— Ça va, il est assommé, mais sa respiration et son pouls sont réguliers. Il a sûrement pris trop de morphine, son état le donne à penser, en tout cas. On peut le laisser ici jusqu’à ce qu’on le ramène chez lui.
— Tu en es certaine ?
Hélène acquiesce.
— Je m’en veux de ne pas avoir été assez vigilante.
— C’est pourtant toi qui lui as rempli la poche de médicaments.
Hélène s’arrête.
— Que veux-tu insinuer ?
— Que tu sais prendre des risques.
Son amie lâche un bref sourire.
— Il souffre trop, faudrait le rentrer à l’hôpital, cela n’a pas de bon sens.
— C’est la seule solution ?
Hélène hausse les épaules.
— Non, s’il mourait, cela arrangerait son cas…
— Il pourrait t’entendre.
Elle soupire, se croise les bras.
— Je ne crois pas ; la morphine l’a plongé dans une profonde somnolence.
Elle s’assoit près d’Armand.
— Je ne voulais pas que ça se termine ainsi.
Hélène s’assoit à ses côtés.
— Que croyais-tu qu’il puisse arriver ? Que ça se passe comme dans les films, nous tous à son chevet, entourés d’une musique symphonique ?
— Tu es bien sarcastique, ma bonne amie. Je te l’ai dit, il y a quelque temps de cela. Je n’ai pas l’expérience de l’agonie.
— Armand n’est pas mort, Marthe, il dort. Tu as peur ?
— Non, ou plutôt si, mais seulement pour une chose : que tout devienne soudain disgracieux.
Hélène ricane.
— Tu te crois vraiment dans un film ou dans un livre, toi.
— Et toi, tu te situes où ?
Hélène se lève.
— Tu te rappelles de cette discussion sur l’ennui ? Eh bien, j’ai bien peur que mon expérience de la mort m’ait conduite là, à cacher dans une malle les sentiments que j’éprouve face à elle. J’ai placé cette malle dans le grenier où je ne vais jamais.
— Tu devrais faire une vente de garage.
Hélène rit, se dirige vers la porte.
— Tu viens ?
— Va, je te rejoins.
Son amie sort du bureau. Marthe saisit la main d’Armand, observe son visage émacié, givré par la drogue. Quelqu’un joue du piano de l’autre côté. Aux notes qu’elle perçoit, elle devine qu’il s’agit de Gustave. Elle se dit, pour elle-même et sans craindre, cette fois-ci, d’être remise à sa place, qu’elle ne veut pas que ça se termine ainsi.
Elle se lève et se dirige vers la fenêtre. Bruz y est. Elle flatte son chat. La nuit de Noël est noire, hantée par le vent. Le givre essaie de s’attaquer à l’intégrité du verre, comme la rouille sur un mauvais métal.
— J’espère ne pas avoir fait tout cela pour rien, Bruz. Tu vas me demander ce que ce « tout cela » signifie et je ne saurais te répondre en une seule phrase. Ma vie. Leur vie, à eux, dans le salon.
Le chat miaule.
— Ta vie à toi, bien sûr. Mais tu en as neuf, n’est-ce pas ? Tu es rendu à combien, au fait ?
— Je ne veux pas aller à l’hôpital, dit Armand d’une voix caverneuse.
Elle sursaute, se rapproche de lui.
— Tu ne dors pas ? Tu as mal ?
Elle se rassoit, lui prend la main. Armand ne répond pas. Elle lui touche le front, le secoue ; il se met à ronfler. Elle soupire.
— Qu’as-tu entendu de mon discours ? As-tu compris ce qu’Hélène a dit ?
Elle se lève, quitte prestement le bureau avant qu’elle ne soit plus capable de récupérer la bonne humeur qu’elle avait laissée à la porte. Les autres l’accueillent avec un sourire énigmatique. L’esprit n’est plus à la fête. Marie-Claire s’est appuyée contre Luc ; Lucienne bâille aux corneilles. Hélène s’est assise près de Gustave, qui pianote, et Rémi s’est installé près du feu, dans les jambes de Victor, assis dans un fauteuil.
— Ce n’est pas gai ici, dit-elle.
— C’est normal, nous ne sommes que deux ici à l’être.
— C’est l’heure qui te rend intelligent comme ça ? demande Luc.
Rémi se tourne vers lui.
— Attention, je peux mordre et sucer le sang de ceux qui me défient.
Est-elle la seule à comprendre les allusions sexuelles de Rémi ? Elle observe les autres qui ne font que sourire poliment.
— Vaudrait mieux aller se coucher, dit Gustave, qui se lève en refermant le piano. Nous sommes trop vieux pour sucer quiconque, lance-t-il en regardant froidement Rémi.
— Personne n’ira se coucher comme ça, dit Marthe. C’est Noël, il faut faire peur à l’hiver, lui dire que nous sommes bien vivants. Dansons, au moins. Luc, tu nous trouves une musique appropriée ?
— Non, attends, dit Hélène, j’ai apporté quelque chose ; j’avais prévu finir la soirée avec cela.
Elle fouille dans son sac à main et tend le disque compact à Luc.
— Nous avons besoin de cavaliers ! ordonne-t-elle.
Gustave s’approche, lui fait la révérence. Luc invite Marie-Claire. Lucienne hausse les épaules et fait signe à Dimitri de la suivre au centre du salon. Marthe se tourne vers Rémi ; il se lève, fait le salut militaire et, avant de la rejoindre, embrasse farouchement Victor qui en reste estomaqué, mais visiblement heureux. Marthe rigole. Rémi l’enlace. La voix de la chanteuse entonne la première chanson, une complainte langoureuse.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Gustave, ce n’est pas du cha-cha en tout cas !
— Tais-toi, Gustave, et colle-moi contre toi, dit Hélène, profite-en, je ne te le permettrai pas souvent.
Rémi presse Marthe contre lui ; chaque couple tangue plus qu’il ne danse.
— Comment va Armand ?
— Il dort ; il n’est pas encore mort.
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Qu’as-tu mijoté avec lui ?
Il ne répond pas, la serre davantage contre lui.
— Comment te sens-tu dans les bras d’un charmant jeune homme ?
— Comme un mouchoir usé qu’on a laissé en plein milieu de la table. Pourquoi ne me réponds-tu pas ?
— Parce qu’il n’y a rien à répondre. Je n’ai rien mijoté avec lui ; il est assez vieux pour savoir ce qu’il fait.
— Je veux bien te croire même si tu mens.
Elle se presse contre lui. Il l’enlace, lui caresse le dos.
— Tu as des mains magiques et magnétiques. Tu aurais pu rendre une femme heureuse.
— Victor me dit la même chose, mais il jure qu’il ne portera jamais de robe.
— Gros nigaud !
— J’ai changé mon testament, il y a quelques mois, dit-elle tout bas, en regardant le jeune couple. Il ne me reste qu’à décider ce qu’il adviendra de la propriété. J’ai pensé à Marie-Claire.
Rémi cesse un instant de danser.
— Tu la connais à peine.
— Je sais reconnaître les gens.
— Peut-être, mais tu ne sais pas encore ce qu’ils feront de leur vie. Elle non plus, d’ailleurs.
Marthe se raidit légèrement contre lui.
— Tu trouves l’idée mauvaise ?
— Je te trouve naïvement jeune et irréfléchie pour une femme de soixante-dix-huit ans, répond-il un peu allégrement.
Il reprend son sérieux.
— Tu veux partir en voyage, pas disparaître. Il faudra bien que tu reviennes quelque part. Hélène et Gustave aussi. Cette maison est encore la vôtre.
— Et après nous ?
— Après vous, tu décideras quand viendra le temps de mourir ? Mais pas ce soir, et pas parce qu’Armand est en train de mourir.
La remarque l’atteint plus sûrement qu’un reproche. Elle regarde Marie-Claire danser avec Luc, son ventre rond entre eux, et comprend qu’elle avait fait de cette image une réponse.
— Tu me trouves folle ?
— Non. Je te trouve pressée de donner un sens à tout.
Elle se remet à suivre la musique.
— Rémi Lemay.
— Oui, Marthe Archambault ?
— Tu commences à m’énerver.
— C’est pour ça que tu m’as choisi.
— Qu’est-ce qui se passe avec Luc ?
Il ricane.
— Je suis amoureux de lui, voilà.
— Pourquoi ?
— Ça ne se commande pas, ces choses-là.
— Et Victor ? Et Marie-Claire ?
— Commençons par le plus facile. Victor.
— Tu es méchant.
— Pas du tout. J’aime beaucoup Victor, Marthe, je ne veux pas lui faire de mal.
— Mauvaise attitude.
— Comment ?
— Ne prends pas en pitié les gens que tu aimes.
— Soit.
— Et Marie-Claire ?
— Elle aime Victor, je crois.
— Quelle horreur, dit Marthe en riant un peu trop fort.
— Ce n’est pas drôle ! dit Rémi, qui se raidit.
— Oui, ça l’est. Excuse-moi, j’ai juste passé l’âge, comme tu dis, Dieu merci. De toute manière, tu feras bien ce que tu voudras, mais tu ne touches pas à Luc.
— Je n’aime pas ce que tu dis, la manière dont tu le dis.
Marthe se serre contre lui.
— Ne te fâche pas. Tu me dois le respect sur ce point. J’ai l’expérience de ces choses, vois-tu ? Et tu pars avec moi, en voyage, tu te rappelles ? Excuse-moi de te le dire ainsi, mais tes hormones te feront aimer bien des Italiens.
— Ah ? On va en Italie ?
— Entre autres, dit Marthe, en ricanant.
Rémi embrasse Marthe dans le cou.
— Eh, les amoureux, attendez d’être seuls pour faire des cochonneries ! crie Gustave.
— La ferme ! dit Marthe, tu vois bien que je suis en pleine drague.
On rit. La bonne humeur revient alléger l’ambiance. Les mélodies de la chanteuse portugaise s’animent.
— Tu as raison, Marthe, ma queue aime Luc, mon cœur ne s’intéresse pas à lui.
— Vous, les hommes…
— Depuis quand ne fais-tu plus l’amour, Marthe ?
— La question piège et douloureuse que voilà ! dit-elle, en soupirant. Depuis trop longtemps, et pourtant, en aurais-je vraiment envie ? Je m’allumerais davantage, je crois, par le souffle chaud d’une haleine sur ma peau que par la pénétration pure et simple d’une queue bien ronde et droite.
— Je n’ai jamais aimé de femmes.
— Cela te manque ?
— Je ne sais trop.
— Fais-toi confiance. Que vas-tu faire de Victor ?
— Planter ma queue en lui.
— Tu es vulgaire quand tu veux. Tu es comme Léo.
— Je sais ; les grands esprits se rencontrent.
— Mais encore, pour Victor.
— Tu fais des rimes, maintenant ?
Il rigole.
— Il veut me garder, il a besoin de moi pour, j’imagine, garder la tête au-dessus de l’eau étouffante du notariat.
— Et toi ? Que peut-il t’apporter ?
Il ne répond pas.
— Tu le prends encore en pitié ou tu te refuses à lui par peur de je ne sais trop quoi ?
— Pourquoi veux-tu connaître tous les tenants et les aboutissants d’une réalité ?
— Pour éviter de m’égarer, Rémi, pour m’éviter l’ennui.
La musique devient musette. Rémi se dandine, entraîne Marthe dans ce petit jeu érotique des cafés enfumés du sud de la France. Elle rigole, suivie d’Hélène qui s’esclaffe parce que Gustave tente d’imiter Rémi. Dimitri lance quelque chose en grec, pour essayer de participer à l’atmosphère, et comme personne ne comprend, tout le monde éclate de rire. Dimitri est fier de son coup sans réaliser qu’il n’y est, en fait, pour rien. Lucienne a chaud à suivre la valse musette, Dimitri aime ce qu’il voit rebondir devant lui.
Soudain, la musique redevient langoureuse ; les couples, fatigués, se défont. Chacun s’assoit. Lucienne regarde l’heure.
— Deux heures du matin, dit-elle.
— C’est le temps de rentrer, dit Gustave, en sueurs.
— Ah ? dit Hélène, d’un air déçu. Je commençais à m’amuser, moi.
— On peut continuer cela dans mon pavillon, répond Gustave.
— Jamais, tu m’entends ?
— Il faudrait ramener Armand chez lui, dit Victor, qui semble sortir de son mutisme et vouloir en finir maintenant au plus vite avec la soirée.
— Tu as raison, répond Marthe.
Elle observe l’homme, le prend trop en pitié, elle s’en rend compte.
— Je vais chercher ses affaires, dit Rémi.
Hélène ouvre la porte du bureau ; Luc la suit.
— Je resterai avec lui, cette nuit, annonce Gustave.
— Ce ne sera pas la peine, dit Hélène, il va dormir comme un bébé, je te l’assure.
— Si tu le dis.
Marthe jongle avec l’idée de dévoiler ce qu’elle a entendu de lui, tout à l’heure, puis se retient. Elle s’approche de Victor.
— Ça va, toi ?
— Oui, très bien.
— Je suis contente que tu sois là, tu sais ?
— Ah bon ?
— Oui ! Comment va ton père ?
— Déçu que je ne fasse pas la Noël avec lui.
— Il va mieux ?
— Oui, Suzanne est à ses côtés.
— J’espère qu’il ne s’ennuie pas trop…
Victor rit.
— Moi aussi je suis content d’être ici, je préfère cette…
— …énergie ?
— C’est cela.
Marthe sourit.
— Tu es heureux, dans ton bureau de notaire ?
— C’est beaucoup de questions sérieuses pour un Noël, ça.
Elle devine qu’il est plus difficile à amadouer qu’il n’en a l’air.
— Les gens qui ont de la peine trouvent toutes les questions trop sérieuses, dit-elle en lui flattant les cheveux.
Elle le sent lutter.
— C’est Rémi, n’est-ce pas ?
Il la toise.
— La question est en effet beaucoup trop sérieuse. On s’en reparle, OK ?
Elle se lève.
— OK, comme tu dis, nous sommes tous fatigués, en effet.
— Mais on s’en reparle, insiste-t-il.
Les hommes procèdent rapidement sous la gouverne d’Hélène. Ils soulèvent Armand et le transportent, tel un Christ que l’on a descendu de la croix. Dix minutes plus tard, ils sont déjà hors de la maison. Lucienne en profite pour ranger dans la salle à manger. Marthe demeure près du feu ; Marie-Claire la rejoint.
— C’est triste.
— Quoi donc ? Ah ! Armand, comprend Marthe. Pas vraiment, Marie-Claire, dit-elle en essayant de mentir le mieux qu’elle peut. Il fallait s’y attendre.
— Drôle de Noël en tout cas. Habituellement, je m’y ennuie à mourir, mais là, il y a ici une…
— …énergie ?
— C’est cela.
Marthe rit.
— J’ai dit quelque chose de drôle ?
— Non, je m’amuse à tes dépens. Victor a dit la même chose tout à l’heure.
— Je l’aime bien, ce garçon.
— Je sais, cela paraît à la manière dont tu le regardes, tu le touches.
— Rien ne vous échappe, vous.
— Rien ne t’échappe, tu dois dire.
— Je sais bien, j’ai de la difficulté. Mon éducation va dans l’autre sens.
— Le sens du faux respect.
Marthe prend les mains de Marie-Claire.
— Je suis heureuse que vous soyez venus vivre ici.
— Nous aussi. Plus que vous ne pouvez l’imaginer.
— Quand nous reviendrons de voyage, le petit marchera peut-être déjà.
— Vous reviendrez, alors ?
Marthe sourit, surprise par la question.
— Bien sûr. Il faudra bien que nous habitions quelque part.
Marie-Claire lui serre les mains.
— Tant mieux. La maison serait trop grande sans vous.
Cette phrase apaise en Marthe quelque chose qu’elle n’avait pas encore su nommer. Elle attire la jeune femme contre elle, puis la laisse retourner auprès de Luc.
Comme il a l’habitude de le faire après avoir cogné et obtenu une réponse, Rémi place sa tête dans l’entrebâillement de la porte.
— Entre, insiste Marthe.
— Je voulais te souhaiter bonne nuit. Je ne te dérange pas ?
— Non, bien sûr. Comme tu vois, je ne dors pas. Je n’en ai pas très envie. Armand est bien installé dans son lit ?
Rémi acquiesce. Il s’approche. Marthe se coiffe.
— Il s’est réveillé avant que je ne parte en demandant où il était et comment je m’appelais. Alors je suis resté un peu avec lui. Il s’est endormi presque aussitôt. Victor est parti de son côté. Il voulait rentrer au chalet d’hiver.
— Il aurait pu rester.
— Il aurait pu rester, réaffirme Rémi.
— Tu n’as pas aimé qu’il te donne cet anneau, n’est-ce pas ?
— On ne peut rien te cacher, grande prêtresse qui va droit au but.
— J’aurais été contente, à ta place.
— Pourquoi donc ?
— Ne me demande pas de répondre à cette question.
— Donne.
Elle lui tend la brosse. Il saisit une mèche de cheveux, y glisse lentement la brosse.
— Ils sont déjà coiffés, ces cheveux.
— Je n’ai pas dit le contraire.
— Et il faudra les coiffer demain matin.
Marthe lui sourit.
— Le matin, disait ma mère, tu te coiffes pour que tes cheveux brillent au soleil ; le soir, pour accueillir les étoiles. C’est une façon d’ouvrir le jour, d’ouvrir la nuit.
— Ou de fermer la nuit, fermer le jour.
— Bien sûr ; chaque mouvement induit deux vérités.
— On est songée ce soir.
— C’est toi qui as commencé !
Ils sourient. Il cesse de la coiffer.
— J’ai aimé cette soirée. Cela me change des partys de tapettes.
— Ils fêtent ça autrement ?
— Non, pas vraiment. En réalité, les soirées dans les bars se ressemblent toutes. C’est tout le temps la fête.
— Le bruit plutôt.
— En effet, c’est à peu près la même chose quand on est jeune, la fête, le bruit…
Elle le sent plonger dans ses réflexions ; elle attend, les gens se révèlent si bien quand on leur laisse le temps d’éclore, qu’on les abreuve au silence.
— Tu as vraiment été si triste à son départ ? finit-il par demander.
Elle est un peu surprise par la question.
— Ce n’est pas le mot. La fidélité, c’est comme la maternité, un sentiment viscéral. Quand on y a goûté une fois…
— Et toi, tu t’es retrouvée, au bout du compte, infertile et abandonnée.
— Ja, Herr Professor.
— Ta vie se résume à cela ?
— Non, le présent est plus riche, voyons.
Elle reprend sa brosse.
— Je ne m’endors pas, dit-il, semblant vouloir demeurer en sa compagnie.
— Moi non plus.
— Tu veux qu’on joue aux cartes ? Au strip poker ?
— C’est Gustave qui te met des idées comme ça dans la tête ?
— Peut-être bien.
— Merci pour moi, mais je prendrais bien une tisane, histoire de faire descendre le repas de ce soir. L’an prochain, faudra penser réduire les calories.
Elle s’interrompt, hausse les épaules.
— Mais où serai-je dans un an ? Lucienne ne sera plus là pour nous préparer toutes ces bonnes et vilaines choses et je n’ai pas l’intention de vraiment m’y mettre ; la cuisine n’a jamais été mon domaine.
— Serons-nous encore en voyage ?
— Qui sait ? On descend ?
Rémi attrape Bruz qui filait sous ses jambes.
— Tu viens avec nous en voyage, Bruz ? Et Gustave, il viendra ?
Le chat plisse les yeux et miaule. Proteste-t-il ou veut-il le service complet des caresses ?
— Je ne sais trop. Hélène m’a dit qu’on avait décelé chez lui une anomalie à la prostate.
— Cancer ? Ça tombe comme des mouches, chez vous.
— Je ne suis pas encore tombée, cher ami. Et pour Gustave, c’est peut-être autre chose. Quand on vieillit, il est normal d’avoir ces faux signaux. C’est comme dans les vieux avions, y a des clignotants qui s’allument et on ne sait trop pourquoi. Mais on continue à voler.
Ils arrivent en bas.
— Attends-moi dans le salon, je vais aller préparer la tisane.
Marthe entre dans la cuisine. Lucienne a déjà tout rangé ; Marthe soupire. Elle procède lentement aux diverses étapes de la préparation de la tisane.
Ce soir, elle se sent vieille. Trop vivre trop d’heures lui sied de moins en moins. Certaines heures sont ainsi faites qu’elles paraissent plus denses, leur courant plus fort et plus profond. Les vieux s’y noient facilement.
L’eau commence déjà à frémir. Où était-elle pendant ce court instant ? L’eau bout déjà. Elle s’en étonne. Cette absence l’indispose. Elle enlève la bouilloire du réchaud, remplit la théière. Elle rejoue rapidement le film de la soirée, place la théière dans un plateau, saisit deux tasses, le sucre. Elle se concentre sur cet acte anodin, à la manière des bouddhistes. Cela réussit.
Les huiles de son corps se font plus lourdes au fur et à mesure qu’elle avance dans l’heure. Elle ne peut s’empêcher de penser à Léo, mais n’arrive pas à être ni en colère ni en attente. Sa barque se défait de ses amarres, une à une. Dans le silence de la nuit, elle entend presque le son que les cordages font, lorsqu’ils se relâchent. Elle s’inquiète. Ces sensations sont généralement le signe qu’il se passera quelque chose. Elle écoute l’air, mais le son a disparu. Elle se regarde dans le miroir. Le son revient, elle se raidit, en laisse presque échapper son plateau. Elle prend le temps de respirer ; écoute, observe la pièce. Le son ne revient pas. Elle se dirige résolument au salon. Elle trouve Rémi à moitié endormi dans son fauteuil, près du feu. Elle dépose le plateau sur la base du foyer, qui lui sert souvent de chaise de fortune. Elle y place un coussin pour être plus confortable. Rémi se réveille et se redresse.
— Tu dors ou je te verse à boire ?
— Je te réponds, donc je bois.
— Tu es plus fatigué que tu ne veux le montrer.
— C’est l’alcool.
— Cela s’appelle Les Sept plantes du bonheur.
— Joli nom. Oh ! c’est chaud.
— Ta mère ne t’a pas appris à souffler sur les boissons chaudes avant de les boire ?
— Si, mais comme elle disait aussi qu’il était grand temps que je pense aux filles, j’ai douté de tout ce qu’elle m’avait enseigné auparavant.
Elle rit.
— Santé !
Ils soufflent et sirotent la tisane. Marthe s’appuie contre la pierre du foyer. Le feu, à ses côtés, brûle des bûches neuves.
— Merci pour le feu, dit-elle.
Elle soupire, écoute le vent souffler dans la cheminée.
— Il fait froid, dehors ?
— Oui. Pas très Noël comme ambiance.
— On a bien fêté, pourtant. Moi, le vent, le froid ou la neige, tu sais, cela n’influence pas trop mon tempérament. J’ai toujours fait avec, m’en suis fait un compagnon. Écoute le vent, guéris ton âme.
— Ce n’est pas en ville qu’on pourrait faire cela.
— Chacun son mystère, Rémi. Moi, j’ai choisi le vent, c’est personnel. Spontanément, que choisirais-tu ?
— La chair ?
Elle ricane.
— La sexualité t’inquiète tant que ça ?
Il lui demande sa main. Elle dépose sa tasse et lui tend les deux. Il lui caresse les doigts, presse les paumes.
— Toucher quelqu’un, c’est comme lui parler au creux de l’oreille.
— Tu devrais devenir masseur ou chaman.
Il sourit.
— Je préfère l’amour.
— Ça te limite à une certaine catégorie.
— Et écouter le vent ? Ça te limiterait pas à la solitude ?
Elle retire ses mains, les apporte à son visage, se masse les joues.
— Le vent va partout. Il nous rapporte les histoires des gens. Nous sommes liés par des forces invisibles.
— Léo et moi jouions à un jeu. Place tes mains devant toi, comme si elles s’appuyaient contre un mur.
Il obtempère. Elle fait de même, sans les toucher.
— Maintenant, ferme les yeux.
Elle en fait autant. Leurs mains se transforment aussitôt en antennes.
— Cool, murmure-t-il. C’est ça, votre effet Casimir ?
— Ce n’est que ça, en effet.
Elle baisse les bras. Il conserve la position.
— Mais où es-tu ?
Elle rit.
— Que cherches-tu dans l’amour, Rémi ?
Il ouvre les yeux, reprend sa tasse.
— La baise, tu veux dire ?
— L’amour, Rémi, l’amour.
— Je ne sais pas ce que c’est que l’amour.
— Tu es plus intelligent que cela.
— Et toi aussi, cela ne t’empêche pas d’avoir mal malgré ton âge et les années.
— Chaque chose en son temps. Je fais confiance au vent ; il vient à bout des montagnes, il suffit d’être patient.
— Les montagnes vivent plus longtemps que nous.
— Elles ne rêvent pas autant que nous.
Marthe sirote sa tisane.
— Il y a trois mois, j’étais assise sur la véranda et je croyais entendre des voix ; j’ai voulu savoir ce qu’elles me disaient, mais je me suis rendue vite compte qu’il ne s’agissait que du vent. Pourtant, ces voix, elles semblent avoir été un signal. Cela n’a pris que quelques semaines pour que tout bascule, change à la fois de saison et de direction. J’ai pris certes les moyens pour que cela arrive, mais pourquoi ce moment précis de mon existence ?
— Les bons astres au bon moment, dirait Armand.
Elle regarde le feu. Dans la pénombre, les flammes projettent sur les murs des ombres qui semblent prendre vie.
— C’est comme ce feu. Les bûches ne bougent presque pas, les flammes se précipitent, les ombres courent sur les murs. De loin, tout paraîtrait immobile. Si on regarde à un bout du télescope, tout va trop vite ; si on observe de l’autre bout, tout va trop lentement. Si je regarde mon passé, je m’appesantis. Si je ressens le futur devant moi, les jours avancent comme ces ombres affolées par les flammes.
— On peut faire dire ce que l’on veut, alors, sur tout ce qui nous arrive ?
— En quelque sorte. Si je pense à Léo, à nos années passées ensemble, ma chair crie famine ; si je te regarde, je pense à l’urgence de faire autre chose. C’est comme les cheveux. On les brosse inutilement le soir, pour apaiser sa journée, on les brosse le matin pour démêler l’énervement de la nuit, ou comme l’écrivain qui retourne au début de son texte en connaissant maintenant la fin qu’il vient d’écrire. Forcément, sa lecture change. Il corrige, modifie, efface, reconstruit. On peut faire dire ce que l’on veut à notre histoire, en autant qu’on y découvre un sens, qu’on s’en nourrisse.
— Il y a les mauvaises histoires et les mauvaises interprétations. Des gens tuent pour croire à des contes obsolètes.
— Et d’autres sont là pour remettre leur livre à l’endroit.
— Où est la vérité dans tout cela ?
— Dans notre dialogue, Rémi, dans ce vent qui nous entoure.
— Comment Léo a-t-il pu te quitter ?
Elle prend le temps de siroter sa tisane. Que doit-elle répondre ? Une parole sage de vieille femme ? Crier comme une jeune fille ?
— J’en avais, des réponses, avec lui ; je pensais mon livre être bien écrit. Je n’ai pas assez douté ?
— Mais encore ?
— Encore quoi ?
— Tu es blessée.
— Oui, ma grande cervelle essaie de te cacher la vérité depuis tout à l’heure. Mon corps est plus mécanique et il n’a plus son bonbon.
— C’est une façon un peu simpliste de parler de sa peine.
— La réponse ne réside pas seulement dans la chair, surtout dans le dialogue qui s’échelonne pendant de longues années. Il est donc impossible que tu décides, comme cela, que Victor soit bon ou pas pour ton existence. Mais, je te l’accorde, cela pourrait être quelqu’un d’autre.
— Le temps arrange les choses ?
— Le temps n’est qu’un ciment. C’est nous qui bâtissons.
— Pour construire quoi ?
— Je ne peux répondre que : notre destin.
— Ça ne veut rien dire.
— Essaie seulement de t’astreindre à penser comme si tu étais un vieillard.
Il se lève, bâille en s’étirant. Marthe sait qu’il étale son corps pour le plaisir de montrer sa jeunesse.
— Si j’étais toi, j’irais retrouver Victor.
— Tu crois ? Tu as peut-être raison. Mais son père ne m’aime pas beaucoup.
— Il protège son fils.
— Tu me juges sévèrement.
— Je te veux heureux. Nous pourrions inviter Victor à partir avec nous ?
— Ça commence à faire du monde.
— Combien crois-tu que les tableaux de Léo nous rapporteront ? Je pense que tu n’as même pas idée.
— Victor m’a dit de gros chiffres.
— Il ne pourra, de toute façon, rester longtemps avec nous. Il y a son père, ses affaires. Il a du chemin à faire. Il sera occupé.
Rémi s’approche, lui embrasse le front. Son visage, déjà rude, lui rappelle ces matins où Léo l’embrassait avant de quitter le lit pour aller peindre.
— Il est trois heures et demie, dit-il. C’est un peu tard pour arriver chez quelqu’un.
— Il n’y a pas d’heure pour se racheter et je parie qu’il t’a dit d’arriver à n’importe quelle heure, si tu le désirais.
— Tu écoutes aux portes ?
— Non, j’ai de l’expérience et j’ai beaucoup d’imagination. Je te raccompagne.
— Je vais chercher quelques affaires.
Pendant qu’il se prépare, dans sa chambre, elle s’habille chaudement et sort. Il fait vraiment froid, très noir. La nuit l’englobe aussitôt dans son silence irréel. Rémi la rejoint ; elle lui tend les clés de sa voiture. Il l’embrasse sur la joue.
— Tu sens bon.
— Je sens toujours bon et je prends moins souvent ma douche que ce coincé de Victor.
— Dis que tu l’aimes.
— Non, je ne veux rien dire, je pourrais me tromper dans mon histoire.
Elle rit.
— Tu apprends bien tes leçons.
— Ça va me mener au bonheur ?
— Je ne sais pas, mais très certainement au rhume si tu restes ainsi dans le froid avec si peu sur le dos. A-t-on idée…
Il s’éloigne en courant.
— Je suis jeune, crie-t-il.
— Touche du bois !
Elle l’observe ouvrir la porte du garage, sortir la voiture, passer devant elle en faisant clignoter les phares. Elle rit. Il disparaît rapidement sous les arbres qui cachent la route. Elle suit du regard le reflet des phares monter jusqu’en haut de la côte, puis disparaître pour de bon. Quand elle se retrouve à nouveau dans la pénombre, elle jongle un instant avec l’idée de s’asseoir et d’attendre le matin. Elle bâille. Son corps l’enjoint d’aller chercher quelques heures de sommeil. Elle observe la noirceur. Au passage, elle croit voir une silhouette dans la fenêtre avant du pavillon d’Armand. Elle s’attend à ce qu’il allume, espère qu’il a retrouvé sa conscience. La fenêtre demeure opaque. Elle a dû confondre Katou avec son maître. Le vent hurle soudain ; elle frissonne. Cela sent la tempête. Ou est-ce encore le fruit de son imagination ?
Elle rentre. Demain, elle ira voir Armand. S’il le faut, elle demandera alors l’avis de son médecin pour la marche à suivre. C’est la fin, se dit-elle, la fin de la nuit, la fin d’une histoire, la poursuite du reste.
Elle referme la porte. Le manoir est silencieux, au silence patient. Elle enlève son manteau et ses bottes. Bruz la regarde, couché dans les marches de l’escalier. Elle monte, le prenant au passage. Que cette bête est docile, se dit-elle. Elle le place près de son cou ; il s’installe comme il se doit, les pattes du devant sur son épaule, ronronne. Elle monte lentement.