EN
L’Effet Casimir

La lettre et le grand ménage

De la fenêtre ouverte, elle entend Henri et ses hommes plaisanter et se lancer des injures. Henri a sorti les grillages du hangar et les place devant les arbustes selon un code longtemps établi. Il hivernise le jardin de Marthe depuis qu’elle s’est installée dans la région. Ils ont le même âge, ont l’un de l’autre une connaissance superficielle et aimable. Deux des garçons d’Henri l’accompagnent, ainsi qu’un homme qu’elle ne connaît pas.

Ils ratissent les feuilles. Le vent ne joue pas trop avec elles ; le travail s’effectue donc rapidement. Elle reporte son attention sur la lettre à écrire. La page, trop blanche, ne l’aide pas à trouver les bons mots. Elle inscrit la date, attend, puis écrit rapidement « Léo ».

Silence de la main. Elle place la plume plus bas, regarde par la fenêtre Rémi, un des garçons d’Henri, enlever sa chemise. Pas frileux, le bonhomme. Il est musclé. Elle pense à Armand ; il n’aurait pas détesté le spectacle. Il se serait installé, un livre à la main, sur sa véranda et aurait fait semblant de regarder ailleurs. Elle sourit, puis ses lèvres se crispent.

« Léo », relit-elle.

Elle écrit ensuite, résolue :

« J’espère que tu vas bien. »

Cela débute mal, par un mensonge. Elle ne laisse pas le temps à l’analyse de la stopper.

« Je fais transférer cet après-midi tes tableaux dans une chambre de la maison. J’aimerais savoir ce que tu veux en faire. Ils sont ta propriété, après tout. »

Elle cesse d’écrire, observe les garçons se lancer des feuilles. Ils sont vite rappelés à l’ordre par Henri qui a besoin d’aide pour placer les grillages autour des arbustes. L’homme qu’elle ne connaît pas se propose.

Si Marthe termine sa lettre ainsi, elle aura l’air d’être encore sous l’effet de la colère ; si elle poursuit, elle sera obligée de parler d’elle.

« Armand est malade. J’ai pensé que cela t’importerait de le savoir, si tant est que le passé t’importe. »

Ça y est, la colère est avouée.

« Il est à l’hôpital ; on soupçonne un cancer du foie. »

Changement de paragraphe. Hésitation. Comment faire pour tout dire et ne pas trop laisser d’emprise sur sa vie ?

« Je n’ai toujours pas compris et accepté ton départ. J’ai 78 ans. On n’entend plus parler de toi dans le milieu. »

Elle se trouve ridicule. Qu’est-ce qu’elle en sait de ce milieu, si ce n’est les ragots d’amis sympathisants ? Une voix la presse de terminer sa lettre sur cette négation-question-piège. Une autre lui fait remarquer que ses soixante-dix-huit ans devraient la contraindre à moins d’enfantillage.

Elle observe encore une fois les garçons d’Henri, puis Henri lui-même qui rit aux éclats des pitreries du plus jeune.

Eh bien non ! Il n’est d’âge que biologique. Elle n’a rien d’autre à lui dire, en effet.

Elle signe, relit, fébrile, grimace, c’est maladroit, mais elle ne trouve pas d’autre manière de dire ce qu’elle a à dire. Elle plie la feuille en trois, saisit une enveloppe, cherche dans son carnet l’adresse de l’agent de Léo, la transcrit rapidement, puis n’oublie pas l’adresse de l’expéditeur, colle un timbre, d’un geste brusque lance la lettre dans la poubelle, se lève, s’assoit à la coiffeuse, défait son chignon, se peigne, cesse aussitôt, s’appuie les coudes sur le petit meuble, se regarde dans le miroir.

Elle ne se sent pas contentée. Rien ne pourrait le faire, de toute évidence. Elle soupire, se trouve vieille, mais surtout déçue. Après l’apitoiement, l’ennui, elle soupire encore. N’est-elle pas une belle femme, même avec ces rivières sur le visage ? Ne dégage-t-elle pas encore cette autorité, chèrement acquise à force de doute et d’abnégation ? N’est-elle pas en même temps malheureuse ? Belle, mais perdue, lâchée par terre, comme une feuille qui a fait sa saison ? Elle juge cette pensée narcissique, puis se pardonne, redonne un coup de brosse à ses cheveux, refait son chignon, se lève, retire l’enveloppe de la poubelle et sort de sa chambre. Elle rejoint Lucienne qui s’affaire dans la cuisine, dépose la lettre sur la table.

— Faudrait poster cela, s’il te plaît.

Lucienne jette un regard rapide tout en continuant à tourner ce qui mijote dans une casserole.

— C’est pressé ?

— Quand tu iras au village.

Lucienne répond doucement :

— Pourquoi tu ne sors pas toi-même ? Ça te f’rait du bien. T’es toujours enfermée icitte…

Marthe sourit faiblement.

— Je sais, Lucienne, je sais…

— Tu pourrais la donner à Henri ou à Bob…

— C’est bien que trop vrai.

Marthe s’approche pour sentir ce que Lucienne prépare.

— De la soupe ? Pourquoi en si grande quantité ?

— Je la fais toujours en grande quantité, Marthe, voyons !

— Mais deux chaudrons ?

Lucienne ne répond pas tout de suite. Marthe commence à comprendre.

— C’est pour Armand ?

La bonne répond indirectement avec une voix plus chaleureuse, et en lui présentant une cuiller remplie de soupe.

— Ma sœur est décédée du cancer. Quand ils auront bourré Armand de leur merde chimique, comme ils l’ont fait pour Nicole, il ne pourra pas avaler grand-chose…

Marthe admire la prévoyance de Lucienne.

— Si j’avais eu ta clarté d’esprit quand Léo est parti.

Lucienne lui jette un regard rapide, cherchant à comprendre ce soudain rappel du passé.

— Léo, tu l’avais dans la peau, Marthe, y a rien qui peut empêcher une femme de vouloir taire sa douleur.

— T’as encore une fois raison, lui répond-elle doucement, vaincue.

Elle s’assoit à la table. Lucienne quitte son chaudron et l’imite, lui tapote la main en notant l’adresse sur l’enveloppe.

— T’as écrit à Léo ?

— Oui…

Lucienne hausse les épaules ; Marthe croit bon de se justifier.

— Je veux qu’il me dise quoi faire avec les tableaux. Et puis, je lui ai annoncé pour Armand, ils étaient amis.

Lucienne se lève.

— Tu pourrais les brûler…

Marthe sourit.

— J’y ai déjà pensé.

— Je sais, c’est moi qui t’en ai empêchée.

Elles rient. Marthe a peur pourtant de pleurer. N’a-t-elle fait que ça, pendant ces cinq années, ne pas vivre ? Elle doit se convaincre, encore une fois, du contraire. Elle avait certes voyagé, étudié. Elle s’est aussi laissée aller à des moments de lassitude profonde, de léthargie comateuse, encline à commettre des gestes inconsidérés comme cette soirée de mars où elle s’était dirigée vers le pavillon de Léo avec deux bidons d’essence. L’apercevant par la fenêtre, Lucienne était accourue pour la stopper. Marthe avait déjà aspergé la véranda lorsque, après une fausse manœuvre, elle avait glissé et renversé le reste de l’essence sur elle. Avoir eu une flamme entre les mains, elle se serait immolée. Lucienne l’avait ramenée à la maison, ne se privant pas de l’injurier. Marthe était partie peu après pour l’Égypte, chez une amie psychanalyste. À son retour, deux mois plus tard, Lucienne avait fait comme si rien ne s’était passé.

Marthe soupire.

— Je vais aller voir où en sont rendus les hommes.

— Tu leur diras que le dîner sera bientôt prêt.

Marthe sort. Dégagée de ses feuilles mortes, la pelouse a repris son air d’été. Les quatre hommes ont ramené les feuilles en un seul endroit. Rémi arrive avec le petit tracteur et la remorque. Ils entreprennent de remplir celle-ci, mais devront faire plusieurs voyages. Henri la salue d’un coup de tête. Il l’informe qu’ils brûleront les feuilles sur la grève quand la marée sera suffisamment basse. Marthe connaît très bien la procédure, mais n’en dit rien, comme toujours.

— Votre dîner est prêt, vous avez le temps d’aller manger un morceau.

— C’est pas de refus.

— Des nouvelles de M. Léo ? demande Rémi.

— C’est pas d’tes affaires, le jeune, répond sèchement Henri.

Le jeune... Rémi doit bien avoir trente ans, songe Marthe. Elle fait signe à Henri que ce n’est pas grave. Pour faire diversion, elle lui demande s’il est marié. Mais c’est raté. Le visage d’Henri s’assombrit davantage. En regardant de plus près, Marthe observe la boucle d’oreille de Rémi.

— Tu vis en ville ?

Il lui fait un clin d’œil.

— Oui, je travaille dans un café. Mais là, je suis en vacances pour quelques jours. J’ai besoin des vitamines de la campagne. Je suis bien content de découvrir ce domaine ; mon père m’en a souvent parlé.

Marthe rigole en voyant la tête d’enterrement d’Henri, qui n’a jamais très bien su quoi faire de ce fils trop libre pour lui.

— Bon, on va aller manger, les garçons. Tu viens, Gaston ? Ah, madame Marthe, voici Gaston, un copain de la ville. Il va rester un moment chez moi, sa femme est défunte.

— Mes condoléances, monsieur.

L’homme les accepte sans pourtant montrer un signe de reconnaissance. Ils se dirigent vers la maison. Rémi reste avec Marthe, lui prend doucement les mains.

— J’aimais bien Léo, mais c’est pas correct ce qu’il vous a fait.

Marthe lui serre à son tour la main en guise de reconnaissance et dit très doucement :

— T’as un petit ami ?

Il refait un clin d’œil. C’est une manie chez lui ou est-ce une façon de compenser sa timidité ? Il l’embrasse sur la joue et s’en va rejoindre les autres. Laissée seule, elle s’approche du fleuve. Le vent s’est rafraîchi malgré le soleil au zénith. Elle se dirige vers la vieille souche près du quai et s’y assoit. L’horizon l’enveloppe aussitôt. Elle écoute. Que des arbres et leurs branches amaigries, que l’eau, toujours aussi atonale. Rien d’autre. L’automne ressemble à une fin de concert, quand les spectateurs quittent les lieux dans un brouhaha craintif. Il neigera sûrement bientôt ; l’air sent presque déjà la glace. Elle remonte son châle sur ses épaules, replace une mèche tombante. L’apparente indifférence du lieu lui procure un bien-être maintes fois renouvelé. Et pour la énième fois, elle s’enorgueillit d’avoir trouvé cet endroit.

Elle sent une présence derrière et se retourne. Katou la regarde.

— Tu es seule, ma chouette ? Bruz t’a abandonnée ? Je comprends ça, va.

Katou se laisse prendre. Marthe la serre contre elle, sous son menton. La chatte ronronne aussitôt. Marthe ferme les yeux, écoute le mystérieux chant murmuré de l’animal. Tout se ressemble, sur cette Terre ; le ronron, les vagues, les soupirs, les amours, comme en écho du grand bruit survenu au commencement du monde, une partition des millions de fois répétée, réécrite, retranscrite, enjolivée, puis oubliée.

Elle entend une porte se fermer. En se retournant, elle aperçoit Gustave, lui fait un signe. Il s’approche, s’assoit près d’elle.

— Je vais aller voir Armand, dit-il d’un ton résolu.

— Tu ne pourras le voir, voyons. Il doit être quelque part dans l’hôpital à passer ses tests.

Gustave s’affaisse.

— J’avais pas pensé à cela.

Marthe l’observe.

— Pourquoi veux-tu le voir si vite ?

Il hausse les épaules.

— Je m’ennuie déjà !

— Il n’est pas mort, Gustave.

Il la toise de ses yeux bleus que Marthe aura toujours aimés, un bleu argenté, dépourvu de mensonge. Elle lui caresse les cheveux, le sentant visiblement déstabilisé.

— Ça ne sera pas facile, je sais.

— Quoi donc ? demande-t-elle.

— Eh bien, tout ça, ce qui se passe pour lui.

— Ce sera difficile pour nous ?

Il la toise encore, voulant sans doute lui signifier qu’elle l’empêche de tourner en rond. Puis se rend à l’évidence.

— Ouais, t’as raison.

— T’as peur de mourir ?

— J’sais pas. J’ai pas l’impression que c’est pour tout de suite, alors j’y pense pas.

Il hésite avant de continuer.

— Ma vie est terminée de toute manière. Ça m’est un peu égal.

Il saisit une feuille qui aura échappé aux râteaux des ouvriers, la déchire lentement, laisse tomber les morceaux. Marthe observe son manège.

— Et ça ne te fait rien d’attendre ainsi ?

Il prend d’autres feuilles et essaie de les tirer au loin, mais vu leur légèreté, elles font plutôt du surplace et retournent mourir au sol.

— J’ai pas le choix, hein ? Pis je me sens bien, là. Je me repose, je vais jouer aux cartes, je me la coule douce. T’es pas comme ça ?

Elle sourit, interroge l’horizon, celui qui ne lui dit jamais rien.

— Depuis le départ de Léo, je ne sais plus.

Il crache par terre comme pour conjurer le mauvais sort. Elle ne s’en formalise pas.

— Tu as vécu, dit-il d’un ton embué, ce que tu avais à vivre avec lui ; c’est ce que je pense.

Il place ses mains en parallèle devant lui, puis les éloigne d’un coup vif en lâchant un pfff ironique.

— C’est aussi simple que ça, tu crois ? demande-t-elle.

Il ne se laisse pas désarçonner :

— Ça pourrait l’être.

Elle ne répond pas. Katou dort toujours. Elle la saisit, sans égard à son sommeil. La chatte ne proteste pas et se met à ronronner dans le cou de Marthe. Gustave paraît excédé.

— Ah les femmes !

Il se lève.

— Pis t’es trop vieille pour avoir toute cette peine, Marthe, tu vaux plus que ça et tu le sais très bien !

Elle lui sourit :

— Je sais, Gustave, cela fait cinq ans que je me le dis. Merci de me le rappeler.

Les fils d’Henri sortent de la maison. Gustave prend congé d’elle ayant une envie soudaine d’aller jouer aux cartes avec ses copains du village. Elle ne le retient pas ; il commençait à l’ennuyer avec sa psychologie de directeur d’usine. Rémi s’approche.

— Bien mangé ?

— Oui, merci !

Les autres ouvriers s’affairent déjà. Rémi regarde le fleuve, respire à pleins poumons.

— Et ton père, qu’est-ce qu’il fait encore dans la maison ?

Il lui fait un clin d’œil.

— Il a peut-être besoin d’aiguiser son crayon…

— Il est trop vieux, voyons…

— Bah, avec la nouvelle pilule…

Elle arrête aussitôt de sourire, prise au dépourvu.

— C’est pas vrai ! Il prend « la » pilule ?

Il éclate de rire.

Elle observe, anxieuse, la maison. Pas dans la cuisine, tout de même ? Mais Henri sort, une pipe allumée à la bouche. Elle sourit à Rémi.

— Tu me fais marcher !

Il lui fait la révérence et va rejoindre les autres en courant. Ils transportent les feuilles vers le fleuve. Marthe se rassoit et observe leurs nombreux voyages. Bientôt, les feuilles forment un monticule échevelé. Les hommes insèrent un peu partout du papier journal et, munis de branches, creusent des trous d’aération. Ils y mettent ensuite le feu.

Hélène sort de son pavillon et vient s’asseoir près d’elle.

Après avoir rapidement brûlé la surface du monticule, le feu a maintenant plus de mal à attaquer en profondeur. Une épaisse fumée blanchâtre se dégage, prise en charge par le vent qui la sculpte dans toutes les directions, lui octroyant une beauté aussi intense qu’éphémère. L’odeur des feuilles brûlées parvient jusqu’à elles.

Hélène soupire.

— J’espère qu’Armand donnera vite de ses nouvelles…

Marthe se sent calme.

— Nous saurons tout cela bien assez tôt.

Elle se lève, dépose la chatte qui, comme mue par un ressort invisible, se dirige vers les boisés. Marthe la suit du regard. Bruz apparaît derrière un rocher. Les deux félins entament une course enjouée. Hélène s’est levée à son tour.

— Faudra aller le voir à l’hôpital, dit-elle, et discuter avec ses médecins. Armand ne nous dira rien, je le sens.

— T’as raison.

Elles se rapprochent du feu. Leurs souliers ne sont pas adaptés à l’humidité épaisse de la grève et elles marchent prudemment.

— T’as vu le veuf qu’Henri a amené avec lui ? Il est pas mal.

— Sa femme vient de mourir, dit Marthe.

— Bof…

Elles rient. Hélène salue les hommes, se fait présenter au veuf, lui lançant un regard impropre. Mais l’homme ne paraît pas comprendre l’allusion. Hélène revient vers Marthe en lui lançant un clin d’œil sarcastique. Marthe salue Roger, l’autre fils d’Henri, mais ce dernier n’est pas bavard. Henri s’occupe du feu avec plus ou moins de bonheur pendant que Rémi gonfle calmement ses poumons, comme s’il puisait dans l’air ambiant la source d’un bonheur introuvable ailleurs.

Sur ces entrefaites, Bob et ses propres ouvriers arrivent.

— V’là Bob, annonce Henri.

Marthe s’amuse de cette propension qu’a Henri à décrire le trivial.

— Rémi, reste près du feu, ordonne-t-il, nous on va aider le vieux Bob.

— OK, boss ! répond Rémi en faisant une grimace amusée à Marthe.

Elle n’est plus convaincue de sa bonne humeur et il paraît le comprendre puisque le coin de ses lèvres s’affaisse légèrement. Elle ne prend pas le temps de traduire ces signes en trahison de l’esprit et va plutôt aux devants de Bob. Il n’y a pas de hasard, se dit-elle, il n’y a qu’une seule et même rivière à l’intérieur de nos âmes. Encore une fois, cet effet Casimir… Elle note cette remarque, essaiera de s’en convaincre plus tard. Ou de s’en nourrir.

Bob s’est fait accompagner de deux hommes que Marthe ne connaît pas. On fait les présentations, elle oublie déjà leurs noms. Bob et Henri s’échangent des paroles de villageois : « kessé qu’tu fas d’bon cé temps-citte ? », « la même routine, pis j’ai toujours l’Auberge des Hamel à entretenir », « y a encore ben du monde-là, malgré la saison ». Marthe les écoute prédire la température pour le reste de la saison, regardant de temps en temps Hélène tout aussi amusée qu’elle devant ces vieux coqs qui pavanent devant les dames. Quand finalement les mâles ont épuisé leurs munitions, elle les invite à faire le tour des choses à faire.

Tout d’abord le toit d’Armand. On apporte une échelle ; Bob monte et redescend presque aussitôt. Ce n’est pas grand-chose. Une heure et c’est terminé. On ausculte ensuite la fenêtre du pavillon d’Hélène. Faudra revenir, le châssis est pourri. Bob ira voir demain en ville ; le quincailler du village est trop chérant, un voleur commente-t-il à Marthe. Elle lui dit de faire au mieux. On observe de loin le manoir. Il se porte bien. Au printemps, faudra repeindre les lucarnes et la corniche. Marthe les dirige vers le pavillon de Léo. Elle demande à Bob d’inspecter l’extérieur. Henri ne se gêne pas pour donner son avis. C’est bon, le pavillon aura besoin d’une cure de peinture, comme le reste des bâtiments, mais cela attendra au printemps. Ils entrent. Bob siffle.

— Ça fait longtemps que personne n’est venu icitte d’dans !

Personne ne commente. Marthe donne ses ordres :

— Il faut apporter tous les tableaux au manoir. Lucienne vous dira où les ranger. Évaluez le temps pour tout repeindre. Il faudrait repenser la cuisine. Hélène, tu pourras aider ? Je veux une touche féminine…

Elle frappe le sol du pied.

— À sabler, revernir ; il y a beaucoup trop de peinture sur le sol. Je veux que cela redevienne habitable.

— Songez-vous à louer ? demande Bob.

Marthe regarde Hélène qui s’est mise à l’ouvrage en enlevant les rideaux d’une fenêtre. Celle-ci lui fait un clin d’œil.

— Sans doute, Bob, vous connaissez des gens qui seraient intéressés ?

— Ça s’pourrait ben, répond-il en se grattant le front avec sa casquette. J’ai une de mes nièces qui aimerait déménager à la campagne pour quelque temps.

Du regard, il fait le tour des pièces.

— Ça pourrait peut-être lui convenir… Est enceinte, ‘a fait de la musique. Comment on appelle ça, déjà, le gros violon qu’on met entre les deux jambes ?

— Un violoncelle, lance Hélène, jetant devant eux les rideaux. Elle est mariée ?

Bob hausse les épaules.

— Mariée, mariée, j’sais même pas. Faudrait que je demande à ma sœur, tiens. ‘A vit avec un gars en tout cas, ça doit être le père.

— De nos jours, on’l sé pu, dit gravement Henri.

— Ouais, de nos jours, commente un Bob qui semble soudain dépassé par le siècle.

— Je ne sais pas ce que je veux faire encore, dit Marthe, mais vous lui en parlerez. On ne sait jamais.

— ‘A vient justement nous voir en fin de semaine.

— Eh bien, résume Hélène, souriante et jetant une autre pile de rideaux sur le sol, le hasard fait bien les choses !

Marthe trouve que son amie saute un peu trop vite aux conclusions, mais elle se laisse gagner par sa bonne humeur.

— Il y a trop de vieilles choses ici, dit-elle à tout le monde. Commençons par les tableaux… puis le reste, je crois qu’on va tout brûler….

Devant les regards ahuris des autres, elle explique :

— Je veux dire tout ce qui traîne. Les meubles, on pourrait les ranger dans la cave jusqu’à ce que cela devienne habitable.

Deux des ouvriers s’affairent déjà sur le grand tableau rouge, le font presque tomber. Marthe lâche un cri.

— Faites attention !

Elle se mord les lèvres. Son sang n’a fait qu’un tour. Pendant une fraction de seconde, tout l’amour qu’elle portait à Léo, tout ce qu’elle a enterré, enraciné dans son cœur, tout le bonheur qui était demeuré jusque-là silencieux, a refait surface, empourprant ses joues.

— Ça ne paraît pas, messieurs, dit Hélène d’un ton solennel, mais ce tableau-là vaut des bidous.

On voit à l’expression de leur visage que les deux hommes n’en ont rien à cirer ; ils hochent tout de même la tête pour faire plaisir à la petite dame. Et c’est tout juste s’ils ne se déplacent pas, narquois, sur la pointe des pieds.

Marthe reprend ses esprits. Elle fait décrocher les tableaux et les rassembler près de la porte. Il y en a beaucoup, un peu partout dans chacune des pièces. Elle se sent un peu étourdie par ce qu’elle considère comme un blasphème adressé au passé. Elle se lève et indique les cartons, dans la chambre à coucher. Ils contiennent de nombreux croquis. Les hommes font beaucoup de bruit, tassent les meubles ; la poussière remplit les pièces, Marthe a l’impression de réveiller un mort. Inquiète, Hélène lui touche le front, devenu moite.

— Tu es blême, sors un peu, je m’en occupe.

— La pièce du fond, qu’ils mettent tout ça dans la pièce près de ma chambre.

— D’accord.

Hélène la pousse doucement vers l’extérieur. Les autres font semblant de ne rien remarquer.

Dehors, Marthe s’assoit, place ses mains sur ses genoux. Le vent s’est rafraîchi ; il sent toujours la neige. Elle jette un regard aux nuages. En grand maître, le temps se permet parfois la traîtrise.

Les ordres d’Hélène aux ouvriers lui parviennent en sourdine. Elle soupire, aperçoit Rémi qui lance des pierres sans surveiller le feu de feuilles. Il aura sans doute senti sa présence, car il se retourne et lui envoie la main. Elle en fait autant. Il continue de l’observer. Il ne voit certainement pas grand-chose à cette distance, et pourtant, à cause de cette alchimie des consciences, se sent-elle obligée de lui envoyer à nouveau la main, puis de se lever. Il baisse la tête et chasse un caillou d’un coup de pied, regarde ensuite le fleuve. Elle replace son châle sur ses épaules, va dans sa direction. En posant les pieds sur l’herbe, et en quittant ainsi ce qui n’est déjà plus le pavillon de Léo, elle sent monter en elle à la fois de la tristesse et de la légèreté. Les muscles de son corps se relâchent, provoquant chez elle un léger déséquilibre, comme si elle retirait soudain de ses épaules un bonheur trop lourd ou un malheur insoutenable. Elle se ressaisit, réalise avec honte qu’il était si simple de faire un trait sur le passé. Elle s’arrête devant l’escalier qui mène à la plage. Rémi l’observe en souriant. C’était si simple en effet. Elle descend. Aussi simple que d’emprunter cet escalier.

La porte du pavillon s’ouvre et les immenses tableaux de Léo sortent au grand jour. Elle ne se retourne pas, arrive près de Rémi et lui demande, en levant les bras, de la prendre dans les siens.

Interloqué, il l’accueille en se taisant. La chaleur du jeune homme la surprend. Rien ne change. La peau est un rivage ; l’âme, au bord de la noyade, s’y échoue et s’y abandonne.

Elle se souvient de ses désirs. Elle pleure.