphabète. Quand elle mourra, plus personne ne sera là pour se rappeler qu’elle avait été autrefois une femme libre.

Elle écoute le silence. Elle a mal au cœur, écoute encore, essaie d’écouter car le silence se terre, affaibli par les multiples attaques des bruits ordinaires de la maison endormie et de la tempête du siècle. Henri se meurt. Il meurt tout seul. C’est ce qu’il mérite. Le grésillement du tabac qui brûle ressemble à du verre que l’on broie doucement. L’angoisse. Le verre broyé transmet à ses poumons les blessures de l’angoisse.

L’attente aurait été autre si Henri ne s’était pas entêté à mourir à la maison. Même très souffrant, il ne pouvait tolérer la douleur des autres. Sa décision avait fait soupirer d’aise les infirmières car il était beaucoup trop irascible pour que le personnel hospitalier ne l’endure davantage, à moins d’augmenter, ni vu ni connu, la dose des tranquillisants…

Suzanne aurait aimé qu’il en soit ainsi, une petite mort sans heurt, protégé par ses appareils, les deux pieds déjà dans la tombe des statistiques de l’hôpital, bâillonné par les drogues afin qu’il ne puisse ni élever la voix ni dire adieu, ni vociférer, ni s’agripper à elle pour lui demander pardon. Il serait mort dans la nuit, pendant que les infirmières bâilleraient aux corneilles, comme de grands oiseaux insensibles et observateurs des âmes évanescentes. On aurait découvert son cadavre le matin. On aurait téléphoné à Suzanne qui aurait dit : « J’arrive. » Elle se serait précipitée pour en finir au plus vite. À son arrivée, elle n’aurait vu sous le drap d’hôpital qu’une chose distante, un corps bleu, transfiguré par les dernières tentatives brutales de réanimation, sans âme et inoffensif. Elle aurait signé un papier et le corps serait allé tout droit dans les mains de la science. Henri voulait donner son corps. « Personne n’en veut », lui avait-elle lancé. Il l’avait regardée et avait craché par terre. Ça se passait il y a un an, au moment où il pensait pouvoir surmonter sa maladie. Il disait toutes sortes d’âneries et tout le monde l’écoutait. Il avait finalement changé d’idée et voulait être incinéré. On eût dit qu’il arrivait à prendre froidement des décisions administratives, mais Suzanne n’en était pas dupe. Les couilles d’un homme sont de bien petites choses face à la femelle d’Hadès. Suzanne était elle-même devenue une sorte d’hiérophante, protégeant son cœur en jetant des sorts muets, pas plus initiée aux mystères d’Éleusis qu’un macro du nouvel-âge, mais imbue de la vengeance et de la sorcellerie des adultes. En son courage, elle ne croyait point.

Elle fume, fulmine, fume : se faire des examens de conscience et ne jamais les réussir, elle connaît ça. Elle respire à fond, manque d’air. Il y a trop de fumée dans le salon, elle fait un geste inutile pour écarter le brouillard.

La tempête a lancé sa cavalerie contre les maisons de la ville. Elle imagine distraitement le combat des arbres contre le vent. Voilà déjà deux semaines que les amis et voisins sont venus rendre à Henri soit une dernière visite, soit un hommage contrit, les voisins qui perdent en lui un fier propriétaire, les amis, de moins en moins nombreux, tombant eux aussi du sommeil des âmes, et surtout les enfants qui ne savent quoi penser, baiser la main du pater ou tenter un timide pardon. Henri faisait les choses en grand, avait annoncé sa mort et les gens étaient obligés de venir le saluer. On l’admirait pour cela ; Suzanne en faisait autant. Henri était trop jeune pour mourir, disait-on. Suzanne baissait les yeux en signe de protestation silencieuse.

Au début, il avait assez fière allure dans son lit. Soutenu par de nombreux oreillers, il trônait, donnait ses ordres à sa femme, exigeait constamment de ces petits riens qui finissaient par peser tant ils étaient nombreux. Henri était rarement seul, ce qui évitait à Suzanne cette obligation de lui être présente à tout instant. S’ils se retrouvaient sans témoins, elle n’engageait pas la conversation, arrangeait son lit, replaçait les oreillers. Il gardait généralement les yeux fermés, car il souffrait, récupérait ainsi avant la prochaine visite.

Leur mutisme faisait partie de leur manège, leur cirque, leur couple, ce long chapelet de farces et attrapes. La magie de l’amour s’était envolée, emportant avec elle ses trucs qui émerveillent les amoureux naïfs. Les applaudissements étaient plutôt rares, les sourires encore plus rarissimes, les conventions nombreuses et les heures vieillies s’agitaient comme des clowns dépassés par la tâche. Elle était trop vieille maintenant, trop vieille pour ces choses, les manipulations du cœur et les caresses politiques, peut-être trop vieille pour vivre à nouveau, pour changer sa vie. L’unique certitude ? Demain.


Un long cri la sort de sa rêverie. Elle ouvre les yeux, écoute. Il n’y a que la tempête. Annie va-t-elle la rappeler ? Le cri se répète. Fait-elle un cauchemar ? Ou est-ce une ruse ? En est-elle seulement capable ? Suzanne écrase sa cigarette, se lève à contrecœur, traîne plutôt qu’elle ne lève ses pas vers la chambre de sa fille qu’elle a fait revenir pour quelques jours. C’est elle qui l’a demandé au centre d’accueil. Elle n’a pas cherché à savoir pourquoi. Suzanne ouvre la porte sans faire de bruit, demeure dans l’entrebâillement. Ses yeux ne s’étonnent ni n’essaient de vraiment explorer la pièce.

Annie fait semblant d’être un cadavre, couchée sur le dos, bouche cousue.

Qu’est-ce que t’as, Annie ?

Pas de réponse, c’est évident. Le scénario se répète. Annie appelle, on accoure, Annie n’est pas là. Elle est un fantôme, se dit Suzanne. Annie respire fort, grande fille au cerveau de foetus, le sang menstruel au rendez-vous mais l’âme, celle qui écrit de beaux livres et blesse les cœurs, ça, elle ne l’a pas. Il en va peut-être mieux ainsi. Annie est une sorte de machine, un légume qui gonfle avec la lune et qui jette des cris comme une Cassandre automate. Suffit de la laver, de lui donner à manger et d’attendre qu’elle se réveille ou qu’elle meure. C’est de l’argent perdu. « C’est pas ça, se dit-elle, c’est plus compliqué que cela, c’est simplement plus compliqué. »

Elle répète sa question.

Qu’est-ce que t’as, Annie ?

Annie répète son silence.

Pourquoi t’as crié, Annie ?

Il faut toujours rappeler le nom.

Un cauchemar, Annie ?

Répéter, répéter, répéter. Elle doit très bien savoir comment elle s’appelle.

Suzanne appuie la tête contre le mur. Elle peut très bien voir les trois petits points de suspension dans leur dialogue. Ils font des taches régulières sur la conscience de sa mère. Sa fille lui en veut probablement de l’avoir abandonnée. Elle proteste donc au travers de ce silence qui gouvernait pourtant déjà ses jours. Du silence sur du silence, du zéro sur du zéro. Une vie qui n’a jamais commencé.

Suzanne referme la porte. Combien de fois a-t-elle fait ce geste ? Elle retourne au salon, évite de regarder dans la chambre de son mari. Zéro. Elle s’assoit, s’allume une cigarette. C’est sa troisième d’affilée. Le cœur court.

Les bruits. Trop de bruits et pas assez d’ambiance. Ou est-ce le contraire ? Ne rien faire est dangereux. La fumée est dense lorsqu’elle sort de ses poumons ; la vie est moche, se colle au brouillard. Fais quelque chose. Elle se donne des ordres. Une voix lui donne des ordres. La distance est bien là, entre ce qu’elle vit et ce qu’elle voudrait être.

Elle se lève, s’approche de la fenêtre. Une bourrasque tente de l’en dissuader en lui lançant une poignée de neige. Mais Suzanne, comme les autres humains, est une sorcière et la neige s’arrête subitement, tombe éclatée contre un mur invisible. La tempête rugit.

Les bruits. Il y a certainement beaucoup de bruits à l’extérieur. La ville n’a pas changé. Toujours la même et jamais la même. La maison est bien située, nichée dans une courbe, permettant ainsi un regard privilégié sur la cité. Le quartier n’est plus ce qu’il était. Au moment de l’achat, au début de leur mariage, seule une petite route secondaire les rattachait à la ville. Maintenant, c’est autre chose. Les bien nantis, protégés par leurs arbres aussi riches qu’eux, ont quitté le faîte de la montagne pour envahir flancs et plateau. Le quartier est devenu un mélange hétéroclite de maisons cossues et de maigres chaumières à peine bourgeoises.

Peu de passants. La rue se perd dans le ventre organisé de la ville. Une kyrielle de néons pulse tout près de l’horizon, dans le centre-ville. L’activité n’a certainement pas diminué là-bas. Suzanne n’y va pas souvent, a peur, dépassé les quinze heures. Le trafic est trop dense, les gens trop nombreux, les prix trop élevés, les rires trop nerveux, la vie trop rapide. Et les yeux des clochards, elle ne peut les supporter, mouillés, la peine et le malheur huilant leur vision rendue inadéquate par la malnutrition et le plaisir animal. C’est peut-être cela qui l’effraie le plus, le plaisir animal, une facilité du chien qu’ils ont de sortir leur pénis et de jouir en plein jour. Trop de malheur, trop de tempête. Son quartier est plus tranquille, une sorte de cimetière où les drames ne traversent la porte des maisons que les pieds devant, agrémentés de quelques gyrophares discrets.

Elle se fatigue vite, ne peut demeurer longtemps debout. Ses jambes l’ont toujours trahie ; elle ne se souvient pas d’avoir couru durant son existence. Se dépêcher oui, mais courir, elle l’a toujours fait en trottant comme une Japonaise. Et maintenant, elle n’est qu’une vieille nord-américaine entourée de ses meubles. En observant la neige arriver du haut lointain des nuages, elle se dit qu’elle n’a pas beaucoup voyagé ; Henri ne voulait pas. Henri ne voulait rien, l’a empêché de vivre, lui mettait des bâtons dans les roues. Elle se laissait faire, avait ses enfants. S’est endormie. N’a pas tenté de fuir. Figée, cimentée, aveuglée. Elle s’en veut tellement. Redoute la réponse qui pointe dans sa tête, la chasse avec le vent de la tempête. Est-il vraiment trop tard pour recommencer ?

La fenêtre est froide, la neige se soulève comme autant de raies marines s’extirpant de leur cachette océane. Dans ce tumulte se détache soudain une silhouette titubante qui disparaît de temps en temps sous des voiles de neige. Un clochard peut-être. Non, c’est une femme. Suzanne plisse les yeux, n’arrive pas tout à fait à distinguer les nuances. Faudra qu’elle change de lunettes ; prendre rendez-vous demain chez l’optométriste. Idiote, ton mari se meurt. Prendre quand même rendez-vous avec l’optométriste. Dehors, la femme s’appuie contre un mur. Elle entre dans le petit café, au bas de la montagne, là même où Suzanne s’était enfuie cet après-midi, avant l’arrivée du médecin. Elle avait besoin de prendre l’air, d’échapper à l’étau qu’est devenue sa maison. Elle connaît les habitués du café, des gens un peu jeunes pour elle, mais polis tout de même, intellectuels au sourire de béton, de circonstance, genre « ne me dérangez pas dans ma petite bulle ». Et dans l’ombre, au ras des murs, ils conservent leurs verres fumés, leurs cheveux blanchis au peroxyde, pensent qu’ils pourraient en faire autant avec leur petitesse, la faire briller comme une perle rare, mais oubliée au fond des mers.

Ce qui compte, c’est qu’ils soient polis et distants. Cela fait son affaire. Elle aurait aimé être une intellectuelle après tout, elle l’était avant de connaître Henri, lisait des trucs qui lui donnaient de l’espoir, était tombée en amour avec Sartre et voulait coucher avec lui, pensait qu’il fallait le vouloir pour le croire ou le contraire, croire pour obtenir tous les droits, fumait des cigarettes pour défier les convenances, ne savait pas encore qu’elle deviendrait une convenance de plus, quelqu’un qui a vieilli, qui s’est fait attraper par les marionnettistes du tabac.

Et puis aujourd’hui, il y avait eu ce policier qui travaillait à la prison où est enfermé son fils… Elle n’a pas de ses nouvelles. Il ne veut parler à personne. Il est fou. Elle tique. Du moins une sorte de folie, une obsession. Il y a longtemps qu’Henri l’a banni de sa vie… après ce qu’il a fait… Elle-même n’arrive pas à comprendre, mais elle ne cherche plus à saisir, ne peut que faire comme les autres mères, continuer à aimer leur fils assassin. Elle prononce son nom, tout bas. Camille. Pourtant un prénom si doux, inoffensif comme de la camomille. Elle pose son front contre la vitre gelée. De cette innocence du nom qui, comme la nicotine, cache un enfer-enfant. Elle aura donc enfanté des monstres ? Elle se reprend, se mord les lèvres. Pourquoi se faire tant de mal, elle ne peut être responsable du chaos, fut-il issu ou non de ses entrailles. Elle a fait son possible, donner tout l’amour dont elle était capable.

La femme sort du café. Elle n’y est pas restée longtemps, à moins que ce ne soit Suzanne qui ait perdu, encore une fois, la notion du temps. Que fait-elle ? Elle est encore très loin, marche lentement, se retourne fréquemment, se protège du mieux qu’elle peut du froid, n’est donc pas habillée pour affronter la tempête. A-t-elle au moins des bottes, se demande Suzanne. Oui et ses vêtements ne sont pas des guenilles. Elle ne s’est pas boutonnée ! Elle entre dans la librairie du quartier, pour en ressortir presque aussitôt. Elle paraît maintenant décidée à monter. C’est de la folie. La maison de Suzanne se trouve à un bon cent mètres de là. La pente, déjà abrupte, regorge de pièges glissants. Où va-t-elle ? Faut-il l’intercepter ? Suzanne se ravise. Cette femme est peut-être droguée, ferait trop de tapage. Mais c’est si dangereux après cette courbe. Il y a encore quelques maisons plus insensibles les unes que les autres à ce qui se passe dans la rue et ensuite, c’est la forêt, les violeurs. Il faut attendre au sommet pour retrouver un semblant de civilisation et là encore, les maisons se terrent très loin de la rue, pavanent avec leurs parterres onduleux et grillagés. Il n’y a que le vieux chalet ouvert à tous.

La femme s’arrête devant la maison. Suzanne s’éloigne de la fenêtre. La femme est essoufflée. Pleure ? Ramène encore une fois son manteau qu’elle ne semble pas se résigner à boutonner. Si. Bon sang, elle tremble. Suzanne s’inquiète. La femme regarde derrière elle, paraît réfléchir très fort, puis regarde la montagne. Un automobiliste passe près d’elle et klaxonne. Elle ne bronche pas. Elle regarde une dernière fois la ville et entreprend l’ascension, disparaît vite dans le noir. Suzanne hausse les épaules. Il y a trop de fous dans cette ville, pense-t-elle. Il y a trop de gens qui souffrent.

La rue, dorénavant déserte, n’offre plus d’intérêt ; les feux et néons tanguent au rythme du vent et, de la fenêtre, ont l’air tout à fait aphones. Des automobiles croisent des rues, disparaissent pour ne plus revenir, les nuées de cow-boys refont librement la loi, pas un chat, pas un passant, que les spectres et les ombres dansant, non pas comme des Espagnols, mais comme des Hindous, les pas du temps.

L’horloge au mur marque l’heure. Suzanne sursaute. Huit heures. Le temps se joue probablement d’elle. N’avait-elle pas regardé sa montre il y a cinq minutes ? Où est passée l’heure ? Suzanne a peut-être rêvé. C’est sans doute l’âge, pense-t-elle ; se dire cela en est devenu une manie. L’horloge finit de résonner dans la pièce. Bien des choses changeront lorsque Henri ne sera plus là, à commencer par ce maudit pendule qui hurle, toutes les soixante minutes, que le monde, il va mourir et que les heures sont comptées.

Annie émet encore un autre de ces cris dont elle a la recette. Un petit cri fort et sec, suivi d’une manière de complainte, un sifflet de fiel intérieur. Oui, bien des choses changeront. Elle doit s’appuyer contre le bord de la fenêtre. Cela aura pris cinquante-huit ans faits de bonheurs et d’autant de malheurs. Pour le meilleur, sans oublier le pire, l’étouffement des dernières années surtout, le mari malade, l’irascibilité d’Henri, ses mesquineries quotidiennes, la fatigue aussi, le poids des ans, un peu plus fort à chaque heure marquée par l’horloge, les os plus faibles, la craie qui s’efface toute seule sur le tableau de sa mémoire, l’innombrable chaos qui se probabilise peut-être mais qui assomme avec certitude. Elle se concentre sur le silence. Les fantômes y sont. Les siens bien sûr. On s’habitue tellement à soi ; les ombres des souffrances planant sur les vallées des bonheurs, les paroles qui ont blessé, tout au long de ces longues années, et qui tissent lentement la toile de la fin ; les paroles heureuses, les gestes heureux, les souffrances nécessaires, les enfants. Tant de fantômes.

Elle doit s’asseoir. Cela ne sert à rien de se faire autant de mal. Elle espère seulement que les années qui lui restent à vivre seront plus heureuses. Elle ne priera pas le bon Dieu pour cela. Elle attendra encore un peu, comme elle sait si bien le faire ; elle attendra le bon moment. Elle regarde sa cigarette, ne l’a presque pas fumée. Un « é » suivi d’un « e » muet parce que le participe passé s’accorde. Un « é », Henri, suivi d’un « e » muet, elle.

Les flocons tombent dru. La température à l’intérieur a légèrement chuté. La maison respire mal, ne s’adapte pas facilement aux changements de pression atmosphérique. Suzanne saisit son gilet qu’elle avait pris soin d’apporter avec elle. Elle ne dort plus depuis quelques jours. L’agonie d’Henri est trop longue. Il ne devrait pas résister à ce point. Tout juste est-il capable de respirer. Il devrait comprendre qu’il doit partir, laisser tout le monde tranquille. Mais un mourant, ça ne réfléchit pas, ça s’accroche, drogué d’amour pour la vie, ne voulant pas tomber dans l’oubli.

Elle fera certainement de même. Henri a, lui aussi, longtemps trop fumé. Il paie maintenant, mais Suzanne se dit qu’il paie pour autre chose, toutes les autres choses qu’il a fait subir à son entourage. Un si bel homme au départ, une force de la nature, les yeux bleus de la vie, l’énergie des sportifs, les promesses d’un couple heureux, beaucoup d’enfants, des gestes heureux, des caresses sans fin. Suzanne tire un peu fort sur sa cigarette. Le reste de l’histoire est dangereusement classique : l’ennui, l’assurance du confort, les premiers échecs, Annie, Camille, l’alcool, l’adultère.

Le vent semble l’enjoindre de se taire. Elle écoute la tempête, a toujours aimé le son du vent sur les fenêtres, la chaleur qui s’abrite, peureuse, entre les murs de la maison, la neige qui, peu à peu, transforme les fenêtres en cartes postales, les ombres mouvantes, autant de fantômes et d’elfes, autant de mystères impossibles à saisir, une musique solitaire, triste, lourde, la musique de personne, de l’immense univers qui tourne et se frappe à la maison, la neige et ses milliards de flocons kamikazes que les pieds iront détruire davantage, et tasser en névé saisonnier.

Suzanne tousse, il faudrait vraiment qu’elle cesse de fumer. C’est bien sûr impossible ; la nico-nicotine est devenue un loup affamé, a pavé les poumons de goudron pour que le mal puisse filer à vive allure vers la destruction finale. Annie relance un petit cri. Annie, Annie, l’enfant de quarante-cinq ans qui garde toujours silence. Elle se répète « Annie, Annie, Annie, Annie ». Elle tousse encore, ses yeux se remplissent d’eau. C’est difficile de rester calme. Henri est là, qui attend la mort. Sa chambre est douloureusement silencieuse. Elle aurait préféré qu’il meure en gueulant ou qu’il ait mal à empêcher les autres de respirer. Sa mort est muette. Suzanne n’a aucune prise sur elle. Elle ne s’aime pas à penser tout cela, mais ne peut s’en empêcher.

Des flocons obèses sont précipités dans tous les sens, la maison craque, tiendra bien sûr le coup. Suzanne regarde sa montre. Que dix minutes de passées. Tout à l’heure, cela passait si vite. Elle ne sait plus quoi faire, s’installe confortablement, prend une respiration, puis une autre, l’écoute comme elle écoute la tempête, comme elle va au-devant, depuis de nombreuses années, des moindres gestes de chacun.

Elle se dit qu’elle a rempli son rôle de mère et pour s’en convaincre, se regarde les mains. Elles sont montagneuses, ont tout fait, sauf peut-être voyager. Elles étaient fines et blanches à l’époque, sans écailles, sans avoir frappé aucun écueil. Les ongles étaient longs, pointus, garnis d’un rouge à la mode qui correspondait au rouge de ses lèvres. Ses mains sont maintenant rondes, cuirassées, de la douceur des grands-mères ; elles donnent des bonbons et prodiguent des caresses aux petits-enfants et s’empêchent de les avertir des dangers qui les attendent tous. Elles sont devenues très habiles, un tricot par-ci, une douillette par-là, un petit plat, une bonne sauce, les draps toujours sans plis. Elles se sont courbées, les muscles formés à la tâche, la peau consistante, apte à absorber les pleurs, à corriger la douleur.

Suzanne est devenue tout cela, des mains expertes et lentes. Elle est devenue ce que l’âge lui a donné, la certitude et la sagesse que le temps apporte en cadeau à ceux qui vont mourir un jour ou l’autre. Elle poursuit son observation. Ses mains n’ont jamais été violentes ; elles ont griffé, certes, mais c’était par amour. Elles n’ont jamais mis les poings sur la table, toujours sur les i. Cela la fait sourire, puis cela la rend nerveuse. La seule liberté qu’elle possédât fut bien ses années en tant qu’institutrice. Elle se dit qu’elle n’aurait pas dû abandonner si tôt. Elle s’en mord maintenant les doigts. Oui, elle se sentait libre, même si cela l’obligeait à une gymnastique organisationnelle périlleuse. En cela, elle a longtemps été moderne même si personne ne connaissait encore ce mot.

Elle tend ses bras devant elle. Ils ne sont plus aussi droits qu’avant. Rien ne l’est. Ce n’est certes pas elle qui s’en surprendra. Elle les balance légèrement comme un vieil arbre blasé du vent. Elle se sent ridicule, les rabaisse, soupire, extrait une quatrième cigarette du paquet.

Dans sa tête, dans cette fichue boîte crânienne, ses pensées s’embrouillent, toujours aussi adolescentes qu’avant. Elle approche le briquet de la cigarette, actionne la pierre, la flamme surgit et brûle les premières fibres de tabac. Elle aspire, la fumée est chaude et âpre. Nico-co-tine. Elle tremble un peu, dépose le briquet sur la table de salon, expire fortement. Le lent brouillard du début a fait place à une atmosphère de ville industrielle. Que reste-t-il dans sa tête ? Tout ? Rien ? Son corps l’abandonne tranquillement, un os lui fait mal là, une oreille bourdonne de temps en temps, la vessie s’échauffe pour un rien, la tête se fatigue à tourner trop vite.

Sa main libre caresse le divan. Les choses, elles, s’usent sans pleurs, seulement quelques grincements qui les rendront sympathiques. Chez les êtres vivants, l’usure se fait en silence, dans les serrements de cœur, dans le souvenir de la jeunesse et la douceur du savoir, dans ce mélange sucré de la maturité et des espoirs déchus.

Un livre est déposé à plat à l’extrémité du divan. Elle le saisit, regarde la couverture, l’ouvre là où elle a plié le coin supérieur de la page, allume la lampe près d’elle. Quelque chose semble bouger dans la noirceur de la chambre d’Henri. Yoki, le chien, sort précipitamment de la pièce. Suzanne se fige, regarde le trou noir de la porte. Elle ferme les yeux. Est-ce la douleur ? La culpabilité ? Est-il mort ? Le chien pose sa tête sur ses genoux ; il branle de la queue, implore. Elle sourit. Le chien aura cru, en entendant la lampe s’allumer, qu’il pourrait peut-être aller dehors. Suzanne ne se fait pas prier.


Aussitôt la porte entrouverte, Yoki se précipite dans la neige, fait quelques bonds, renifle différents endroits avant de lever la patte, le museau bien à l’horizontale, essayant de déceler une quelconque nouveauté à explorer. Suzanne referme la porte et s’appuie contre elle. Il n’est pas nécessaire de surveiller le chien, une clôture l’empêche de dépasser les limites du terrain. Mais elle n’a pas d’autres choses à faire. Il faut attendre. Et regarder le chien l’apaise. Elle sourit en le voyant s’amuser avec la neige, enfoncer sa tête et y rester pendant une bonne minute jusqu’à ce que le museau ne soit plus capable de sentir les innombrables odeurs du monde. Il se roule, noie dans la neige les probables tiques voyageuses, puis la recherche effrénée d’un endroit, la queue haute, l’anus bombé, toujours le même coin du terrain pourtant — à quoi lui sert donc cette recherche ? À s’assurer qu’aucun autre chien n’y soit venu y déposer quelque chose ? — la gymnastique habituelle, le dos courbé de façon grotesque, et les crottes qui tombent, une à une, une poussée pour chaque, comme s’il s’agissait d’une petite danse fécale minutieuse.

Suzanne met son manteau et ses bottes, prend un sac en plastique et sort. Le chien est heureux de la voir, il couche ses pattes d’en avant pour lui signifier qu’il a envie de jouer avec elle. « Bon chien ! » Elle enfile le sac dans sa main, ramasse les crottes, de l’autre main retrousse le sac, y fait un nœud, le porte à la poubelle. La tempête est forte, le chien a du mal à laisser ses yeux d’amande ouverts, mais il est content ; un chien est toujours content, exception faite de rares colères provoquées par une peur vite oubliée. Il tourne autour de Suzanne, lui lance de la neige avec son museau. Elle en fait autant avec son pied. Le chien jappe, part en course folle autour du terrain, freinant de temps en temps brusquement afin d’analyser une odeur suspecte, un chat peut-être, un autre chien dont il faut aussitôt noyer la signature par la sienne.

Suzanne lève la tête vers le ciel. Son manteau ne la protège pas beaucoup. La première pensée qui lui vient à l’esprit est son âge. Soixante-dix-sept ans. Quelle est son espérance de vie ? Elle fait l’inventaire des morts dans sa famille. Grand-mère, 90, grand-père, 65, maman, 96, papa, 80. Il lui reste peut-être encore vingt ans. C’est beaucoup, on peut certainement refaire sa vie même si les enfants la voient déjà impotente et inutile. Cette chaleur pourtant, dans le creux des jambes, ce liquide qui n’a pas coulé souvent… Que reste-t-il à une vieille ?

Le chien jappe, n’aime pas la voir immobile, voudrait qu’elle se remue, qu’elle lui lance encore de la neige. Elle se contente de lui sourire et de répéter « bon chien, viens, on rentre à la maison. » Le chien hésite, décontenancé par la brièveté du plaisir. Il rabaisse les oreilles, branle tout de même la queue puisqu’un autre plaisir l’attend. Après la crotte, le biscuit. Ils entrent, elle enlève son manteau, il s’assoit, observe les gestes de Suzanne, cherchant lequel sera le bon, salive, émet un petit sifflement. Elle prend la boîte qui est toujours placée au même endroit, sur la tablette des chapeaux et des gants. Le chien trépigne, semble vouloir s’asseoir davantage au sol, colle son derrière, puis le replace un peu plus à droite, en avant d’un centimètre, reculant de deux. Ses yeux sont ronds, les yeux noisette d’un enfant devant le bonheur. « Donne la patte. » Ce n’est pas suffisant, il lui donne les deux. Elle l’aime pour cela, parce qu’il en met toujours trop, lui lance le biscuit qui atterrit entre les dents, vite broyé, les yeux toujours rivés sur la main de Suzanne dans l’espoir qu’elle aille chercher un autre biscuit, la langue scrutant à maintes reprises le pourtour de la gueule pour s’assurer qu’aucun résidu ne se soit sauvé de son appétit. Le chien est content, lèche la main de Suzanne qui lui tapote la tête.

Le chien la suit du regard pendant qu’elle se dirige vers le salon. Lorsqu’elle s’assoit, il en fait de même sur le bord de la porte ; on lui a appris à rester là jusqu’à ce qu’il soit sec, se couche, se roule sur lui-même, enfonce son museau dans sa queue, regarde ça et là, levant un sourcil, puis l’autre, recommence le manège, chaque fois les paupières plus lourdes, l’effort plus difficile, s’endort en un rien de temps d’un sommeil entrecoupé de légers réveils, lorsqu’un bruit suspect survient. Mais enfin, après quelques minutes instables, le chien retourne, hypnotisé, dans l’univers de ses images.


Elle se rallume une cigarette, ne prend plus la peine de lire ce qu’il y a d’horrible dans le fait de fumer. L’atmosphère de la maison revient au calme. Le contraste est frappant entre l’extérieur où la tempête fait rage, et l’intérieur, gouverné par l’attente, les mauvaises odeurs de la mort.

La détresse hypnotise Suzanne. Elle se sent plonger dans une léthargie visqueuse. Indolente, affamée d’espoir, ou seulement fatiguée ? L’horloge sonne neuf heures. Elle sursaute encore une fois. C’est trop tôt, elle perd le contrôle du temps. Son cœur, elle cherche son cœur, sa poitrine de grand-mère cache son cœur sous d’épaisses masses glandulaires. Il est pourtant là, vieux, pompant le vinaigre de sa vie. Car son sang a tourné à l’amertume. Ce n’est pas tant qu’elle ne sache plus rire, mais la mort prochaine d’Henri ressemble à une marée basse, un océan qui se retire et qui laisse sur le sable mollusques, étoiles, poissons, poumons, branchies hagardes, une haine pour l’oxygène et la vérité. Il faut donc qu’elle fume, qu’elle recrée la mer.

Regarde sa montre. Ne saurait parler si quelqu’un l’accompagnait dans son attente. Sa solitude vaut de l’or. Enlève sa montre, la dépose sur la table.

Elle porte tranquillement la cigarette à sa bouche en essayant de contrôler, mais en vain, le tremblement de sa main. Les séismes s’annoncent ainsi. Tout d’abord une rumeur du sol que l’on prend facilement pour le passage d’un véhicule lourd. Ensuite un léger vacillement, un vertige éphémère, un souffle de chaleur ménopause. La paix qui revient, l’insouciance de marcher sur une terre redevenue ferme… La douceur de sa tristesse. Ce n’est pas de la colère, non, non. Elle renchérit en faisant pour elle seule non de la tête.

Elle n’est pas comme la tempête. Son cœur n’est ni chaud ni froid, ni sec ni plein de larmes, il est seulement déçu. Quitte à en pleurer. Elle place sa main sur son front, tente de retenir le réservoir des larmes. Or le front se perle déjà de sueurs. Déçue devant la méchanceté de la vie, elle qui a souffert pour la donner, qui a accepté, tel un péché, sa condition de procréatrice, qui a aimé, autrefois, un homme aux épaules larges et sensuelles, à la barbe sauvage. Déçue par la vie quotidienne d’un mariage sans heurts au début, puis d’une certaine violence dans l’amour, parce que le mari était déçu lui-même, frustré par les échecs qui se succédaient sur ses épaules, l’impuissance soudaine, puis le retour timide de ses capacités, les éjaculations précoces qu’il n’avait jamais connues, les coïts forcés lorsqu’il la réveillait durant la nuit ou de bonne heure le matin pendant qu’elle rêvait, le mal que cela faisait, le mal qu’elle se donnait pour ne pas le montrer, le mal d’avoir mal, le mal de s’occuper des enfants et puis la dernière, l’enfant silence, conçue dans un de ces sommeils violés.

À quoi rêvait-elle à ce moment ? Au désert ? Elle s’était réveillée alors qu’il était déjà sur elle, le sexe dur, l’avait monté en quelques secondes, elle avait crié, il lui avait mis la main sur la bouche, avait éjaculé aussitôt, puis s’était retiré, la laissant se recroqueviller comme une fleur qui se fane parce qu’on lui donne trop d’eau. Déçue par le mari encore qui s’était mis à boire, les coups qu’elle n’a jamais reçus mais qui volèrent près d’elle, les bonheurs tout de même avec lui, parce qu’il demeurait beau, le panache que les voisines enviaient. Elle prend une longe bouffée de nico-co-tine. Déçue parce qu’elle s’était laissée faire en fin de compte, qu’elle mérite peut-être tout ce qui lui est arrivé.

Annie lance un cri. Suzanne soupire. Qu’Henri meure, qu’il meure donc tout de suite. La tempête semble lui donner tort, jette violemment la neige contre la fenêtre, comme pour l’avertir de ne pas trop jouer avec la mort, qu’elle est trop petite dans l’univers pour s’octroyer ce droit.

Yoki rêve. Elle l’entend gémir, pousser des sifflements d’envie. Ses membres sont pris de légères convulsions. « Yoki », dit-elle doucement. Le chien ne répond pas. Elle siffle un petit coup. Cette fois, la tête du chien se relève. Elle siffle de nouveau une invitation. Il se met volontiers debout, s’étire, tout d’abord les pattes d’en arrière, puis baisse le torse pour mieux étirer celles d’en avant. Elle siffle encore, la queue commence à branler ; il part au petit trot, enfouit sans vergogne sa tête entre les jambes de Suzanne, respire fort. C’est un moment intense pour lui, elle le sait, le connaît trop bien. Elle lui caresse la nuque, glisse ses doigts à la base des oreilles. Le chien souffle plus fort. Elle se penche vers lui et plonge sa tête dans son poil. Elle écoute le corps de l’animal, si étranger après tout, si tendre tout de même. Il respire, elle laisse sa tête suivre le mouvement, comme s’il s’agissait de vagues molles, respire à son tour de la même manière, le chien se colle davantage à elle. Il aurait fallu que sa vie ne soit faite que de cette respiration. Il aurait fallu tant de choses. Le chien ne bouge pas, souffle toujours très fort, Annie lâche un cri, le chien ne s’en étonne pas, Suzanne pince les lèvres.

Viens Yoki, on va voir Annie.

Doit repasser devant la chambre d’Henri. Que c’est noir, ne veut pas y penser. Pas encore. Mais c’est pour bientôt. Ce sera sûrement horrible.

Elle ouvre la porte. Couchée sur le dos, Annie, les mains jointes, telle une morte, regarde le plafond. Suzanne ne la regarde pas vraiment. Si Annie pousse des cris, c’est qu’elle ne veut pas rester seule dans la tempête. Suzanne aurait pu l’ignorer et refuser son chantage. Elle n’a rien d’autre à faire, se le répète sans cesse. Elle n’a rien d’autre à faire, rien, rien. Elle se dirige vers la fenêtre. La tempête dans sa tête, la tempête au dehors, la tempête dans Annie. Le chien s’est laissé glisser contre le matelas placé par terre. Elle allume sa nième cigarette. Elle envahit toutes les pièces. Fume trop pour son âge. Ce n’est pas bon pour personne. C’est surtout mauvais pour Annie qui est asthmatique. C’est pire pour Henri. Ce sera terrible pour elle un jour quoiqu’elle n’en soit pas certaine. Sa sœur Rose, 85 ans, fume comme une cheminée et ne se gène pas pour étaler ses dents blanches à qui veut bien la regarder.

« M’man, fente Rose est encore saoule ! » Ses garçons l’ont toujours appelée ainsi. C’est Rose qui sera contente d’apprendre la mort d’Henri. « Il m’a fait des avances, le cochon ! » Suzanne serre les poings. Elle avait fait silence et Rose l’avait engueulée parce qu’elle ne faisait rien. « T’as jamais été mariée, Rose, tu peux pas savoir » avaient été ses seules protestations, mais c’était comme jeter de l’huile sur un feu déjà bien nourri. Sa colère n’avait cessé qu’au moment où Henri était entré dans la maison. Rose avait repris instantanément son calme. Les femmes… aussi secrètes que le harem dans lequel elles sont confinées. Henri avait bien senti l’odeur de la colère, mais avait décidé de l’ignorer. « B’soir. » Les deux femmes s’étaient embrassées et Rose était partie. « Qu’est-ce qu’elle a, Rose ? » Suzanne l’avait regardé. Henri était sorti aussitôt. Les femmes sont aussi secrètes que vengeresses. Pas moyen de les combattre à mains d’hommes.

Suzanne se tourne vers sa fille. Il n’y a rien à dire sur Annie, pense-t-elle. Elle est là, pire qu’un chien, attend qu’on lui ouvre la porte pour aller aux toilettes, ne fait rien sans l’accord de quelqu’un, gambade lorsqu’on le lui permet, sourit parfois à des anges, grogne la plupart du temps avec aucun espoir d’être comprise. Les lèvres de Suzanne se pressent fortement sur le filtre de la cigarette pendant qu’elle observe de nouveau la tempête. Ses yeux se referment quelque peu et son sang ne fait qu’un tour, un long et brûlant pèlerinage dans le passé. Elle place une main à sa bouche. Comme si c’était hier, elle revoit la scène. Henri, les pantalons baissés, et Annie, les mains jointes comme un cadavre apprêté, les jambes écartées, Henri le bœuf, les testicules cognant sur le sol, Annie sans âme, blanche et chaude, la colère de Suzanne, la lampe qu’elle assène sur la tête d’Henri, qui s’effondre sur Annie, l’enfant qui pousse un cri, le même petit cri depuis ce temps, Henri qui saigne, se relève, le rugissement d’Henri, puis la honte, les pleurs soudain, les menaces, la fin de leur mariage.

Comment pouvait-elle oublier ? S’il n’y a rien à dire d’Annie, c’est qu’il faut taire ce qui s’est produit. Elle appuie sa tête contre le bord de la fenêtre. À quelques centimètres de son visage, au dehors, la tempête tourne autour de la maison, furieuse. Suzanne avait aussitôt entrepris les démarches pour placer Annie dans une institution. Henri avait bien tenté une explication ; Suzanne avait dit : « C’est ma faute. » Il n’avait compris qu’à moitié. Ils avaient depuis ce temps fait chambre à part.

Il y a de cela dix ans, se rappelle-t-elle. Ils en avaient, certes, beaucoup discuté, s’étaient réconciliés peut-être, avaient recollé les morceaux et leur mariage n’avait été que cela, une poterie rapiécée. Suzanne ne pouvait s’enlever de la tête l’image des testicules frappant le sol, les lourdes gonades d’Henri le bison. Tous les hommes sont des salauds, dit-on. Elle hoche la tête pour refuser cette pensée. Tous les hommes sont des salauds, insiste-t-on dans sa tête. Et les femmes, elles ? Toutes des connes ? Elle n’a jamais pu trouver de réponses satisfaisantes. Elle entend sa mère, sa grand-mère, ses arrière-grand-mères, la longue lignée des porteuses se plaindre et ne rien faire pourtant, question de stratégie ? Toutes les femmes sont des salopes, essaie-t-elle de se convaincre. Mais cela non plus, cela ne marche pas. Personne n’est le salaud de personne. Tous les rats vont au paradis.

« Pourquoi tu fais cela, Annie ? »

La question est sortie toute seule et a résonné dans la pièce, sans tonalité. Le chien a relevé la tête. Annie ne répond pas, demeure les doigts croisés sur son ventre, comme à chaque fois qu’elle vient rendre visite à ses parents. Se venge-t-elle, peut-elle se venger ? Suzanne la regarde. Annie a engraissé.

« T’as engraissé. »

Ses vêtements sont décousus et froissés.

« Je réparerai ta robe, demain. »

Si Henri ne meurt pas ce soir.

« Ton père va mourir, Annie. »

Ses cheveux sont gras.

« Tes cheveux sont gras. »

Elle refuse probablement qu’on la touche.

« Tu devrais les laisser te laver les cheveux. »

Sa peau est laiteuse, comme si le soleil ne pouvait atteindre son monde intérieur, comme si d’autres hommes passaient dessus, là-bas, dans sa prison et polissaient, à force de frotter leurs corps rudes, la peau mince de sa fille.

« Dis-moi, est-ce qu’ils te touchent, là-bas ? »

Cela ne provoque pas la réaction souhaitée. Le petit doigt a-t-il bougé ? Elle s’en veut.

« Excuse-moi. » Elle retourne au spectacle de la tempête. Si Annie avait parlé, Suzanne aurait probablement perdu elle-même la parole, ses cheveux se seraient blanchis. Il ne faut pas qu’Annie parle.

« Reste où tu es Annie, reste où tu es. Ça ne sert à rien de vivre. »

Elle soupire.

« J’ai enseigné toute ma vie. »

Pourquoi dit-elle cela ? Elle se le demande, ne poursuit pas, répète : « J’ai enseigné toute ma vie. »

La cigarette à sa bouche, les poumons qui inhalent, le poison qui calme et réchauffe, la fumée projetée contre la vitre, les volutes grises qui fuient le froid, les poumons qui absorbent à nouveau, la respiration retenue, le désir, infime, d’arrêter là de respirer, la dictature du corps qui contracte de lui-même les muscles thoraciques et le diaphragme, la bouche qui se place naturellement en « o » pour que la fumée soit projetée avec plus de classe, le manège qui recommence. Annie couche maintenant sur un matelas de fortune lorsqu’elle vient leur rendre visite puisque Suzanne a transformé sa chambre en une salle de couture. Qu’a pu dire Henri de tout ça ? Elle crispe davantage les yeux, ne voit plus la tempête ; il s’est sans doute trouvé d’autres Annie, des putains tout aussi immobiles, couchées contre les murs d’une ruelle ou d’une chambre mal famée, les mains jointes sur la liasse de billets de la journée. La cigarette à sa bouche, la fumée qui masque un temps les traits du visage, les yeux qui se referment un peu pour éviter l’irritation, le regard perçant d’une personne qui n’a rien à faire, ni à dire à l’univers, le cosmos qui n’en continue pas moins d’exploser, la tempête médiatique d’une guerre, le silence brutal de la chambre de fortune d’Annie.

Suzanne s’assoit au pied du lit, tasse le chien qui ne bronche pas, les quatre jambes en l’air, heureux de dormir encore et encore. Suzanne caresse les pieds froids de sa fille. Selon une certaine tradition, les pieds contiennent la route du corps. Avec ses doigts, Suzanne creuse les vallées et bosses du pied d’Annie. Là l’estomac, les reins, l’utérus. Annie semble se détendre, écarte les orteils. Là les hanches imaginaires, la poitrine, les viscères. Où trouver la conscience dans cet enchevêtrement virtuel, ou faut-il appuyer pour provoquer une réaction ? Où trouver les secrets d’Annie ? Y en a-t-il ? Annie gémit. Suzanne saisit l’autre pied, tente une vaine recherche de l’âme de sa fille. Il y a longtemps qu’elle ne l’avait touchée de cette manière, Annie devenue étrangère, la seule femme de la famille après elle, ovaires inutiles. Le pied gauche d’Annie est aussi secret que le droit. La mère et la fille auraient pu être des inséparables, encore là une déception. La colère de Suzanne tombe, faute d’emprise sur la réalité.

Annie avait déjà les mains croisées ; ce n’est pas la faute d’Henri, elle mélange tout. Il a profité d’une morte. Les hommes sont ainsi faits. Ils tirent avantage du mutisme des femmes. Elle se frotte le visage avec ses deux mains comme si elle voulait y chasser la fatigue, y enlever le maquillage des ans. Elle est déçue, s’invente des explications, des excuses.

Il est l’heure de coucher Annie.

« Dodo Annie. »

L’enfant-femme gémit. Suzanne traduit : « Oui. » Elle soulève le torse de sa fille qui réagit enfin, branle de la tête, s’appuie sur ses bras. Suzanne déboutonne la chemise, la fait glisser sur les bras d’Annie, en soulève un, puis l’autre. Elle dégrafe le soutien-gorge. La poitrine d’Annie est généreuse. Combien d’infirmiers ou d’infirmières ont-ils caressé ces seins gratuits ?

« Couche, Annie. » Suzanne lui enlève sa robe, sa petite culotte, ses chaussettes.

Et si Annie tombait enceinte, comme ça s’est produit pour d’autres filles de l’institution ? Elle aurait l’air d’un champignon qui s’extrait lentement de l’humus sombre de la forêt. Son enfant serait vénéneux.

« Lève-toi. » Elle défait le lit.

« Couche-toi. » Replace les draps.

« Bonne nuit, Annie. » Éteint dans la chambre.

« Viens, Yoki. » Le chien obéit allègrement. Un autre biscuit ?

Auparavant, c’était Jean, l’avant-dernier de la famille, qui s’occupait d’Annie. Il refermait la porte en disant : « bonne nuit, Annie-nuit ». Suzanne regarde sa fille. Elle a conservé les yeux ouverts, espionne peut-être une araignée perdue dans le désert du plafond. Suzanne y jette un coup d’œil, ne voit rien.

« Bonne nuit, Annie-nuit. »

Elle referme la porte.

Le corridor est dans la pénombre. Elle ne veut rien allumer. Quelle heure est-il ? Elle se le demande sans chercher à connaître la réponse. Le corridor est noir, la porte de la chambre d’Henri est noire, noire, noire. En s’y approchant, l’opacité semble augmenter. Elle a peur, ne s’habituera jamais à la mort, même après avoir enterré père, mère, oncles et tantes. Elle s’arrête devant la porte, voit les pieds d’Henri sous les draps. A-t-il froid ? La tempête dans sa tête. La valise ! Elle pense instantanément à la valise, à cette maudite valise. Une autre des horreurs d’Henri, une autre bataille de perdue pour elle car elle n’a pas combattu.

Elle retourne au salon. À quand remonte cette histoire ? Tout s’est passé en même temps de toute façon, Annie, cette femme dont elle n’a jamais connu le nom, la valise dans le corridor, pleine, prête à emporter Henri vers les bras de sa maîtresse. Cela aura duré six mois. Une valise dans le corridor qu’elle devait dépoussiérer comme les autres meubles. « Ce que tu peux être conne », se dit-elle à voix haute. Lorsque Henri se décida enfin à défaire cette valise, elle rangea tranquillement l’épisode dans le tiroir de sa fausse magnanimité. Henri sombra dans l’alcool. Le bœuf n’avait plus de couilles et éjaculer provoquerait certainement un élancement au cœur. Cette fois, il n’y avait pas eu de réconciliation possible ; tout juste un pardon après moult pleurs, une confession à sens unique et une absolution tactique. Elle aurait dû le quitter, s’en est voulu longuement de ne pas l’avoir fait et d’avoir ainsi donné raison à Henri qui savait qu’on ne pouvait pas se passer de lui. Elle s’était fragilisée avec l’âge, le pas moins sûr face à l’inconnu.

Vite une autre de ces épouvantables cigarettes.

Elle ne devrait pas fumer, le paquet de cigarette le lui redit. C’est si criant que cela en force la lecture, mais comme on s’habitue à tout…

La fumée entre en trombe dans ses poumons. La recette n’est pas parfaite. Elle réussit à calmer et à tuer. La tempête a pris de l’ampleur. La ville est soumise, en a vu d’autres, comme toutes les femmes de la terre, pense Suzanne, comme toutes les femelles insécures de la terre, rivées à leur nourriture et à leur crainte de ne pas mener jusqu’à l’âge adulte leurs enfants. Les femelles de la terre, ambitieuses pour leur progéniture et qui, par le fait même, se taisent et acceptent sans broncher l’ombre des mâles. Le chien se roule aux pieds de Suzanne. L’horloge sonne les dix heures. Suzanne saisit la télécommande pour se distraire avec les nouvelles meurtrières des hommes au combat.

Le bruit entre à flot dans la pièce ; un travesti vante les mérites d’un service téléphonique. Le chien n’a pas bougé, Suzanne fait comme tout le monde, perd conscience de son environnement immédiat pour se concentrer sur les images folles des pubs. Après une courte pause politically correct, le téléjournal débute. Des hommes lancent des bombes, un ministre démissionne, un député d’opposition est en colère, des compagnies font faillite. Le menu fretin. L’annonceur est sérieux, doit certainement croire à ce qu’il dit, on le connaît depuis si longtemps. La Terre est compliquée. Il y aura hausse d’impôts. Des bonheurs, point aux nouvelles, sauf la toute dernière pour faire sourire les téléspectateurs. La tempête réussit à couvrir les bruits de la télévision. Suzanne sursaute, le chien gronde, a-t-on frappé à la porte ? Le chien se lève, les poils du dos redressés. Suzanne éteint la télévision, observe la porte, attend que l’on cogne à nouveau. Rien. Probablement quelque chose qui n’a pu résister à la tempête.

« Couché Yoki ». Mais le chien continue de gronder. Elle s’apprête à le sermonner de nouveau lorsqu’elle s’aperçoit qu’il ne regarde pas la porte, mais bien en direction de la chambre d’Henri.

« Qu’est-ce qu’il y a, Yoki ? » Le chien siffle, peureux. Une montée de larmes tente d’envahir les yeux de Suzanne. Elle se rassoit, l’air lui manque, se tasse dans le divan, l’air n’entre toujours pas. Le chien se colle à sa maîtresse, lui présente naturellement son cou ; elle le saisit et y enfonce le visage. Il faut respirer, le chien, lui, respire. Un autre bruit dans la chambre. Des sons mats et réguliers. « Qu’est-ce qui me prend ? » Mais la réponse tarde à venir. Le chien gronde. Qu’est-ce qu’il voit ? Où est Henri ? Elle est fatiguée de lutter. L’horizon est bleu, le soleil lui sourit. Elle laisse ses yeux plongés dans le poil du chien. Elle voit des oiseaux, entend leurs cris, cherche à deviner la route qu’ils empruntent. Henri est mort ? C’est la mort qui fait ce bruit ? Ses larmes goûtent le bonheur. Le sel est bon. Le chien jappe. Encore ce bruit. Toc, toc. Elle lève la tête. Les oiseaux se dispersent. Cela provient effectivement de la chambre, mais de l’extérieur. Toc, toc, toc. Yoki gronde avec la tempête, cherche à faire peur au mystérieux intrus. Elle soupire, tapote le dos du chien, se lève. Toc. Elle entre dans la chambre, allume. S’il y avait des fantômes, ils en sont chassés par l’éclat de la lumière. Elle jette son premier regard sur Henri, un frisson lui parcourt l’échine. Les yeux sont mi-clos, la bouche est entrouverte, un mince filet de bave jaune à la commissure de ses lèvres. Elle épie la poitrine. Il est encore en vie. Toc, toc, toc.

Quelque chose frappe la fenêtre au dehors. En y regardant bien, elle aperçoit un bout de tôle. La tempête aura réussi à arracher un autre morceau de cette maison délabrée depuis qu’Henri n’a plus la force de l’entretenir.

Il faudrait qu’elle sorte ; le bruit est lugubre, elle n’en a pas le courage, hésite un instant avant de s’asseoir sur la chaise près du lit. Une femme, c’est ici qu’elle doit être, se dit-elle, vaincue, près de son mari qui se meurt. Elle cherche à comprendre sans comprendre. C’est un peu comme les cigarettes. La tempête se tait ? Suzanne lève les yeux vers Henri. Non, elle est là, au dehors, faisant fi de subtilités du malheur, maintenue à la périphérie de la conscience de Suzanne pendant qu’elle approche doucement sa tête vers Henri. Elle ne connaît que trop bien le corps de cet homme pour l’avoir senti, aimé, nourri, lavé. Elle tend l’oreille. La bouche laisse passer un son étrange, une sorte de raclement lent et gras. Elle combat sa répulsion. C’est la mort, Suzanne le sait, c’est le râteau de la mort qui laboure le corps d’Henri. Rrhrhrhrhsss. Les poumons se sont transformés en cavernes putrescentes où des chauves-souris ambassadrices crient que cet homme est en train de mourir. La peau d’Henri est grise. Les ruisseaux sous sa peau se tarissent. Le Nil se meurt. Le sol se pétrifie.

Suzanne se redresse. Elle n’a pas changé le lit ce matin. Cela n’en vaut plus la peine. Faudra qu’elle brûle tout cela après sa mort. La bouteille de sérum, suspendue à une tige de métal, laisse couler des substances nutritives dans le bras fatigué d’Henri. Elle pense que c’est du gaspillage, voudrait fermer le robinet. Repense à ce qu’elle vient de se dire, se lève, va de l’autre côté du lit et referme la pince qui contrôle le débit. Elle se rassoit. Regarde Henri. Rien ne se passe. Il a des réserves, mais le râteau de la mort aura tôt fait de tout disperser. A-t-il bougé ? Elle a peur qu’il se mette soudain à vociférer, pris de ses dernières convulsions, craint qu’il vomisse ses excréments. Elle ne veut rien voir, la mort est laide, éclabousse les vivants, salit les draps qu’il faut après jeter tant on a peur d’y déposer ses propres rêves. Et si Henri ouvrait les yeux ? S’il cherchait tout à coup son air ? S’il lançait un bras, si le Diable surgissait lentement du lit, les yeux fixés sur Suzanne pour mieux l’effrayer ? Elle a des peurs d’enfant. Elle se sent coupable et ses propres démons se font une fête de son sang.

Elle se trouve ridicule. Le morceau arraché de la gouttière frappe toujours à la fenêtre. Le chien gronde. Elle se lève, éteint la lumière, retourne au salon, le chien la suit fidèlement, elle allume la télévision.

Les gens s’entre-tuent encore ; un correspondant étranger l’explique en primeur. Elle vient de fermer le robinet qui nourrissait Henri. Elle zappe. Une diététicienne rachitique sermonne un gros animateur qui n’arrête pas de faire des farces cochonnes.

J’en ai rien à foutre de votre céleri…

L’animateur est, tout compte fait, le plus sérieux du monde. Elle n’en a cure, change de poste. Un Valentino glanduleux mouille de ses paroles une nymphette aux yeux de religieuse. Zap. Du sport. À cette heure ! ? Zap. C’est pas la nymphette de tout à l’heure ! ? Elle grimace, ne s’est jamais habituée à ces machins à distance. Zap. La diététicienne a laissé la place à un jeune comédien qui monte. L’animateur va demeurer gros. Zap. Encore les nouvelles… Ça va de pis en pis dans le monde. Une pause publicitaire. On y proclame bien haut que cela va de mieux en mieux depuis qu’on lave avec Supra. Retour au drame. Zap. Un psychologue explique sa technique de croissance. La télévision est la seule qui connaîtra l’immortalité. Suzanne éteint.

Des gyrophares éclairent la pièce puis disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus. D’autres gyrophares apparaissent, le bruit des sirènes frénétiques réussit à franchir les murs de la maison. Suzanne s’approche de la fenêtre. Une ambulance tente d’accéder à la montagne. Que peut-il bien se passer là-haut ? Le véhicule est trop lourd, ses roues arrière glissent dans la gadoue. La rue est pourtant passablement déblayée. Le conducteur réussit enfin à se déloger de l’emprise de la glace. La noirceur revient dans le voisinage.

Elle est nerveuse, se rend compte qu’elle s’agite et sommeille. Elle se rassoit, a un premier réflexe de s’allumer une cigarette, un second qui l’enjoint de se calmer. Yoki l’a suivie, s’est couché à ses pieds, la tête ramenée sur les genoux de sa maîtresse, les yeux rivés sur elle, quémandant une caresse ou une approbation. Suzanne lui en sait gré de n’être que ça, un silence apaisant, qui ne demande en fait rien, ne quémande pas vraiment. Elle n’a rien à faire, se dit-elle. Sa vaisselle est faite, Annie est couchée, Henri se meurt. Elle doit attendre, pourrait lire, mais en aura-t-elle vraiment le courage ? Pourrait téléphoner à ses enfants. Quelle heure est-il ? Ne se demande-t-elle pas cela trop souvent ? Il est trop tard pour les enfants. Ils vont penser qu’Henri en est rendu au pire, veut rester seule. Elle pourrait se coucher, mais n’en a pas envie, elle pourrait… Elle ne peut rien, ferme les yeux, pourrait mourir là, ce serait plus facile. Car le pire reste à venir. Lorsqu’Henri sera mort, il faudra appeler tout le monde, pleurer avec eux. Puis viendront les tractations avec les croque-morts, les prêtres, le notaire, les banques. Henri a demandé à être exposé ; cela exige l’embaumement (nettoyage des viscères, poudrage, remplissage), l’achat de la tombe (on lui a laissé un catalogue la semaine dernière), les papiers de décès à signer, et l’attente pendant les deux jours et demi traditionnels, au salon, la tombe ouverte, le mort fardé comme un aristocrate du XVIIIe, plus de plomb sur la tête que dedans, le chapelet croisé entre ses doigts, lui qui ne se sera adressé au bon Dieu que pour l’insulter, les dernières tantes vivantes, les voisins et les ex-confrères de travail, les amis, tous peinés… Enfin le noir sur les lèvres, le baiser de la mort. Il sera temps de fermer la tombe, le conduire jusqu’au four pour que plus jamais il ne touche à personne, ses couilles bel et bien asséchées et transformées en cendres.

« J’ai épousé ton maître, il y a de cela cinquante-huit ans, Yoki. » Le chien la regarde avec des yeux endormis. « J’avais… (elle fait le calcul) dix-neuf ans. J’étais déjà enceinte de Janvier. » Elle sourit. Elle n’entend plus la tempête, s’en veut de se remémorer, essaie de penser à autre chose. C’est trop facile, se dit-elle, tout le monde fait ça, se remémorer, suffit que quelqu’un meure pour que l’on sorte le chapelet des souvenances. « J’étais moderne. » Elle fait une longue pause, le chien finit par s’endormir, ronfle. « Maintenant… » Le chien ne se réveille pas. Elle demeure prostrée sur son divan, ses mains à plat sur ses genoux, la tête du chien a glissé à ses pieds, la chaleur de l’animal lui fait du bien. Un rien la refroidit maintenant. Un rien la fatigue, un rien l’isole. Il peut neiger toute la neige du monde, il peut venter toutes les folies de la terre, elle est au chaud, un chien à ses pieds, et elle meurt doucement avec son mari ; elle ne meurt pas pour toujours, elle mesure son ennui, elle ne mesure rien, immobilisée par le zen du malheur. Cela s’indiffère en elle, tantôt la vie, tantôt autre chose, pas tout à fait la mort, pas tout à fait la délivrance. L’horloge sonne les onze heures et Henri est toujours vivant.


Il doit bien y avoir un film qui débute quelque part à la télévision. Voyons voir. Du sport, zap, la météo, oui, on le sait, tempête du siècle, zap, la Namur vous fera planer sur les routes, zap, pas ce soir en tout cas, zap, une musique doucereuse agrémente un générique. Voilà. Le film est malheureusement en noir et blanc, encore un film de Cocteau ! Zap. Le sport, puis les annonces criardes. Elle soupire. Recommence le manège, zap, zap, zap, Cocteau, zap-zap, bang. Ça semble intéressant. Un western.

Il y a des méchants et quelques bons. Les méchants font du tort aux bons, mais les bons ont la force de leur honnêteté, ils vont gagner. Les acteurs ont chaud dans le désert ; la tempête fait les cent coups dehors. La tôle arrachée frappe de plus en plus fort sur la fenêtre, risquant de la casser. Le chien s’y est habitué. Suzanne hésite à sortir de nouveau.

Un mauvais pointe son revolver sous le nez d’une bonne.

Pourra-t-elle l’arracher ?

La bonne sera-t-elle sauvée ? Le méchant dit des conneries et, paf, un coup dans les parties. La conne, se dit Suzanne, le méchant aurait pu peser sur la détente sous l’effet de la douleur.

Elle ferme la télévision. Yoki ne se relève pas tout de suite, mais lorsqu’il voit sa maîtresse mettre son manteau, il arrive avant elle à la porte, la queue branlante.

La tempête bouche tout. L’air glacial et les flocons, esclaves de la tourmente, l’étouffe aussitôt. Elle relève le capuchon de sa canadienne, le noue malhabilement. Yoki est un peu désemparé, tente de placer son museau le plus aérodynamique possible face au vent. Il plisse les yeux, ne voit plus rien, les narines alertées par trop d’odeurs furtives. Il souffle fort, éternue, aux aguets, puis à la course dans toutes les directions comme à son habitude.

Il y a déjà trop de neige pour pouvoir avancer confortablement. Les pieds s’enfoncent dans l’inconnu. Elle aperçoit le morceau de tôle. Les dégâts sont plus étendus qu’elle ne le pensait. La gouttière, neuve de cet automne, n’a pas résisté à la force du vent et a été délogée sur toute sa longueur. Il faudra se plaindre auprès du contracteur qui a installé le tout. Et c’est elle qui devra le faire car Henri ne sera plus là. À moins d’un miracle. Elle s’immobilise, estomaquée par l’idée. Non, décide-t-elle, il n’y aura pas de miracle. Avec colère, elle arrache le morceau qui ne tenait que par quelques clous. L’installation a été mal faite ; elle l’avait dit à Henri, mais celui-ci avait tenu à ne pas froisser son ami, le contracteur. Henri s’en foutait pourtant, car ses jours étaient comptés. Que cela tombe demain ou dans quelques mois, il allait lui-même tomber.

Suzanne pousse les morceaux contre le mur, les recouvre d’un peu de neige. Ce petit travail inattendu l’a vite essoufflée. Yoki jappe, voudrait qu’elle joue avec lui. Elle se sent perdre un peu l’équilibre. Âge maudit. Le chien tourne autour d’elle ; elle lui sourit, il jappe, se roule, plonge son nez sous la neige. Enfant, elle faisait comme lui, se laissait choir, tête devant dans la neige, inconsciente du danger, de l’objet invisible qui pouvait la blesser. Elle a oublié ce que c’était. Il ne reste que le souvenir, un autre de ces souvenirs qui se tissent sous elle pour la protéger de la chute vers la mort. Elle lève la tête ; il n’y a rien à voir, sauf la furie, les vieux arbres de la cour qui en ont vu d’autres, la montagne qu’elle ne devine plus tant elle fait partie de son quotidien.

C’est chez elle, elle y a enfanté. Elle peut revendiquer ce fait sans hésiter, personne ne pourrait l’en déloger, sauf un document insensible d’une administration vorace qui n’aura jamais tenu compte de l’histoire des gens. Tout lui appartient ici, même la tempête qui passe sur son terrain. Yoki urine tout autour comme pour confirmer ses pensées. La maison lui revient de plein droit ; ils sont mariés en communauté de biens. Le reste, Henri le lui a légué, à elle seule. Elle survit et elle hérite, pourra, au printemps, décider seule de ce qu’elle fera de l’horrible cabanon affectionné par Henri, ne taillera plus les haies, ne taillera plus rien, engagera un adolescent pour la pelouse, achètera la piscine rêvée depuis des années et dont Henri refusait même d’aborder le sujet.

La neige a un effet bénéfique sur elle, lui glace la pensée. Mais la furie de la tempête lui rappelle également sa soumission durant toutes ces années. Sort-elle d’un mauvais rêve ?

« Ce serait trop facile », dit-elle assez fort pour que Yoki s’arrête un instant et tente de déchiffrer cet ordre inconnu. « Je l’ai fait pour les enfants. »

Yoki incline la tête, comme si cet angle pouvait suffire à mieux comprendre les paroles mystérieuses de Suzanne. Menteuse, dit une voix intérieure. Elle baisse la tête. Elle serre les poings, à la fois pour réchauffer les doigts et pour s’empêcher de crier. Sa voix a raison. Yoki s’est rapproché. Il branle de la queue. « Viens jouer ! » Elle est trop vieille pour jouer. « Viens jouer ! » Elle est trop vieille pour recommencer sa vie ? « viens jouer ! » Le chien gambade, jappe, jappe, jappe. Elle a froid. La tempête traverse aisément sa canadienne censée contrer les froids arctiques. Il faudra qu’elle se plaigne auprès du vendeur. Le chien s’essouffle, ne se contient plus, aime le chaos de la tempête. Elle rit, tombe à genoux. Le chien en a presque une apoplexie de bonheur. Il fonce sur elle et la renverse totalement. Elle crie, elle aussi de bonheur, la langue de Yoki léchant ses nombreuses rides. Maintenant elle pleure, elle ne sait plus, elle rit ou pleure ; c’est comme la tempête, il neige ou il pleut des lances glacées. Elle attrape le chien par la taille et le renverse sur le dos, se colle à lui. Il a peut-être mal fait et sa maîtresse est en colère puisqu’elle crie très fort. La neige ? La tempête ? Yoki attend, tente de temps en temps de se déloger. Exténuée par la crise, Suzanne finit par lâcher prise, se relève lourdement, sèche ses larmes. Le chien croit comprendre qu’il a la permission de se relever lui aussi, s’assied près d’elle, demandant pardon. Suzanne prend de longues respirations. Les émotions s’entrechoquent ; elle le sait trop bien, c’est un signe de l’âge, un plaisir a le même poids qu’un malheur, l’équation des morts. Yoki lui réchauffe les pieds — comment fait-il lui-même pour ne pas avoir froid ? — elle se contente de se balancer un peu, la tempête la prenant pour un arbre. La chambre d’Annie s’éclaire et s’éteint, le manège recommence.

« Qu’est-ce qu’elle fait là ? »

Suzanne ne bouge cependant pas. Les frasques de sa fille n’ont plus d’emprise sur elle. Elle doit probablement ne pas trouver le sommeil puisqu’elle rêve tout le temps, qu’il n’y a pas de véritable jour pour elle. Annie ne sert à rien, ses neurones sont un jardin immangeable. Les femelles humaines ont perdu la capacité de départager le bon grain de l’ivraie, les bâtards des génies. Suzanne n’ose pas trop penser. On la traiterait de folle. Ça ne se dit pas, ces choses-là. Elle se laisse toujours ballotter au gré du vent.

Annie continue son manège, Suzanne observe. C’est leur jeu, ou leur bataille. « Je suis dehors, Annie, je ne te vois pas, je ne t’entends pas. » « Tu es dehors, maman, je m’en fous, je veux que tu reviennes en dedans, je m’en fous. » Une mère sait ce que ses enfants pensent. Suzanne chantonne. Le chien la regarde, intrigué. Il est sans doute le seul à pouvoir l’entendre avec ses oreilles-antennes. Une berceuse, une mélodie provenant de l’utérus, résonnant au passage sur les trompes de Fallope, les ovaires clochetant comme des muguets, le chant des femmes, le chant du dodo et du réconfort. Annie cesse son jeu. Suzanne sait qu’elle l’écoute. C’est magique et ça traverse les murs. La tempête se transforme en maman des Andes, la nature entière devient une louve aux pis gonflés de lait et ce rêve ne se vit qu’entre Suzanne et Annie.

Une lumière inonde soudain le terrain. Une femme apparaît sur le balcon arrière de la maison voisine, bigoudis haut perchés sur la tête. En robe de chambre à demi ouverte, la jaquette décolorée, elle regarde avec appréhension Suzanne.

Mme Jodoin, c’est-y vous ?

Elles sont loin l’une de l’autre. La voisine n’est donc pas rassurée par le vague signe de la main qu’elle lui fait.

Suzanne doit crier pour se faire entendre.

Ça va ! Ne vous inquiétez pas, je prends l’air !

Elle se sent ridicule et d’après l’attitude figée de la voisine, elle sait que cette dernière le pense aussi.

Yoki est avec moi !

À ces mots, le chien se met sur ses pattes, prêt à jouer avec la voisine. Il jappe. La voisine sourit. Suzanne se croit obligée de bouger un peu, détestant cette surveillance pas nécessairement bienveillante de madame Thibault. Les deux femmes ne se sont jamais liées d’amitié, au grand dam de la voisine qui y voit là une entorse à son réseau d’ennui. C’est Henri qui faisait tout le voisinage d’usage. Suzanne préférait sortir seule, faire ses courses sans vouloir connaître le labyrinthe dramatique de son quartier, travailler et revenir à la maison s’occuper de ses enfants. Il y avait bien là, et surtout l’été, quelques conversations échangées par-dessus la haie, mais comme celle-ci gagnait en hauteur chaque année, ce n’est certes pas la voisine, avec son mètre quarante qui pouvait soutenir une telle croissance. Suzanne passait pour une snob et ne portait jamais de bigoudis. Elle allait chez le coiffeur. Elle en avait les moyens, comme la voisine pourtant, mais la voisine, c’est la voisine. De l’autre côté, un vieux couple d’hommes finissait ses jours discrètement. Ils faisaient pousser des fleurs et des arbres aux formes étranges. Leurs plantations avaient créé un mur encore plus opaque que la haie des Jodoin.

Suzanne s’appelle Mme Jodoin. Son nom de « jeune fille » est Loubier. Suzanne Loubier. Suzanne L. Jodoin depuis son mariage. Les voisins l’appellent « Mam’ Jôdoin », en insistant sur le « Jo ». Mme la femme de l’autre, le paon. La veuve Jodoin bientôt. Suzanne, toujours dans sa tête. Un nom pour chaque étape de sa vie et selon les circonstances.

La voisine est retournée dans sa maison. Elle jette quelquefois un regard sans gêne dans la direction de Suzanne qui ne la remarque pas. La voisine baisse son rideau lorsqu’elle craint de se faire repérer, entreprend quelque activité pour revenir invariablement à la fenêtre.

Suzanne est toujours là, le chien à ses pieds, déjà recouvert d’une mince couche de neige et qui grelotte, peu habitué de rester si longtemps dehors. Suzanne énumère ses grossesses. Janvier (quel nom ! Une idée de sa mère !), Lucien, Roland, Camille, Jean, Annie. Janvier a quatre enfants ; sa femme et lui forment un couple rassasié, aux étoffes neuves, aux beaux enfants, intelligents comme son père, la fierté d’Henri. Lucien en est à son troisième divorce, quelques enfants qu’il rassemble le jour des grandes fêtes pour les visites chez les grands-parents, des étrangers l’un l’autre malgré le désir génétique de ne former qu’une seule famille. Roland, le beau Roland, les yeux bleus de la belle-mère, l’arrogance d’Henri, qui bat sa femme, Suzanne le sait, lui interdira sa porte le moment venu, aurait dû le tuer dès sa naissance si elle avait su ce qu’il allait devenir. Elle s’en était un jour confiée à sa mère qui l’avait giflée. « On ne doit pas dire des choses de même, ma fille. Tu fais mal au bon Dieu. » Suzanne avait giflé à son tour sa mère qui s’était mise à pleurer aussitôt. « On ne doit pas dire des choses de même à sa fille, maman. » Elle s’en était allée pour revenir quelques heures plus tard. Elles avaient pleuré ensemble, comprenant qu’elles étaient toutes deux prisonnières. Il y a eu ensuite Camille, le meurtrier, l’inadéquat. Il est beau et se drogue. Il a tué quelqu’un, par mégarde, ils ont dit. Il est en prison pour un bon bout de temps. Il saura plus tard que son père est mort. Elle cligne des yeux, panique un peu, aperçoit la voisine rivée à sa fenêtre, résolument décidée à l’observer. Qu’est-ce qu’elle doit se dire, se demande Suzanne, que la voisine est saoule, qu’elle n’a pas toute sa tête ? Elle se secoue, le chien réagit, va à la porte. Lui, il en a assez, il n’en demandait pas autant. Suzanne jette un dernier regard sur la tempête. Le chien jappe d’impatience. « Tais-toi, Yoki, tu vas réveiller le mort… ». Elle était trop jeune pour se marier. Yoki jappe encore.

« Je viens, Yoki. »

Jappements.

Jappements.

« Tais-toi, Yoki ! » Elle se dirige vers la porte, les pieds complètement gelés. Ce sont les os qui vont crier demain ! Maudite arthrite !

Après Camille, c’est Jean et après lui, c’est Annie. Henri aurait pu être un bon père avec ses enfants, mais il les a tous traumatisés. Il était sévère, peu enclin à donner son aval, sauf à Janvier, le père éternel. Sur le seuil de la porte, Suzanne a un malaise. Une crampe au ventre la plie en deux. Elle doit s’asseoir par terre. Le chien s’inquiète. Quand elle est en colère ou quand elle ment, elle est punie comme Pinocchio. Ce n’est pas vraiment la faute d’Henri, c’est plus compliqué que cela, elle le sait, ses enfants le savent. Le destin des gens est écrit dans les étoiles. Suzanne a envie de s’affaler au sol, se relève plutôt, ouvre la porte et se réfugie dans la maison.

Le chien tourne autour d’elle pendant qu’elle enlève manteau et bottes. Il veut son biscuit. Il obtient son biscuit. Il fait des graines partout, les ramasse une après l’autre avec sa langue étonnamment habile, va renifler sa nourriture dans sa gamelle, hésite, croque un morceau, semble trouver cela bon, s’assoit, puis mange, heureux. Heureux, consciencieux, chaque morceau broyé avec énergie, le plaisir du prisonnier qui mange la même pitance jour après jour. Suzanne a faim elle aussi. Minuit sonne. Elle s’arrête, écoute l’horloge. Cela dure peut-être une éternité, ne s’en aperçoit pas vraiment, écoute, soumise. Elle jette un coup d’œil à la chambre d’Henri. Il est peut-être mort. Elle l’oublie. Il faudrait qu’elle aille vérifier, mais c’est trop tôt. Elle ouvre le réfrigérateur, sort une tomate, le pain, le fromage, la mayonnaise. Le chien interrompt son repas pour venir sentir ce qu’elle a de bon, elle, à manger.

« Là-bas, Yoki ! » Penaud, il s’en retourne à sa gamelle. Il a dû vite oublier le fromage car sa nourriture regorge de saveurs, comme le dit la publicité. Des petites entrailles moulues, de la graisse et de la cendre, des chèvres et des poules, peut-être du chat et du rat. Et c’est propre.

Suzanne mord à belles dents dans son sandwich. En mâchant, elle tente d’écouter la tempête, mais les éléments ont pris une place secondaire. La maison résiste, il y fait chaud. Suzanne évite de regarder la chambre d’Henri, évite d’entendre ce qui, pourtant, commence à envahir la maison, rrrrrrhhhhhhrrrrrrr.

La tapisserie a besoin d’être refaite dans la cuisine. Du fleuri jauni ; elle fera enlever tout cela. Quelque chose de moderne ferait l’affaire. Un vert pomme, rrrrrrhhhhh, ce son est terrible, le chien mange goulûment, elle mord dans le pain, ils font tous les deux du bruit, la tempête frappe parfois aux fenêtres, l’horloge résonne encore dans sa tête, minuit l’heure des crimes, le réfrigérateur se met en branle, faudra faire réparer le moteur. Le robinet coule, elle va le refermer comme il faut. Elle jette un coup d’œil dehors par la fenêtre au-dessus de l’évier, elle est seule au monde, Annie ne fait pas de bruit, dort sûrement, faudra aller la reconduire demain à son centre, mais qui le fera ? Elle ne peut quitter Henri. Elle prend le temps de penser à cela. Mais c’est lui qui va la quitter, là, dans quelques heures. Le chien fait fi des interdictions et vient sentir ce qui est sur la table. Il aura, et il le sait, les croûtes et le reste de la tomate. Il connaît sa maîtresse, elle fait toujours les mêmes gestes. Elle est comme lui, un bon chien. Il s’assoit, attend devant la table, salive, se lèche les lèvres, a soif, est tiraillé entre son désir de boire et la perspective immédiate de gober la tomate. Suzanne n’est pas là, s’est absentée encore. Le chien s’en aperçoit et calcule qu’il a le temps d’aller à la salle de bain boire un bon coup. La cuvette est fermée ! Il revient à la cuisine, jappe. Il y a des limites ! Suzanne sursaute, panique un instant, comprend, « pardon Yoki », va lui ouvrir la cuvette, passe devant la chambre d’Henri, s’arrête, n’entend rien.

Si.

Mais c’est la tempête, les coups de vent sourd, le long sifflement dans la cheminée, le plancher qui craque sous ses pieds, faudra faire réparer, tout est à l’abandon ici. Le corridor devra lui aussi être repeint, une couleur plus vive pour laisser courir la lumière, un puits de lumière y serait le bienvenu, ce serait possible et puis elle pourrait faire abattre le mur de la chambre d’Henri et faire du salon une immense pièce de séjour, percer une ouverture dans la chambre, une porte patio donnerait beaucoup d’éclairage, faire construire un patio et une piscine, installer aussi l’aspirateur central, elle a toujours rêvé d’en avoir un. Tant de choses à faire ; elle écoute. Toujours rien dans la chambre d’Henri. Ce n’est pas normal. Ou ça l’est ? Est-il déjà mort ?

rrrrrrrrrrrhhhhhhhhhhhhh.

Elle écoute encore.

Rrrrrrrrrrrrrhhhhhhhhhhhh rrrrrrrrrrrrrhhhhhhhhhhh.

C’est plus rapide que tout à l’heure. Les poumons se noient, font des bulles qui emportent avec elles le peu d’oxygène disponible. Elle s’appuie contre le mur, hypnotisée, ne sachant quoi faire. Elle fait comme dans les films, attend que la méchante bête surgisse et l’étrangle. Henri va mourir dans l’inconscience. Ils ne se diront pas au revoir. Elle ne pourra pas lui cracher dessus. Ne l’aurait pas fait. C’est une façon d’entrevoir les choses à venir, anticiper pour ne plus se surprendre, arrêter d’espérer pour ne pas se faire égorger vive par les mauvaises journées. Annie dort, la tempête rage, Henri râle, Suzanne respire. Sujet, verbe. Les compléments ne sont pas nécessaires. Henri lui a tout légué. Il l’a fait en silence, devant elle, sans doute sa façon à lui de s’excuser. Elle n’était pas vraiment contente. Ce n’est pas cela qu’elle cherchait après tout. Leur mariage est vite devenu un fruit amer qu’ils mangèrent tranquillement jusqu’à la mort.

Dans la cuisine, Yoki est revenu se placer près de la tomate. Suzanne voit son bout de queue qui branle un petit peu. Va-t-il défier la loi ? Voler la tomate ? « Yoki… », ordonne-t-elle amusée. Le chien branle encore plus de la queue. « Vas-y Yoki ». Le chien ne se fait pas prier, et hop la tomate. Henri détestait voir le chien manger dans l’assiette des humains. Henri détestait tout de Suzanne et de son chien. Yoki se couche près de la porte, contenté. Il rote un bon coup, se lèche les babines.

Elle retourne au salon. C’est à peine si Yoki ouvre les yeux tant il est habitué à la lourdeur du pas insomniaque de Suzanne. Il est vieux, lui aussi, voit passer le train cinq fois plus vite que la race humaine. La tempête le distrait de temps en temps ; il surveille d’une oreille les bruits de l’extérieur pendant que son cerveau s’occupe à rêver cinq fois plus lentement que les humains. Suzanne se couche sur le divan, s’entoure de son gilet, cale ses pieds entre les coussins et le dossier. Elle est fatiguée. C’est l’ennui, c’est l’attente, c’est la détresse, c’est la vie, c’est du présent conjugué au descriptif. Elle siffle. Le chien se lève et se colle au divan, pour être plus près de sa maîtresse. Il soupire. Tant qu’il y aura des maîtresses et des tomates. Un jour, la mort l’emportera lui aussi, peut-être pendant son sommeil, alors qu’il gambadera dans les prés noirs et blancs de sa vision. Suzanne pense à tout cela, se dit des phrases. À son âge, il n’y a que cela à faire, dormir ou mourir.


Peptides, sérotonine, oxydase, le corps part en transe. Vaines paroles, creuses pensées. Le cerveau s’échauffe, la respiration s’accélère. Des rivières affluentes engorgent le sang. Suzanne descend les escaliers du rêve. Beta, alpha, delta, les ondes s’allongent, les antennes se tournent vers l’intérieur, les ombres acquièrent une luminosité éthérée. Au fond du royaume, la ouate sombre de l’inconscience. Les rides s’estompent, les doigts effleurent des roseaux, des souvenirs parfumés. Suzanne se tasse davantage dans son divan ; elle a confiance en son corps, vieille barque. Une chaleur charitable l’enveloppe. Elle se replie. Le bonheur de toucher des roseaux. La tempête n’a pas de prise sur elle, a beau rugir et tenter une conquête par la cheminée, les fantômes peuvent bien ululer, l’eau n’en demeure pas moins paisible, recouverte de roseaux, presque du velours, de ces plantes aquatiques religieuses de l’océan, scandant la bonne nouvelle au rythme des mollusques qui drainent la méchanceté du monde.

Un centimètre de neige, deux, puis quatre, la ville est ensevelie par de la farine glacée, les maisons ressemblent à des pains d’épice. Comme des chevaux hongres, les arbres protestent contre le vent, furieux d’être endormis, d’avoir abandonné leur panache à l’automne.

Six centimètres, la nuit noire toujours, le salon dans la pénombre, les roseaux incantatoires, la lyre musulmane des femmes, cinquante-huit ans de nuits voraces, douces mais friandes. Il n’y a que la nuit où sont pardonnées les pires exactions, aplanies les plus douloureuses paroles. Le sommeil du juste ou de l’infidèle est le même, il absout, caresse, délie les craintes, les met à nu pour mieux humer leur peau frêle. Les rêves sont des oasis de corps, les spectres des amants irréels à la bouche sucrée. La mort n’est plus qu’un rêve, une fragile peur vite déflorée.

Toutes ces années de reins en sueurs pendant que d’inutiles paroles profèrent des mensonges capiteux et grisants. L’illusion perdure, Suzanne se croit en paix dans son rêve, oublie. Mais elle ne sait pas qu’elle rêve. Torpeur et insouciance. Elle dort profondément. Elle récupère. Elle s’en voudrait sûrement de se voir ainsi orpheline, inconsciente de ce que la mort trame dans l’autre chambre. Elle n’aperçoit, n’entend, ne sent que le silence, la paix du silence, la pensée mutique, le grain de la peau perlé de la manne des vieilles gens lorsqu’elles rêvent trop, qui se croient à l’abri d’un monde qui va trop vite et qui les a abandonnées à leur triste sort de sages. Qu’y a-t-il à cet endroit ? Un ruisseau d’eau verte, c’est le printemps, le son cristallin de la vie qui s’échappe de la glace, les larves affolées ; des arbres amaigris par l’hiver et qui boivent, boivent le suc de la terre. Il y a des oiseaux, ceux qui ont vu passer les tempêtes et les autres qui reviennent des mers chaudes. C’est l’été sur un lac, un baiser, plus chaud et humide que la journée, l’haleine qui trahit l’effervescence des sexes, la bouche ouverte qui désire, qui mange. C’est l’automne, ils se sont mariés à l’automne, les feuilles tombaient déjà à profusion, se mêlaient aux confettis comme des mauvais présages, des sorcières trouble-fête, mais la joie tout de même, oui la joie des amoureux qui allaient vite s’enfermer dans un hiver douillet, une maison pleine de promesses. Les oiseaux partaient. C’est l’hiver. Maintenant c’est l’hiver. C’est troublant. Les rêves sont censés faire oublier.

Suzanne se retourne, tasse l’oreiller, la tempête ensevelit la maison. Des ombres étranges passent devant Suzanne, emportent un corps nu, les bras en croix et la tête renversée, la bouche ouverte des gens morts. C’est Henri.

Donnnnng ! La peur. L’horloge annonce le gouffre du temps. Le chien jappe. Suzanne se rassoit d’un bond. Jappe le chien. « Tais-toi Yoki ». Combien de temps a-t-elle pu dormir ? Jappe, jappe. Elle ne faisait pas de mauvais rêves, essaie de reprendre possession de ses moyens. « Doux Yoki… ça va aller. » Elle tousse. L’ambiance du salon est sinistre ; on y respire mal, la cigarette, les rideaux alourdis par la fumée, le chien qui jappe toujours, regarde Suzanne puis en arrière d’elle.

« Quoi, qu’est-ce qu’il y a Yoki ? » En posant la question, elle ferme quelques secondes les yeux ; c’est une manière de respirer, d’envisager le réel qui bloque le chemin. Elle se retourne, lâche un cri de surprise. Le chien jappe de plus belle.

Annie ! Tais-toi Yoki ! Annie !

Elle se précipite vers sa fille qui, nue et blanche, figée et coite, regarde la chambre noire de son père. Suzanne voit les ombres de son rêve s’en aller très loin.

Annie, ne reste pas là !

Ça y est ? Henri est mort, Suzanne le sait, ne veut pas tout de suite se l’annoncer, surtout éviter qu’Annie fasse une crise, ce n’est pas le moment. Surtout ne pas regarder dans la chambre. Pas tout de suite. Henri est mort ? Suzanne est aux prises avec ses hallucinations, le rêve ne la lâche pas. Les ombres se retournent vers elle, lui jettent un regard sévère — un sort ? —, continuent leur chemin. Suzanne enlève son gilet et le place sur les épaules de sa fille. Les ombres arrivent au bord d’un lac blanc, lumineux, lancent le cadavre dans l’eau. Plouchhhhhsss ! Presque en automate et encore frileuse, elle ramène Annie à sa chambre, offre des paroles douces, des sons somnifères, cherche à retrouver son calme, sa maîtrise, sa force, son silence. Henri. N’est-elle pas sous le choc ? Elle ne réagit pas vraiment. Elle est donc sous l’emprise d’une quelconque drogue du cerveau qui l’empêche de rugir. Henri est mort. Annie, chienne sans ombres l’a senti. Libre. Elle est libre. Mon Dieu, Henri est mort. Ce n’est pas la crise. C’est une mer d’huile. Les rêves, c’est la mer, et elle continue de rêver. N’est-ce pas ? « Ça va bien se passer, Annie, maman est là. Recouche-toi, tu vas prendre froid ».

Annie obéit, un peu molle, ce qui étonne Suzanne. Le corps de sa fille est presque chaud. Suzanne la recouvre de ses draps, s’assoit près d’elle, flatte son visage, longuement, s’empêche de pleurer, s’interdit de sortir même de la chambre. La mort l’a surprise, n’a pas fait de bruit, a emporté l’âme d’Henri dans sa barque. Henri ne souffre plus. Ou davantage. L’enfer existe ? La main de Suzanne sur le visage d’Annie se veut douce et convaincante. Annie y appuie la tête. Elle comprend ; elle sait, est capable de tisser une toile, dit par le fait même « Je comprends, maman. » Le bras d’Annie est un roseau, le ventre de Suzanne un réceptacle d’amour. Suzanne agrippe la tête de sa fille et la pousse contre sa poitrine. Cela fera du bien de pleurer ensemble.

Il faut que les larmes viennent. Elles se bercent, une vieille chaleur s’installe entre leurs corps. Annie se laisse faire, n’a pas cette raideur du corps qui caractérise habituellement son comportement face à l’intimité. Aucune larme ne vient. C’est arrivé trop vite, même si Suzanne attend ce moment depuis des heures, des semaines. C’est seulement arrivé trop vite car le doute demeure. Suzanne n’a pas vu Henri ; c’est peut-être un mauvais rêve après tout. Elle pourrait avoir sauté trop rapidement aux conclusions. Libre, le mot se grave dans sa gorge. « Nous sommes libres. » Annie comprend-elle ? Elle se détend. Suzanne chérit l’attente dans laquelle elle se maintient. Libre ? C’est trop irréel. Il faut aller voir.

Elle a peur, bien sûr, puisqu’elle a honte, dormait pendant qu’Henri mourait. Elle l’a peut-être tué ; il n’a pu s’accrocher à elle pour se maintenir encore quelques instants en vie, il n’aura pu quémander le miracle, n’aura pu dire pardon. Son cœur s’agite.

D’un mouvement bref, presque brusque, Suzanne force Annie à se coucher. Fera-t-elle une crise ? La tension est si forte. Non. C’est étrange, ce n’est pas normal. Mais qu’est-ce qui l’est maintenant ? Henri est mort. Ça c’est normal, son cœur est bouleversé, le sang arrive en torrent à ses portes, les écluses ont du mal à le contenir, faiblissent. Suzanne a le vertige pendant qu’elle referme la porte. Surtout ne pas envenimer les choses. Elle s’appuie tout de même un peu contre la porte. Il faut avoir maintenant du courage, affronter la noirceur du corridor. Une mer d’huile. Et si la Mort était encore aux côtés d’Henri, en train de le dévorer ?

Suzanne avance lentement. Elle n’a pas vraiment peur, pas de ça, mais de lui, oui, elle a peur d’Henri, de son visage raidi, de sa bouche entrouverte comme une grotte desséchée. Il y a dix pas à faire entre la chambre d’Annie et celle d’Henri. Elle ne fait pas le neuvième. Écoute. Tout est si noir qu’elle en est sourde. La tempête ne rugit plus, si, elle l’entend maintenant, son cœur bat trop vite, nuit aux sens. Les yeux phosphorescents du chien apparaissent. « Ici Yoki. » Elle n’est pas toute seule. Yoki se colle à sa maîtresse. Suzanne lui caresse l’arrière d’une oreille avec un doigt. Et si la Mort était en train d’arracher le cœur d’Henri ? Elle craint de voir les yeux sulfureux d’Henri apparaître eux aussi dans l’entrebâillement de la porte, ne se résout pas à se dire qu’elle a passé l’âge de telles peurs. Le chien émet un léger sifflement, signe qu’il désire quelque chose ou qu’il est triste. Il devine ? Qu’est-ce qu’il sent ? « Elle est là, Yoki ? » Il jappe. « Chut… » C’est absurde. Elle se décide à avancer, entre dans la chambre, allume, regarde, écoute. Oui. Ça y est. Henri ne regarde personne. Étrange silence, rien n’a changé. C’est terrible, rien n’a encore changé. Le chien s’est couché en avant de la chambre, il n’entre pas. Suzanne s’approche du lit, s’assoit. Ça y est, se dit-elle. Son cœur est plus lent.

Combien d’années maintenant ? La fin de l’histoire. Elle ne peut fermer les yeux, ne peut regarder devant elle. C’est fait, c’est accompli, elle s’en convainc. Si fatiguée. Elle pourrait se rendormir. Il n’y a plus rien à espérer. Le vent de la tempête ne chante qu’une seule note. Elle est haute, un grand torrent, Suzanne y veut prêter plus d’attention qu’il n’en faut. Ce n’est pas Henri devant elle, elle le sait. Les ombres sont venues le chercher et l’ont jeté dans le lac. Elle reste assise ainsi, de longues minutes perdues à ne pas savoir quoi faire. Elle écoute toujours, cherche un indice. Le chien ne fait pas de bruit, peut-être s’est-il endormi. Il n’a donc pas de peine ?

Elle touche au corps, enlève aussitôt sa main. Curieux silence. Comme une distance. Elle saisit à nouveau le bras, cette fois le secoue comme si elle cherchait à réveiller Henri. Lâche le bras. Yoki l’observe, émet un sifflement triste. Suzanne reprend le bras d’Henri, le laisse tomber. Cela fait un bruit mat sur le matelas. Elle réussit enfin à regarder le visage de son époux. « Il dort. » Elle n’a que cette pensée dans la tête ; il ne fait que dormir… Puis elle prend conscience du contraire. « Il est mort. Il ne respire pas. » L’idée ne persiste pourtant pas. Y a-t-il une manière d’agir avec les morts ? Elle se sent terriblement fatiguée, tente, en pensée, de lui dire quelque chose. Il ne sourit pas, la bouche un peu de travers. Les lèvres qu’elle a longtemps baisées, aimées. Henri ne présentait pas ses lèvres quand il embrassait, il ouvrait la bouche, gobait celle de Suzanne et puis ramenait doucement ses lèvres contre les siennes. La maladie les a taries, lézardées, plus que le squelette des anciens plaisirs.

Suzanne regarde le plafond. On dit que les morts restent quelques jours autour de leur dépouille, flottant là, dans un coin, observant les vivants s’affairer, pleurer le disparu. Donc il l’observe peut-être encore… A-t-elle de la peine ? Bien sûr, elle peut la sentir, tapie dans les entrailles. Ce n’est plus lui ; il flotte, la regarde, voilà pourquoi elle ne pleure pas, il est encore là, les heures ne vont pas assez vite, c’est le choc de la douleur ou l’impatience de vraiment pleurer, un jour, à l’abri des regards. Ses mains triturent son gilet, il faut attendre, observer, être certaine. L’hiver, elle est dans l’hiver de son rêve, le présent, la tempête. Le cerveau d’Henri est en train de vraiment mourir, il doit sûrement rêver qu’il flotte, qu’il regarde Suzanne pendant qu’elle attend qu’il se réveille. Il se rassure. Les neurones se vitrifient à une vitesse fulgurante. Les synapses s’élargissent, sombrent dans les crevasses de l’immobile. Cinquante-huit ans ensemble. Libre. Elle pourra dorénavant prendre seule la voiture neuve d’Henri. Elle ferme les yeux, de colère mais surtout de honte de penser à des choses si stupides et de s’y accrocher en ce moment. Henri était fou, avare et fou, un roi déchu, tyran. Elle a enduré car elle ne voulait pas tout perdre. Elle regarde de nouveau Henri et sa colère fond comme neige au soleil.

Elle veut lui donner des coups, mais a passé l’âge. Elle pleure maintenant et c’est Henri qui sera rassuré, là, flottant au plafond. Suzanne a de la peine pour lui. Tant pis, se dit-elle, s’il est assez fou pour croire, même dans la mort, qu’elle le pleure.

Elle se berce sur sa chaise droite. Touche de temps en temps le bras d’Henri. La température du corps baisse. Sans y penser elle s’essuie chaque fois la main sur son gilet. A fait un signe de la croix, puis l’a refait à l’envers. Elle se cimente devant lui. Le choc, cela doit être cela être sous le choc, être trop insensible pour pleurer et trop à fleur de peau pour demeurer impassible. Pourquoi tout ce silence autour du corps ? Qui a arrêté la tempête ? Qui a stoppé le temps ? Elle ouvre les volets du deuil. Le paysage est magnifique.

Les années de mariage défilent devant elle. Le bonheur et le malheur, le meilleur et le pire, la vie et la mort. Rien d’original. Henri regarde le plafond. Elle se corrige, les yeux semblent regarder le plafond. Elle hésite, touche les paupières, les rabat du bout des doigts. Les yeux sont plus froids que tout le reste. Elle se rassoit.

Les paupières remontent. Lentement, sans bruit, comme une eau qui reprend son niveau. Henri la regarde de nouveau. Elle n’ose plus y toucher.

Soudain un bruit horrible gronde sous la gorge du mort, la bouche s’ouvre et rugit des gaz immondes. Suzanne tombe à la renverse, le chien aboie, terrifié.

« Ce n’est rien, se dit-elle, ce n’est rien, c’est normal, c’est la mort, c’est la laide respiration, c’est arrivé la même chose à maman, du calme, Suzanne, du calme. » La nausée. Elle veut vomir, se précipite à la salle de bains. La bouche s’ouvre ; elle crie plutôt, tremble de tout son corps, n’arrive pas à maîtriser ses convulsions. C’est un cadavre, Henri, ce n’est qu’un cadavre, le passé est un cadavre ! Et les cadavres sont comme des vampires, il faut leur arracher le cœur sinon ils vous pourchassent toute votre vie.

Le chien l’a suivie, semble pleurer avec elle. Elle est trop vieille pour tant d’émois. Le temps l’a plutôt rendue comme une éponge. Elle s’humidifie et ne s’assèche pas, rongée alors par l’arthrite et l’incapacité.

La crise passe. Elle finit par se relever, se passe de l’eau dans le visage, en relevant la tête s’aperçoit dans le miroir, croit, un instant y voir plutôt Henri, tant d’osmose finalement entre eux. Elle ne s’attarde pas, s’essuie et retourne dans la chambre d’Henri.

Elle n’a plus peur maintenant. Elle sait qu’il n’y aura plus de surprise. La poitrine est rentrée par en dedans. La cathédrale s’est écrasée sous le poids du ciel. Elle s’assoit. Immobile. Son cœur n’en continue pas moins de battre la chamade. Elle fouille dans le tiroir de la table de chevet. Ne trouve pas ce qu’elle cherche. Probablement dans la cuisine. Y va, ouvre quelques tiroirs. Elle ne se rappelle plus où elle a mis les chandelles. Ça y est. Sous l’évier. Les bougeoirs maintenant. Elle devrait pourtant se rappeler de toutes ces choses. Elles n’ont pas bougé depuis des années. Dans le buffet du salon. Elle se déplace prestement dans le noir de la nuit mourante. Elle est comme une taupe dans ses labyrinthes, comme une chauve-souris dans sa caverne. Ramène ses trouvailles dans la chambre d’Henri, prépare les chandelles. Allume. Éteint la lumière. Voilà. L’ambiance y est. Elle peut se rasseoir. Attendre. Qu’il fasse soleil dans sa pensée.

Le cadavre semble s’enfoncer dans les couvertures. Les cellules se noient dans le sang mort. Suzanne a du courage, veut observer, attendre la fin du voyage de cette nuit, toucher à du solide, à une terre hospitalière. Réagir. Les chandelles, placées des deux côtés du lit, sur les tables de chevet, amincissent les traits du mort, creusent des ombres. Les narines poilues d’Henri ne vibrent plus. Les cavernes ne regorgent plus de vie. Ça, c’est la bouche d’Henri. Il ne dira plus des paroles amères, n’ordonnera plus, ne fera plus mal.

Les oreilles ont l’air d’ailes éteintes, figées dans un dernier désir d’envol. La peau ressemble à un désert sans vent. Les images reviennent. Les mots doux sur la plage froide d’un printemps de leurs vingt ans. Elle l’aimait pour ses épaules, grandes et minces, tel un cobra. C’est ça, Henri est un cobra. Était un cobra. On ne s’habitue pas tout de suite à parler au passé. Pourquoi était-il devenu si méchant avec les années ? Sa question se perd dans le silence. Peut-être l’a-t-elle abandonné au moment où il en avait le plus besoin ? A-t-elle toujours écouté ce qu’il avait à dire ? N’était-elle pas trop indépendante ? À sa manière ? Que c’est compliqué. Il a fait des conneries, c’était un mâle pleine grandeur, la queue plus forte que la raison parfois. Mais elle ? Que faisait-elle au juste ? Victime ? Elle se repose la question. Victime ? Elle hésite. Prend la main gauche d’Henri, la dépose sur l’abdomen. La main droite sur la main gauche. Qu’il est devenu froid. Elle devrait appeler. Cela ne sert à rien de le garder ici. Non, non, attendre encore, elle n’a pas touché terre. Ils s’étaient promis tant de choses. Fidélité surtout. Qui aura trahi l’autre le premier ? Pourquoi ne peut-on pas faire cette fameuse liste des pour et des contre ? Henri en avait l’habitude. Il s’arrangeait pour que le résultat tombe toujours en sa faveur, mais ça, c’est ce qu’il croyait. Au bout du compte, elle demeure seule avec une liste incomplète, qui la donne pour l’instant gagnante.

La flamme des chandelles s’allonge, brûle la tristesse. Les traits du visage d’Henri s’estompent peu à peu. Les enfants seront-ils tristes ? Janvier très certainement. Les autres… Ils aimaient bien sûr leur père, avaient quand même fui la maison. Quant à Annie, faudra voir. Peut-être devrait-elle la ramener ici, maintenant qu’Henri n’est plus. Elle se mord les lèvres. Ce serait idiot. Qui dit que ce n’est pas de sa faute ? Elle a chaud. Son corps ne maintient plus la température comme avant. Sourit. Elle aussi ira rejoindre les âmes, un jour. Requiescat in pace. Dors en paix, je ne peux plus rien pour toi. Elle lui parle sans y croire. Faut bien dire quelque chose aux morts puisqu’on le fait pour soi.

Elle demeure assise ainsi pendant une heure environ, puis sort de la chambre, entre dans le salon, s’approche de la fenêtre. L’horloge sonne les quatre heures. Elle fronce les sourcils. Où sera passée la troisième heure ? Ne s’en intrigue pas plus. La tempête n’est plus, elle aussi, que l’ombre d’elle-même. La ville scintille. La voirie est déjà à l’œuvre. C’est comme les vieux, elle en a vu d’autres.

Ce n’est peut-être pas encore le moment pour être heureuse, mais la paix arrive sur elle comme une marée haute, en saccades, par vagues chaudes et successives. Elle décroche le combiné de téléphone et appelle le 9-1-1. « Mon mari est mort. » Elle donne l’adresse, explique les circonstances. On lui dit que cela peut retarder à cause de la tempête. Elle comprend, échappe presque « il n’y a pas le feu. » Ensuite, elle se prépare un chocolat chaud, le dépose sur la table de la cuisine. Elle n’a plus besoin de retourner dans la chambre d’Henri ; elle n’écoute pas, le chasse déjà à grand coup de vengeance. Le chien la suit dans tout ce qu’elle fait. Elle retourne au salon, décroche l’horloge, ouvre la porte d’en avant et la jette le plus loin qu’elle peut et claque la porte. Le chien rabat les oreilles, se couche. La maîtresse est bizarre. La maîtresse sort tout de même un biscuit de la boîte et le lui lance. Hop ! Y en a plus. Il est content même si la maîtresse est bizarre. Suzanne retourne à la cuisine, s’assoit, agrippe la tasse. Ses mains tremblent. Le chocolat chaud est bon dans sa gorge. Tout redevient calme, même le chien ne pense plus à la mort, oublie qu’un de ses maîtres n’est plus.

Trente minutes plus tard, les gyrophares d’une ambulance font danser sur les murs de la cuisine une promesse de jours meilleurs.