Elle souffle sur la tisane trop chaude. Bousculées, les vapeurs n’en parviennent pas moins aux narines. Elle prend une gorgée, aspire de l’air en même temps pour éviter les brûlures. Elle sait son corps analyser la substance, confirmer ce que le nez avait annoncé, accepter la tisane, qui n’est déjà plus qu’une chimie décomposée, additionnée de sucs, de sels et d’enzymes. Elle reprend une gorgée, aime se concentrer sur ce geste anodin. Elle entend l’horloge du salon sonner deux heures. Le sommeil ne vient pas, même si elle se sent lasse.
Elle observe un à un les objets de la pièce, les chaises, les veines du bois de la table, qui, à la lumière de la lune, s’approfondissent, avouant, dans la nuit et en secret, leur âge. Les fenêtres, le papier peint vieillot, les armoires de cuisine, le fourneau travaillant sur des fèves au lard, les diverses babioles et casseroles, accrochées çà et là, à portée de main de Lucienne. Des objets qu’elle a maintes fois observés et ignorés. Elle s’attarde au silence, cette texture opaque qui entoure le sommeil de la campagne, une étoffe épaisse, plus cachottière aussi. Elle n’a aucun regret d’être venue s’installer ici. Pour une femme très urbaine, elle n’a eu aucun mal à renoncer aux stimulations culturelles, au foisonnement et à l’impatience des gens affairés. Les gens à la campagne ne sont certes pas meilleurs, et leurs névroses ressemblent souvent aux champs contraints par le labour. Ils font spontanément le dos rond face à l’hiver, sachant que la saison s’amusera longtemps avec eux. Leurs joies peuvent sembler plus rachitiques. Puisqu’il ne sert à rien de se plaindre, il en va aussi du bonheur que l’on n’affiche que rarement, ou en phrases toutes faites, perles anciennes, polies à l’eau de la tradition.
Une ombre se dessine à la fenêtre. Bruz se lève et s’étire, saute sur le plancher et vient caresser les jambes de sa maîtresse en émettant un miaulement inquiet.
— Qu’y a-t-il, mon chat ?
Il saute sur la table, ronronne.
— Tu n’as pas le droit de monter ici.
Le chat s’assied en face d’elle, miaule.
— Tu vas réveiller Lucienne.
De toute façon, Lucienne saura déjà qu’elle est dans la cuisine. Elle lui fera le commentaire habituel : « T’arrivais pas à dormir ? » sans pour autant demander de plus amples explications. Voilà une autre caractéristique de la campagne. On fait avec, on accepte. Elle se ravise. On fait la même chose en ville, mais comme il y a tant à faire et à voir, on oublie tout autant de redresser l’échine ; on marche la tête baissée, plongé dans les rêves irréalisés et dans les tâches, les tâches et encore les tâches à accomplir. Elle hausse les épaules dans le noir. En ville, la vitesse, les labyrinthes, les expériences ; en campagne, le vent, le soleil et la vie simple. Deux types d’érosion, le même résultat.
Bruz s’avance, frotte sa tête contre le menton de Marthe. Elle lui donne un baiser. Le chat bondit par terre, puis saute sur ses genoux, se blottit, ronronne, paraît s’endormir sur-le-champ. Une autre ombre surgit ; cette fois, elle provient de ses souvenirs. Elle se revoit, il y a cinq ans, errant de pièce en pièce, la trahison avouée de Léo dans sa main. Elle prend une gorgée de la tisane, n’a pas pris le temps de l’attiédir, arrête son geste, dépose la tasse. « Quand cesseras-tu de t’en faire ? » s’entend-elle demander. Une troisième ombre passe ; une forme opaque et pourtant diffuse, qu’elle identifie aussitôt à son existence. « Concentre-toi. » Elle ferme les yeux, reprend la tasse, l’amène à ses lèvres, souffle, l’esprit des plantes envahit ses narines. « Goûte la tisane. » Elle obéit. « Il faut écrire à Léo. »
La ville est à peine à vingt kilomètres du village. Pourtant, on se croirait perdu et oublié, laissé en paix et pour compte dans la nature. Elle dépose sa tasse, ouvre les yeux. Pour lui dire quoi, à Léo ? Elle attend une réponse, interroge les objets de la cuisine. La nuit ne lui offre que son silence, un mur au poli raffiné et sévère.
Toutes choses, dans la nuit, ne sont pas grises, mais égales, équivalentes, étales comme la mer au repos, harmonieuses comme au passage de la mort. « Tu perds ton temps. » Elle secoue la tête. Le temps ne lui appartient pas ; il ne lui est même pas prêté. Il est l’eau quand on y plonge sa pagaie. Il suffirait donc de ne plus pagayer ? De laisser sa barque errer sur la vie, être en quelque sorte morte, libérée des peurs stupides, des prenantes caresses ? « Cesse de t’apitoyer. » Qui parle en elle ?
Elle dépose Bruz par terre. Le chat ne semble pas trop apprécier, miaule très fort.
— Chut…
Elle se lève, se rend à la fenêtre. N’avoir plus rien à perdre. Elle entre au salon, choisit au hasard un livre dans la bibliothèque et le jette dans le feu, puis en saisit un autre, le jette par-dessus le premier, un troisième, un quatrième, puis un cinquième. Le feu happe les bouquins, grossit. Elle s’assied, écoute le son des flammes, regarde la lumière violente redonner la couleur du matin à la pièce. Elle craint un instant d’en avoir trop mis, mais la cheminée a été nettoyée dernièrement ; elle peut en prendre. Les pages se tordent. Elle se sait en colère et en même temps, en paix, car elle se sait sur le droit chemin.
Elle se met sans doute à rêver. Elle ne croit plus aux rêves, du moins, ne leur accorde plus l’importance qu’ils avaient quand elle pratiquait. Ils sont pourtant demeurés les mêmes, des acteurs jouant devant une salle toujours vide, confiants dans le génie de leur performance et faisant fi des quolibets du jour. Elle les laisse dorénavant jouer à leur guise, paie leur salaire, le loyer, les affiches, mais conserve les portes fermées, n’assiste pas vraiment aux représentations. Elle croit un instant sentir la présence de Lucienne, comprend qu’elle lui place une couverture sur elle, ouvre les yeux pour la remercier et s’aperçoit qu’elle est seule, une lumière timide traversant les fenêtres, le feu attisé. Quelle heure est-il ?
— Lucienne ?
Silence. Elle referme les yeux. C’est comme ça, lorsqu’on ne pagaie plus, la barque ne bouge pas et on traverse les heures de façon quantique, par sauts magiques. Lucienne est bel et bien venue lui mettre une couverture sur elle. Mais quand ? Elle se lève, grimace, car les os s’étaient habitués au sommeil, ses muscles se sont endormis à la tâche. Elle regarde par la fenêtre. La bonne est assise dans une des chaises berçantes, son manteau sur le dos. Marthe décroche le sien, s’apprête à sortir, s’aperçoit qu’elle n’a rien aux pieds, enfile ses pantoufles, se couvre bien avec la couverture. Le froid du matin la saisit. Lucienne lui jette un regard oblique.
— T’arrivais pas à dormir ?
— C’est ça… merci pour la couverture.
— De rien. Tu vas attraper froid, habillée d’même.
Marthe s’assoit.
— J’ai l’habitude, tu le sais bien… Ça fait longtemps que t’es levée ?
— Une heure.
Marthe hume l’air, observe les premiers rayons. Les nuages ne bougent pas. Le fleuve semble s’engourdir plus qu’avancer.
— Il pourrait neiger, dit-elle.
— Elle pourrait rester aussi, ça sent le glacé.
Marthe est d’accord.
— Tu ne t’assieds pas souvent ici le matin.
— Je ne voulais pas te réveiller avec mes chaudrons.
— Je ne veux pas te retarder.
— J’ai tout mon temps, on a tout notre temps quand on veut, dit la bonne, sur le ton de quelqu’un qui parle davantage à elle-même.
Marthe lui concède cette vérité, s’abandonne au spectacle qui s’offre. Elle n’en connaît que trop bien les acteurs et les décors ; les saisons ressemblent à ces opéras chinois régis par des règles sévères, une sorte de défi au monotone. Le fleuve mange la terre, la terre boit le fleuve, le ciel chasse les heures et le temps tombe sur ses pattes, va boire au fleuve, s’endort dans l’herbe.
— Pourquoi est-ce si beau ici ?
Marthe n’attend pas de réponse de Lucienne.
— Toi et moi, sommes devenues de vieilles racines.
Lucienne ne bronche pas, soupire pourtant, puis lance, en laissant son regard flotter près de l’horizon.
— Pour autant qu’on ne soit pas des mauvaises herbes.
Marthe sourit.
— T’aimerais pas voyager ?
La bonne hausse les épaules.
— Si, un jour peut-être.
— Avec ton Mexicain ?
— Ah ça, non, par exemple !
La colère soudaine de Lucienne la surprend. Le son est sorti, rauque, véhément, une tonalité rare chez elle. Lucienne baisse la tête, renifle un bon coup. Il s’est passé quelque chose, hier. Lucienne relève la tête, continue à observer le fleuve, les traits raidis et la bouche horizontale.
— Ça ne s’est pas bien passé, hier ? demande Marthe, d’une manière qu’elle veut la plus invitante possible.
Lucienne fait la moue.
— Pas trop non.
— Que s’est-il passé ?
Lucienne ne répond pas, respire à fond.
— Les femmes sont des salopes quand elles le veulent.
La bonne se tourne pour que Marthe puisse voir son visage tuméfié.
— Mon Dieu, Lucienne ! Il t’a battue ?
Voilà la violence campagnarde. Un cri, c’est fini.
— Non, sa femme nous a suivis ; elle a attendu qu’on soit dans le motel pis qu’on ait commencé à faire l’amour…
Marthe devine le reste, s’étonnera toujours de la franchise de Lucienne à parler de ces choses comme s’il s’agissait de rôties que l’on beurre le matin. La bonne poursuit en exhalant fort son air.
— J’ai jamais vu une femme aussi enragée. Elle ne s’est même pas occupée de Pedro. ‘A s’é j’tée su’ moé et m’a flanqué un de ces coups de poing.
Marthe comprend que Lucienne n’a rien fait pour se soigner. Elle se lève.
— Je vais chercher de la glace.
— Non, c’é pas grave. J’ai connu pire. Quand j’étais jeune, une vache m’a déjà assommée pendant que j’essayais de la traire.
Marthe pouffe de rire.
— Je ne vois pas trop le rapport…
Lucienne la dévisage.
— Moi si…
Marthe voit bien qu’elle est sérieuse.
— Rentre, je vais quand même te mettre quelque chose sur la figure. T’es trop belle pour te laisser défigurer ainsi.
— Ben voyons…
— Lucienne ! Quand même !
Pour toute réponse, la bonne se lève. Elles rentrent. Marthe la fait asseoir à la table, va chercher dans la salle de bains du rez-de-chaussée une petite serviette qu’elle remplit de glace.
— Mets ça sur ton œil.
— Il est trop tard, tu le sais bien.
— Tais-toi donc.
Elle retourne à la salle de bains, revient avec une brosse, entreprend de démêler l’abondante coiffure de Lucienne. Celle-ci la laisse faire.
— Quand est-ce arrivé ?
— Dans la soirée…
Comme toujours, Lucienne ne répond que ce qui lui est demandé.
— Tu es partie en début d’après-midi. La femme de Pedro n’est pas demeurée dans sa voiture toute la journée pendant que vous batifoliez.
— On ne batifolait pas ! On est allés se promener en char.
Marthe sourit.
— Tu l’aimes, Pedro ?
— Je l’aimais.
Les cheveux de Lucienne sont déjà coiffés. La brosse glisse facilement. Pour faire une différence, Marthe en saisit de grandes mèches et les caresse avant d’y passer la brosse.
— Il n’a rien fait pour te défendre ?
— C’est ça…
Silence. Marthe continue de brosser inutilement les cheveux de Lucienne.
— Ça l’a des couilles grosses comme un bœuf, mais ça gémit comme un veau quand une femme se choque après lui. Moé, entéka, je me suis défendue. T’aurais dû la voir, la Germaine, elle a mes ongles sur les deux tétons.
Marthe éclate de rire.
— Ça te fait rire ? demande Lucienne, elle aussi amusée.
Marthe répond autre chose.
— Je te fais des tresses ?
— Envoye donc.
— J’ai du bon fond de teint, en haut, ça va masquer ça…
— J’ai pas l’habitude de me maquiller.
— Ce n’est pas une raison, et puis nos nouveaux locataires viennent nous rendre visite aujourd’hui… ils vont penser que je te bats…
— Dis donc pas des niaiseries.
Marthe a divisé les cheveux de Lucienne en deux, commence à tresser.
— T’as des cheveux si épais et si forts.
— Tu me dis ça à chaque fois.
— Que veux-tu, j’en suis jalouse.
— Les tiens sont pas mal non plus, et rouges comme la brique. Les hommes aiment ça. Ça dégage tes seins.
— Hein ?
— Ne me dis pas qu’on ne te l’a pas déjà dit !
Marthe sourit. Lucienne poursuit :
— Tu passes pour une belle femme, même à ton âge. Y a ben des hommes qui aimeraient ça vivre avec toi.
— J’ai passé l’âge.
— Y a pas d’âge pour l’amour.
— Si.
— Joue pas les vieilles filles. Changement de sujet. Pourquoi il manque des livres dans la bibliothèque ?
Marthe arrête de tresser, puis recommence, se trouve soudain idiote, ne sait comment expliquer ce geste symbolique qui n’a de sens que pour la personne qui le fait et qui paraîtra ridicule à un œil extérieur.
— Je les brûle, je n’en ai plus besoin.
— Ça pourrait servir à la bibliothèque municipale.
— Ils sont en anglais, pour la plupart et puis, je ne crois pas que des traités sur la masturbation intéressent les gens d’ici.
— T’as pas de traité là-dessus. Je le sais, je les époussette chaque semaine.
Marthe rit.
— Tu me connais trop, je ne peux pas me défendre.
— Je ne t’ai jamais fait mal.
— Si, une fois, quand t’as renversé de la graisse de bacon chaude.
— C’était un accident !
— Je te taquine, voyons…
— Je le sais.
Marthe en a presque terminé avec la première tresse, savoure les paroles de Lucienne. De se savoir sue, comprise et aimée par cette femme l’apaise. Lucienne rit légèrement.
— Entéka, ça m’apprendra à croire à un homme…
— Ça allait bien, pourtant, avec lui.
— Ouais, trop bien. À nos âges, on devrait pourtant avoir appris notre leçon.
— Ah ! ça…
Marthe entame la deuxième tresse.
— Tu vois, Lucienne, je fais peut-être un peu d’arthrite, mais en dedans, comme en dehors, j’ai autant de désirs. Ça ne se calme pas, en vieillissant, sauf quand on s’en fait accroire et que l’on joue aux grandes personnes.
Lucienne soupire.
— Faudrait que tu te trouves un chum, au moins tu ne t’ennuierais pas dans ton lit.
Marthe rit. Lucienne emploie un terme d’adolescente sur le ton d’une vieille routière.
— J’ai eu ma part, ne t’inquiète pas.
— Moi, je n’en aurai jamais assez.
Marthe soupire à son tour. Qu’en est-il pour elle ?
— J’ai tout donné à Léo, je ne crois pas que je serais prête à recommencer. Ma vie est maintenant ailleurs.
— Où ?
Marthe sourit.
— Ailleurs…
— C’est ben ça le problème. Tu perds ton temps.
Marthe se concentre sur la tresse. Lucienne se laisse faire. Marthe commence à chantonner ; la mélodie est précaire, mais harmonieuse. L’air se remplit de son filet de voix. Lucienne écoute, en maintenant la glace sur son œil.
— C’est ben long tes tresses, finit-elle par dire.
— J’ai terminé, là.
— Ça va faire changement d’avoir des jeunes dans la maison.
— J’espère qu’ils ne nous trouveront pas trop vieux.
Lucienne hausse encore les épaules, comme si elle était agacée par la remarque.
— Une femme comme toi, qui a vécu avec le grand Léo Arcand…
Marthe rit.
— Pour ce que cela a donné…
— Dis pas des affaires de même.
Marthe regarde par la fenêtre.
— En effet, peu importe, rien n’est inutile. Et puis, c’est une artiste, cette jeune femme.
— Qui se ressemble s’assemble.
Version vernaculaire de l’effet Casimir, pense Marthe.
— Et toi, là-dedans, ma chère Lucienne, pourquoi es-tu avec nous ?
La grosse femme se met bien droite sur sa chaise.
— J’suis la bonne.
— T’es plus que cela.
— J’suis payée pour être icitte.
— T’aurais pu partir depuis belle lurette.
— Je vous aime trop.
— J’aime mieux ça.
Lucienne lui montre la serviette remplie de glace.
— Ça fait du bien.
— Ben oui…
Échanges de bons procédés, paroles atones, riches en allusions, amabilités de la tendresse. Marthe saisit les deux tresses et les monte en chignon sur la tête de Lucienne, les noue savamment pour qu’elles tiennent en place, présente le miroir à Lucienne.
— Marci ben. Kessé qui vont dire, les autres ?
— Dis-leur la vérité. Ils sont tes amis.
— Ouin…
Lucienne se lève, jette la glace dans l’évier, s’affaire déjà. Marthe l’observe un instant. L’épisode est clos.
— Je monte.
Lucienne lui répond par des bruits de casseroles.