EN
L’Effet Casimir

Eaux troubles

« Brûle-les. »

Ses mains tremblent. Il ne pourrait s’agir que de ce nouveau froid Cassandre installé depuis quelques jours. C’est le temps du mauvais passage, disait son père, le début des vents forts, des pluies glacées ou même, comme en ce moment, de la neige précoce, aussi abondante qu’éphémère. Mais elle ne s’y trompe pas ; la saison n’y est pour rien.

Elle dépose la lettre, ferme les yeux, car les paroles sont dures. Elle a pris soin de se vêtir convenablement et de placer une couverture sur ses genoux. Bruz l’a suivie et dort, protégé par l’étoffe, à l’abri des eaux troubles humaines. Elle regarde la neige attaquer le vert de la propriété, alourdir la houle du fleuve, décorer les branches. Elle observe ensuite le pavillon de Léo transformé en chantier. La neige étouffe les bruits ; elle n’entend plus ni le vent ni les arbres. Elle a froid aux jambes, replace la couverture, jette la lettre au sol. L’écriture de Léo se décolore instantanément au contact de la neige anticorps. Marthe caresse son chat. Elle sait gré à la neige d’effacer l’insulte.

Lucienne ouvre la porte, impassible, Lucienne attend.

— Il m’a écrit.

— Ça, je le sais.

— Il me demande de brûler les tableaux.

Lucienne soupire et tourne les talons en lançant :

— Le fumier…

Elle referme la porte et, bientôt, les casseroles s’entrechoquent bruyamment. Marthe se berce, tente d’effacer les souvenirs, cherche à isoler sa pensée de sa conscience, reporte son attention sur le rideau de neige qui s’affale sur le bord de la véranda, comme si aller au-delà relevait de la profanation.

La porte s’ouvre devant une Lucienne rouge de colère.

— J’espère que tu ne les brûleras pas ces tableaux-là, pis que tu vas les vendre… cher !

Elle referme la porte et Marthe n’a ni le temps de répondre, ni le temps de sourire. Un vent fort emporte les flocons jusqu’à elle, mais la neige, paraissant toujours aussi apeurée et timide, s’effondre et se dissout.

Lucienne a raison ; Léo est un fumier, mais elle connaît trop l’homme pour s’arrêter à cette première impression. Il l’a fait exprès, elle le sent, pour couper net les liens.

Elle a conservé l’enveloppe, observe le timbre. Sant Cugat, Espagne. Elle hoche la tête, convaincue qu’il n’est pas à sa place là-bas. La lettre qu’elle a jetée à la neige n’est plus qu’une fibre difforme. Son écriture était différente, et en y repensant, elle n’était peut-être pas la sienne. Il serait malade ? Elle prend le temps de réécouter cette question. Elle s’inquiétera toujours ainsi de lui ?

Lucienne a encore raison, elle ne brûlera pas les tableaux, les vendra plutôt aux enchères. Ça risque de faire jaser. Elle flatte Bruz sous la couverture. La neige, en silence, trace un tableau mat. S’opposerait-il à son geste ? Elle regarde à nouveau la lettre méconnaissable. Elle vient de détruire sa seule preuve de propriété.

Hélène sort du pavillon d’Armand, un plateau à la main. Elle examine l’état du ciel, fait la grimace, puis se décide à avancer vers la maison. En montant les escaliers, elle montre le repas non entamé d’Armand, une des portions qu’elle avait préparées avec Lucienne.

— Il n’a pas faim.

— Gustave est avec lui ?

— Oui, ils jouent aux cartes.

— J’ai reçu une lettre de Léo. Il veut que je brûle les tableaux.

Le visage d’Hélène se durcit.

— Vieux con…

Hélène entre dans la maison, puis revient sur la véranda prendre place dans l’autre chaise berçante. Marthe lui tend une couverture qu’elle avait gardée sous la première au cas où elle aurait eu froid. Bruz ne se formalise pas trop du dérangement, reprend sa place.

— Merci.

— Comment va Armand ?

— Mieux que la semaine passée. Sa masse est grosse.

Elle fait une courte pause ; ses yeux se colorent d’analyse.

— Il est déjà trop tard.

Elle commence à se bercer et continue sur un ton clinique :

— Quand je faisais du service à domicile, je me suis occupée un jour d’un vieux monsieur. Monsieur Anselme. Il possédait un chat, probablement aussi vieux que lui. Monsieur Anselme n’arrivait déjà plus à se lever. Il n’en avait pas pour bien longtemps. Sa femme, à moitié aveugle, prenait soin de lui, comme elle pouvait. Fallait presque une infirmière pour aider la dame qui aidait le monsieur…

Elle rit.

— Toujours est-il que le chat de monsieur Anselme ne quittait pas la chambre. Il restait là, couché sur le bord de la fenêtre et ne se déplaçait que pour faire ses besoins et manger. Il refusait qu’on le prenne, vous griffait si vous insistiez. Comme je m’étonnais de son comportement sauvage, le vieux Anselme, qui avait encore toute sa tête, m’avait alors fait cette confidence : « Quand je serai sur le point de mourir, vous verrez, il viendra se coucher à mes pieds. Ce chat-là ne m’appartient pas, on se le passe depuis une dizaine d’années. » Je ne savais pas ce que le « on » voulait dire, et monsieur Anselme ne semblait pas vouloir me le dire. Je me rappelle avoir haussé gentiment les épaules, mais monsieur Anselme avait ajouté : « Vous verrez, ces bêtes-là sentent la mort, et lorsqu’elle arrive, elles s’approchent de vous, comme si elles voulaient vous accompagner. » J’ai soigné ce vieillard pendant trois mois. Je faisais mes visites les mercredis et les vendredis ; le chat était toujours à son poste, imperturbable. C’était un gros beau chat gris, tout à fait ordinaire, avec des yeux jaunes. Un peu comme Katou… Et puis, un vendredi, en m’ouvrant, sa femme m’avait dit solennellement que le chat était aux pieds de son mari. Je suis vite rentrée dans sa chambre pour m’apercevoir que monsieur Anselme était déjà dans le coma. Il est mort la journée même. Je me rappelle très bien ce chat ; il est resté aux pieds du vieillard jusqu’à ce qu’on vienne chercher le corps. « Qu’allez-vous faire du chat ? » avais-je demandé à sa femme, Gilberte, je crois son nom. Elle m’avait souri en me répondant : « Ma sœur Claudine le veut. Elle n’en a pas pour longtemps. »

Hélène se tait.

— Jolie histoire…

— Katou s’est installée sur le rebord de la fenêtre, ce matin, ça m’a fait frémir. J’ai voulu l’en déloger, mais Armand m’a dit de laisser faire. Je sais très bien que c’est une coïncidence, mais…

Elle ne termine pas sa phrase. Les deux femmes regardent la neige blanchir comme elle peut la terre des chemins, devenue boueuse. Marthe n’a jamais voulu qu’on asphalte les allées et, de temps en temps, il faut remettre du gravier, le printemps venu. Ce sera pour la saison prochaine, pense-t-elle. Des ouvriers entrent et sortent du pavillon en rénovation.

— Je vais vendre aux enchères les tableaux.

— Bonne idée…

— Ça va faire une jolie somme. Nous allons être riches.

— Nous ?

Marthe lui lance un regard complice.

— J’ai déjà tout l’argent qu’il me faut, Hélène.

— Moi aussi et Gustave itou, répond-elle en recommençant à se bercer.

Marthe hausse les épaules.

— On pourrait faire un grand voyage quand Armand sera mort.

Hélène sursaute, puis accuse le coup, acquiesce.

— Il peut durer six mois dans cet état. Les cancers sont des entités imprévisibles.

— Je ne suis pas pressée…

Hélène ne paraît pas s’offusquer, comprend l’idée derrière cette apparente froideur. Marthe respire à fond.

— Comment s’appellent déjà nos nouveaux locataires ? demande Hélène, probablement pour changer de sujet.

— Luc Dulon et Marie-Claire Trépanier. Ils arriveront d’ici trois semaines.

— Des gens sympathiques, pour ce que j’en ai vu.

— J’aurais dû vous consulter davantage.

— On te fait confiance. Ce n’est pas de ta faute s’ils partaient pendant que nous arrivions. Et puis, il est pas mal, le Luc, tu ne trouves pas ?

— Oui, il ressemble à Léo.

— En effet, étrangement. Armand est tout content de savoir qu’une musicienne viendrait s’installer dans le pavillon.

— Moi aussi. C’est beau, du violoncelle. Et Marie-Claire me semble une fille intelligente, terre à terre. Le hasard a bien fait les choses.

— Le hasard ?

— Le hasard ou du moins…

Marthe cherche ses mots.

— Les explications pourraient être multiples, n’est-ce pas ? Le hasard ou une force invisible.

Elle rit.

— Ce que j’y ai cru, à cet effet Casimir, tiens...

— Tu regrettes Léo ?

Marthe se laisse aller à observer chacun des flocons qui tombent follement devant elle. Sa vision se trouble.

— Comment pourrais-je ne pas regretter ? Je me serais bien passée de tout ce qui arrive. Ma tête et mon corps sont chargés de tant de souvenirs. Ça ne peut que m’alourdir, m’empêcher d’avancer. Tu vois, les souvenirs ressemblent à ces expériences de la physique quantique : jusqu’à ce qu’on mesure quelque chose, tout est indéterminé, mais lorsqu’on décide de connaître tel aspect de la réalité, les autres aspects se cachent, demeurent invisibles. D’une même expérience, on peut obtenir ainsi de multiples réponses, les unes aussi valables que les autres, toutes vraies et contradictoires. C’est la même chose pour les êtres humains et leurs regrets ou leurs souvenirs. Hier, j’avais encore ce fol espoir de je ne sais quoi. Et puis, cette simple lettre arrive, comme l’une de ces mauvaises expériences qui nous informent de la dure réalité en occultant les autres mystères. Oui, je regrette, mais demain sera une autre affaire, une autre histoire.

— T’es compliquée.

Marthe sourit.

— Tu es surprise ?

— Non, bien sûr !

Hélène se renfrogne.

— N’empêche que Léo est un beau salaud.

— Je passe l’âge, Hélène, de m’en faire.

— Fais attention de ne pas te conter une autre histoire de princesse.

Marthe la regarde, amusée.

— C’est en aveugles que nous vivons le mieux, mais avant de se crever les yeux, faut s’assurer d’avoir en soi d’autres moyens de voir.

Hélène bâille.

— T’es songée, à matin.

Elles rient.

— Je suis toujours songée, tu me connais.

— Pour ça, oui, et je t’aime ainsi. C’est toi qui m’a sauvée.

— Tu t’es sauvée toi-même.

— Non, Marthe, on ne se sauve pas tout seul.

Marthe regarde le fleuve, impassible à la neige qu’il absorbe patiemment.

— Nous ne sommes pas seuls, en effet, tout ce qui nous entoure vibre, d’une certaine manière…

— C’est cela, la vie est un micro-ondes.

— T’as pas fini de te moquer de moi, toi ?

Sous la couverture, Bruz se lève, s’étire. Les deux femmes regardent en riant la bête jouer à la taupe. Il se faufile tant bien que mal vers la sortie, tout en haut, près du cou de Marthe.

— Alors, mon chat, on se décide à prendre l’air ?

Le vent s’est levé, la neige s’intensifie, mais respecte toujours cette barrière invisible que forme la véranda.

— L’hiver arrive tôt cette année, commente Hélène.

— Bientôt novembre…

— Bientôt…

Les deux femmes continuent de se bercer, ramenant leur couverture un peu plus haut. Bruz s’est recouché, offrant à Marthe une bonne chaleur. On entend des coups de marteau, des outils électriques.

— Ce n’est quand même pas bien de penser à la mort d’Armand comme ça…

Marthe ne lui répond pas tout de suite, ne sait trop comment expliquer ce désir d’exprimer sans contrainte le non-dit. Hélène semble venir à son secours.

— Ce serait bien de faire un grand voyage, je ne détesterais pas ça, je l’avoue. Ça nous changera les idées.

— Je discute beaucoup avec Armand, Hélène. Il me surprend. Il est devenu si… solide.

— Tous les mourants sont ainsi.

— Tous ?

— Oui, presque tous, surtout à la fin.

— C’est toi maintenant qui parles d’Armand comme d’un mourant.

Hélène ne répond pas.

— Blah, blah, blah, rajoute Marthe.

Hélène rit et conclut :

— Nous sommes de vieilles bitches.

— Tu te sens vraiment vieille ?

— Oui ! Ne va pas me dire que tu te lèves pimpante le matin ! Le jour où je me lèverai sans avoir mal quelque part, c’est que je serai morte !

Elle ricane.

— C’est amusant que tu me parles de cela. Hier encore, un jeune homme m’a accosté au village. Il me trouvait belle et calme.

— Il cherchait sa mère.

— Marthe !

Hélène rit.

— Je ne suis pas belle, que je lui réponds, juste plus lente. Je ne crois pas qu’il ait compris.

— Mais tu es belle, Hélène.

— Toi aussi. Comme l’automne, justement. Tout juste avant que le vent ne tourne.

Elle sourit, perdue dans ses pensées.

— Nos belles années sont derrière nous.

— En avant, en arrière…

— On ne peut pas jouer longtemps avec les mots, quand on pense à la mort, Marthe.

— Nous allons mourir centenaires, ma fille.

— J’y croirai quand j’y serai rendue !

— On rentre ? Il commence à faire trop froid.

— Oui, volontiers.

Elles s’installent au salon. Lucienne est retournée dans sa chambre.

— Lucienne n’est pas encore partie ?

— Elle attend son Mexicain… il vient la chercher !

— Dieu du ciel ! Il quitte vraiment sa femme ?

— On dirait bien !

Le feu les enveloppe d’une chaleur bienvenue. Hélène tend ses mains vers lui.

— C’est en s’approchant du feu qu’on se rend compte qu’il faisait froid dehors ! Je suis tout gelée !

Hélène se cale dans son fauteuil, enlève ses chaussures, ramène ses pieds sous elle. Marthe l’observe un moment.

— Tu écris ?

— Un peu oui, mais trop de choses arrivent, je vais attendre que ça se calme pour continuer…

— Tu écris quoi ?

— Pas grand-chose, que des pensées éparses. C’est presque un journal. Parfois j’aurais envie de raconter ce qui arrive à Armand, puis je me dis que je ne serais pas la première à l’avoir fait.

— Ça dépend de la manière dont c’est conté.

— Je sais… je me demande si j’arriverais à décrire la quotidienneté, comme ça, le feu, nous deux qui passons, en quelque sorte le temps, nos vieilles vies accrochées les unes aux autres, Armand qui se meurt doucement. C’est à la fois intéressant et totalement dénué d’intérêt. En dessous du titre, j’écrirais « roman tranquille ».

— C’est une bonne idée.

— Mais peut-être pas très originale… j’aimerais pouvoir écrire comme on fait de la musique… Les mots sont si ingrats. Et puis il y a tellement de choses à faire… c’est compliqué d’être à la retraite ! Toutes ces secondes à vivre !

Elle appuie la tête contre le dossier de sa chaise, continue en bâillant :

— Et la mort qu’il faut gérer…

— Nous sommes devenues tranquilles.

— Des eaux calmes.

Hélène semble plonger dans ses souvenirs, y nager lentement. Marthe remarque son sourire amadoué.

— Tu penses à tes anciennes amours ?

— Qu’est-ce qui te fait penser à cela ?

— Ton sourire.

Hélène rit de bon cœur. Elle se lève pour s’approcher du feu, s’assoit, les mains tendues vers lui.

— Les caresses n’étaient-elles pas une nourriture merveilleuse ?

Marthe ne répond pas, laisse à son amie le loisir d’élaborer.

— En fait, c’est la vie qui est merveilleuse, malgré tout. Malgré le fait que, la plupart du temps, on crie famine… Je mourrai vraisemblablement le ventre creux… les mains vides.

— Nous sommes là.

Hélène sourit, ramène ses mains contre son visage.

— Chaleur, chaleur, dis-moi qui est la plus belle.

— Sûrement pas les vieilles dames qui se réchauffent devant un foyer !

Hélène se relève.

— Bah ! La beauté est ailleurs, on le sait, nous.

— Voilà, on le sait, mais les autres ne le savent pas.

Elles rient.

— Parlant de beauté, ça va nous faire du bien d’avoir des jeunes dans la maison ! Les travaux avancent vite !

— Oui, le vieux Bob est un excellent ouvrier. Nos deux amoureux s’y plairont. C’est un bel endroit pour accoucher.

— Elle veut accoucher à la maison ?

— Oui. Elle m’a dit qu’une sage-femme viendrait la voir, alors je ne suis pas inquiète. Nous avons discuté ensemble, pendant que son Luc était parti se promener sur la grève. J’ai été étonnée qu’on s’entende si bien, si vite. J’ai l’impression de me revoir, à son âge.

— Sauf qu’elle est enceinte…

Marthe ne prend pas ombrage de la remarque.

— Elle paraît bien vivre sa grossesse.

— Ils sont mariés ?

— Non. Et je ne suis pas certaine que Luc soit l’homme qu’il lui faut.

— Ça commence à être compliqué.

Elles rient.

— L’histoire se répète.

Hélène regarde sa montre.

— Midi.

— Tu as faim ?

— Pas vraiment.

Le soleil réapparaît, redonnant à la journée un air de fête, disparaît aussi vite, puis semble revenir pour de bon.

— Je te l’avais dit que ça ne durerait pas…

Hélène poursuit :

— Tu ne m’as toujours pas dit de quoi vous parliez, toi et Armand.

Marthe se concentre un instant sur les flammes, se laisse doucement hypnotiser.

— Tu vas trouver cela curieux, mais je n’ai pas connu la mort des autres. Je n’ai vu ni mourir mon père ni ma mère et, jusqu’à maintenant, j’ai été tenue à l’écart des agonies.

— Tout le contraire pour moi…

— Je me dis parfois que j’ai manqué quelque chose.

Hélène lui lance un regard intrigué.

— Tu n’as rien manqué. Tu as probablement appris tes leçons autrement, c’est tout. Et puis, t’as le temps…

— Certes… le temps. J’ai été psychanalyste pendant plus de quarante-cinq ans et je ne sais pas où cela m’a menée…

Marthe se connaît trop pour ne pas voir dans ses paroles la pointe sournoise d’un apitoiement presque adolescent. Hélène la devance :

— Ben voyons…

Elle rit un peu, poursuit :

— Mais avec Armand, de quoi parlez-vous ? C’est secret ?

— Non, pas du tout. Tu te souviens quand il est arrivé ici, la semaine passée ? Nous étions émus de le voir, assis à l’arrière, blême comme un mort, avec une couleur verdâtre dans les yeux, ses cheveux jaunis. Et Gustave qui conservait un air renfrogné tandis qu’Armand hurlait constamment, après chacun de ses mouvements : « Ah, les salauds ! Ah, les salauds ! ».

— Ils ne l’ont pas raté, faut dire. Et contre son gré, en plus. Maudits médecins parfois. Ils veulent bien faire, mais ils pourraient au moins demander la permission avant de vous faire avaler leurs poisons.

— Tu lui as dit de la fermer. C’était à la fois terrible et émouvant. Son silence nous a fait tous pleurer. On l’a transporté à son pavillon et on l’a couché. Et puis, il t’a remerciée.

— Il était mal en point ; j’aurais dû être plus compatissante…

— Fallait pas, justement. Ça l’aurait endormi. Je suis restée près de lui de longues heures, pendant qu’il me racontait sa chimio, puis il s’est excusé encore une fois, surtout pour avoir refusé qu’on lui rende visite. Il m’a dit qu’en nous voyant, il avait regretté de ne pas nous avoir eus auprès de lui. « J’ai chialé comme un gamin qui retrouve sa mère », m’a-t-il avoué… Il ne poursuivra pas ses traitements, tu le sais ?

Hélène ne bronche pas.

— Il ne passera pas l’hiver et il le sait. Il m’a montré sa carte du ciel. Il m’a pointé Pluton, et ce qu’il appelle le Milieu du Ciel.

— Ça veut dire quoi ?

— Je ne sais pas, puis je m’en fous. Si ça peut le conforter face à son destin…

— Il pourrait vivre encore quelques années s’il s’en donnait la peine.

— S’en donner la peine ?

— Oui !

— Tu le trouves pâte molle ?

Hélène accuse le coup, puis se radoucit.

— Un peu, oui…

— Il ne veut plus vivre, répond Marthe, d’un ton aphone.

— Ce n’est pas une raison… je l’aime bien, moi, Armand…

Marthe comprend, attend quelques instants avant de poursuivre :

— Tu as sûrement raison. Tu en as vu des gens mourir, tu connais la valeur de la vie…

Hélène hausse les épaules ; Marthe n’arrive pas à saisir ce qui se trame dans les pensées de son amie.

— Mais encore, dit cette dernière.

— Eh bien, nous parlons, nous parlons. Il me raconte sa vie, un peu comme il l’a fait lorsqu’il est venu me consulter pour la première fois. On se raconte nos souvenirs communs. Il semble apprécier chaque réminiscence. N’en fait-il pas autant avec toi ?

— Oui et non. Il me pose beaucoup de questions sur les prochaines étapes de la maladie. C’est parfois assez clinique…

Marthe ferme à demi les paupières, comme si elle tentait de cette façon d’obtenir une meilleure compréhension des paroles d’Hélène. Celle-ci lui sourit.

— Tu sais, je t’ai toujours enviée de pouvoir entrer ainsi dans la tête des gens.

— En tant qu’infirmière et écrivaine, n’as-tu pas accès à des sources similaires ?

— Oui, bien sûr, mais je crois que j’aurais aimé avoir ta… distance.

La distance… L’effacement. L’empathie. Marthe déteste ces mots, tares des sorcières de l’esprit. Elle se lève, s’approche de la fenêtre, jette un œil distrait au-dehors.

— C’est comme pour la mort, Hélène, chacun son chemin. Armand éprouve la souffrance, l’ultime.

— L’idée de mourir ?

— Non, celle d’avoir oublié sa vie, d’avoir été trop patient avec l’ennui… le meilleur somnifère que l’on ait inventé. Parfois, on le nomme loisir, mais c’est la même chose… Les gens n’y voient qu’une zone grise, dans leur vie, voire une fatalité. Armand n’a pas le temps de s’ennuyer, tu dois bien le penser. Il n’a plus peur, il n’a plus mal, d’une certaine manière.

Elle se tourne vers Hélène.

— On ne se rend pas compte de tous les moments de notre existence où la souffrance est venue cogner à notre porte. On ne fait pas attention. Nous les oublions aussitôt, ces blessures, ou plutôt nous les cachons sous de bonnes manières, de mauvaises habitudes ou derrière l’ennui. On se crée des alliances, on se fait des amis, on se laisse guider par nos antennes blessées. La lettre de Léo est pour ainsi dire l’un de ces cailloux lancés dans mon ennui.

— Un pavé, tu veux dire.

— Armand, sa mort prochaine, me montre ça, ce grand ennui des vieux comme nous.

Hélène écoute sans dire un mot.

— Peu importe le chemin que nous prenons, nous le faisons immanquablement en fonction des mêmes douleurs. Tu vois ?

Hélène acquiesce.

— Et si nous tous, toi, Armand, Gustave, Lucienne, Léo, les deux jeunes qui viendront vivre près de nous, participions de la même souffrance ? Si cet endroit était hanté par l’ennui ?

— Parfois un cigare n’est qu’un cigare.

Marthe sourit à l’allusion freudienne.

— Je me complique la vie ?

— Dois-je vraiment répondre à cette question ?

Marthe se tait, ravale sa salive.

— Pourquoi n’avoues-tu pas simplement que la lettre de Léo t’a blessée ?

— Tu me connais.

— Oui ! Tu t’ennuies.

Marthe rit. Hélène se lève et se place près d’elle, regarde la neige, maintenant bombardée par le soleil.

— Curieux paysage, dit-elle, la neige ne paraît pas à sa place.

Marthe dépose une main contre la vitre.

— Mets ta main à côté de la mienne.

Hélène obtempère.

— Tu vois, deux mains qui ont vécu, qui ont aidé, soigné, aimé. Notre histoire individuelle n’a que très peu d’importance dans la grande comptabilité de l’espèce et de l’univers. Nous remplissons une fonction, comme de bonnes fourmis, nous sommes de vaillantes et soucieuses esclaves qui ont accepté leur sort.

Hélène soulève sa main et, de son index, fait le tour des doigts de Marthe.

— Et alors, madame la psychanalyste, où se situe notre blessure là-dedans ?

Marthe imite son amie, tourne autour des doigts d’Hélène. Les deux s’amusent à valser ainsi, autour de leurs mains d’esclaves.

— Je ne sais franchement pas. Quelque chose nous a attirés, puis soudés. T’est-il déjà arrivé de revoir des gens, après dix, vingt ans d’absence et de t’apercevoir qu’ils gravitaient toujours autour des mêmes gens, que leur vie n’a pas vraiment changé et qu’ils semblent pourtant heureux, comme s’ils étaient des lunes qui avaient trouvé leurs orbites ?

— Oui, certes…

— Lorsque nous prenons conscience de nos blessures, c’est peut-être parce que nous découvrons que nous avons été happés.

Hélène sourit, retourne près du feu.

— Ne viens pas me dire que la trahison de Léo est une bénédiction pour toi, dit-elle sans ton, en saisissant le tisonnier. Quelle était ta blessure, avant la trahison de Léo ?

Marthe trace sur la vitre un cœur invisible.

— La même sans doute.

Hélène brasse le feu. Marthe se tourne vers elle et l’observe agiter les braises en tous sens.

— Tu vas l’éteindre…

Hélène rit.

— Ne change pas la conversation.

— Mais je t’ai répondu !

Hélène replace le tisonnier à sa place.

— Non, tu as joué avec les mots, dit-elle, en souriant.

— Voilà, je n’ai joué qu’avec des mots. Le vide, Hélène, le vide…

Hélène se rassoit.

— Bien des gens te diraient de ne pas te poser toutes ces questions, ça ne sert qu’à donner des brûlements d’estomac, et, à notre âge, des gaz ou des incontinences. J’avoue que tu m’étonneras toujours. Ton expérience clinique aurait dû te prémunir contre les manigances humaines.

— Un prêtre doit nécessairement avoir la foi, n’est-ce pas ?

Elle s’approche de la bibliothèque qui ceint le foyer. Les livres, rangés par ordre alphabétique d’auteurs, se tiennent silencieux, figés dans leurs dorures. Il fut un temps où, à leur seule vue, Marthe croyait réentendre leur savant contenu. Freud, bien sûr, Jung, Adler, Laing, des œuvres plus modernes, des thèses, des antithèses, des études cliniques, tous reliés de manière identique. Une petite fortune investie dans l’apparence. Avec son geste habituel et nonchalant, elle effleure l’épine des bouquins ; au contact, des mots se réveillent, sonnent les cloches de l’académie : transfert, pouvoir, pulsion, contre-transfert, archétypes, viol, agression, sexe, inconscient, individu, soi, surmoi, çà et là de l’hystérie, des rêves.

— T’as déjà lu un livre de psychanalyse ?

— Si, à l’université, surtout Jung, durant ma période mystique.

— « Il n’y a pas de lumière sans ombre… »

— C’est de lui ?

Marthe acquiesce.

— Il n’était pas commode, le Jung…

— Il battait sa femme ?

— Pire, il l’ignorait.

— Pfff, j’aurais dû virer lesbienne…

Elles rient. Marthe poursuit son écoute physique de ses livres. Elle s’arrête sur Traumdeutung, le saisit et le montre à Hélène :

— L’Interprétation des rêves, de Freud, en allemand. Je ne l’ai jamais lu dans l’original ; j’ai toujours été nulle en langue, en dehors de l’anglais.

Elle l’ouvre, le feuillette, s’approche du foyer. Les mots allemands sont denses. Ses années d’étude lui reviennent à l’esprit. Elle s’assoit sur la base du foyer, feuillette encore un peu :

— Tout ça est maintenant mort et sans attrait. On dirait de vieux péchés…

Elle ouvre la grille de protection et jette le bouquin dans le feu.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Marthe regarde Hélène.

— Je pourrais brûler un livre par jour. On mettra des bibelots à la place. Qu’en penses-tu ?

— Tu vas devenir une vieille chose qui collectionne les chatons en cristal ?

Marthe sourit.

— Léo m’a demandé de brûler ses tableaux et c’est moi qui brûle mes livres.

— Parce que tu pourrais t’acheter mille fois la même bibliothèque avec un seul des tableaux de Léo.

— C’est vrai… je ne fais pas le poids.

Les deux s’observent, souriantes. Hélène dit doucement :

— T’as toujours été une très belle femme.

Marthe se lève.

— Je prends ça comme un compliment ?

Hélène se lève à son tour, va chercher un livre et le jette au feu.

— C’est ça, un compliment… la beauté, c’est comme le sel, ça rehausse la vie, mais ça donne de l’hypertension.

Marthe la prend dans ses bras.

— Toi aussi, tu es belle, Hélène, très belle même.

— Je le sais, Marthe.

Elles rient encore. La porte de la maison s’ouvre subitement devant Armand, livide, soutenu par Gustave, indéniablement essoufflé.

— Les filles, on vient chanter !

— Quoi ? s’exclame Hélène. Armand, tu ne devrais pas bouger !

— Ta gueule, l’infirmière… lance Armand sous le regard amusé de Gustave.

Hélène éclate de rire, l’aide à s’approcher du piano.

— Une chaise, pas le banc, sinon, je vais tomber par en arrière.

— Cela n’a pas été de la tarte pour arriver jusqu’ici ! Faudra penser déménager le piano dans le pavillon d’Armand, suggère Gustave.

— Y a pas de place, voyons, raisonne Hélène.

— Eh ! Je ne suis pas encore mourant, les amis ! Je peux encore me déplacer. Et puis, faudra bien que je cesse un jour de jouer.

Ces paroles provoquent un léger malaise vite chassé par les premières notes d’une belle mélodie qu’Armand exécute avant même d’être parfaitement assis.

— John Field, annonce-t-il, un contemporain de Chopin et le véritable précurseur des nocturnes.

Marthe s’assoit près du feu, ferme les paupières, s’étonne de ce changement subit d’atmosphère, prend son temps avant de rouvrir les yeux. Hélène s’est assise près de Gustave, qui s’éponge le front.

Violenté par la chimiothérapie, Armand n’est plus le même homme. Il a vieilli de dix ans. Elle jette un coup d’œil au feu qui en a presque terminé avec les deux livres. En regardant la bibliothèque, elle note qu’Hélène a jeté au feu la traduction française du livre allemand. Elle soupire. Léo le lui avait donné, il y a trente ans, pour remplacer le sien qu’elle avait perdu. Il avait dessiné sur la page de garde un beau croquis, des fleurs qui se transformaient, à la Escher, en papillons, puis en nuages. Elle referme les paupières, revoit parfaitement le dessin. Dans les nuages, on pouvait lire, parmi les lignes pourtant chaotiques, son prénom. Léo aura toujours eu le don de rendre tangible l’insondable. Il lui était si dévoué, si amoureux.

Ses amis demeurent silencieux pendant qu’Armand s’exécute. Lucienne apparaît à l’entrée du salon. Marthe lui fait signe de venir s’asseoir. La bonne n’en fait rien, remet en place son chapeau, enfile ses gants surannés. On entend une voiture, puis un klaxon. Lucienne s’approche d’Armand et l’embrasse sur le front, part sans dire au revoir.

Armand semble avoir repris soudain des couleurs, heureux, assis devant son piano. Elle devrait peut-être suivre les conseils de Gustave et déménager l’instrument. Tout comme elle pourrait lui en acheter un… Autre raison pour vendre les tableaux de Léo.

Par une subtile transposition, Armand a quitté le monde de Field pour attaquer une pièce qu’ils connaissent tous. Chacun ouvre grand les yeux, se voit bousculé dans son écoute. Ils sourient, se lèvent et s’approchent du pianiste… Ils attendent les dernières mesures de l’introduction avant que Gustave entame les premières notes du Fauré.

— Verbe égal au Très-Haut…

Marthe se sent légèrement faiblir, prise au dépourvu ; elle se ressaisit, accepte plutôt avec joie le retour du soleil, oublie, pour l’instant, les ombres et les leçons d’allemand, le passé et la cape lourde de souvenirs qu’elle a du mal à porter. Bientôt ils mourront tous, ses souvenirs et ses amis.

Elle place une main sur l’épaule d’Armand, de l’autre, caresse les cheveux d’Hélène, prend sa respiration, c’est à son tour de chanter ; elle essaie d’être la plus juste possible.