Ma journée s’achève. Je suis allé promener mes chiens qui s’en sont donné à cœur joie dans cette nouvelle neige. Ils m’ont accueilli comme toujours, Belle folle comme un balai, Zac donnant la patte et attendant son heure. Ils forment une paire disparate et pourtant amie. Je suis le chef de la meute.
La tempête bouchait tout, mais les chiens n’en avaient cure. Leur plaisir de pouvoir courir dure si peu de temps qu’ils voulaient en profiter au maximum. Ils ne se sont pas fait prier pour rentrer tout de même et je leur en sus gré. Je leur ai donné chacun un biscuit et ils étaient contents. Je les ai caressés et ils étaient toujours contents. Je les laisse maintenant tranquilles et ils s’endorment à mes pieds. Les chiens rêvent depuis des millénaires près de la race humaine ; peut-être sont-ils devenus les conservateurs de nos songes, captent nos angoisses et les transmettent à une mémoire universelle. Sans doute parleront-ils un jour notre langue et relateront nos amours lorsque la race aura disparu de la planète, ensevelie par une tempête de neige radioactive. Qui sait ce que sera l’humanité lorsque notre soleil s’éteindra… Ça me fait rêver et me coller à la fourrure de ces animaux afin qu’ils enregistrent mes plus petites espérances.
Il est tard, la ville éteint ses néons et ceux qui restent allumés n’invitent à rien ; plus personne maintenant n’ose braver la tempête. Le métro, à cette heure, était presque vide. On a la paix la nuit, dans les wagons. Je m’y suis presque endormi, heureux de pouvoir traverser la ville sans devoir affronter la tempête. Je savais qu’il me fallait faire un dernier effort, pour les chiens, et que je pourrais par la suite prendre un bain, refermer le jour. Les chiens se sont enroulés tout près, Zac, grosse bête, appuyait parfois sa tête sur le rebord du bain, attendant sagement une caresse de ma part et, si possible, pouvoir lécher ma main mouillée.
Qu’ai-je à dire encore ? Qu’ai-je à inventer ou pleurer ? L’incertitude parle pour moi. La route se perd maintenant dans ses fossés. Maintenant que maintenant parle très lentement, qu’il murmure plus qu’il ne vit. Qu’ai-je à penser alors que la nuit punit mes derniers esprits, ceux qui hantaient mes espoirs comme de vieilles Égyptiennes échouées sur leur pharaon ; ces esprits qui frôlaient les murs de ma raison, s’arrêtaient à chaque tableau pendu dans les corridors, montaient les escaliers pour aller s’évanouir dans des chambres maintenant scellées, ceux qui le jour longtemps endormi sortaient dans les jardins pour y respirer l’odeur de la vie et des pollens ; ceux-là même qui, hier soir, fouillaient les combles pour en chasser les rats ?
Qu’ai-je à présenter face à l’armée de faits ? Qu’un corps qui se cache le front avec les bras, qui courbe l’échine, qui s’arc-boute devant les rafales de la dure neige des envies. J’attends, je compte des quantités astronomiques de temps, je noircis des feuilles qui se laissent ensuite choir sur un sol discipliné. Les heures passent et piétinent. Tout se tache d’eau, d’autres mots, de boue et d’un peu d’ivresse.
Je me rappelle une phrase qu’un de mes professeurs avait écrite sur le tableau au début de l’année : « Il faut que le monde soit meilleur parce que j’ai vécu ». Si par malheur quelqu’un effaçait la phrase malgré l’avertissement qui la précédait, notre professeur, le jour suivant, grognait et la retranscrivait patiemment. Il se retournait ensuite vers nous et nous regardait avec des yeux un peu vides et interrogateurs ou résignés comme s’il ne se satisfaisait pas de notre silence. Puis il ouvrait son cahier et commençait sa leçon comme si de rien n’était. Je crois maintenant comprendre son regard. Il essayait de savoir si nous étions meilleurs que lui. Cela est cependant une traduction de ma mémoire. Le passé ne parle pas la langue du présent et nous le lisons toujours en substituant ça et là des mots qui font notre affaire.
Il faut que le monde soit meilleur puisque nous avons vécu, puisque nous vivons. Cela n’est peut-être qu’une affirmation gratuite d’un dilettante qui veut espérer encore. L’avenir de tous ces peut-êtres que j’écris depuis le début m’inquiète car il commence à vouloir revenir vers moi. Ils ne sont que des pierres jetées plus avant. Ils s’amoncellent et bientôt je ne pourrai avancer que lorsqu’ils auront été déblayés de ma conscience.
Zac, près de moi, ronfle. Lovée contre lui, Belle épouse sa respiration. Ils sont ensemble, même dans le rêve. Je n’ose bouger. Comme la mort me semblera longue si je ne parviens pas à épuiser totalement le chant de ma vie.