« Léo, »
Elle dépose son stylo-plume, cache son visage dans ses mains, tente d’évacuer la colère, les tensions multiples. Par la fenêtre, elle aperçoit la neige couler doucement sur la paroi du ciel. Elle cherche à faire le vide complet, ferme les volets des sens, écoute son corps, refuse son corps, fixe la neige, la neige fuit ; elle soupire, la raison l’emporte. Malheureusement.
Elle reprend le stylo, biffe, écrit d’un seul élan.
Cher Léo,
Je me permets des ratures, d’être vraie et impolie. Tu n’as pas changé, amour. L’absence, ton absence, aura effacé une partie de ta personnalité. Je croyais maîtriser mes souvenirs et il aura suffi de ta brève lettre pour remettre les pendules à l’heure.
Après avoir lu ta stupide missive, je l’ai jetée à la neige. Personne ici n’a apprécié ta réponse ; je ne crois pas que cela te surprenne. En apparence, tu ne t’es jamais soucié de ce que pensaient les autres. Ce trait me plaisait chez toi. Trop de victimes dans ce monde qui s’attachent elles-mêmes à leur bourreau. Trop de gens qui, par peur de ne rien comprendre, cherchent à peindre en gris la peau des autres. J’étais hors de ce gris, à tes côtés. Du moins, je le croyais.
Armand va mieux ; c’est la fin pourtant pour lui. Il ne veut ni prolonger les souffrances ni nourrir la maladie. Il refuse la plupart des traitements. La chimiothérapie l’a rendu blême et pâteux. Il lutte autrement, dit souvent qu’il aurait dû vivre comme il vit en ce moment. La mort le rend exponentiel.
Je suis en train de mourir, moi aussi, en quelque sorte. J’essaie de laisser le vent souffler sur notre histoire. Tu souriras peut-être en lisant ces lignes. Tu verras que je n’ai pas non plus changé. Mais peut-on changer, à nos âges ? Aimerais-je changer, ne trahirais-je pas l’image que tu possèdes de moi ? Mais quelle audace ou quelle pitié de vouloir préserver, pour toi, comme dans un musée, une toile que tu ne veux plus ?
Lucienne s’est battue avec la femme de l’un de ses amants. Elle a un bel œil au beurre noir. Elle ne le dira pas, mais je la sens brisée, comme si elle venait de perdre l’innocence qu’elle avait su préserver. Nous sommes tous atteints, à notre façon, de ce qui arrive à Armand. Nous le suivons, pour ainsi dire, dans son voyage entre l’hiver et l’existence.
Pour l’instant, Hélène et Gustave semblent heureux. Leur barque est étanche. La mienne l’est aussi, je crois. Je me sens heureuse quoique de plus en plus vieille. Tu dois comprendre ce sentiment.
Tu me manques. Tout me manque. Tu m’as enlevé, aux deux tiers de ma vie, l’intensité, ton intense présence. Peu importe qui tu étais, ce que tu faisais ; je possédais la certitude, je m’en rends bien compte, de me tenir debout sur un sol ferme, d’avoir pris racine dans une terre nourricière. Je vivais d’une autre manière lorsque tu étais près de moi. Tu m’enflammais et j’espérais.
Je ne brûlerai pas tes tableaux ; je ne suis pas folle. Je vais les vendre aux enchères. Cette lettre, que tu recevras sous pli recommandé, se veut un rappel de ta confirmation tacite que je peux disposer de tes toiles comme bon me semble. Je ne te crois pas capable de protester, mais je ne connais pas les gens qui t’entourent. Ils sont peut-être plus voraces. Attendent-ils ta mort pour mordre dans ton argent ?
N’est-ce pas curieux que je n’aie jamais cherché à connaître cette femme ? C’est bien parce que toi seul m’importais, m’importes toujours. Tu m’as retiré ce privilège, tu me l’as volé, tu es parti, en coupable. Plus que tout, cette façon de partir m’a blessée, comme si tu me disais que j’avais cru en vain en toi, en ta valeur. Ma seule consolation aura été de t’avoir abandonné dans ce silence de cinq ans. Je ne l’ai pas fait par orgueil, mais par impuissance. Je brise ce silence comme l’on casse une glace épaisse, sachant que, puisque nous en sommes à vivre l’hiver, la brisure se refermera, de toute façon.
Je ne brûlerai donc pas tes toiles, mais les échangerai pour de l’argent. Je ferai des voyages. J’ai fait rénover ton pavillon. Un jeune couple s’y installera dans quelques semaines. La femme est enceinte, l’homme te ressemble un peu, même si, j’en suis convaincue, il ne possède pas le centième de ta stature.
Je ne comprends pas ton absence, et il me semble que je pense plus que je ne vis ma souffrance. Voilà pourquoi je m’étonne quand, soudain, comme en ce moment, j’ai l’impression de reprendre une partie de mon air.
J’ai commencé à brûler mes livres, notamment ceux qui contiennent tes nombreux et merveilleux croquis. Tu t’en rappelles, n’est-ce pas ? Ces dessins que tu faisais autour des problèmes de l’âme, comme tu te plaisais à dire. J’efface tout, mais sans me presser. Le temps n’a pas réussi à faire son œuvre, la tienne est trop monumentale. Mais de notre relation, ce lien invisible et fort, de ce que l’on croyait issu du magique et tout-puissant effet Casimir, de notre chanson à nous, de notre union, je ne veux rien conserver, ni pour moi ni pour la postérité dans laquelle on t’installe déjà. Je ne veux apparaître sur aucune plaque, dans aucun livre, sur aucune photo. Tu m’avais gardée jalousement pour toi ; ta gloire n’est pas ton héritière et je ne lui appartiens pas. Il y aura certes des gens pour déterrer ton passé ; je ne veux pas leur faciliter la tâche, car même tes mauvais coups apparaîtront comme des traits de génie. Ils ne comprendront pas ce qui s’est passé, n’auront entre les mains que des ouï-dire et des non-lieux et excuseront tes faiblesses, en feront les assises de ton immense talent. Si j’en avais le courage, je brûlerais cette maison.
J’aimerais regretter. Mais je n’ai plus le temps de déplorer les actes et les amours. Je me serais cependant passée de ta couardise. Voilà bien l’exemple parfait que la lumière, ta lumière, possède aussi son ombre. Je suis déçue et curieuse. Je me plais à penser que tu m’as abandonnée pour quelqu’un, quelque chose de moindre. Et puis non, je n’ai rien à prouver, surtout pas. Je ne te pardonne pas. Tu n’en as pas besoin.
Elle signe, regarde un instant sa signature, dépose son stylo, se frotte le visage, relit rapidement, la juge inutile. Son cœur, plus ecclésial, psalmodie autre chose. Elle manipule les pages comme s’il s’agissait d’un jeu de cartes, jongle un instant avec l’idée de les laisser dans ce désordre, jouer elle aussi à l’automatisme des passions. Tout cela n’a aucun sens. Elle remet les feuilles dans l’ordre, reprend son stylo, saisit une feuille blanche.
Tout cela n’a aucun sens. En vendant tes tableaux aux enchères, je créerai l’effet contraire. Je lancerai le scandale et le mythe. Je ne connais que trop ton importance. Mais mes livres, eux, seul le feu en gardera un éphémère souvenir.
Il neige dehors. Tu as toujours détesté l’hiver, mais tu ne l’as pas non plus vraiment connu. En a-t-il été ainsi avec moi ? J’ai l’espoir de ne pas le croire.
Je t’embrasse.
Elle plie rapidement les feuilles et les insère dans une enveloppe, saisit son eau de toilette et en atomise l’intérieur, mouille la colle synthétique du rabat qui lui laisse un goût amer dans la bouche. C’est plutôt elle qui se sent honteuse, anachronique et adolescente. Les mots, le parfum, l’amertume.
Elle s’étend un court instant sur son lit, la lettre contre sa poitrine, s’endort, rêve, ramène trop de souvenirs, tue le veau gras et refuse de s’asseoir au banquet ; l’ordinaire de sa pensée. En se relevant, elle est prise de nausées. L’analyse n’a pas été difficile. Toujours la même, clinique et morte.
Mais encore.
Encore les pensées, les souvenirs, les traces, les veines d’un bois encore vivant. Elle s’assoit à sa coiffeuse, ne se reconnaît pas, ne parvient pas à juger l’intégrité de son teint, ne voit pas cette tache, là, sur la joue, et là, la rousseur affadie de quelques grains. Elle ne ressent pas l’avoine de sa chair, elle est ailleurs, près de la jouvence, près du bonheur, à cet endroit où la peau avait ancré ses racines gourmandes.
Léo Arcand.
Ce nom aux initiales si proches des siennes, comme si elle était la suite logique de son homme. « Je t’embrasse », se voit-elle encore écrire. L.A. M.A. Ils avaient longtemps blagué que, s’ils avaient un jour un garçon, ils l’auraient appelé Serge. Elle sourit, cesse immédiatement. Son regard s’attarde soudain à la rousseur affadie de quelques grains, remarque la tache, là, sur la joue ; sa peau ne boit plus. Elle maudit, par acquit de conscience, le jour où elle a connu Léo.
Quinze heures. Le jeune couple arrive bientôt. Elle quitte la chambre.
Une fois descendue, elle aperçoit Lucienne, endormie au salon. La bouilloire siffle à la cuisine. Marthe va fermer le gaz, retourne au salon, s’assoit près d’elle. Lucienne ronfle un peu. Marthe sourit, a tout le loisir de mesurer sa peine. Une belle femme, aux délicates rondeurs, des cheveux blonds et texturés. Les trois femmes ont la même force et, en y pensant bien, la jeune Marie-Claire possède, elle aussi, une puissante chevelure. Elle note l’expression. Elle note sans cesse, accumule dans plusieurs tiroirs, depuis longtemps, des impressions, des observations, des résultats, des questionnements dépourvus de réponse. Elle n’a jamais pensé à classer ce fouillis. Champollion aurait aimé l’énigmatisme de ses archives. Elle note le néologisme, tourne en rond. Elle touche le front de Lucienne pour s’assurer qu’elle ne fait pas de la fièvre. Lucienne sursaute.
— Quoi ?
Marthe retire sa main.
— Excuse-moi, je ne voulais pas te réveiller.
Lucienne reprend mal ses esprits.
— J’ai dormi. Maudit, je me suis mise en retard.
— Pas grave, on a tout notre temps.
Lucienne bâille, regarde l’heure.
— J’ai pas beaucoup dormi, moi non plus, c’te nuitte.
— Je vois ça.
— Pis mon ménage qui n’est pas fini ! Mon Dieu ! L’eau. J’avais fait bouillir de l’eau.
— J’ai tout arrêté. Ça va.
La bonne se détend, bâille encore.
— J’ai passé l’âge, on dirait, de toutes ces émotions.
Marthe sourit.
— Dis plutôt que ça t’atteint plus que tu ne voudrais le croire.
Lucienne fait la moue pour lui concéder la remarque. Elle regarde à nouveau l’heure sur la pendule.
— Ils sont en retard…
Marthe regarde sa montre, puis la fenêtre.
— C’est vrai, mais il a recommencé à neiger, et puis fort. La route ne doit pas être belle près de la côte.
Marthe bâille à son tour.
— Eh ben ! lance Lucienne en se levant prestement, faisant preuve de cette agilité qui étonnera toujours Marthe. C’est pas un manoir qu’on a, mais un dortoir !
Sur les entrefaites, on entend des pas sur la véranda. Marthe s’étire le cou pour mieux voir.
— Ce sont eux, dit-elle, en se levant et en replaçant aveuglément ses cheveux.
Lucienne se rend à la porte.
Ils ont à peine trente ans. Ils trimbalent leur jeunesse comme une doudou, pense Marthe. Dès leur première rencontre, elle a su qu’elle aimerait Marie-Claire. Un teint noisette évoquant une possible ascendance autochtone, faudra qu’elle le lui demande, des cheveux étonnamment foncés, on verrait plutôt à cet endroit une couleur de blé pour entourer ces yeux si verts, une taille de jeune méditerranéenne, et enfin, un sourire blanc et direct. En l’embrassant sur les joues, un parfum citronné confirme la douceur de la personnalité.
Ses sentiments sont plus partagés à l’égard de Luc. Beau gaillard, et c’est sans doute cela qui la dérange ; elle se méfie. Il possède la carrure d’un campagnard, mais son regard trahit une urbanité désabusée, une fatigue ou plutôt une inquiétude. Il n’embrasse pas, mais serre la main. Il lui présente des fleurs qu’il avait pris soin de cacher derrière son dos.
— C’est pour vous…
Surprise, Marthe lui décoche un sourire plus chaleureux, même si l’idée doit venir de Marie-Claire. Pour casser la glace, elle l’embrasse. Douce jeunesse, fermeté enviée. Cela ne dure jamais vraiment longtemps, une nostalgie passagère, proche du réflexe, du désir de ne plus mourir chaque jour. Elle lance le « vous n’auriez pas dû » de circonstance. Lucienne saisit les fleurs et y plonge son nez.
— Ça fait du bien, dit-elle, sur un ton énigmatique.
Marthe leur laisse le passage.
— Entrez, entrez !
Petit moment de silence, pendant lequel les nouveaux arrivants ne savent comment se comporter, s’il faut être poli ou s’il faut être aimable. Marthe se dépêche de les mettre à l’aise.
— On va au salon ? Vous prendrez quelque chose à boire ? Un thé, une tisane, de la bière ? Mais qu’est-ce que je raconte, je n’ai pas de bière, du vin alors ?
Qu’est-ce qu’elle raconte, en effet, offrir de la bière !
— Un thé, je veux bien, merci, dit Marie-Claire.
— Un verre d’eau pour moi, ça ira, dit doucement Luc.
— J’y vais, lance Lucienne, qui emporte les fleurs avec elle.
— Qu’est-ce qui vous est arrivé ? demande Marie-Claire.
Lucienne fait un signe de la main pour signifier l’insignifiance de la chose.
— Rien de grave, ma belle.
Marie-Claire n’insiste pas, saisit le bras de Luc, montre qu’elle est heureuse d’être là.
— C’est vraiment beau, chez vous !
Marthe lui sourit en s’assoyant. Les deux amoureux en font autant, en face d’elle.
— C’est un bel endroit pour avoir un bébé, commente-t-elle.
Marie-Claire lui montre ses dents blanches.
— Il a commencé à bouger.
— Il ?
La jeune femme hoche la tête.
— Ce sera un garçon, j’en suis certaine.
— C’est Luc qui sera content, dit Marthe, en s’adressant à lui.
Il ne prend pas vraiment la perche qu’elle lui tend, se contente de sourire en embrassant le front de sa compagne. Marthe a du mal à se détacher de lui. Sa présence l’indispose. Elle touche dans sa poche de gilet la lettre qu’elle a écrite plus tôt. C’est probablement cela, conclut-elle, elle est en colère. Elle se concentre un instant sur cette sensation. Son cœur palpite. Elle continue de sourire à ses invités. Cela ne dure qu’un bref instant, mais à l’intérieur, cela traîne, s’élargit. Elle croit entendre des sons, de la musique. Cela lui rappelle son voyage en Inde. Elle était entrée dans un temple ; le contraste entre la lumière vive du jour et l’obscurité calme de l’intérieur l’avait ébranlée, presque saisie à la gorge. Un musicien, caché elle ne savait où, jouait du sitar. Elle avait cherché, entre les colonnades, l’endroit d’où provenait le son, mais en vain. Ses yeux étaient devenus aveugles, et ses autres sens n’étaient pas non plus d’un grand secours. Enfin, après un long moment, elle avait retrouvé l’usage de la vue. Comme si le musicien se sentait maintenant épié et à découvert, il avait cessé de jouer. Il se trouvait en réalité tout près d’elle, lui avait souri, avait dit quelque chose dans une langue qu’elle ne comprenait pas. Puisqu’elle ne répondait pas, il s’était remis à jouer. Elle était sortie du temple.
Elle écoute encore. Pendant qu’elle discute avec Marie-Claire et Luc, elle cherche à comprendre ce qui se joue en elle. La colère ? Mais pourquoi est-ce si calme ? Elle observe le cou de Luc. Si la colère est calme, c’est qu’elle est gouvernée par le désir, le vierge désir qui n’a de cesse de se renouveler, ami fidèle du présent, déjà mort, déjà ressuscité. Ils rient. Marthe est encore une fois dans deux univers à la fois. Le son insistant du sitar se joue d’elle, s’amuse dans les harmoniques, en contrepoint d’une mélodie printanière.
Marie-Claire se touche souvent le ventre. Le bébé a commencé à vivre ses rêves. Douce, douce jeunesse, insouciante comme dans les pires clichés, aveugle surtout. Marthe retient des larmes. Sa lettre a bel et bien cassé la glace, le mur qu’elle avait érigé entre elle et Léo. Il faudra bien relâcher du lest, elle prend secrètement à témoin ces deux jeunes. Elle se surprend à les aimer davantage, à vouloir devenir protectrice et grand-mère. Elle les interroge sur leurs projets. Marie-Claire veut parfaire sa technique de violoncelle en vue de son examen de fin d’études. Luc commence un nouveau job, dans un studio d’enregistrement de la ville. Ils cherchaient un endroit tranquille, affirment qu’ils n’auraient pas mieux trouvé qu’ici. Marthe en est heureuse, remercie le hasard, ou l’attraction des planètes. La beauté est belle quand elle est jeune.
Lucienne revient avec le thé, retourne chercher les fleurs qu’elle a mises dans un pot de verre et qu’elle dépose sur la table du salon. On redit qu’elles sont jolies. Lucienne les sent à nouveau. On cogne à la porte. Celle-ci s’ouvre aussitôt sur Hélène et Gustave.
— On vous a vus arriver et on est venu espionner ! lance Hélène, jouant les adolescentes heureuses de faire un mauvais coup.
— Mais entrez ! Vous vous êtes à peine croisés l’autre jour.
Lucienne s’enfuit dans sa cuisine, une main sur son œil. Gustave et Hélène ne remarquent rien, concentrés qu’ils sont sur les nouveaux venus. Gustave serre énergiquement la main de Luc, embrasse Marie-Claire. Hélène saisit Luc par les bras, comme pour en prendre possession et lui fait une accolade à l’européenne, en fait autant avec Marie-Claire. Marthe est heureuse de présenter à ces jeunes ceux qu’elle considère être sa famille.
La conversation se poursuit sans que Marthe ne l’enregistre. Chacun parle à tour de rôle, racontant sa vie. L’alchimie des êtres fait son œuvre, Dieu soit loué, pense Marthe qui ne fait que noter, ouvrir un tiroir, choisir presque inconsciemment les paroles qui devront être réétudiées, réfléchies. Marie-Claire est enjouée. Hélène et Marthe se regardent de temps en temps, satisfaites. Gustave prend un plaisir fou à faire le pitre, à mener la conversation. On le laisse faire. Quand Lucienne revient avec des petits gâteaux, Hélène remarque l’ecchymose.
— Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Lucienne se tourne vers Marthe, qui l’encourage du regard à dire la vérité. La bonne hésite un peu, lance un coup d’œil aux deux jeunes. Comme elle semble incapable de dire quoi que ce soit, Marthe débute l’explication :
— C’est la femme de Pedro… Elle les a suivis.
Gustave commence à rire, mais le regard courroucé de Lucienne l’interrompt net et il s’excuse aussitôt. Marie-Claire et Luc demeurent cois, entre l’amusement et la surprise. Lucienne s’assoit et raconte l’épisode. Gustave n’arrive pas à effacer le sourire narquois sur ses lèvres et Lucienne fait tout pour éviter son regard. Puis on passe à autre chose quand Lucienne se lève pour préparer le souper. Comme il est quatre heures passées, Marthe invite les jeunes à manger.
— On a ce qu’il faut, Lucienne ?
— Évidemment ! J’avais prévu le coup, qu’est-ce que tu penses ! On a une belle grosse poule morte à dévorer ! Farce aux poires, rabioles et fenouil.
— Miam ! s’exclame Gustave. Je peux rester à souper ?
— Cela va de soi, confirme Marthe.
Lucienne renifle.
— C’est ça, je ne suis pas Jésus-Christ, on ne peut pas faire la multiplication des poules !
— Tu n’as qu’à faire plus de légumes et tous les donner à Gustave, suggère Hélène.
— On ne veut pas déranger, dit Luc.
— T’inquiète pas le jeune, c’est déjà fait ! soumet Lucienne.
Luc et Marie-Claire hésitent un moment, puis devant les rires contenus des autres, comprennent l’humour carré de la bonne.
— On va faire un tour chez Armand ?
— Volontiers, Marthe, répond Hélène, en se levant.
— Qui est Armand ? demande Luc.
— Vois-tu ? lui explique Hélène, en le prenant par le bras, il en manque un, ici.
Sans éclaircir davantage le mystère, Marthe se dirige vers la porte, suivie des autres.
— Ça va être prêt dans deux heures, avertit Lucienne.
En ouvrant la porte, tous remontent le collet de leur veste.
Gustave. Ça va être bientôt les tuques et les foulards ! Hélène. Pas déjà l’hiver ! Le temps passe vite ! Marthe. Ne commencez pas à vous plaindre ! Gustave. Curieux que, durant l’hiver, on ait tellement l’impression que le temps ne passe pas assez vite ! Marie-Claire. Peut-être est-on trop heureux durant la saison chaude… Gustave. Ah, ça ma fille, voilà bien des belles paroles, voilà pourquoi les vieux pensent que le temps est si long, leur bonheur est passé. Hélène. Change ton regard, change le monde… Gustave. C’est-à-dire ? Marie-Claire. Que le bonheur est là où on le cueille…
Marie-Claire fait un clin d’œil amusé à Hélène.
— Soit ! concède Gustave.
Le plafond du ciel est bas et sombre.
— Je ne m’habituerai jamais vraiment à la neige, toutefois, finies les promenades sur le bord du fleuve, ajoute Gustave.
Leurs pieds écrasent la neige. Gustave profite de leur courte promenade pour raconter aux jeunes l’histoire de la propriété. À l’origine, ce n’était qu’une maison de villégiature appartenant à une famille de notaires de la région. Les générations l’avaient agrandie sans trop se soucier de l’unité de l’ensemble, ajoutant des chambres, une véranda et quelques dépendances. On y avait ensuite loué des chambres aux estivants, avant que la maison ne reste inoccupée pendant plusieurs années. Marthe l’avait achetée et remise en état peu à peu. Les anciennes dépendances étaient devenues les pavillons. Cette dernière s’arrête pour regarder ce qu’elle ne connaît déjà que trop bien. Les autres l’imitent, attendant qu’elle parle. Elle songe subitement à sa mort, à son testament. Faudra le changer vite. C’est encore Léo qui hérite de tout ; ce serait un beau gâchis. Elle regarde Marie-Claire, lui sourit avant de reprendre la marche.
Hélène est la première à s’introduire dans le pavillon d’Armand, après avoir cogné légèrement à la porte. Elle entre, revient après quelques secondes, pour leur dire, en souriant :
— Il dormait dans son fauteuil.
Ils entrent. Armand vient à leur rencontre. Marthe note qu’il ne s’est pas rasé. On lui présente les deux jeunes gens. Il semble particulièrement heureux de rencontrer Luc, lui jetant ce regard apeuré, et pourtant explicite, de l’homosexuel timide.
Marthe remarque les yeux de Katou, transperçant la noirceur dans laquelle est plongée la chambre. Armand est volubile, s’excuse de la petitesse des lieux, de ne pouvoir offrir des rafraîchissements convenables. Marthe capte aussi une odeur, ou plutôt la présence de quelque chose qu’elle finit par identifier à l’air qui ne bouge presque pas et à la pensée solitaire. Luc s’est dirigé vers l’imposante discographie vinyle qui couvre un mur entier du salon d’Armand. Il siffle d’admiration. Marie-Claire est attirée par les cartes du ciel, accrochées dans des cadres de facture et de matière différentes, et qui couvrent le mur opposé.
— Vous êtes astrologue ?
— Astrologue, pianiste, professeur de musique, excellent au poker, et il aime les garçons !
— Gustave ! s’exclame Hélène.
— Laisse faire, dit Armand, d’un ton conciliant. Faudra bien un jour que les deux jeunes se fassent une idée du personnage.
Gustave est plutôt fier de la remarque. Marie-Claire poursuit son examen des cartes du ciel, réalise qu’il y a là le thème astral de tous.
— Vous ferez la mienne et celle de Luc ?
— Bien sûr ! Je suis curieux de voir si elles complètent celles-ci.
— C’est-à-dire ?
— Balivernes ! lance Gustave, en faisant un clin d’œil à Luc dans l’espoir de le mettre dans son camp. Mais ce dernier écoute Armand, qui se rapproche de Marie-Claire.
— Eh bien, sans rentrer dans les détails, on peut dire que chacun de ces thèmes semble représenter une partie d’un puzzle.
Il pointe une des cartes.
— Par exemple, Marthe possède la Lune en Scorpion et là, Hélène a un ascendant dans ce signe. Gustave est Scorpion, moi, j’ai Mars en Scorpion, ainsi que Mercure. L’énergie Scorpion est ainsi présente dans nos vies communes, ce qui donne d’ailleurs un thème composé fort intéressant. Le voici… C’est le thème astral de nous quatre.
Il se tourne vers Marthe.
— J’ai recalculé en enlevant Léo.
Marthe lui sourit faiblement.
— Léo ? demande Luc, c’est lui qui habitait le pavillon que nous prenons ?
— Oui, ajoute Armand, Léo était l’amant de Marthe.
Marthe ne réagit pas outre mesure, leur montre que la franchise d’Armand ne la trouble pas. Elle est cependant surprise. Elle se considérait la femme du peintre et cette réinterprétation, sans doute plus réaliste d’Armand, laisse un goût amer.
Armand poursuit l’explication de sa théorie qu’elle connaît par cœur. J’étais son amante ? Rien que ça ? Elle se convainc facilement du contraire. Ils ne savent pas ce qu’ont été leurs nuits, leurs dialogues passionnés. La vie avec Léo va bien au-delà d’un simple conte charnel, même si ses longues absences ont pu, certes, dissoudre une réalité qu’elle ne vivait qu’au cours de rares moments précieux en sa compagnie.
— Je suis Scorpion ascendant Scorpion, dit soudain Luc.
Armand regarde Marthe.
— Comme Léo, dit-elle.
— Et ça fait quoi ? demande le jeune homme.
Marthe sourit à Armand pour qu’il réponde à sa place.
— Rien en soi, répond-il, rien en soi. Sauf pour les yeux et le tourment...
— Tu vois bien, renchérit Gustave, ça ne sert à rien, ces trucs, à rien !
— Je ne suis pas d’accord, rétorque Hélène. C’est la même musique, le même monde. Et Armand est trop prudent ici. Il ne dit pas ce qu’il pense.
— L’effet Casimir, suggère Armand, en regardant tendrement Marthe.
— L’effet Casimir, répète Marthe, au grand dam de Gustave, qui soupire.
— C’est quoi ? demande Marie-Claire.
Hélène s’approche d’elle.
— On aura bien le temps de t’expliquer.
Armand se rassoit.
— Ça va, Armand ? demande Marthe.
— Oui, oui.
En pointant son foie :
— Lui aussi, il est obstiné.
Gustave se lève, va chercher dans la chambre un oreiller qu’il place sous les reins d’Armand.
— Merci.
Un silence s’ensuit, comme si chacun voulait signifier à la maladie, par ce mutisme poli, qu’elle n’était pas la bienvenue.
— Le cancer, j’ai le cancer du foie, dit Armand aux deux jeunes.
— Oh ! Pauvre vous, répond Marie-Claire.
Elle s’approche, lui prend la main. Marthe aime ce geste. En retour, Armand sourit et lui tapote la main.
Marthe sent le regard de Luc posé sur elle.
— Qu’y a-t-il, Luc ?
— Vous êtes étranges, tous.
— Qu’est-ce à dire ? demande Hélène.
Les quatre vieux attendent, amusés, la réponse du jeune homme.
— Je veux dire… vous êtes si… honnêtes, ouverts.
— Pas tant que ça, Armand nous a caché sa maladie pendant six mois.
— Gustave…, sermonne Hélène, laisse-le parler.
Luc émet un sourire timide.
— Eh bien, vous ne nous connaissez pas et pourtant, vous faites comme si de rien n’était.
— Nous n’avons rien à cacher, suggère doucement Hélène.
— Tu te sens bien parmi nous, Luc ? demande Marthe.
— Plutôt, oui…
Marthe devine chez le jeune homme une soif d’être aimé.
— C’est vrai que vous êtes spéciaux, ajoute Marie-Claire.
Les vieux rient.
— Ça fait trente ans qu’on se connaît, propose Gustave.
— On résonne de la même manière, en quelque sorte, renchérit Hélène.
— Tu parles ! dit Gustave. De vieilles cloches toutes fêlées !
Hélène lui lance un coussin. Armand proteste :
— Eh ! Je ne suis pas encore mort, j’ai encore besoin de mes meubles !
Ces paroles ramènent le silence.
— Ça, ça ne résonne pas comme nous, dit Hélène, en soupirant.
— C’est vrai, répond Gustave.
En regardant ses amis, il dit, d’un ton étonnamment triste :
— Il y en a parmi nous qui vont pleurer plus que les autres.
— Moi le premier, ajoute Armand, d’un ton sourd.
Les yeux d’Hélène se remplissent d’eau, ceux de Marthe se troublent. Gustave s’affaisse sur sa chaise. Marie-Claire et Luc gardent leurs yeux sur Armand, perdu dans ses pensées.
On entend le son d’une cloche secouée énergiquement.
— Oups, dit joyeusement Hélène. Faut se dépêcher, explique-t-elle à Marie-Claire, car quand Lucienne sonne la cloche, c’est qu’on est déjà en retard ! Tu viens, Armand ?
— Oui, j’ai faim !
— Moi aussi, ajoute Gustave, pis y faut se dépêcher, car ces deux jeunes-là, ils vont tout bouffer !
Marie-Claire proteste, mais sans succès, d’autant que Luc se range du côté de Gustave, au grand bonheur de ce dernier.
— Mets-en ! Elle bouffe pour trois !
— T’aurais pas des jumeaux, toi ? demande Hélène.
— Je ne sais pas, j’ai mon écho demain…
Ils sortent du pavillon en poursuivant leur conversation animée. Marie-Claire se rapproche de Marthe, lui prend le bras. Marthe lui sourit.
— Bienvenue à bord, dit-elle.
Marie-Claire lui rend son sourire.
Le repas est joyeux. Lucienne s’est assise avec tout le monde, raconte avec moult détails sa bagarre avec la femme de Pedro, puis, inévitablement, elle parle de ses autres amants. On s’en fait les gorges chaudes. La nourriture est abondante. Marie-Claire s’empiffre.
— Je suis trop vieille pour devenir saoule ! clame Marthe en se versant un autre verre de vin.
— Nous aussi, rétorque Hélène.
— Eh bien pas moi ! affirme Luc, sous le regard inquiet de Marie-Claire.
L’alcool, en entremetteur habile, délie les langues, décape les bonnes manières. Chacun se sert, sauf Marie-Claire qui trempe ses lèvres toujours dans le même premier verre de vin et Armand, qui s’est vu interdire toute consommation d’alcool. Marthe s’assure qu’ils ne s’ennuient pas à observer ainsi la dérive de la tablée.
Comme il commence à se faire tard, elle propose à ses invités de rester à coucher. Ils acceptent puisque Luc n’est plus en mesure de conduire. On aide Lucienne à ranger. Armand et Gustave partent les premiers, Hélène reste un peu avant de partir à son tour. Marthe dirige Marie-Claire et Luc vers leur chambre, contiguë à la sienne.
Elle passe ensuite un long moment dans sa salle de bains, à se décoiffer, se démaquiller, luttant parfois contre le déséquilibre causé par l’alcool et le repas trop copieux. Elle observe ses traits durcis par la fatigue et l’ivresse. Elle décide de prendre une douche rapide afin de favoriser le sommeil. L’alcool ne lui va plus très bien ; elle s’en désole sans vraiment accorder plus d’importance à ce signe, parmi tant d’autres, que la machine, peu à peu, ne suit plus. En se couchant, elle entend les deux amoureux de l’autre côté du mur, qui ne dorment pas encore. Elle prête l’oreille, ne perçoit que des rires, des éclats de bonheur, entrecoupés de silences, encore des rires, puis plus rien. Ils font l’amour, sûrement. L’idée lui plaît. Ils n’ont pas de tabou, s’approprient les lieux ; ils se plairont, conclut-elle, là-bas, près du fleuve.
Elle a dit « là-bas », ne sait trop comment interpréter cette pensée. Il se fait tard, elle ferme les yeux. Elle écoute les amoureux. Elle a l’oreille fine. Mais elle rêve peut-être déjà.