EN
La Vie dure

L’adieu

La porte s’ouvre et se referme violemment. Le libraire sursaute, concentré qu’il était à regarder le petit écran bleu phosphore de la caisse enregistreuse. Il se lève sur son banc pour mieux examiner la vitrine. Un homme, un vieil homme se corrige-t-il, s’appuie contre la porte. Qu’est-ce qu’il fait là ? Vvvvvlan ! Bangggg ! Peine perdue, la tempête a encore le dessus et l’oblige à demeurer à l’extérieur.

Le libraire soupire, s’extrait de son banc, prie qu’il ne s’agisse pas d’un clochard en mal d’abri et auquel il faudra politiquement et incorrectement refuser l’entrée. Il se rassure vite ; c’est un petit vieux bien mis, manteau à l’étoffe régulière, foulard de soie, tête nue, glacée comme une patinoire, un petit vieux qui demande à l’immeuble de ne pas le laisser tomber et qui lutte contre des éléments indifférents. Le libraire ouvre, lâche un sourire distant, mais le vieil homme ne semble pas remarquer.

Impoli, le vent s’engouffre le premier dans la librairie, en retroussant sur son passage les jaquettes des livres placés tout près. Cela fait un bruit de littérature énervée. Le vieil homme paraît surpris, mais est tout de suite reconnaissant, sourit au libraire.

Merci, dit-il, merci beaucoup jeune homme.

Jeune homme ! Il voudrait protester contre cette fausse jeunesse, mais c’est bien sûr inutile. Certains appellent encore des serveuses de soixante ans Mademoiselle… Et puis, c’est toujours amusant de se faire passer pour ce que l’on n’est pas.

La tempête est forte…, émet-il, en remontant d’une main le col de sa chemise et en maintenant de l’autre la porte.

Le vieillard amorce son entrée sans agréer. Il redit seulement « merci », s’écarte du mur sur lequel il s’appuyait, tangue dangereusement dans le vide avant que sa main ne vienne fermement saisir le cadre de la porte. Le libraire remarque que l’homme n’a pas de gants et que les os de ses mains ressemblent à de vieilles et mécaniques pattes d’araignées. Son sourire disparaît. C’est une très, très vieille personne, quelque chose d’inhabituel par un temps pareil. Sa démarche lente contraste avec l’insistance du vent, l’air de dire que la tempête a beau courir, lui, il n’est bon qu’à ralentir ou haleter. Ses gestes maladroits lui font perdre l’équilibre. La main libre devant lui gesticule, telle une aveugle, comme s’il voulait signifier à la mort et aux fantômes de s’écarter de son chemin.

Le libraire observe nerveusement les étagères remplies de livres pendant que la tempête prend d’assaut l’endroit. Trop d’humidité risque de faire gondoler les livres ou ternir les couvertures glacées et périssables. Il s’impatiente, a peur d’attraper la grippe ; ses vêtements sont comme ses livres, beaux mais pas chauds. Allez le monsieur, un peu d’efforts… Mais l’homme ne peut pas aller plus vite que son âge et respire trop fort pour que cela soit sain. On dirait, pense le libraire, un moteur usé et noyé dans la vieille huile, et qui suce en vain les dernières énergies de sa batterie à plat.

Le pied gauche du vieillard atterrit dans la librairie, le corps s’appuie dessus pendant que le pied droit hésite avant de se lancer à l’aventure. Le libraire regarde et ne regarde plus. Il a froid. Il a le temps d’observer la rue désertée, la neige qui rampe et danse, munie d’un voile hébraïque devant la foule pharisienne des immeubles. Le spectacle quelque peu lunaire de la ville assiégée par la tempête lui fait soudain peur.

Le vieil homme franchit enfin le seuil. Le libraire referme aussitôt la porte. Les livres sont en émoi tout comme le vieillard qui tourne la tête pour annoncer peut-être, mais ce n’est pas nécessaire, qu’il est en train de tourner de l’œil. Le libraire le rattrape à temps. L’homme s’agrippe, tousse profondément, une grande toux qui le soulève presque du sol. Le libraire grimace et tente d’écarter son visage du jet de microbes qui passe devant lui. De la sueur opaque recouvre la figure ravagée de l’homme. Le libraire y reconnaît les symptômes d’une forte fièvre. Demain, pense-t-il, il sera peut-être mort, je tiens dans mes bras un pré-cadavre. C’est un vieil arbre aux branches lointaines mais maigres et sans sève, un visage creux, une peau maigre, sucée de sa graisse et qui réagit mal au passage du froid au chaud, rougit, bleuit. Où sont les dents ? Là, derrière le trou noir qui fait office de bouche, des dents jaunies ou rouillées, ne tenant que par un nerf insensible. Le libraire ne sait trop quoi faire, réfléchit, mais il n’a pas le temps de proposer quoi que ce soit que le vieillard lui tapote le bras.

Ça va aller maintenant… merci… merci…

Le ton de sa voix annonce le contraire.

Vous êtes certain de ne pas vouloir vous asseoir ?

L’homme ne répond pas, doit être sourd. Il se redresse plutôt et indique par là qu’il est en mesure de marcher seul. Il se dirige derechef et avec un aplomb surprenant vers un livre qu’il ouvre avec un seul doigt, reste immobile quelques instants, soufflant et émettant des petits sons que l’on prend toute de suite pour des ruminations d’une pensée un peu clinquante, laisse tomber la couverture et en soulève une autre. Un vieux médecin, se dit le libraire, en train de soulever le drap d’un malade pour voir jusqu’où va le mal alors que lui-même arrive à peine à se maintenir debout.

Le libraire hausse les épaules, s’assure que son client ne s’écroulera pas de nouveau, replace quelques jaquettes, range ça et là des volumes pourtant déjà bien alignés, essuie les gouttelettes transportées par le vent. Il faut paraître occupé lorsqu’on espionne ses clients. Mais à défaut de pouvoir engager la conversation, puisque le vieillard ne fait pas attention à lui, il retourne à son comptoir.

Un silence relatif s’installe. Les bruits habituels qu’on n’écoute plus, une tempête qu’on n’observe que parce que c’est la première, une température ambiante agitée, chaud, tiède, froid, chaud, les avatars d’un vieux bâtiment, puis parfois les pas du vieillard et aussi sa lourde respiration, quelque chose entre l’essoufflement et la tuberculose, pense le libraire.

Vous cherchez un livre en particulier ?

Pas de réponse. Le vieillard trotte. On n’entend que sa respiration malade. Trotte, s’accroche, bouscule des livres. Sourd. Aveugle. Vieux. Devant une grosse brique américaine, il hésite, puis la soulève avec effort, l’apporte à ses yeux. Sûr qu’il est aveugle car son visage suit laborieusement chaque lettre du titre pourtant très court. Ayant compris de quoi il en retourne, il replace prestement le bouquin, presque en le jetant, son regard déjà à la recherche d’autre chose et peu soucieux, semble-t-il, de savoir si le livre est bien là où il l’avait pris. Justement, au grand déplaisir du libraire, l’homme s’est trompé de pile. Il grimace, mais n’ose rien dire.

Le vieillard avance, fait le tour du bloc central où sont placées les nouveautés dans un ordre tenant plus de la nécessité que du respect des genres. La librairie ressemble au vieillard. Elle croule, minuscule, sous le poids démesuré des livres à la mode, voudrait bien suivre le courant, mais tout va trop vite. Elle se met certes quelque fard, quelques posters aux images criardes qui ne vont pas avec les boiseries ; les planchers craquent, on pourrait dire chaleureusement, accueillent le marcheur, l’invitent au respect des livres qui, à plat ou debout, taisent pudiquement leur contenu, drames époumonés, essais obséquieux, obscénités courantes ou vulgarités cérébrales. Une bonne vieille librairie moribonde.

Comme il n’a rien d’autre à faire — toutes les commandes sont commandées, les réservations réservées et les retours retournés — le libraire fixe mollement ses yeux sur le vieillard qui soulève encore des livres, qui ne doit rien voir puisqu’il est aveugle. Cela doit être un geste automatique, se dit-il. Le vieux ne doit rien y comprendre à ces nouveautés. Même le type de reliure employé a changé. Le papier jaunit en un rien de temps et il y a tant d’images sur les couvertures qu’on se demande ce que ce mascara peut bien dissimuler. Du masque à rat ? Le libraire sourit de sa trouvaille.

Une librairie est devenue une sorte de tour de Babel dont on reconstruit chaque semaine les bases, cogite-t-il. Possède-t-elle parfois un étage ou deux, qu’ils sont vite ramenés à terre par la constante mise à jour des nouveautés. Ça en devient lassant, un titre est un titre. À tant voir la rivière, on en finit par oublier qu’elle contient de l’eau. Le libraire s’est habitué à vivre au ras du sol. Il ne lit presque plus rien. C’est trop difficile de retenir quoi que ce soit de ce torrent de titres prometteurs et menteurs. Si on applique la théorie de l’iceberg… Les critiques demeurent donc ses seuls éclaireurs. Et encore, comment se fier aux humeurs de gens qu’on ne connaît pas trop, sauf pour savoir que celui-ci n’aime pas ceci, que l’autre n’aime pas cela, qu’un autre défend les causes perdues et que le dernier, pourtant le premier, ne lit que le début de chaque livre pour s’en faire une idée, lui-même probablement dépassé, cherchant la perle rare dans cet amas de strass, perdu dans le grand nord des plus jeunes. Lui, le libraire, ne lit que les résumés sur la couverture. Ça revient au même. Le bouche-à-oreille n’est plus qu’un sport réservé aux transmetteurs de maladies ou tient lieu de ragots radiophoniques. On n’a plus cette efficacité d’antan, se dit-il, lorsqu’une œuvre d’art, un chef-d’œuvre ou un navet était connu de la rare société intelligente de la ville et quand chacun pouvait rapidement, à défaut de faire le tour du problème, faire au moins celui de la question. Les goûts ne se dispersaient pas comme c’est le cas de nos jours, conclut le libraire qui avait presque oublié son client. Où est-il d’ailleurs ?

Il le cherche du regard, ne le trouve pas, voit soudain sa tête clairsemée et miroitante, à peine plus haute que le dernier Larousse illustré. Il trotte toujours. C’est curieux un vieillard dans une librairie. Cela ressemble à un vieux rat qui n’a plus les dents qu’il faut pour dévorer les livres. La tempête ajoute un peu plus de pénombre et de mystère à l’individu. Le libraire se demande ce qu’il cherche. Devrait-il l’aider ? Il lance encore : « Vous… », mais la tête a disparu derrière le Petit Robert. Il entend un « han ! » suivi d’un bruit mat. Il se précipite. Le vieillard a dû faire tomber quelque chose en passant.

Merde !

L’homme est étendu parmi les livres qu’il a entraînés dans sa chute. Embarrassé, le libraire ramasse d’abord les bouquins neufs afin qu’ils ne se souillent pas davantage. Il se penche ensuite sur le vieillard, immobile, note qu’il respire… s’en trouve du coup rassuré.

Monsieur… monsieur ?

Pas de réponse. C’est vrai, il est sourd.

Monsieur !

Il le secoue sans manière. L’homme sursaute, semble prendre conscience de son état.

Ça va, ça va, dit-il d’une voix absolument pas convaincante. Il cherche à se relever, le libraire l’assiste.

Venez là vous asseoir.

À sa grande surprise, le vieillard répond « merci, j’en ai besoin » entre deux toux. Le libraire a peur d’attraper des microbes. Il a noté, au passage, l’accent français qui lui avait échappé au début. L’homme se laisse tomber sur la chaise. D’une main tremblotante il entreprend malhabilement de déboutonner son manteau. Le libraire l’aide et le vieillard ne se fait pas prier. Il profite de ce bref moment pour l’observer encore. Sa peau diaphane, tachetée ou carrément violacée par endroits, ne peut plus cacher les réseaux sanguins qui forment sur lui une étrange toile. En voyant cela, on hésite à conclure s’il s’agit de la vie qui tisse son royaume ou de la mort qui tricote de plus en plus fin les mailles de son filet.

Étrange phénomène que la vieillesse, constate le libraire, pendant qu’il enlève au vieillard son lourd manteau. Les gestes se font vaguement, la respiration parle tout bas, les nombreuses veines ou agrégats graisseux trahissent l’incapacité du corps à combattre les virus et les bactéries qui, en lichens patients, recouvrent l’écorce de moins en moins flexible. Il y a aussi ces invisibles bestioles qui assèchent l’huile des jointures rendant ainsi douloureux les gestes autrefois si faciles à produire. Qu’il s’agisse de violence ou de caresse, tout semble demander trop d’effort. Alors les vieux se laissent choir, deviennent des inaptes, font pipi dans leurs pantalons ou caca dans leur robe.

Le libraire a peur de vieillir, ne souhaite pas le moment où il faudra, comme certains, supplier le bon Dieu de les laisser mourir tant le bruit de leurs os grinçants leur est devenu insoutenable, tant leur cœur les étourdit, leur foie les empoisonne, leurs reins les acidifient et leur vessie les inonde ! Moi, se dit-il, faudra me faire taire, me tirer une balle dans la tête avant que cela ne devienne trop grotesque.

Ça y est, l’homme n’a plus son manteau ; sa chemise est trempée, mais, constate le libraire, il sent bon. Une eau de Cologne de qualité enveloppe son corps et le libraire ne peut s’empêcher de penser à ces lotions que les anciens Égyptiens utilisaient pour momifier les morts.

Le vieillard se laisse inconsciemment observer, a fermé les yeux, la bouche légèrement ouverte. Le fond de la gorge est caverneux, on n’y voit plus les dents. Le libraire se l’imagine gonflée par des amygdales pendantes comme de vieux seins, tout juste bonnes à absorber l’odeur de l’air qui passe, retournant ensuite une haleine fétide et fatiguée.

Le vieux ne bouge toujours pas, des veines sur ses paupières. De temps en temps, un rictus du côté gauche des lèvres, suivi d’un reniflement, une sorte de ronflement diurne. Un borborygme au ventre annonce une quelconque métastase ou une mauvaise digestion. L’humidité sur son front inquiète le libraire. D’une main respectueuse, il le touche. C’est brûlant. Le vieillard s’aperçoit du geste, ouvre les yeux, sourit. Le libraire retire aussitôt sa main, gêné.

Merci, répète le vieillard.

Vous n’allez pas bien, répond le libraire, sans vraiment poser la question, tout juste une affirmation dite sur le ton d’une intimité qui le surprend.

Le vieillard sourit faiblement. Il dit, en regardant autour de lui :

Je vais très bien, Monsieur (le libraire note encore une fois l’accent et la politesse). Je vais seulement mourir bientôt…

Il referme les yeux.

« Pas dans le magasin » est la première pensée du libraire, puis il se ravise au moment où l’homme ouvre de nouveau les yeux et remarque l’expression bête du libraire.

Oh, ne vous inquiétez pas, dit celui-ci amusé, je ne vais pas faire *ça* ici.

Le libraire ouvre la bouche pour protester, mais se trouve ridicule. Il allait dire « ce n’est pas grave », en sous-entendant « si vous le faites ici ». Ses pensées s’embrouillent. Mourir. Il prend conscience de ce que le vieillard dit. Mourir. L’homme a conservé son sourire narquois. Le libraire demeure coi. Le vieillard referme les yeux, respire fort, d’autres gargouilles dans l’abdomen le font grimacer.

Vous souffrez, redit le libraire.

Comme toute réponse, d’autres gargouillis, suivis d’une toux atroce. Le libraire recule, par réflexe, devant la pluie de bactéries. Le vieillard ne porte pas sa main à sa bouche, son visage rougit, la toux est profonde. Il va peut-être cracher du sang, se dit le libraire. Il s’en veut encore, se trouve sans cœur.

Attendez, je vais aller vous chercher un verre d’eau.

Il court à l’arrière-boutique, revient avec un gobelet. L’homme le saisit et en avale goulûment le contenu, hoquette et grimace.

Merci, merci.

Une autre pause pendant laquelle tous les deux demeurent silencieux. Le libraire se gratte la tête. Il a le temps de s’ennuyer.

La porte de la librairie s’ouvre, vvvllan ! Une femme entre. Banggg ! Faudra faire réparer, se dit le libraire qui fronce les sourcils, devant ce qu’il considère être une intrusion. Il se lève pour accueillir sa cliente. La femme lui sourit, dit « pardon » en montrant du regard la porte. Il émet lui aussi son sourire, celui de circonstance, le sourire du commerce, qui ressemble plus à un rictus de non agression qu’à une véritable expression de bonheur, dit « ce n’est pas grave, faut que je la fasse réparer. » Le vieil homme est silencieux. Le libraire s’inquiète pendant qu’il discute avec sa cliente. Elle s’ennuie, veut se divertir. Le vieillard est-il mort ? Le libraire en est convaincu, il fait trop sombre là où il est assis. Il dirige imperceptiblement la femme vers la direction opposée. Roman ? Thèse ? Essai ? Elle opte pour le roman. Le libraire rétrécit son champ de recherche. Vous aimez quoi comme genre ? Elle hausse les épaules, puis rougit légèrement. « Sensuel ». Le libraire, en professionnel des pages et des manières, traduit : « érotique ». « Très bien », dit-il, de sa voix académique qui passe partout et qui signifie, peut-être un peu vachement, « je ne m’en mêle pas ». « Y a-t-il un auteur en particulier ? » (Pas Sade, j’espère, se murmure-t-il.) Elle hausse encore une fois les épaules. Il comprend, c’est un tic. « Vous avez lu Le Boucher ? » Elle fait non de la tête. « Très bien. » La voix du libraire est plus pédagogique. Il fouille une étagère, jette un regard dans la direction du vieux qu’il peut voir à peine, seulement ses yeux, étrangement ronds et immobiles. La panique s’empare de lui. Il se concentre sur sa recherche, saisit le roman en question en prenant soin de présenter à la cliente le dos du livre. Elle sourit, ne regarde pas, se dirige plutôt directement vers la caisse. Un peu surpris, le libraire la suit, monte sur son tabouret. « Ce sera tout ? » Elle hausse les épaules et ajoute : « Est-ce que c’est… explicite ? »

Pardon ?

La femme semble se choquer, mais ne dit rien. Il ne va tout de même pas l’obliger à répéter ! S’apercevant de sa bévue, c’est à son tour de rougir.

Euh, oui, assez…

Très bien.

Le libraire soupire. Elle ne lui a pas demandé de lui raconter l’histoire, et c’est tant mieux car il ne l’a pas lue. Il se fie au diagnostic d’un de ses clients qui avait lancé, à froid, dans la librairie bondée : « bandant ! ». La femme lui présente sa carte. Le libraire pianote sur le terminal, le lui tend. Elle tape son code, appuie. Le petit écran affiche Traitement en cours. Il n’y a plus rien à faire qu’attendre, tous les deux, devant une machine qui ne dit pas ce qu’elle fabrique. Le résultat est tout de même rapide. Le libraire a à peine le temps d’examiner furtivement sa cliente. Regard ovale, manteau ample, une femme qui prend soin d’elle à défaut d’avoir un homme pour le faire. Les ongles ? Ciselés comme un orgasme. « Elle doit baiser comme une déesse », se dit le libraire qui est, lui aussi, en manque. Une légère érection se pointe lorsqu’il la voit soudain, en pensée bien sûr, ouvrir tout grand son manteau, toute nue qu’elle est en dessous, la chaleur de ses seins réverbérant comme des petites clochettes électroniques. Clochettes ? Ah… oui, la transaction est acceptée. Revenons à nos moutons. Déchirer le récépissé, en garder une copie, mettre l’autre dans le sac, redonner la carte, sourire à la dame, dire des banalités. En lui remettant le livre :

Vous verrez, c’est bandant.

Elle écarquille trop les yeux. Il tente de demeurer impassible tout en s’offusquant lui-même de sa hardiesse.

Elle quitte précipitamment. Elle ne reviendra sûrement pas.

À moins que si, un jour d’été, un petit chemisier vaporeux, le soutien-gorge montrant les seins qui se lamentent, bombés, en pleurs, disant aux hommes « nous avons trop chaud ».

La porte fait encore Bang ! Le libraire sursaute de nouveau. Recouvre ses esprits.

Vous n’y allez pas de main morte quand vous draguez, dit faiblement le vieillard, derrière les dictionnaires.

Le libraire répond, encore perturbé par la venue de la cliente :

Quoi ?

Cette soirée est irréelle, la tempête s’est amplifiée. Elle jette contre la vitrine de la farine graveleuse. Le libraire regarde l’heure. Le vieillard n’est pas sourd ?

Qu’est-ce qui me prend ?

Il dit cela assez fort pour que les murs entendent. Le vieillard tousse. Le libraire s’extrait de son somnambulisme et retourne auprès de son client. Le vieillard lui sourit. Il paraît mieux.

Vous êtes toujours comme ça avec vos clientes ?

Le libraire rougit.

Euh, non, à vrai dire, je ne sais pas ce qui m’a pris.

Le vieil homme ricane, mais son rire se perd aussitôt dans une toux rauque et grasse. Le libraire veut l’aider, ne sait comment, place sa main dans le dos du vieillard, tapote ; le vieil homme fait un signe. « Ça va aller », suivi d’une longue toux terminale. « Dégoûtant, se dit le libraire, il va mettre des microbes partout. » Chaque fois que l’homme tousse, sa peau se couvre d’une épaisse couche de sueur qui n’augure rien de bon. Le libraire va chercher un chiffon propre qu’il lui tend.

Merci, vous êtes bon.

Ces mots résonnent étrangement dans sa tête et sa première réaction est de protester, de dire « non, vous ne me connaissez pas, je ne suis pas bon, je suis vide. » Il se contente plutôt de sourire, gobant le compliment comme un oisillon affamé.

Vous n’auriez peut-être pas dû sortir ce soir, avec un temps pareil… et dans votre état.

Le vieillard le toise amicalement.

Je vous l’ai dit, je vais mourir.

Une pause, l’homme regarde devant, puis autour de lui.

Qu’est-ce que je peux faire ? demande le libraire.

Vous avez un antidote ?

Le vieillard ricane de nouveau et le manège recommence, toux, sueurs, un petit coup de chiffon, merci.

Excusez-moi, dit-il après avoir longuement récupéré son air, on ne meurt pas tous les jours.

Au second examen, la phrase semble fausse, trop détachée. Le libraire se méfie et, en même temps, ne peut que constater l’état lamentable de l’homme.

Quel âge avez-vous ?

83 ans, jeune homme.

Vous êtes très malade…

Ah ça…, c’est pas difficile à voir !

Qu’avez-vous ?

Le vieillard sourit, fait semblant de chercher.

Cancer, pneumonie, insuffisance rénale, glaucome, mais pas sourd… et j’ai toute ma tête, conclut-il fièrement.

Le libraire ne se laisse pas démonter.

Pourquoi êtes-vous ici ?

Vvvvlan ! Bang ! Et quoi encore ? Le libraire lève la tête.

Mon Dieu !

Cela lui a échappé. Le spectacle devant lui fait peur à voir. Une femme attend, le manteau ouvert sur une robe souillée. Elle est horriblement mutilée, le visage bleui, une paupière grosse comme une balle de golf, des pansements dans le cou. Lorsqu’il parle, sa voix n’arrive pas à se placer correctement.

Puis-je vous aider ?

Silence. Immobile, vacille légèrement. Il entend un son étrange, puis il comprend qu’elle pleure. Le vieillard, à ses côtés, tousse. Le libraire s’avance, mais la femme recule. Il s’arrête. Il répète sa question :

Puis-je vous aider… madame ?

Elle fait signe que non. Il se dit qu’elle est jolie, qu’il lui est arrivé quelque chose de terrible, violée ? Oui, c’est sûrement ça, ou battue par son mari, ce qui est la même chose. Il tend la main, tente ainsi de ne pas lui faire peur mais elle ouvre prestement la porte et s’enfuit, laissant le libraire décontenancé. Faudrait appeler la police… Banngg ! Le vieillard tousse encore. Le libraire cherche son air.

Que les gens souffrent, mon Dieu, que les gens souffrent.

Le vieillard a parlé et cela l’étonne encore. Il est pourtant demeuré caché et n’a donc pu rien voir.

Comment savez-vous qu’elle souffrait ? demande le libraire en demeurant là où il est, au milieu de l’allée centrale, le regard pointé vers la porte, comme s’il espérait que la femme revienne.

Perspicacité, dit l’homme avec une voix très lente, sachant où elle va, ayant dit probablement ces mots trop souvent maintenant. Je vous l’ai dit, je ne suis pas sourd. Une femme qui pleure, ça dit tout. Elles gémissent, ça oui, mais quand elles pleurent vraiment, c’est du sérieux, croyez-moi. Et celle-là, à l’entendre, elle est perdue… mais pour dire vrai, je crois qu’elle m’a suivie. Je l’ai vue au café tout à l’heure…

Toujours immobile, le libraire émet, pensif :

Elle était couverte d’ecchymoses…

Son cœur palpite. Il aurait dû la retenir, pense-t-il, lui venir en aide, adoucir ses peurs.

C’est la vie, dit l’homme, et ça, je l’entends.

Le libraire retourne près de lui, un peu choqué.

Mais tout à l’heure, vous ne me répondiez pas… faisiez comme si vous étiez sourd.

L’homme en rit, content de son mauvais coup.

Et si je n’avais pas eu le goût de vous parler ?

C’est impoli, rétorque le libraire, ne sachant s’il doit entrer dans le jeu ou considérer l’homme comme sénile et toqué.

Le vieillard hausse les épaules.

Je n’ai plus le temps pour ça… mais oui, c’est vrai, j’ai été impoli. Et vous êtes gentil, *vous*.

Je ne comprends pas.

Je reviens de *Chez Gérard*, à deux coins de rue d’ici…

Ah bon, fait le libraire. Il comprend. *Chez Gérard*, le compétiteur en quelque sorte, une librairie multimédia branchée sur tout ce qui bouge, des employés qui se pensent érudits avant d’avoir du poil au menton et qui connaissent mieux les numéros d’ISBN que la véritable histoire des livres. Sur ce point toutefois, le libraire ne s’attarde pas trop, conscient de son ignorance grandissante dans le domaine… Il n’est pas lui non plus un libraire *exemplaire*.

On vous a mal servi ?

L’homme rit, n’aurait pas dû, car la pneumonie n’aime pas rire, déclenche une autre toux vorace. Cette fois, le libraire croit qu’il va y passer.

Allons, allons, il faut se calmer.

Le vieillard parvient à sourire. Le libraire demande gentiment.

Un autre verre d’eau ?

L’homme fait non de la tête.

Donnez-moi plutôt un livre.

Lequel ?

Ça n’a pas d’importance.

Le libraire se retourne et prend le premier livre qui lui tombe sous la main. Le vieillard le saisit, le pose sur ses genoux, place doucement ses mains dessus, ferme les yeux et ne dit plus un mot. Il respire toujours aussi fort. Pneumonie, il a dit. Est-ce que c’est contagieux ? Mais non, c’est la tuberculose qui l’est, à moins que ce ne soit… Le libraire n’a pas le choix de demeurer, lui aussi, silencieux et la machine à tergiverser, à inventer et fabuler prend le dessus. Le vieillard attend peut-être qu’il engage la conversation. Pourtant, il paraît dormir. C’est sans doute ainsi qu’on meurt, pense le libraire, en dormant tout d’abord un petit peu, debout ou assis, se réveillant en sursaut, pour replonger par la suite dans des sommeils fourmillant de rêves, gobant parfois des après-midi entiers. Finalement, à force de rêver, on en garde le lit, on perçoit les périodes d’éveil comme de vilains et courts cauchemars, et à la toute fin, on ne se réveille plus. On dort. Le cœur, les veines, le cerveau se le tiennent pour dit, cessent tout bonnement de vivre, concentrés à écouter la lente vague du fleuve noir. C’est beau, se dit le libraire, faudrait que j’écrive ça sur papier.

Il regarde sa montre ; l’éternité tourne en rond. La voix du vieillard est douce ; il ne dormait donc pas.

Je leur dis adieu à tous…

Il ouvre les yeux, sourit au libraire qui comprend, s’en trouve soudain profondément ému et sot. Il regarde le livre que tient le vieillard. Une nullité médiatique. Il a pitié, le vieil homme dit adieu à du vent. Il tousse un peu avant de parler.

Vous faisiez quoi dans la vie ?

Le libraire en est certain, les yeux de l’homme se sont invisiblement noyés dans la tristesse.

Rien, je n’ai été rien qui vaille…

Le libraire proteste :

Allons, on a tous été quelque chose…

Le vieil homme l’arrête d’un geste vif du doigt.

Si c’est ça dont vous parlez, j’ai été professeur.

L’accent du vieillard coule doucement entre les mots.

Vous venez d’où ?

La question paraît ennuyer l’homme.

De France, Dieppe.

Le libraire réfléchit.

Vous avez connu la guerre.

(*ses yeux s’assombrissent*) J’avais un an, jeune homme. Les bombardements ont tout emporté : mes parents, mes frères, la maison. J’étais chez une tante, en dehors de la ville. Je ne me souviens de rien. C’est ça, le pire… Toute ma vie j’ai pleuré des gens que je n’ai jamais vus.

Les mains tremblotantes, l’homme ouvre le livre que le libraire lui avait présenté, l’approche tout près, glaucome oblige, feuillette quelques pages, ricane :

Pffft ! Prétentieux… (*Referme vite le bouquin.*) C’est de la merde que vous m’avez donnée !

Je sais.

Le libraire en rit. Ça amuse également l’homme qui pousse tout de même un soupir de regret entre deux raclements de gorge.

Vivre toutes ces années pour finir par faire ses adieux sur de la merde…

Je peux vous donner un autre livre, si vous voulez.

Non, non ! s’empresse d’ajouter le vieillard, ça n’a pas d’importance et ça en aura jamais, croyez-moi.

Il jette un coup d’œil autour de lui, n’y voit rien, mais semble connaître les lieux.

Je venais souvent ici avant… quand c’était l’autre propriétaire, un chic type. Qu’est-ce qu’il est devenu ?

Il est mort, il y a de cela trois ans. Je suis son fils, Pascal.

Son fils ? Ah, mais si…

Le vieillard a extrait un souvenir de sa mémoire, le regarde comme un enfant un jouet, s’en lasse vite. Passe à autre chose. Le libraire ne se souvient pas de ce monsieur. Il a passé son enfance à fouiner dans les livres que son père vendait, avait pris graduellement la succession et le contrôle des opérations. Il n’était pas beaucoup sorti de sa librairie, un peu comme si elle l’avait mis au monde et qu’à la fin, elle l’ensevelirait, le temps venu. Il n’a pas d’enfant, ne pourra que vendre lorsqu’il n’aura plus la force de travailler ou les reins assez solides pour tenir tête à Chez-Gérard-le-branché. L’homme doit mélanger lieu et date, car son visage ne lui dit vraiment rien. Il ne veut toutefois pas le contrarier. Cela aussi n’a plus d’importance. L’homme était un lecteur, probablement un de ceux qui se jettent naïvement sur les mots nouveaux, prêts à se laisser emporter par des vérités qui s’embourbent pourtant trop souvent dans des circonvolutions grammaticales. Les lecteurs sympathiques quoi, les premiers lecteurs, ceux qui partent à l’aventure en alourdissant leurs bagages d’histoires à dormir debout, de sensations intimes ou mystiques. Des lecteurs ? En majorité des femmes pourtant, patientes comme des mères, entrecoupant leurs lectures sérieuses de romans frissons, de ces frissons et amours qu’elles n’obtiennent qu’à moitié dans le monde table-des-matières des hommes.

…mes condoléances, dit poliment le vieillard. Je n’ai pas su. Depuis qu’on m’a mis dans cet hospice, je suis coupé du monde.

On vous laisse sortir par un temps pareil ?

Le vieillard rit, tousse, crache, tousse.

Oh que non ! Je suis en visite chez ma fille. C’est plus facile de la semer, celle-là. Elle faisait ses prières quand je suis sorti. Et quand elle fait ses prières, on dirait une momie…

L’homme a un bref regain d’énergie. Le libraire ajoute, condescendant :

Elle va vous disputer.

Si je reviens vivant !

Le libraire n’aime pas ça et le vieillard s’en aperçoit, rit, tousse, retousse. Crache.

Vous avez tellement peur qu’on vous meure dans les bras ?

Non, pas du tout, essaie-t-il de se défendre, vous dites cela de façon si…

… légère ?

Si on veut.

Quel âge avez-vous, vous ?

41 ans.

Votre père est mort de quoi ?

De vieillesse.

Comment parlait-il de sa mort ?

Le libraire cherche dans ses souvenirs, sourit tout à coup, car il voit maintenant où le vieillard veut en venir.

Il en parlait tout le temps, blaguait sur sa mort à la moindre occasion. Nous, ça nous déprimait, mais lui, il se tapait sur les cuisses.

L’homme acquiesce.

Il est mort en paix ?

Je crois, oui.

Heureux ?

Oui, aucun regret, disait-il. Nous avons beaucoup parlé durant les dernières années de sa vie.

Vous avez été chanceux.

Le libraire acquiesce silencieusement. Les deux font silence un temps.

Et vous, demande le libraire, c’est quoi votre vie ?

L’homme plisse les yeux, combat visiblement sa fièvre. Il étonne le libraire, à la fois malade, chancelant, et tout de même un cerveau agité et agile.

J’ai été un homme malheureux toute ma vie. Depuis mon enfance jusqu’à ce jour, les malheurs se sont abattus sur moi les uns après les autres.

Il s’arrête, comme asphyxié par la colère. Regarde les livres.

Sauf eux. Car j’y ai trouvé un certain bonheur, ou plutôt la maigre consolation que le reste de l’humanité était aussi triste que moi.

C’est un constat bien pessimiste…

Mais c’est la vérité… (il lève un doigt)… ma vérité. Quatre-vingt-trois années de misère !

Et quelle toux ! Le libraire en sera certainement immunisé pour le reste de ses jours.

Ça ne sert à rien, ce que vous dites là.

Malgré sa toux, l’homme paraît vouloir se remettre en colère devant les paroles insignifiantes du libraire. Celui-ci a honte, prenant justement conscience du vide qu’il émet. L’homme en impose tellement ; il est malade et en colère. Le libraire tente une diversion.

Vous avez lu quoi dans votre vie ?

Tout ce qui m’intéressait et, je vous le dis, je n’ai pas eu assez de mes vingt-quatre heures quotidiennes…

Vous lisez encore ?

Que non ! Pas vraiment. Je n’ai plus les yeux pour cela.

Ça vous manque sûrement.

Le vieillard se penche vers le libraire qui se voit contraint de se mettre sous les salves d’une possible toux.

À vrai dire non, lance l’homme en cherchant dans la poche de son veston un mouchoir, en tissu, qu’il porte devant le nez du libraire, puis sous le sien.

Il se mouche. Cela fait un bruit de cornemuse, dont seuls les vieux connaissent les mesures, suivi d’une sorte d’avalanche rocailleuse qui atterrit dans le mouchoir. Un vieux, ça n’a pas de manière, se dit le libraire qui tourne presque de l’œil. L’homme ne paraît nullement gêné, regarde plutôt intensément le libraire.

Dites-moi sincèrement, vous croyez à la vie après la mort ?

La question le désarçonne, même s’il répond spontanément.

Non.

Faudrait peut-être qu’il explique, s’en veut encore une fois, le vieillard essaie peut-être de s’accrocher à quelque chose avant de se noyer dans le temps. Mais l’homme paraît plutôt satisfait de la réponse du libraire.

Moi non plus, je vais mourir, je ne serai plus, je n’aurai jamais été en fait. Les savants le disent, non ? La matière ne serait qu’un état dans un vaste continuum d’énergie. Je n’étais pas, j’ai été et je ne serai plus et pourtant j’étais toujours là, je suis toujours là et je serai toujours là. Tout ce qu’il y a dans ma tête va s’envoler en fumée, mangé auparavant par des vers qui péteront ma conscience.

Le libraire a les yeux ronds, tremble.

Vous êtes lugubre.

Le vieillard le toise avec passion.

Je suis en vie !…

Tousse, tousse, crache.

… mais pas pour longtemps.

Qu’est-ce qu’elle fait de tout cela, votre fille ?

L’homme grimace, dédaigneux.

Nicole ? Elle est plus vieille dans sa tête que moi et a plein de péchés qu’elle veut se faire pardonner. Et je ne devine même pas lesquels. Elle n’a jamais couché avec aucun homme, elle ne doit pas avoir tant de cochonneries que cela à se mettre sous la dent (*Il rit, tousse.*) Elle pense que je suis un vieux cinglé excentrique qui n’a jamais été capable de s’occuper d’elle et qui n’a pas été assez brillant pour se remarier et lui procurer ainsi une maman de service. Remarquez qu’elle a peut-être raison…

Tout cela dit d’un seul trait.

… et en plus je suis pauvre, je ne lui laisse rien, sauf une maison dans un quartier cossu. Je ne laisse rien à personne.

Il pointe du doigt sa tête, approche son visage de celui du libraire qui n’aime vraiment pas ça quand il fait ça.

Tout ce que j’ai est là, dans ma tête, mes livres, mes rêves, mes douleurs. Je viens leur dire adieu. Ici. Je n’en ai plus besoin maintenant.

Le libraire est pris d’une légère nausée chaude. L’air s’est raréfié autour d’eux pendant que dehors, la tempête souffle comme une cornemuse des airs lugubres.

Ça ne vous fait pas peur…, commente nerveusement le libraire.

L’homme halète, tousse encore trop fort, porte cette fois son mouchoir à sa bouche. Il montre au libraire le résultat, c’est rouge et indescriptible.

Vous voyez… même le cancer quitte le navire.

Le libraire sent qu’il va défaillir.

Vous avez eu une famille…, dit-il sans en être convaincu, et pour éviter d’autres détails médicaux.

Pas longtemps. Ma femme est morte jeune, et j’ai tout abandonné après ça… mais je ne suis pas venu ici pour vous raconter ma vie.

Peut-être qu’elle m’intéresse.

Le vieillard ricane, paraît subitement fatigué, ému, ambivalent. Ses traits émaciés s’allongent comme si la douleur s’amusait à faire de ses veines des élastiques qu’elle étire et relâche à qui mieux mieux.

Vous pourriez me lire quelque chose, monsieur ?

Il a demandé cela avec douceur, presque avec de la tristesse. Le libraire s’en émeut.

Vous avez une préférence ?

Le vieillard hausse les épaules, hoquetant, visiblement exténué. Le libraire regarde derrière lui, dans les étagères. Zweig… Il prend La Confusion des sentiments, sait qu’il existe un passage quelque part… à la fin, à droite, si sa mémoire est bonne. Il cherche un temps, le vieil homme a refermé les yeux pendant ce temps. Ça y est. Il s’éclaircit la gorge, inquiet du ton à employer. Il attend encore quelques secondes.

*Depuis ce soir où cet homme, le plus vénéré de tous, m’ouvrit son destin comme on ouvre un coquillage dur, depuis ce soir-là qui remonte à quarante ans, tout ce que nos écrivains et nos poètes racontent d’extraordinaire dans leurs livres, tout ce que les pièces masquent en tragique sur leurs scènes, me paraît encore et toujours un jeu, et sans conséquence.*

Le libraire lit encore quelques phrases, puis se tait, pris d’un étrange froid. Le vieillard le regarde, souriant, les yeux trempés dans une eau délicate.

Merci mon ami, merci…

Il tousse, le libraire sent les larmes lui monter trop facilement.

C’est si beau, continue le vieillard, si tous les livres pouvaient être écrits de cette manière…

Il soupire, réfléchit.

Oui, si tous les livres avaient pu m’abreuver ainsi…

Vous seriez heureux ?

Le vieillard se choque.

Ah ! Heureux !

Il tousse encore, le libraire s’en veut de le perturber ainsi.

Peut-être pas heureux, mais les gens (il a dit « les gens » avec une once de mépris), le public (même mépris) serait obligé d’écouter la vérité. Ils deviendraient humbles… Bon sang qu’ils deviendraient humbles…

Mais il y a des livres qui provoquent aussi des guerres…

Le vieillard se radoucit.

Vous avez raison… la Bible par exemple. Peut-être qu’il n’y a pas d’espoir alors. Les livres n’y sont pour rien tant et aussi longtemps que les cœurs n’écouteront pas…

Le libraire demeure silencieux, cette fois-ci, ne sachant s’il faut faire l’avocat du diable ou devenir le suppôt des anges.

Aidez-moi à me relever s’il vous plaît.

Le libraire obtempère.

Mon manteau…

Vous partez déjà ?

Je ne vais certainement pas m’éterniser ici… Je n’ai pas votre âge.

Est-ce un reproche, une méchanceté ? Le libraire ne cherche pas vraiment à départager. Il est blessé.

La tempête est à son plus fort. Comment allez-vous faire pour retourner chez votre fille ?

L’homme le regarde avec mépris.

J’ai quarante-deux années de plus que vous dans l’expérience de la marche.

Allons-y pour la méchanceté.

Mais vous n’êtes plus capable de vous tenir debout et vous toussez comme une éponge !

Le visage du vieillard s’adoucit, s’assombrit, se durcit, dit d’une voix plus méditerranéenne que nordique.

Laissez-moi tranquille.

Il reboutonne son manteau tout seul et se dirige vers la sortie d’un pas dangereusement allègre. Cela doit lui coûter toutes ses forces, pense le libraire, qui ne peut que se taire devant cette démonstration d’orgueil.

Où allez-vous ?

Nulle part, dit l’homme sans se retourner.

Vous ne voulez pas que je vous lise autre chose ?

Inutile, mon bon ami, je n’en ai plus pour très longtemps, je vous l’ai déjà dit… On ne se reverra pas donc.

En disant cela, il se retourne ; son visage semble avoir obéi aux caprices du destin. Puis il se détourne sans rien ajouter.

Il arrive près de la porte et s’y appuie, prêt, pense le libraire, à s’effondrer. Vvvlllan ! Ooohh, il manque d’être carrément emporté par l’élan de la porte. La tempête entre sans permission dans la librairie.

Adieu, monsieur…

La voix du vieillard est sincère.

Adieu…

Bang ! La porte se referme. Bang ! En écho dans sa tête. Il regarde la silhouette de l’homme s’engouffrer dans l’insondable tempête, comme s’il mourait là, emporté par les vagues, englouti par le néant.

Il attend, debout, que quelque chose se passe. Car quelque chose vient de se passer et il comprend qu’il ne l’a pas vraiment saisi au vol. Il doit s’asseoir car ses mains, ses jambes et son cœur tremblent. Une crampe atroce cisaille soudain son ventre.

Pendant un bref instant, il croit mourir tant est forte la douleur. Il manque d’air, la tempête donne des coups sur les vitres.

Et puis plus rien. Il reprend son souffle, reprend le dessus, remonte à la surface. Il se lève, retourne au comptoir, s’assoit. Ferme les yeux, les ouvre, les referme, les ouvre encore. Rien n’a changé.

Où s’en est allé le vieil homme ? Que ferait-il à sa place ? La rencontre fut si brève. Comme un bonheur partagé ou comme une ombre qui les a pris tous les deux sous son aile et leur a dit des choses nocturnes et effrayantes.

Le libraire ouvre un des livres qui trônent sur le comptoir. Le referme. En ouvre un autre. Du regard, fait le tour de sa librairie. Tout ça pour rien ? La tempête insiste pour blanchir les rues de la ville. Demain, les nouveautés arrivent.