Il pose ses lèvres au sommet du front. Les cheveux sentent bon ; la douche aura été bénéfique. Elle aura nettoyé les pores, fait éclore les minuscules cellules du désir. Il n’ouvre pas la bouche, embrasse ainsi en silence. C’est une sorte de prière. Il se maintient par les bras sans toucher vraiment l’autre, que les lèvres sur son front qui glissent légèrement vers la gauche, fouillent l’orée des cheveux drus, reviennent vers la droite, survolent une cicatrice, une douleur connue, déjà explorée. Il garde les yeux fermés. L’autre aussi. Chuuuuuut… Il faut faire attention. Garder silence, ne pas précipiter les choses. Ils ont l’habitude. La tempête, ils ne l’écoutent pas.
Les lèvres explorent le centre, descendent sur le front, atteignent le sommet des sourcils, en font le tour. Elles sont sur Mars, il n’y a pas âme qui vive, que des rochers, des pores neufs, des broussailles. Elles plongent dans l’orbite de l’œil gauche, là où il y a parfois de l’eau. Les lèvres le sentent protester pendant qu’elles se posent sur la paroi efféminée des paupières. Ils pouffent de rire. Chuuutttt. Ils vont se trahir. Les lèvres décollent dans l’atmosphère éthérée du plaisir. La langue sort et lèche furtivement la région entre les deux yeux. À ce moment, il se permet d’appuyer son bassin contre l’autre, une sorte de bravade, un blasphème de plus, comme s’il tentait le diable, l’enjoignait de lui faire peur, comme s’il se couchait sur la sainte Vierge, la langue d’une vipère rock and roll labourant le fard de son innocence. Mais l’autre sourit, cambre lui aussi les reins, tremble. Doucement. Les lèvres survolent la paupière droite, tanguent, touchent le coussin de l’œil. C’est chaud. La langue, cette fois, opère une lente exploration. Les papilles goûtent, sentent l’œil. Il sourit, il est si prêt qu’il pourrait brouter les fins cils, gober la vision de l’autre, subtiliser ses rêves comme on arrache des pétales pour déterminer le sort de son amour. Les poils bruissent au moindre vent. La langue lave la paupière, puis glisse sur le nez, essuie le gras ; les dents se referment légèrement, envoient un signal non équivoque, puis la langue poursuit son pèlerinage, mouille l’autre cratère.
Celui en dessous veut aller plus vite, cherche à attraper de sa bouche les lèvres promeneuses, mais elles fuient, remontent sur le front, rejoignent les cheveux, se referment sur les fougères. Celui du dessus écoute, une oreille sur le crâne. La pensée se meut, quelque part sous les racines, telle une nappe phréatique. Il embrasse les cheveux. Et d’un geste vif, elles s’ouvrent grandes, se précipitent vers la gorge. Là, on peut sentir le pouls, la fragilité du sang, suffirait de mordre et d’arracher l’artère. Il frissonne. Le visage mouillé de son partenaire se révolte. Il ne faut pas crier, ni faire de bruit, les autres pourraient entendre ?
La bouche demeure un temps dans la vallée du cou, suit le renflement du muscle, envoie à l’autre d’innombrables secousses électriques provoquées par ses lèvres polarisées. Il y a de la salive partout. Il mange à la source de l’oreille, souffle sur les enclumes, de sa main fouille la nuque. C’est solide, décidé. Les deux ont les cheveux ras. Ça ne garde pas trop d’odeurs et le jour, ça provoque le respect. Les cheveux ras, c’est un peu comme une barbe en friche, un râteau sur la peau, une grimace arrachée quand la tête plonge entre les jambes. Mais on n’en est pas encore là. On explore, on fait attention à ce qui se passe aux alentours, dans les autres cellules. La nuit est avancée. La tempête fait rage depuis trois heures. Tout ce temps, ils ont persévéré, attendu que les derniers s’endorment, que les radios s’éteignent. Des rires ont fusé pendant quelque temps, des tabarnaks, des coups de poing, pire qu’un dortoir d’adolescents. La plupart dorment maintenant, leurs nuits aussi longues que leurs jours. Mais ce silence est traître, ils ne sont pas dupes. Les murs ont autant d’oreilles que d’échos mort-nés. Ils créent eux-mêmes des sons étranges. La tempête n’y est pour rien. Elle ne parvient même pas à provoquer un semblant de froid. Les prisons sont chaudes en hiver. Les honnêtes gens prennent soin de leurs prisonniers. Pour les amadouer peut-être, afin qu’ils ne recommencent plus. La prison est comme une lune intérieure, gravite, entourée de barbelés, au milieu de la ville qui tourne, qui prend peur devant la tempête. Eux n’ont pas peur, ils n’ont rien à perdre, sans espoir vivent les jours. La tempête ne peut les atteindre, elle pourrait ensevelir les bâtiments, cacher les murs aux citoyens que les prisonniers n’en continueraient pas moins à regarder droit devant. Devant les portes fermées et déjà ensevelies sous le glacier des condamnations.
Il en profite, mordille l’oreille, sait qu’il n’en a plus pour longtemps, que le préambule a assez duré. L’autre est plus impatient que ça. Il veut tout faire trop vite, n’a pas beaucoup de contrôle ou ne veut pas se faire prendre. Qui sait ? Serait-il libre qu’il serait aussi empressé. Chacun sa manière. Et ce n’est pas normal, ça, il le sait. C’est parce qu’il n’a pas de femme. Il le répète constamment à l’autre. D’ailleurs, il a un poster au-dessus de la toilette. Elle est sur le dos, entoure de ses dix doigts son sexe et l’ouvre outrageusement. Il est comme les autres, se masturbe en pensant à celle qui est sur le mur. Ça marche.
Mais pour l’autre, celui qui voyage avec ses lèvres, c’est différent. Il ne pense qu’à celui qui est sous lui ; il est comme un oiseau interstellaire, aux bras délicats qui sondent à coups d’ordres pneumatiques. Il y a chez lui une forme d’expertise chirurgicale ; il sort sa langue que la peau s’ouvre tranchée, il suce que les plaies jouissent. Il mord et l’épiderme devient une éponge imbibée de tremblements. Il possède un don, et c’est de faire naître l’envie, d’attirer à lui, par des phéromones subtiles les mâles et les femelles de toutes allégeances. Il ne parle presque jamais de lui, des autres, se contente de prendre la peau nocturne de son amant, ne remarque pas les hommes qui se méfient de lui. Il est sauvage comme il aime parfois se décrire. Il est en tôle pour homicide involontaire. Les drogues le contrôlaient ; il était jeune. Il ne l’est plus. Il avait mis le feu au gars attaché aux barreaux du lit. C’était beau et puis ce fut horrible, les cris, l’odeur, les yeux convulsés, terrifiés. Il ne les oubliera jamais, ces yeux. Il fait attention maintenant, pose ses lèvres sur eux et leur demande pardon. Il n’est pas maître de ses gestes, il reçoit ses directives de très haut, des glandes tirent les ficelles, stimulent ses milliards d’ambassadeurs suicidaires. Ses jambes sont des boas malins, le corps s’y perd, prisonnier, asphyxié de chaleur. Ses bras ressemblent à des lianes nerveuses, plus folles qu’une huile. Les doigts nourrissent de leurs ongles les sillons des sexes. Et le plaisir est rare entre ces murs. On s’établit sur la première terre fertile. Les yeux ronds de son amant suivent, hypnotisés, la lente montée de ses caresses. Quand on y pense, le désir est une méduse siphonophore qui laisse dériver ses longues lanières invitantes dans la mer des épaves. Qu’on y touche et la méduse s’imprègne en nous, force la paroi des veines et nous injecte ses petits. Le brûleur d’amants est comme ça ; il est une petite plante, un fraisier aux innombrables embranchements, aux multiples fruits, amers et sucrés ; il est aussi cette méduse, ou encore une lente pieuvre hydrocéphale, aux membres Salomés que l’on méprend, si on est ivre ou si on étouffe dans la solitude, pour de la trahison excitante, une douleur dans le cœur d’un autre ; une certitude que le mal est ailleurs, qu’il ne touchera pas.
Ils s’embrassent. Le brûleur d’amants donne sa salive. L’autre s’y nourrit tel un oisillon maigrelet. Ce n’était pas comme ça au début. L’autre ne voulait pas, le sexe oui, mais la bouche, le mélange ne peut se faire ; la salive d’une femme est saine. Et une nuit, le brûleur d’amants avait été plus rapide que lui et avait enfoncé sa langue. L’autre aurait pu protester, mais leur salive goûtait la même chose après tout, leurs dents étaient dures les unes contre les autres. On eût dit un combat. Des frères, ils devenaient. Ils s’embrassent ; ils ont arrêté les autres gestes, se mouillent davantage, ne font pas attention où ils posent la langue ; la fraîcheur ressemble à un vent d’été. Leurs narines expulsent très fort leur chaleur interne. On dirait qu’ils se parlent dans cette langue des sourds qui oblige à tant de gestes, se prennent maintenant le visage à deux mains, cherchent à s’immobiliser, mais leurs bouches font trop de bruit. Elles ont soif, elles ont faim, elles mangent les sucs.
Il soulève son chandail, l’autre fait de même. C’est chaud un ventre, c’est doux l’essoufflement qui s’amorce. La peau durcit, ils peuvent y aller plus librement, celui sur le dessus trouve ça un peu dommage, celui du dessous oublie les femmes. Il y a encore trop de régions à explorer pour l’un ; il y en a déjà assez selon l’autre qui veut conquérir, pas découvrir. Mais le brûleur d’âmes exerce tout de même son charme. Et puis, il n’a pas l’air d’une tapette. Il a des muscles et sait se battre. Il se masturbe aussi devant la femme du poster. Il respecte les codes. Il se dope beaucoup. Il part dans des délires effrayants. Les autres prisonniers en rient, mais son compagnon sait qu’il devient alors une étrange bête, une langue aussi folle qu’un clitoris échauffé, ô les odeurs, des odeurs anales, d’Afrique, de mer.
Mais ce soir, son compagnon n’a pas pris de dope, s’amuse et il en convient. Il se laisse faire car c’est une forme d’adoration. Il se pense ailleurs et les lèvres de son partenaire ont la magie d’évoquer de luxuriantes images. Une plage, une femme, bien sûr, du sable qui s’insinue partout, un doux émeri sur le sommet des seins, dans la fente du gland, croqué par l’anus, craché par la bouche. L’autre plonge la tête dans son ventre, plante ses cheveux hérissés dans son nombril, souffle près de la ceinture comme s’il voulait par là la dénouer en criant « Sésame ! »
Les ventres gonflent comme la marée. La peau goûte de plus en plus le sel. La tête avance sous le gilet. Une taupe sensuelle, qui lave encore et encore, qui chatouille les reins, mord l’abdomen, le musc croit que c’est le printemps, la terre s’éveille, ça sent fort, ça noie. Ils ont chaud, l’atmosphère s’épaissit, il court toujours sous le gilet, l’autre pense à toutes les femmes libres. Combien il aimerait leur faire ça. Il déboutonne son pantalon, donne le signal, l’autre possède des dents dangereuses, il le sait, sa bouche est un grand vagin-vipère, l’ivoire sur les veines, les sursauts de la verge lorsque la langue passe sous le gland, les couilles en feu. Faut pas gémir, crier, faut pas trop dire qu’on aime ça. On le fait en silence et on le fait brusquement. On est des hommes, on connaît les dangers, on a un glaive qui fait jouir, on a des frissons qui nous brûlent. La bouche est grande, elle happe, il voudrait lui transpercer la gorge, il voudrait qu’il ait des bouches partout, des trous chauds, humides et fermes. Le brûleur a ce qu’il mérite ; il n’est bon qu’à ça. Lui, il changera quand il sortira de tôle. Pas de cicatrice ni d’anus dilaté. Ce n’est pas normal, mais c’est bon de le faire.
Or l’autre s’en fout. À défaut de romance, il a du plaisir. Il ne brûlera plus personne, mais il ira le plus loin possible, pas jusqu’au bout non, le plus loin possible, le plus près du danger, quitte à tenir l’allumette devant le corps mouillé d’essence. Faire comme ces araignées mâles qui s’approchent de leur femelle en ne voulant pas mourir et qui doivent s’unir à elle, le dard de la mort à la gorge, craindre pour sa vie, craindre de ne pas jouir.
Tango moderne, l’incendiaire danse seul autour d’un totem. Bossa nova imaginaire, l’autre a les yeux rivés sur le passé des femmes, quand il était petit sous les seins de sa mère, quand il était adolescent sous les jambes des jeunes ensanglantées, quand il était adulte écrasant ses dernières illusions sur le matelas des putains. Pas de femmes, pas de bonheur. Il donne des coups, sa verge entre dans la bouche d’un mâle ; il ne faut pas le dire, laisser faire, on comprendra, on ne le dira à personne. On ne peut attendre. L’autre est encore habillé, fait le bon esclave. Ils ont la nuit. Quand son maître laissera tomber ses dernières réticences, il pourra lui aussi se mettre nu, il deviendra un serpent aux écailles magiques, il gobera sa proie et aura le reste de la nuit pour roter ses plaisirs. Il fera semblant de frotter une allumette, la placera sous les yeux de son amant, fera une danse de la mort et avalera ensuite le feu car l’horreur n’est pas nécessaire, seulement son ombre, seulement le lent plaisir fort de goûter au sexe, de s’approcher des saletés les plus intimes, d’avaler les morceaux de nourriture pris entre les dents, de goûter le lait des aisselles, de lécher les parois fécales, de faire semblant d’être propre et décent et ouvrir son manteau à tous les passants, leur dire qu’ils ont tort de s’éloigner de son corps. La vie est bien trop courte pour faire des prières. Monter les femmes, monter les hommes, monter tous les consentements, monter les machos, monter les gens en robe, les gens du désert, monter et puis redescendre, les mains pleines de substances, le sourire aux lèvres et l’espoir de recommencer. Monter, descendre, monter, monter, sucer la morve, nettoyer les oreilles, plonger ses doigts, mordre et manger.
Et ils s’arrêtent subitement. Des rires ? Ils écoutent, essoufflés. Celui du dessous a posé sa main sur la bouche de l’autre qui, par plaisir, la lèche. Mais il ne l’entend pas de cette façon, resserre son poing, attrape la langue, pourrait l’arracher. L’autre glisse sans peur sa main sur le sexe de son geôlier. Ça se traduit ainsi : On est quittes, tu me l’arraches, je te l’arrache. C’est du pur plaisir mais l’autre se défait aussitôt de son emprise, remonte son pantalon, choqué, va à la porte, regarde au travers de la petite fenêtre. Rien. Le couloir est dans la pénombre habituelle ; les gardiens ne font pas leur ronde. Il respire fort, a craint le pire, la connivence des gardiens avec les sodomisateurs de l’aile gauche. Il doit bien y en avoir qui se doutent de ce qui se trame dans cette cellule. À moins que tous agissent ainsi, que derrière ces portes se cachent des hommes en rut, qu’ils vivent tous dans le mensonge et la crainte pendant qu’ils bavent et sucent les testicules de leurs partenaires comme s’il s’agissait de pis délicats. Il se détend, se retourne. Son compagnon est à l’autre fenêtre, observe la tempête silencieuse. On dirait une télé muette branchée sur le canal météo. Il s’approche. Ne rien faire debout, car on pourrait voir de la porte. Et puis merde, faut pas trop perdre le rythme. Il dit, un peu en implorant : « C’est bon, j’aime ça. » Il se déshabille complètement, sauf comiquement les chaussettes car il est frileux de nature. Il se recouche, attend. Il a honte de lui-même ; il joue le jeu de l’autre. Il pourrait terminer cela tout seul, mais ce n’est pas la même chose.
Celui à la fenêtre ne bouge toujours pas, observe encore la neige passer et ne laisser aucune trace. Il a revêtu un calme que l’autre sait être une volonté soudaine de faire des bêtises. Comme pour confirmer ses craintes, le brûleur d’amants se tourne enfin vers lui. Ses yeux luisent, peut-être un loup-garou dans ses veines, peut-être un chat dans ses yeux. Il enlève lentement son chandail, vite son pantalon, le slip. S’étend sur l’autre, replace ses lèvres sur le front. Comme au départ. L’autre se laisse faire. C’est du temps perdu, mais c’est le rituel. Et puisque ce n’est pas normal, autant suivre une route connue, prévisible. Comme ça, on pourra toujours émettre une justification, toujours la même, sans possibilité d’être déjoué au hasard d’une jouissance remémorée.
Le poids du corps nu est le seul élément nouveau. Ça ne se passe pas comme ça d’habitude. L’autre s’en trouve gêné, mais ne le montre pas. Il a le visage tout mouillé, embrasse maintenant en pensant à… À ? Elles n’ont jamais eu de noms, voyons, un numéro de porte et une addition. Il fouille davantage la gorge de son brûleur d’amants. Il place ses mains sur son dos, descend aux fesses, les agrippe et les colle contre lui. Pas comme ça semble dire l’autre, un peu plus de contrôle, il faut le faire durer ce plaisir. Il se soulève donc, veut poursuivre sa conquête du visage ; c’est bien parce que l’autre est en prison qu’il a pu se l’approprier. S’il est un brûleur d’amants, l’autre est son trésor, son hétéro, une autre façon de baiser, toujours les yeux fermés et surtout pas de soumission. Ils en ont pour l’éternité dans cette cellule ou dans une autre. Ils profiteront bien sûr d’un sursis, d’une possibilité de réhabilitation, mais c’est encore loin.
Pour l’instant, la nuit s’est abattue sur leur âme. Les geôliers ont éteint les lumières. Trouver le moment où ils sont passés de la morsure au secret se perd maintenant dans la nuit des tempêtes. Ils ne s’occupent pas de comprendre. Cette nuit sera une autre nuit sans sommeil. Il fait tempête dehors, on n’entend presque rien en dedans, l’écho des corridors est déjà une sorte de vent malfamé qui calfeutre les moindres gestes de la nuit. Les bagarres se sont éteintes avec les lumières. Chacun est rentré chez soi. Plusieurs se branlent en secret, en pensant à tout et à rien. C’est devenu un peu mécanique, mais ils en ont besoin, sinon, ils éclateraient, ce serait pire, ils tueraient. Leur espèce ne leur permet pas de ne pas reproduire et lorsqu’ils prennent leur queue déjà raide, ils ferment les yeux et pensent qu’ils font tout le contraire, qu’ils sont en dedans d’une femme et qu’elle sera enceinte pour une journée, histoire de leur faire croire qu’ils ne pourront plus l’atteindre, attendre une autre journée et recommencer la nuit à l’engrosser jusqu’à ce que le fantasme ait produit trop d’enfants. Ils chassent alors la femme et font la même chose avec une autre. C’est simple un homme, il est le disséminateur qui va, de fleur en fleur, mélangeant les pollens pour que la race soit plus forte. Et les femmes demeurent toujours inaccessibles, exigeantes pour le bien-être de leur propre race. La nuit, la prison est blanche : la semence et les papiers mouchoirs, les soupirs et le sommeil.
Le brûleur d’amants a un surnom : Fire. L’autre se fait appeler Eagle parce qu’il a tout bonnement un aigle tatoué sur l’épaule gauche. Ils n’ont pas eux-mêmes choisi ces surnoms. Les autres prisonniers les ont baptisés à leur arrivée. Fire et Eagle se caressent. Ils savent ce qu’ils font, cela ne durera pas des heures. Le temps est étrangement compté dans l’infinie journée réglementée de l’institution.
Chaque matin, ils durcissent les angles de leur visage, ouvrent légèrement les lèvres pour qu’on puisse bien voir la blancheur de leurs dents. Leurs yeux sont bleus, des cheveux droits et courts. Ils font du sport. Vingt ans les séparent ; le gymnase les a effacés. Personne ici ne demande l’âge de personne. Ils ont l’air de bêtes sauvages affamées, nerveuses. On les craint ? Ils ne savent pas. On les respecte à tout le moins. Mais dans ce milieu, faut toujours se méfier, l’univers des hommes est celui de la traîtrise des aveugles. Chuuuut…, se répètent-ils en silence. Eagle en a vraiment envie maintenant. Ils ne sont presque jamais ensemble, ne fréquentent pas les mêmes cellules, quelques amis communs. Le jour, c’est une photo de femme nue au-dessus de la toilette, les doigts en étoile pour mieux cibler l’entrée. Devant la toilette, c’est facile, la main est déjà là et puis, les autres ne regardent pas vraiment ; ils font la même chose. Ils respectent ça. Ils en rient plutôt, une sorte d’insulte mêlée de camaraderie. Ils comprennent et respectent ça ; ils font la même chose, mais ne veulent pas le dire, se plient en deux s’ils se décident à en surprendre un à le faire, vont parfois même jusqu’à se mettre à plusieurs pour « l’aider » sans réfléchir plus à fond sur ce qu’ils font. L’homme éjacule de toute manière. C’est un code. Et pas sorcier.
Eux, Fire et Eagle, ils suivent ce code à la lettre. Pas une ne manque. Ils en sont fiers mais ne s’en félicitent pas. Ce qu’ils font la nuit les réconforte, un point c’est tout. Le point à la fin du code. Cette petite tache minuscule que les écrivains placent au bout de chaque phrase pour leur permettre de passer à autre chose. Or eux, ce point, ils en ont fait leur puits profond, l’endroit où leurs secrets n’ont même pas d’écho. Leur visage qui impose le non-recevoir, les yeux qui pénètrent loin dans la conscience de l’adversaire éventuel, sont comme des crayons de plomb ; le point est vite tracé. Les poings sinon. Gare. Chuuuuttt… ils n’ont rien à se prouver pour l’instant. Du moins, c’est ce que pense Eagle. Fire en a rien à foutre. Lui, il a déjà monté toutes sortes de choses. Il continue. Son hétéro est à lui. Demain, ce sera d’autres brebis si Eagle meurt ou s’il se fait gracier.
Ce qui pourrait être intolérable pour eux ne l’est pas ; ils sont obligés de partager une cellule. Ils ont appris à vivre ensemble. Les habitudes se créent. On devient des frères, chacun ses histoires, ses lubies, comme du temps de l’adolescence. Parfois, ça les fait sourire, cette camaraderie et cette ambivalence. Que l’un jure et l’autre acquiesce dans sa tête, que l’un émette un sifflement admirateur et l’autre de siffler à son tour. Pouvoir aussi se toucher l’épaule au vu et au su de tous et ne pas se faire remarquer, car la fraternité est une affaire de cœur. Et c’est rare dans une prison, le cœur. Le code, oui, mais le cœur demeure inassouvi, n’est qu’une pompe, des ventricules en systole qui chassent le sang vers les bras, le sexe, la tête. Le cœur qui rend les yeux rouges de colère, la colère qui fait montrer les dents, les dents qui mordent en silence la peau du frère sans toutefois laisser de marques.
Ils forment une croix, leurs mains unies, leurs visages soudés à leurs lèvres, le bassin de l’un forçant le passage de quelque chose qui n’existe pas. Eagle sait qu’il aura le dessus à la fin. Il se déhanche, se frotte, les poils de Fire s’accrochent à son sexe comme des sangsues ; il frotte plus fort, les sels s’évaporent, enivrent l’atmosphère. Fire cherche le cou d’Eagle, suit l’épaule, renifle la forêt de l’aisselle. Eagle lâche les mains de Fire, s’agrippe aux draps et soulève avec ses hanches le corps nu de son amant. L’homme qui n’a pas ce qu’il désire écrase. Fire n’est pas surpris par le geste. Bon gymnaste il se glisse prestement sous Eagle, change de côté. Eagle se laisse choir. Fire ouvre les fesses d’Eagle, plonge sa langue. L’anus se resserre. Eagle sent fort à cet endroit, mais il est propre. Une femme ne lui ferait jamais ça comme ça. La langue va chercher les muqueuses intérieures, les dents frottent la peau. Eagle est humilié, il le sait. Il attend son tour. Font-ils du bruit ? Il n’a plus d’oreille pour entendre. La barbe de Fire contre la douce peau de l’anus l’oblige à fermer sa gueule et à accepter une sorte d’impossible. La stimulation est insensée, Fire a faim, possède une langue énorme, une coulée de sueur s’échappe de l’échine d’Eagle, Fire s’en aperçoit, devient fou, suit de sa langue l’eau et de ce fait, arrive au point où il pourrait monter Eagle. Celui-ci devine, d’un mouvement se libère, empoigne Fire et en peu de temps, réussit à le dominer. Fire grimace. Eagle s’enfonce davantage. Il donne des coups. « Yes ! » dit-il. Ça amuse Fire. Eagle est en colère pourtant. De sa position, il peut voir le poster de la femme, au-dessus de la toilette. Il fait trop sombre pour voir les détails, ce qui est inutile puisque Eagle les invente. Il s’imagine là, sur la femme, et il la monte. Il se frotte, se déhanche, veut en finir au plus vite et pourtant, il aime ça, prolonge le plaisir. Il aime ça ! Fire ne dit pas un mot, essaie de se détendre. La verge d’Eagle se durcit encore plus. Il ne faut pas trop serrer, il le sait. Il s’imagine qu’il ouvre grande la bouche, qu’il a envie de vomir ou de déféquer. Voilà, ça passe mieux. C’est encore raté, la douceur. L’anus ne proteste plus maintenant. Eagle halète, fait des gestes automatiques, c’est une machine, on, off, on, off, on, off. Fire a très chaud. Sa sueur lubrifie. Eagle pose les mains sur les seins de la femme, il fait attention et pourtant il montre qui est le plus fort, le sexe se démène, la femme aux longs cheveux du poster ne lui sourit pas, semble être morte dans ses bras, ça l’excite cette soumission. Il a le pouvoir. Il pourrait blesser Fire tant il ne s’occupe que de sa jouissance qui tarde à venir.
« Serre, un peu. »
Les yeux de Fire, dans la noirceur, deviennent méchants. Il ne s’est jamais rendu jusqu’au bout de sa salive. C’est toujours trop vite. Trop bête, si éphémère qu’il faut sans cesse recommencer, parce que le souvenir est infime, ne nourrit rien, ne crée pas d’enfant. Il serre. Eagle lui griffe aussitôt le dos. Fire ne sent plus rien. Eagle ne se retire pas. Fire le sent vivre son orgasme. Des « oohh », des narines exsangues, des raclements de gorge, ce que l’homme invente pour marquer sa victoire. Eagle se couche sur Fire, lui embrasse le dos, reprend son souffle, donne encore des coups. Fire attend. Eagle est dans un demi-sommeil immédiat. La jouissance vrombit encore, telle une plaque tectonique qui se perd dans le magma. Eagle s’enfonce une dernière fois, tremble, épileptique heureux. La semence se transmet, se perd dans le poison des intestins, les moitiés d’enfants roulent dans le noir comme des coquilles vides.
Silences.
Souffles chauds sur la nuque.
Eagle s’endort presque, le membre toujours droit, on dirait une abeille en train de mourir après avoir attaqué. Fire sourit. Lui, il a encore toutes ses envies. Il soulève Eagle, qui se laisse ainsi porter, trop heureux de jouir et d’y croire. Fire promène sa charge sur l’étroit lit, se balance comme un éléphant des Indes. Eagle s’agrippe comme il peut afin de ne pas tomber. Fire fait face au mur, se balance toujours un peu ; Eagle trouve ça drôle. Cet exercice dure longtemps. Ils peuvent tous les deux entendre le murmure de la tempête au travers du béton sans fin de leur geôle. Eagle est repu, se laisse bercer par Fire. Ce dernier joue au pachyderme, renifle bruyamment, sa peau a la rugosité du passé. Ses yeux demeurent toutefois modernes, mi-clos et rouges, nervurés par trop d’injections de drogues ; ils sont du bleu ciel plein de nuages de ceux qui vont toujours trop loin. Il sent la queue d’Eagle ramollir doucement. Mais Eagle est capable de plus. Fire le sait. Il a une idée.
Il fait semblant de vouloir gravir le mur. Eagle rit ; il doit maintenant user de force pour se maintenir sur Fire, puis est obligé de poser les pieds sur le lit, mais il a réussi à demeurer à l’intérieur de Fire. Le brûleur d’amants se déhanche. Eagle est prompt à saisir l’occasion qui se présente. Quand il le veut, il ne se fatigue jamais. Le sexe répond présent. Il peut ensemencer la planète entière des femmes. Il reprend contrôle de la situation. Fire soupire. C’est beaucoup demander à ses viscères. Toujours aller plus loin, arroser d’essence son partenaire, l’étouffer dans la surprise. Il ferme les yeux, ratisse le sol des poumons pour y quérir l’air qui lui manque, y suce, animal, l’oxygène. Eagle se démène, inconscient de sa force. C’est reparti. Ça sent mauvais. Il exagère. Mais c’est Fire qui le demande après tout. Ce n’est pas du plaisir, c’est de l’amour de bêtes, Fire se masturbe, chantonne. Eagle écoute, a peur de le voir déconner, mais ça l’excite en même temps. Fire resserre l’anus à tout instant, Eagle en profite. Ils dansent dans la même direction, face au dos, face au mur. Fire respire fort. La chaleur et la douleur se mélangent pour donner un étrange rêve. Ils planent au-dessus de la prison, entourés par la tempête qui gifle leur peau en sueurs. Fire est un cheval, Eagle un cow-boy, plante ses éperons dans les reins de sa monture. Ils volent, ne voient rien en avant d’eux, le paysage est d’un blanc furieux. Eagle agrippe les cheveux de Fire, le force à cambrer sa tête vers l’arrière. Il plante plus à fond son membre comme s’il voulait par là pourfendre le sort qui les unit. La bouche ouverte, le cou comme une proue de navire qui fend l’eau déchaînée, Fire pleure, a mal, saigne sûrement, se sacrifie, brûle sous l’essence, les côtes écartelées, les paumes tremblantes, le sexe deux fois trop gros. Il émet un long souffle, essaie de se concentrer sur ce qu’il fait, tangue, exagère lui aussi, resserre, tire, chantonne, l’autre redit yes ! Fire sera bientôt plein de semences. Eagle l’entoure soudain de ses bras forts, se serre contre lui.
Fire sourit. C’est ce qu’il attendait. L’autre s’abandonne. C’est plus fort que lui, la deuxième jouissance l’étouffe. Fire jouit à son tour. Les deux pleuvent. Quelques secondes de néant où leurs peaux, tendues comme des tambours, vibrent au son d’un dieu obscur. Fire est heureux ; rester ainsi, ne plus se quitter, mourir comme ça, sales et infertiles. Leurs corps se serrent davantage. Il pourrait être fidèle, il aurait son homme à lui, sous les draps chaque jour, près du cœur, dans la salive. Ils combattraient ensemble les quolibets et la vieillesse. L’un connaîtrait la force de l’autre, ils montreraient leurs dents aux passants, forniqueraient en silence, onanisants et fellatieux. Ils seraient maîtres de leur chambre, bâtiraient leur maison, cultiveraient sans doute un jardin et des fleurs. Et le soir en hiver, lorsqu’il ferait tempête, ils tenteraient d’oublier les prisons, cages thoraciques amusées.
Eagle pousse Fire sur le lit, se retire et lâche un cri bestial. Le sort est brisé. Fire referme la boîte à souhaits, reprend conscience des lieux. La prison écoute. Eagle ne s’inquiète pas. Un bruit comme ça, c’est normal. On l’entend toutes les nuits dans les cellules. C’est de la colère. Et c’est avec ça qu’ils s’éclatent tous.
Fire se lève. Il faut calmer la douleur maintenant. Encore essoufflé, il se promène de long en large, entend parfois la tempête rugir, mais il se sent bien, son corps nu a la chaleur et la fatigue d’exister. Il a quand même mal. Eagle est un salaud, un mâle à la queue barbue. Fire a besoin de la clé pour fermer les barrières du rêve. Il a besoin de dope. De la douce ce soir, un petit champignon chocolaté ou de la morphine, demain, aller au gymnase et ne faire que des push-up, raffermir les muscles du ventre, expulser davantage la douleur, l’éteindre à coups d’exercice, peut-être mettre des gants de boxe et se trouver un partenaire qu’il pourrait tenter de tuer. À défaut d’amour, le viol. C’est pourtant pas compliqué le bonheur.
Eagle se lève à son tour. Contourne son compagnon de cellule. Ouvre les robinets, entreprend de se laver, ne pas laisser d’odeurs trop fortes, jouer l’hypocrisie des lieux. Fire continue sa marche dans le froid et le chaud de la cellule. Eagle essaie de ne pas porter attention à lui, mais c’est difficile, Fire est trop nerveux ; il semble heureux en plus, ce n’est pas normal, il ne faut pas qu’il s’en fasse accroire. Il veut aller dormir. Fire veut sûrement parler. Eagle s’y refuse. On n’a pas le choix, avait dit Fire une nuit, on est amants, on va s’aimer toute notre vie. Il était bien sûr sous l’emprise de la drogue. Eagle l’avait presque étranglé, mais comme Fire souriait, il l’avait plutôt roué de coups, jusqu’à ce que l’autre s’évanouisse. Fire n’avait plus reparlé de ça, mais prenait sa revanche chaque fois qu’ils faisaient l’amour, pensait en silence leur avenir, s’arrangeait pour que l’autre le serre, à son insu, comme le font les êtres qui s’aiment, allait chercher au détour d’une jouissance les seuls moments de grâce qu’il pouvait se permettre. Et les drogues avaient fait leur boulot dans son corps. D’étranges cellules envahissaient depuis peu son sang.
Eagle couche avec un monstre et il ne le sait pas. Fire s’assoit sur la toilette, cherche à ne pas se trahir, à conserver sa méchanceté pour lui. C’est lui la femelle dangereuse, celle qui dévore son amant après l’amour. Une douleur intense lui déchire l’intestin. Eagle ne veut pas entendre, mais Fire, sans vergogne, expulse le sperme. Bruit fort, grossier ; on dirait de la merde qu’on étale sur du papier blanc d’église. L’odeur envahit la cellule, mais ça, ils y sont habitués, peuvent pas faire autrement. Le cul de l’autre, on le connaît même sans la baise. Eagle se bouche tout de même les oreilles et se cache le nez sous la couverture. Fire fait par exprès. Eagle est fatigué. Il pourrait être de ces insectes qui, une fois l’union consommée, meurent ébahis. Il s’endort presque, la tête dans le sommeil du purgatoire, les yeux attirés par le jeu des ombres. La tempête n’atteint pas la cellule. Ils sont en sécurité, loin des regards et des condamnations. On les laisse en paix, ils font l’amour, puis ils cherchent le sommeil.
Fire n’en a pas fini avec la nuit. Assis sur la toilette, il expulse les derniers envahisseurs. Il renifle. Mais Eagle ne l’entend plus. Ça lui fait mal, l’anus et le cœur. C’est quoi son nom déjà ? Personne ne l’appelle par son vrai nom. Camille. Il crache la semence, les poings fermés, ses yeux bleu ciel transpercent la nuit et le lac qui les submergent.