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La Vie dure

Je n’ai pas d’avenir, mon ange

Je n’ai pas d’avenir, mon ange. L’univers non plus, et cela n’a, somme toute, aucune importance. Ce serait tellement plus simple de t’écrire des promesses… J’ai faim et soif. Une grosse tempête fait peur à la ville. On nous annonce près de 30 centimètres. Je te le dis pour bien comprendre dans quelle humeur je suis. Heureux. Ta mère et moi avons mangé il y a deux heures déjà et j’ai toujours faim. J’ai allumé la radio, la voix neutre d’un annonceur de nouvelles nous conte les malheurs des baleines, puis l’intransigeance du gouvernement sur un dossier que tout le monde oubliera demain. Faut pas oublier les aventures chagrines d’une princesse désœuvrée dont on a montré les seins dans un tabloïd britannique. Faut pas non plus oublier les otages dans une république de bananes, le suicide des jeunes et les frasques amoureuses d’un député que l’on croyait juste et bon. Le monde, si tu le vois un jour, mon ange, est une curieuse symphonie. Nous avançons à petits pas, sur le bout des lèvres, sur la route des atomes et des axiomes. Nous essayons tous, je crois, chacun à notre manière, de retenir les réponses, de jouer les aveugles et de faire comme les optimistes et les héros, de vivre notre destin en refusant de nous y soumettre.

Je te fais mes prières. Je veux te parler pendant que tu n’es pas encore de ce monde.

Ta mère est derrière moi, dans le lit ; elle somnole. Ses cheveux forment sur son visage un voile léger, prêt à se métamorphoser au moindre rêve. La chambre, maintenue dans la pénombre, semble dormir comme ta mère. Ma lampe est le seul témoin d’une quelconque activité. Elle m’éclaire, jette mon ombre sur le lit m’invitant ainsi à aller rejoindre la femme que j’aime.

Nous sommes mariés depuis deux ans. Les jours ressemblent avec elle à une chanson. Tantôt le refrain, tantôt de nouvelles paroles, tantôt le retour du refrain et du quotidien. Je crois que nous pouvons nous décrire comme heureux. Nous avons bien sûr nos problèmes. Moi, par exemple, ça va mal au bureau parce que je m’y ennuie plus qu’autre chose ; on me confine à un travail sans couleurs et j’en perds alors le rouge de mes joues, la force de mon cou. Je plie et je vieillis. Ça me fait peur. Ta mère, de son côté, est impatiente, attend la réponse d’un client important. Si la négociation qu’elle mène réussit, nous allons avoir beaucoup d’argent devant nous et nous pourrions, comme notre rêve nous y pousse, partir pour la Thaïlande.

Nous sommes protégés de l’hiver par les radiateurs et notre compte d’électricité à jour. J’ai de l’argent. Je gagne bien ma vie même si je m’ennuie et cherche une autre manière d’agir. Nous sommes chanceux ou, pour employer les termes ou les prières de ma mère, nous sommes privilégiés. Comme nous n’avons pas encore d’enfant, nous nous permettons le bonheur de la nonchalance, nous nous prélassons dans des préoccupations bourgeoises. Ta mère, c’est de l’or en barre et c’est une chair chaude, une substance dont je ne peux me passer. Si un jour je m’égare, elle a ma permission de me tuer. Symboliquement, s’entend. La violence est d’une incompétence dans nos têtes. Je te dis cela avec douceur car c’est ainsi qu’il faut vivre ses passions. Les amants sont si près du cœur de l’autre qu’il suffirait d’une simple aiguille pour le blesser. Mais je m’égare peut-être. J’essaie d’enregistrer le moment présent, d’en faire une promesse.

La tempête isole davantage cette pièce déjà très calme et privée. Il fait très sombre au dehors. L’annonceur de la radio poursuit sa litanie de mauvaises nouvelles. Il y a des guerres au loin, des hommes, encouragés par leurs femmes silencieuses, s’entre-tuent pour un honneur qui leur a été prêté par des menteurs. J’en ai vu à la télévision hier, du sang sur leur visage, incrédules ou affamés. Je n’ai jamais goûté au sang des autres. Le sang volé, celui qui gicle d’une blessure vive, inadmissible. Ailleurs ou peut-être parmi ces disputes, des gens réussissent à se sourire, à se faire prudemment ou violemment l’amour, à se dire qu’ils s’aimeront probablement toute leur vie ou seulement quelques instants, en se promettant tout de même l’éternité, choqués parce qu’ils savent que la vie leur sera un jour infidèle. Leurs soupirs ne me parviennent pas. La soirée est belle et discrète, chaude, n’occupant que les secondes qui lui reviennent de droit. Je complique mes phrases à souhait comme je voudrais pourtant te regarder droit dans les yeux et te faire comprendre ce que le temps fait de mes veines. Je te parle en adulte, à demi-mot, prude, intelligent et essoufflé par tant de contenance.

Ta mère est belle. Elle dort comme les chats, féline, blottie dans ses rêves, mais prête à bondir. Elle s’étire ; sa sieste s’achève. Elle bâille bruyamment. Elle s’amuse déjà. J’entends les draps se flétrir pendant qu’elle change de position. Elle marmonne : « Qu’est-ce que tu fais ? » Je ne réponds pas ; elle ne veut pas de réponse. J’écris toujours. Elle semble se rendormir car je ne l’entends plus et soudain, dans le froid d’un silence, elle me dit de sa voix brouillée par le sommeil : « Fais-moi l’amour. » Je souris. Nous savons, tous les deux, qu’elle est en ce moment fertile ; elle a éclos et ouvert les portes de ses œufs.

Je ne suis pas un esprit rose, son ventre n’est pas une église et mes mains s’échauffent à l’idée de la prendre dans mes bras, mais si je te dis, mon ange, que je suis prude et que parfois, la vie me semble proche du blasphème, tu te moqueras certainement de moi, parce que tu auras peut-être vingt-cinq ans lorsque tu liras cette lettre et que tu n’auras probablement rien à faire avec toutes ces inséminations artificielles qui se cachent derrière les pensées et la sagesse. Tu seras jeune et tu voudras ne rien entendre, tu voudras plonger en ne mettant pas de gants, traverser la fange, courir au travers des viscères et rejoindre le tabernacle d’une chaleur rare, d’une enceinte sacrée, où le mystère arrive tout sale à l’offertoire. J’ai déjà l’impression de ne plus avoir cet âge même si je suis, biologiquement, encore très jeune. Je réponds à ta mère : « Pas tout de suite. » Elle dit : « Oh ! Oh ! le gros méchant loup à la bedaine de bière va venir voir la petite fille fragile dessous les draps et va lui faire des vilaines choses… » Elle rit. Je répète doucement : « Pas tout de suite, s’il te plaît. » Elle fait silence après avoir soupiré.

Bedaine de bière ! Non mais ! Si un jour tu lis cette lettre — il faudrait que je l’enferme dans une boîte que tu ouvrirais (par hasard ?) après avoir fouillé dans les vieilles choses qui traîneront dans la maison de ton vieux père —, je voudrais que tu saches tout de la tempête qui mugit, de l’année qui flétrit, du siècle qui s’ennuie déjà, des guerres que je n’entends pas alors que ta mère bouge, s’étire de nouveau, déplie ses jambes, les écarte, laisse l’humidité du sommeil s’évaporer pour ne laisser que le sel du désir. Je la regarde au travers du petit miroir de mon bureau. Elle sait que je l’observe ; nous faisons souvent ce petit jeu. J’écarte un peu moi aussi les jambes. Mais je continue à écrire.

Stoïque, l’univers gronde. Par les temps qui courent, les choses ne sont ni plus faciles ni pires qu’avant. Il suffit de continuer, de combattre le cancer et le soleil, la liberté d’aimer et la peste du sexe. Nous sommes pris entre deux feux et un océan. On nous avait dit qu’étancher notre soif était sacré, et voilà que les montagnes se fâchent et que le malaise accompagne nos désirs vers la porte ; on dit que nous aurions offensé l’équilibre de la Terre. Il y a des menteurs quelque part…

Les arbres, que tu verras toi aussi, un jour, lorsque tu auras l’âge de penser que ton souffle se compte autant que leurs branches, ces arbres balancent leurs bras en tous sens. Ils semblent écouter la musique des saisons et espérer qu’elle ne finira jamais tellement elle est belle, tonale comme ces chants d’église que des petites voix eunuques chantaient autrefois, pour le bon plaisir des papes uligineux. J’espère qu’il n’y aura plus de crucifix lorsque tu auras l’âge pour croire, lorsque tu seras suffisamment vieux ou vieille, je ne connais pas encore ce que tu seras, pour savoir que l’autre versant des collines t’attend, et que cela signifie qu’il faudra que tu sois fertile, prêt à enrégimenter ton bonheur, s’il le faut, pour ne pas devenir un imbécile de plus qui n’aura rien vu de sa vie. La seule chose qui importe, crois-moi, c’est de produire des fruits.

Ta mère se relève dans le lit. Ses cheveux s’écartent pour faire apparaître l’ovale de son visage et la courbe tranchée de son nez. On dirait une Égyptienne trempée dans du lait. Ses seins se gonflent pendant qu’elle lève les bras très haut ; ses aisselles respirent. Elle saute du lit et se dirige vers la salle de bain, puis va à la cuisine. Je lui demande : « Tu veux m’apporter des biscuits et du lait ? » Je l’entends ouvrir le réfrigérateur et une armoire, placer une assiette sur le comptoir. Elle revient avec les biscuits et le verre de lait, les dépose sur la table, me donne un baiser sur la bouche. Elle s’attarde quelques instants sur mes yeux et va se recoucher. Je lui ai souri en disant : « Tu me laisses écrire. » Ce n’était pas un ordre puisqu’elle a obtempéré. Elle m’a répondu en soupirant d’aise : « Je t’ai toujours laissé écrire, mon ange. »

Oui, elle m’appelle « son ange » et moi je t’appelle ainsi. Nous sommes tous des anges, blancs ou noirs, habituellement gris lorsque nous laissons la nuit s’emparer de nos envies ; nous sommes tous des êtres anonymes et androgynes en cette époque dont nous nous plaisons à marquer arbitrairement les frontières. Je n’ai pas d’avenir, mon ange, parce que, tous autant que nous sommes, et le nombre effraie quand on y pense, n’avons que quelques circonférences solaires à entreprendre. Rien n’a changé dans le meilleur et le pire de ce monde. Serait-ce une sagesse ? Probablement puisque personne ne l’écoute. Chacun va, chacun part.

C’est comme ce quartier que je peux observer de la fenêtre. Il y a des épiciers, des taverniers, des brocanteurs, des passants. Autrefois il y a eu des épiciers, des paysans, des villes. La vie suit des règles simples et les gens de ce quartier font comme les autres gens ; ils fournissent de l’huile à ce moulin que l’on nomme, à défaut d’un paradis, un univers.

Quel sera ton pays à toi ? Je ne veux pas vraiment le savoir car je craindrais d’entrevoir l’ombre des politiciens menacer tes espoirs ; je veux te parler seulement de la tempête qui s’énerve, loin des paroles politically correct. Je n’ai pas à jouer les grands devins pour prédire que les pauvres seront encore pauvres et les riches toujours aussi patriotiques. Moi, ton père, serai toujours pessimiste alors que ta mère m’appelle encore, me sermonne : « Tu écris trop…, tu ne pourras plus bander… »

Je souris encore. Nous enrobons nos plaisirs à venir de petits bonheurs prémonitoires. Je lui réponds : « Parce que c’est ma queue dont tu as envie ? » En me lançant l’oreiller : « Macho ! », puis doucement : « Ta queue et tes lèvres, tes bras et tes fesses, tes yeux et tes testicules, tes pieds et ton nez, tes cheveux et tes orteils. » Je l’arrête : « J’écris. » Elle rit, je l’entends s’enfoncer sous les draps, se mettre l’oreiller sur la tête en chantant de sa voix de fausse soprano : « Il écriiiiiiit… ! ! ! ! » On dirait un chant arabe. Ou le cri d’une mère qui veut enfanter. Tout me pousse à toi. Ta mère n’a cesse de rire de ce mélange de gaieté et de tristesse qui m’habite. Je suis fait de ces alliages de sentiments comme ta mère est faite d’un seul désir de vivre. Si tu pouvais avoir sa vitalité, mais si tu pouvais avoir mes yeux pour que je puisse m’y voir un jour. Je suis orgueilleux. Je ne voudrais pas mourir sans avoir pu te montrer ce dont je suis capable, t’impressionner par mon courage et mes mensonges. Merde ! Ta mère vient de me lancer le second oreiller !

Mon ange, mon enfant, mon fils, ma fille, je te donne mon avenir pour que tu puisses, à ton tour, le relayer à tes enfants. Tiens-le bien haut, cet avenir, ne permets pas qu’il touche la cohue des hommes avec leurs passés glorieux. Ne t’invente pas des institutions, ne crois pas les gens qui te voudront du bien tant et aussi longtemps qu’ils n’auront pas pleuré dans tes bras. Et ne fais pas plus confiance à ces pleurs si tu vois qu’ils sont guidés par le désir d’en avoir plus.

J’espère que tu auras le courage d’avouer ta peur de mourir et ne sois brave que lorsque personne ne te le demande. Je te dis sans doute cela parce que je sais que je n’y suis pas encore arrivé, ne sachant non plus si j’atteindrai cette assurance que les livres enseignent. Je te le dis encore, méfie-toi des prêtres ; la lumière qu’ils disent posséder fait, de toute façon, de l’ombre sur autre chose et le viol des innocents se poursuit.

Voilà que ta mère s’approche sans bruit, glisse sa main dans mon dos, s’appuie contre moi, m’enlace, puis va chercher les premières pages de cette lettre que j’ai placées en retrait. Elle se recouche. J’ai le temps de penser et de regarder au dehors, puis de t’écrire chaque mot que je respire. Je change de feuille ; ta mère me dit « Donne ». Je lui obéis. Elle se met à rire légèrement. Elle lance ensuite les feuilles par terre, chantonne. La pénombre de la pièce semble accepter de l’entendre. Le temps l’examine, lui tâte la peau, la fait vieillir chaque fois qu’il la touche. Que pourrais-je encore te dire ? On dirait que tout s’efface, que je pourrais continuer à pousser ce stylo dans tous les sens, ta mère n’en continuerait pas moins de jeter chaque feuille par terre. Tout s’évapore si vite, s’oublie et revit ensuite, des années plus tard, parfois sous forme d’œuvres vastes, souvent sous forme de phrases que l’on jette au hasard des concours, pressés de faire sa marque en espérant que l’univers se sentira écorché et atteint éternellement par nos gestes.

Ta mère ramasse les feuilles qu’elle a jetées, les remet sur la table en jouant avec, les mélange, un sourire en coin, ses yeux fiers d’être aussi francs. Plantée devant moi, ses pieds cloués au sol, elle me dit : « C’est lourd et prétentieux. » Je lui souris. Elle me fait une grimace et retourne au lit. Son jugement alourdit ma main même si je sais que les cathédrales ont été construites ainsi et que les guerres se fomentent à cause de cette prétention obstinée de la race humaine à vouloir vaincre. Aujourd’hui, notre combat diffère à peine des anciens, nous habillons seulement de plastique notre envie de peupler l’univers. Cela n’empêchera pas les jeunes, qui auront réussi à percer le préservatif qui leur barrait la route, d’être salauds et méfiants. La vie, la mort et les grandes questions nous hanteront toujours et bafoueront encore et encore ceux qui viendront après nous. Comme toi, mon ange qui, à vingt-cinq ans, seras peut-être déjà propre et raffiné, auras choisi ta couleur, blanc ou noir, te réservant, toi aussi, le gris pour devenir la nuit un chat ou un fauve. Tu sauras alors, comme nous, adultes qui tentons de nous endurcir, que la réalité surnage dans l’océan des interprétations multiples : tantôt un lied de Strauss, tantôt une corvée de lavage. Nous respirons tous le même air que nous tentons vainement de recycler. Et c’est très bien ainsi.

J’aime ta mère et, au-delà de mes intentions, c’est tout ce qui compte. Rien dans le tourment de ce siècle n’est différent des pleurs des anciennes Troyennes. Le farniente des jours terribles se poursuit alors que nos sentiments peinent à s’habituer à l’innocence des heures qui s’amusent à demeurer jeunes. Rien, pas même mes pensées véritables et lourdes, ne pourra contrer mon désir.

Ta mère s’impatiente. La tempête est grosse. Les flocons font des taches guimauves sur la fenêtre. Je t’embrasse et j’ensemence aveuglément.