EN
La Vie dure

Troisième promenade

Je ne me résous pas à rentrer chez moi. Quand je suis sorti du café, la tempête m’a happé et m’a fait errer, jusqu’aux limites de l’endurance, vers un autre commerce chaud. Mes chiens m’attendent depuis dix bonnes heures et ont certainement hâte d’aller dehors. Patience, mes beaux, votre maître explore le vague à l’âme.

J’ai froid maintenant. L’endroit est bondé. La clientèle est beaucoup plus jeune que dans l’autre café. Je ne m’y sens pas vraiment à l’aise. À mes côtés, deux adolescentes parlent de leurs profs, des garçons aussi, cela va de soi. La musique est douce, étonnamment aux antipodes de la brusquerie naturelle de ces jeunes. Simple, un peu répétitive, elle plane sur les têtes jaunes et bleues comme un vent d’été sur un champ de fleurs sauvages. J’ai l’air d’un vieux récif sur lequel les vagues s’éclaboussent pour mieux repartir jouer dans l’océan. Chaque jour je me dis la même chose, que je vais mourir, que je vais mourir, que je vais mourir. Je m’écris des poèmes et des prières là-dessus et à force de me tourmenter, j’en arrive à me pacifier, à me plier à cette réalité. Je m’éprends du bonheur de vivre et je ne fais plus rien d’autre, sidéré, abasourdi.

Ces jeunes me renvoient à mes désirs, me rappellent que je n’ai pas tout assouvi. Aurai-je le temps de tout vivre ? Aurai-je le temps d’aimer encore ? De retrouver le plaisir si doux et fluvial d’une chaleur humaine ? On verra bien. J’ai encore le temps ou je ne l’ai plus. Je ne vois pas qui tient les fils de mon existence. Les Muses, les Parques, Visa ?

Un jeune garçon m’observe furtivement. Il est du genre à posséder des tas de secrets inavoués. J’ai envie de lui dire que je suis passé par là, mais à quoi bon ? Ce n’est certes pas ça qu’il veut entendre. Un adolescent s’approche de lui ; leurs regards s’illuminent et entrent aussitôt en osmose, une sorte d’effet Casimir spontané, une harmonie quantique des corps, des sens qui, sans exiger ni les mains, ni la langue, arrivent à se promettre un endroit secret, un cratère sur la lune pour y boire l’eau tenue gelée de leur passion secrète. Que l’un se penche et l’autre s’incline imperceptiblement. Qu’une blague les fasse rire et ils ont le réflexe de se regarder, d’aller chercher cet accord de l’autre. Il en va ainsi des autres alliances, plus permises, concoctées dans ce lieu. Ces jeunes garçons et ces belles adolescentes jouent à la marelle avec leurs cœurs, savent d’instinct, un instinct issu d’un long apprentissage plus que millénaire, que la joute amoureuse débute dans l’arène des yeux.

Ces yeux… oui, ces fenêtres égarées. Ces yeux sont coupables d’être inadéquats à notre volonté. Et c’est tant mieux. Ils nous trahissent, ils s’en vont tout seuls, à l’encontre des époques, posent leur attention sur ce qui les fait frémir. Que quelqu’un les observe et leur émotion secrète a du mal à fuir. Un regard, c’est nu et altérable devant un autre regard. Les yeux permettent au mystère de chacun de parler. Malgré notre insistance, les yeux nous barrent la route ; nous devons rester sur le seuil du temple, à regarder béatement les vitraux du portail nous renvoyer les reflets du sacré cœur. De la vie qui retient son souffle par peur d’être prise. Voir dans les yeux d’un autre, c’est entendre le battement de son désir, le vent de sa fuite, le piétinement de ses interminables interrogations.

Nous tremblons pour des yeux. Au hasard du temps, les gens jettent, donnent leur regard et questionnent. La réponse des observés est tantôt furie, tantôt flegme, duplication. L’instant où deux visions se superposent, un conciliabule s’amorce, une figure se dessine. La ligne se crée, la matière prend forme. Et pourtant, nous déchirons les feuilles ainsi dessinées ; nous effaçons pour mieux recommencer, jamais satisfaits, toujours anxieux de nous replonger dans d’autres yeux, d’autres drogues. Le visage, sauvage, laisse danser ses ombres. Nous sommes carnassiers de regards. Saisir les ombres des inconnus nous rassasie. Les yeux sont banquets, lyres, foudre. Ils apportent l’espoir comme le vin libère les âmes. Ils sont précieux, flambent, entourés de carbone.

Ils sont si royaux que la pensée ne peut que leur bâtir des royaumes. Nous disons que nous voyons lorsque nous croyons comprendre. Les yeux se perdent lorsqu’ils aiment et ils ne voient plus rien, ne comprennent plus rien lorsque les semences se meuvent.

Les yeux ? Ils grisaillent si notre pensée fomente. Ils dégénèrent les premiers lorsque la décadence s’installe dans notre vie. Car tout ce qui est hors de prix est aussi proche de la pureté que de l’impur. Fragiles, subtils et gourmands, les yeux éclatent au moindre vent fort. Ils deviennent alors vengeurs, cyniques, parfumés. Rien n’est plus près de nous que nos yeux. Ils sont nos frères dans la mort. Ils se vitrifient alors comme de la glace d’église, comme une dernière hostie à la vie.

Je vis pour le rituel qu’est le pain des visions et des pensées. La musique des autres anime mes sourires. Demander plus que leurs regards serait exiger autre chose que la vie. Je ne peux comprendre ce que ressentent les aveugles. Je ne veux pas non plus qu’ils m’envient. Si la nature a inventé les yeux pour nous permettre d’espérer, elle a peut-être donné à ceux qui en sont privés le pouvoir de voir avec l’intense nuit de ce qui vit.

J’existe et tends mon regard sur mes espérances. Je ne veux pas autre chose que la simple satisfaction de rougir pour des yeux, d’envenimer pour des yeux, de brûler naïf pour des yeux. La morbidité n’aura alors plus sa place. Que l’unique et périssable amour pour gober le temps et peindre tout l’espace qu’il faudra.