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Un miaulement insistant la tire du sommeil. Elle ouvre les yeux, ne voit pas Bruz près d’elle. Le cri reprend, plus loin.

Elle regarde l’heure. Huit heures trente. Elle reprend peu à peu ses esprits. Le chat miaule toujours. Elle l’aperçoit, perché sur le rebord de la fenêtre, le corps tendu, la queue battante, entièrement absorbé par ce qu’il observe au-dehors.

— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?

Elle rejette les couvertures, enfile son peignoir et s’approche en titubant. Bruz tourne la tête vers elle, puis regarde de nouveau par la fenêtre en miaulant.

— Qu’est-ce qu’il y a donc à voir, Bruz ? Je ne vois… mon Dieu !

Sa vision s’embrouille. Elle porte le poing à sa bouche.

— Mon Dieu… Armand ?

Prise de vertige, elle cherche son air, se met à trembler. Une poussée d’adrénaline finit par la remettre en mouvement. Elle cherche aveuglément un gilet, n’importe quoi de chaud, sort précipitamment de sa chambre, descend l’escalier, décroche son manteau et ouvre la porte.

Armand est assis dans la neige et regarde le fleuve.

— Armand !

Elle respire, essaie de démêler ses pensées, mais n’arrive plus à bouger. Armand ne bouge pas. Elle veut avancer, s’aperçoit qu’elle n’a rien aux pieds, retourne enfiler ses bottes.

Lorsqu’elle revient à la porte laissée ouverte, la silhouette d’Armand est toujours là, près de l’escalier qui descend vers la grève. Elle éclate en sanglots, se dit bêtement qu’il lui tourne le dos. Elle prend le temps de boutonner son manteau.

— Lucienne, dit-elle tout bas.

Puis, plus fort :

— Lucienne !

Encore plus fort :

— Lucienne !

Elle referme bruyamment la porte derrière elle.

Il s’agit d’un rêve, se dit-elle ; les rêves peuvent être terribles. Le vent lui barre le chemin tant il se fait pressant. Secouée de spasmes, elle ralentit aux deux tiers de sa course et comprend qu’elle a soudain très peur.

Elle fait un détour pour frapper violemment aux portes d’Hélène et de Gustave, puis reprend sa marche. Le corps d’Armand se dessine trop nettement contre la neige ; il ne peut s’agir que d’un rêve.

— Qu’est-ce que tu fais là ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? dit-elle à la silhouette immobile.

Elle se tourne vers le pavillon. La porte est ouverte ; Katou, couchée sur le seuil et ramassée sur elle-même, regarde Armand. Marthe prend alors conscience du sang qui tache la neige, de la porte jusqu’à lui.

Que s’est-il passé ? Elle cherche à comprendre, s’obstine à vouloir s’expliquer la scène avant de continuer. Peine perdue, il faut avancer. Elle observe le ciel. Peut-elle se réveiller maintenant ? Le vent lui répond-il ? Elle grelotte, avance, incapable d’arrêter ses pleurs.

Arrivée près de lui, elle se fige, immobilisée par la peur. Dans un dernier réflexe d’espoir, elle parvient à le toucher. Armand, les yeux fermés, est déjà de roc. Elle retire sa main et recule.

Comment est-ce possible ? En si peu de temps ?

— Je ne voulais pas, Armand. Je ne voulais pas que tu meures ainsi.

Elle entend un cri derrière elle.

— Armand !

C’est Lucienne.

Elle entend Hélène et Gustave gémir à leur tour. Une tristesse paisible s’empare d’elle. Son corps lui fournit les drogues nécessaires. Elle parvient à reprendre son souffle et à ravaler ses larmes. Il ne s’agit donc pas d’un rêve ? Tout est trop logique.

Elle s’assoit à ses côtés, se remet doucement à pleurer, juste assez pour se donner le courage d’accepter la situation. Elle n’ose pas le regarder, se contente d’être tout près. Et s’il n’était pas encore mort ? Non, non, cela ne vaut pas la peine d’insister, ce n’est pas ce qu’il veut. L’hiver matinal lui mord les joues. Elle ne pourra rester longtemps assise. Seule. Il n’est plus là pour l’accompagner. Elle entend des pas, d’autres pleurs, de la détresse. Elle a encore le temps de le regarder. Elle note la paix du visage.

— Depuis combien de temps es-tu là ?

Elle fait machinalement l’inventaire des dernières heures. Cela est arrivé trop vite. Lucienne s’approche. Comme un animal qui ne comprend pas ce qui se passe, elle le touche à nouveau, essaie de le réveiller. Tu ne dors pas, Marthe, se dit-elle. L’ombre de Lucienne l’englobe.

— Nous ne nous sommes pas dit au revoir, Armand, réussit-elle à penser.

Lucienne est déjà sur le pauvre homme, le couvre de baisers. Marthe se lève ; elle pleure, mais ne réussit pas à imiter Lucienne, l’admire pour ce courage. Elle regarde le fleuve, à l’endroit où Armand a dû jeter un dernier regard avant de fermer les yeux. La nuit était sur Armand lorsqu’il a fermé les yeux, lui qui aimait tant voir les choses. Elle s’accroche à ces multiples détails. Gustave et Hélène arrivent en courant. Marthe observe le corps inanimé de son ami. Elle frémit de le voir devenu, si rapidement, de pierre.