Après avoir mangé, Lucienne, Marthe et Rémi font le tour de la maison. En son centre, un large escalier de bois mène aux quatre chambres du premier. D’un côté se trouve la cuisine. Au fond, un couloir passe sous l’escalier et relie les pièces de l’arrière à celles qui donnent sur le fleuve. Derrière la cuisine, de l’autre côté du corridor, le petit logement de Lucienne donne sur un jardinet privé, maintenant enseveli par la nuit et la neige. La maison est profonde et certaines pièces, devenues inutiles, servent d’entrepôts. À l’avant, le salon communique avec la salle à manger, puis avec l’ancien bureau de consultation de Marthe.
Rémi siffle en y entrant. Des livres et encore des livres, toujours des livres sur les quatre murs. Seules les portes et les fenêtres rappellent que la pièce est sur la Terre et qu’elle n’est pas le ventre cossu et schizophrène d’une vieille pensée repue. De la porte qui donne sur l’extérieur, Marthe montre le chemin, maintenant abandonné, par lequel ses clients arrivaient. Elle lui indique ensuite l’escalier étroit qui rejoint l’étage depuis l’arrière de la maison et la chute à linge qu’on utilise encore. Lucienne s’occupe de la lessive de la maison le jeudi et des pièces communes le vendredi. Dans les pavillons, chacun voit à ses affaires. Elle ne fait pas davantage les lits des chambres, que Rémi se le tienne pour dit, déclare-t-elle.
— Si tu fais des cochonneries, mets tes draps en boule, et, si possible, lave-les toi-même.
— Moi, des cochonneries ? Allons donc ! blague Rémi.
— À d’autres, on le sait tous, à cet âge, on est chaud lapin.
— Parle pour toi, Lucienne, ajoute Marthe.
Lucienne joue le jeu et se penche vers Marthe comme si elle ne voulait pas que Rémi entende.
— C’est pas pareil, à nos âges. Mais on a de la méthode.
Il rit.
— On dirait un hôtel, commente-t-il ensuite, admiratif.
— À une certaine époque, nous recevions beaucoup, durant la saison estivale.
— Une chance que c’est terminé tout cela, je n’arriverais plus à maintenir le rythme, dit la bonne.
— Tu en fais déjà beaucoup…
— Difficile de savoir quand ça va finir, répond Lucienne, énigmatique.
Marthe prend bonne note de l’allusion.
— Peux-tu emmener Rémi voir les vêtements de Léo ?
— Viens, mon garçon, je vais te montrer le « magasin ». Y en a qui font la collection de bibelots, Marthe, elle, collectionnait du linge. Pince-toi le nez, ça sent la boule à mites, mais, tu verras, y a du ben beau stock. Elle est snob, la Marthe. Elle voulait que son Léo soit beau, mais lui, il ne venait que quelques mois et était presque tout le temps habillé pareil, quand il n’était pas à moitié tout nu.
— Je m’en vais chez Armand, leur dit-elle.
— Tu m’étonnes, Marthe.
Il se met à pleurer.
En entrant chez lui, elle avait été encore une fois surprise de constater une immobilité encore plus dense qu’il y a deux jours. Armand ne s’était pas levé, cloué à son lit par la douleur. De profonds cernes dessinaient des ombres pesantes sous ses yeux. On eût dit un clown triste, ou un Don Quichotte des dernières heures.
— Ton geste t’honore, poursuit-il, mais j’ai bien peur qu’il ne soit que théorique.
Il renifle.
— C’est une façon de voir les choses, dit-elle.
— Y en a une autre ?
— Hélène aura besoin d’aide bientôt. Elle ne pourra s’occuper de toi tout le temps, surtout si tu continues à faire des bêtises comme hier.
— Un seul verre…
— Et ton foie a failli s’arrêter.
Il hausse les épaules.
— T’as parlé à Gustave ?
— Pas encore.
— Il m’a fait une véritable déclaration d’amour. Je ne l’avais jamais vu dans cet état.
— Il a importuné Lucienne.
— Je sais, il était vraiment saoul. Ne sois pas trop dure avec lui. Il a du mal à accepter.
— Ce n’est pas une raison.
Il hausse encore les épaules. Ses yeux, rougis par la fièvre, ont du mal à percer la pénombre.
Il se mouche.
— Je suis resté couché toute la journée, je me suis emmerdé pas possible. J’étais prêt à en finir, hier, tu sais. Et Gustave n’a rien vu. J’ai lutté pour ne rien laisser paraître jusqu’à ce qu’il parte se coucher. Je n’aurais pas cru qu’il irait chez Lucienne. J’ai lâchement sonné Hélène. J’avais trop mal.
— Ça va mieux ?
Il acquiesce.
— Que comptes-tu faire ?
Il la regarde, semble en colère.
— Que veux-tu que je fasse ? Pourquoi poses-tu cette question ?
Elle pourrait, à cet instant, sortir son arsenal, l’obliger à sonder son âme, mais elle n’en fait rien, reprend plutôt de la distance, fatiguée.
— Rémi viendra te voir demain.
— Que lui as-tu proposé ?
— Proposé ?
— Il ne fait pas cela pour mes beaux yeux, tu le paies.
— Bien sûr. Mais c’est plus que ça ; je crois que cette offre est arrivée à point pour lui. Il avait besoin de changer d’air, de se rendre utile.
— Je ne veux pas qu’il me traite comme un malade.
— Je ne crois pas. L’autre jour, il a su se taire quand j’en avais besoin.
Armand semble réfléchir à la réponse.
— Il ne s’est rien passé de si terrible, tu sais. Aide-moi, je te prie.
Il se dégage de ses couvertures. Elle l’aide à se lever, vainc difficilement la panique lorsqu’elle lui touche les mains.
— J’ai les mains froides, n’est-ce pas ?
— C’est surprenant.
— Et puis, regarde-moi, je ressemble à une vieille marionnette de chiffon.
Il indique le fauteuil dans le salon. Ils s’y dirigent lentement. Une fois assis, il semble prendre subitement du mieux.
— Tu peux m’apporter la couverture, là ?
Elle le couvre ; il la remercie, attire vers lui la petite table sur roulettes qui lui tient maintenant lieu de bureau de travail. Il examine plusieurs feuilles, des cartes du ciel pour la plupart.
— Je m’observe, je nous observe ; je n’ai que ça à faire. Je regarde les astres se mouvoir. Quand je disparaîtrai, leur course se poursuivra, et pour vous et ensuite pour les autres. Tiens, demain, je ferai le thème de Rémi, cela sera une bonne entrée en matière.
— Bonne idée.
Il grimace et se place autrement dans son fauteuil. De la sueur apparaît sur son front.
— Tu veux de l’eau ?
— Oui, il y en a dans ce pot, sur le comptoir.
D’une main tremblante, il montre l’endroit. Elle revient avec la carafe et un verre déjà rempli. Il avale d’un trait, en redemande, ferme ensuite les yeux et sourit.
Il lui tapote la main ; elle prend conscience encore une fois de la froideur de sa peau.
— On dirait que tu te sens mieux.
— En effet. Rémi me fait du bien, Marthe ; je t’en remercie. Il sait se rendre utile sans me donner l’impression d’être déjà mort.
Elle se serre contre lui.
— Je ne sais plus où je m’en vais, lui avoue-t-elle à l’oreille.
— Mais si, tu es trop vieille pour ne pas connaître le chemin qui est devant toi.
Il a raison ; elle reste collée contre lui.
— Je veux dire que je suis triste.
— Il devrait se faire soigner ou se rendre tout de suite dans un mouroir.
Assise à sa table de travail, Hélène finit de ranger des papiers, puis elle s’assoit dans le fauteuil en face de Marthe.
— Je viens rarement chez toi, dit Marthe, encore sous l’emprise des moments passés avec Armand.
— Je n’invite pas souvent.
— C’est bien décoré, délicat.
— Tu veux du thé ?
— Oui, volontiers ; j’ai l’impression que la nuit sera longue.
— C’est la pleine lune, ce soir ; j’aime bien quand la neige a tombé juste avant, on se croirait dans un autre monde.
Hélène s’affaire dans la cuisine, en silence.
— Tu veux connaître ma réponse toute faite ?
— J’en meurs d’envie, répond-elle sur un ton ironique.
— Les hommes aiment le grand air, Hélène, les grandes idées, la diversité. Si on enferme Armand dans un mouroir…
— Il aura moins mal.
— Mais il ne pourra pas respirer le grand air quand bon lui semble ; il ne pourra avoir Rémi à ses côtés.
Hélène revient avec le service à thé.
— T’as plusieurs services à thé, comme ça ? demande Marthe.
— Pourquoi ?
— Il va avec ce que tu portes. T’as un service à thé pour chaque vêtement ?
Hélène retourne à la cuisine s’enquérir de l’eau.
— Tu es enjouée, ce soir.
— Cet après-midi, je suis allée chez mon notaire. J’ai demandé de refaire mon testament. Je léguais tout à Léo, tu t’imagines ?
Hélène revient rapidement vers elle, la regarde, rit, puis retourne à la cuisine.
— Je brûle mes livres, je donnerai ma maison à je ne sais pas qui encore, je veux du grand air.
— À quand la grande opération ?
— Comment ?
— Quand changes-tu de sexe ?
Hélène verse l’eau chaude dans la théière, apporte un plat de petits gâteaux.
— Tu vas me faire engraisser.
— Tu n’engraisseras jamais, toi.
Marthe saisit un brownie.
— J’ai rencontré le fils de Victor, le notaire, c’est son plus jeune qui prend la relève. Eh bien, tu ne sais pas quoi ? Il s’appelle Victor, lui aussi !
Hélène ricane.
— Et après ça, tu disais que les hommes aiment le grand air ? Ils s’enferment plutôt dans des conventions étriquées.
— Mais le jeune Victor porte sûrement une boucle à l’oreille, j’ai vu la cicatrice.
— Et ?
— Et puis rien. J’ai pensé qu’il pourrait faire un compagnon à Rémi.
Hélène rit de bon cœur.
— Rémi a accepté d’emblée de venir aider Armand ?
— Au-delà de mes espérances ; je lui ai dit qu’il était encore jeune, qu’il pouvait se le permettre. Je lui ai fait comprendre que j’aurais besoin de lui après, quand nous partirons en voyage.
— Tu veux l’emmener ?
— Pourquoi pas ? Il sera celui qui voudra tout voir et qui nous forcera à sortir de nos chambres d’hôtel.
— Pourvu qu’on ne fasse pas de camping…
— Tout de même ! À nos âges ! Non, hôtels et bouffe de luxe.
— Ça va te coûter cher.
— C’est Léo qui paiera. J’ai rencontré les gens de chez Simon et Courville. Je ne te dis pas le bruit que cette vente occasionnera.
— Tu auras ta revanche.
— Nous aurons l’argent et la liberté.
— Tu auras ta revanche, répète Hélène.
Marthe dépose sa tasse de thé.
— J’aurai ma revanche, mais elle ne fera de mal à personne.
Hélène dépose elle aussi sa tasse, se lève et se dirige vers sa bibliothèque, disposée, comme chez Marthe, autour du foyer.
— Devrais-je moi aussi brûler mes livres ? À te voir remuer les eaux qui t’entourent, tu crées des vagues, tu en as bien conscience, n’est-ce pas ? J’aime ce qui se passe, et je n’aime pas. Je te fais confiance, mais j’ai peur.
Elle saisit un livre.
— Hemingway.
Elle ouvre la grille du foyer et y jette le roman.
— Je devrais peut-être commencer par Sartre. Et pour revenir à mes services à thé, j’en ai trois, un pour chacune des couleurs primaires. Comme ça, je peux m’adapter à tout.
— Tu as du style.
Elle se rassoit.
— La douleur d’Armand m’afflige.
— Je comprends.
— Il prend des doses massives de morphine, il ne tiendra pas le coup longtemps.
— Il m’a dit qu’il avait voulu mourir hier.
Hélène soupire.
— J’ai été tentée de lui laisser le flacon de médicaments sur sa table de chevet.
Elle bâille.
— Il m’a tenu réveillée presque toute la nuit.
— Il est heureux de voir Rémi, il ne s’y attendait pas.
Hélène la regarde avec des yeux tendres.
— Tu es une merveilleuse sorcière.
Marthe se lève, prend son manteau.
— La vieille sorcière a deux mots à dire à Gustave.
— Pauvre lui.
— Tu le plains ?
— Il cherche son air, comme tu dis, il a peur. Ne sois pas trop dure avec lui.
— On m’accorde bien des pouvoirs dans cette maison ; Armand m’a dit la même chose.
— C’est que tu en as, du pouvoir. Comment peux-tu croire que tu as été le satellite de Léo ? C’est lui qui a forcé le passage, en dehors de son orbite.
Marthe s’arrête, sans mot. Hélène chasse d’un revers de main symbolique ce qu’elle vient de dire.
— On peut faire dire n’importe quoi au passé, comme tu le disais il n’y a pas longtemps encore. Ce qui nous arrive transforme notre regard, ce que nous regardons transforme ce qui nous arrive.
— Beau cercle vicieux.
— Beau cercle, point. Allez ouste, va disputer Gustave, tu me donnes envie d’écrire.
— C’est propre, chez vous.
— Tu ne viens pas souvent ici.
— En effet.
— Ce n’est pas un reproche.
— Moi, j’en ai à te faire.
— Pas la peine, je suis un vieux con. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Hier, je suis allé au village et j’ai acheté une bouteille de scotch, pas le moins cher et…
— … ça t’a permis de pleurer.
Gustave la dévisage.
— Je n’ai rien à t’expliquer, toi, t’es trop forte pour moi.
— La force, c’est relatif.
Il la dévisage de nouveau en lui faisant comprendre de ne pas essayer de lui en montrer.
— Lucienne t’en veut.
— Et toi ?
— Tu ne m’as rien fait.
— Je me suis excusé cet après-midi, à mon retour de la clinique.
— Elle ne m’a pas dit cela.
Il ricane.
— Bien sûr que non.
— Ça te fait mal ?
— Non, pas vraiment, ce n’est qu’une légère luxation. C’est juste la vieillesse qui amplifie le tout.
— Armand m’a dit que tu lui avais fait une véritable déclaration d’amour.
Le visage de Gustave se défait. Il baisse les épaules, en guise de résignation.
— Je ne sais pas dire les choses.
— Vas-y au plus simple et continue d’être ce que tu es.
— C’est-à-dire ?
— Toi, sans plus, on t’aime ainsi.
Elle se lève.
— Il se fait tard.
— Qu’est-ce que le fils d’Henri fait ici ?
— Je l’ai engagé pour prendre soin d’Armand. Hélène en aura bientôt besoin. Elle dit qu’il va décliner assez vite.
— Je suis là.
— Ça n’a rien à voir. Tu ne comprends pas ?
— Non.
Elle soupire.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que je suis censé comprendre ?
— Armand t’a-t-il conté sa vie, depuis toutes ces années que tu le connais ?
Gustave hausse les épaules.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire.
— T’as toujours conservé ce petit côté homophobe, toi.
— Soit.
— Au lieu de dire « soit », ouvre plutôt les yeux. J’offre à Armand la beauté, personnifiée en Rémi. Faudra que tu te fasses discret si tu n’acceptes pas ce côté d’Armand.
Il veut protester, elle sent la colère monter en lui, s’apprête à un affrontement qui ne vient pas, puisque Gustave s’affaisse plutôt sur sa chaise.
— Le monde ne pourrait pas être plus simple : noir, blanc, plaisir, bébé ?
Elle rit.
— Ça ne te fera pas de tort de voir les couleurs de l’arc-en-ciel.
Elle l’embrasse.
— Et puis, il s’agit d’un aide-infirmier. Il n’est pas là pour te remplacer. J’ai le projet de faire un grand voyage après la mort d’Armand. Hélène vient avec moi. Tu viendras avec nous ?
Il est surpris.
— T’as tout planifié, toi.
— Non, pas tout. Je m’ajuste.
— Je ne comprends pas !
— La mort ! Notre mort, la mort d’Armand, puis cette existence paisible. J’ai besoin d’air !
Elle cogne à la porte de Lucienne.
— J’arrive.
Des pas lourds, le bruit du verrou que l’on désamorce, la porte qui s’ouvre devant Lucienne en jaquette.
— Tu dormais ?
— Ben non, mais j’allais me coucher.
— Tu verrouilles ta porte, maintenant ? Je peux entrer ?
— C’est-à-dire que, non.
Devant l’embarras de Lucienne, Marthe réalise soudain :
— T’es pas toute seule ?
— Ben non !
— Je n’ai vu arriver personne.
— Tu étais chez Armand.
— C’est qui ?
— Dimitri.
— Je le connais, celui-là ?
— Ben oui…
— Ah… Je ne te dérange pas alors.
Avant que Lucienne ferme la porte sur son embarras, Marthe ajoute :
— C’est bien la première fois que tu emmènes un homme ici.
— C’est ça, c’est ça.
La bonne referme presque violemment la porte. Marthe ne peut s’empêcher de rire. Elle utilise le couloir des domestiques pour atteindre plus rapidement le salon où Rémi s’est installé devant le téléviseur, la télécommande à la main.
— Chouette, la grosse télé.
Elle lâche un petit cri de surprise. Rémi lui montre les vêtements qu’il a sur le dos.
— Chouette, ça aussi, non ? Ils étaient encore dans leur emballage et ils ne sentent même pas la boule à mites. Ils sont en plus confortables, et même à la mode. On n’invente rien.
Elle s’assoit près de lui, touche l’étoffe de la chemise.
— La qualité ne se démode pas, dit-elle, d’une voix absente.
— Armand est au courant ?
Elle reprend ses esprits.
— Tu commences demain. Il est heureux de te voir arriver.
— Je vais me plaire ici.
— J’en suis fort heureuse.
Elle regarde avec lui quelques instants l’émission qui passe à la télévision.
— Je ne l’ouvre jamais, celle-là. Tu as une télé dans ta chambre, tu le savais ?
— Ah ! Je ne l’ai pas vue.
— Elle est dans le meuble, au pied du lit. Tu as la télécommande sur la table de chevet, ça se lève tout seul.
— Cool.
— T’es pas un peu vieux pour dire ça ?
Il ne quitte pas les yeux du téléviseur.
— Les hommes sont de grands enfants, non ?
— Si, dit-elle, en retouchant à l’étoffe. Tout le monde ici est au courant de ce qui s’est passé entre toi et Léo.
Il se tourne vivement, éteint le téléviseur. Elle reprend, en souriant :
— Et je n’ai pas dit grand-chose. Armand te voyait, de son salon. Il était de connivence avec Léo. Je ne le savais pas.
Elle se reprend.
— Je n’étais pas au fait de tout cela ; je n’ai rien vu.
Elle regarde Rémi qui a conservé son sérieux, puis il semble se détendre, ricane.
— Ça te fait rire ?
— Eh bien, je ne peux faire autrement, n’est-ce pas ? Je me suis jeté dans la gueule du loup ?
— Nous sommes trop vieux pour mordre, nous n’avons plus de dents.
— Mais encore ?
Elle se cale dans son fauteuil, s’appuie contre lui.
— J’ai sans doute besoin de toi plus qu’Armand. Je balaie mon passé, j’ouvre des tiroirs dont je n’avais pas la clé. Tu sembles en être une. J’ai besoin de quelqu’un pour interpréter mes souvenirs.
— J’ai soudain tout ce pouvoir ?
— Disons que je viens de te choisir.
Elle sourit, mais se sent prise d’une lassitude extrême. Rémi rallume la télé.
— Comment est Armand ?
— Sa maladie progresse rapidement. Tu n’auras pas beaucoup de temps, peu importe ce que cela veut dire. Ce ne sera pas facile. Hélène m’a expliqué les étapes de la maladie. Il te faudra du courage.
— J’en ai.
— On ne sait cela que lorsqu’on en a besoin. Tu as surtout le courage de ta jeunesse. Armand devient, en quelque sorte, un trou noir. Le désir des gens inassouvis ressemble à une planète sans air.
— En tout cas, la glace est déjà brisée, n’est-ce pas ? Il m’a vu déjà dans mon plus simple appareil.
Il sourit, ajoute :
— Je suis bel et bien tombé dans l’antre de curieux loups.
Elle se lève.
— Des loups qui ne mordent plus, je le répète.
— Plus ?
— Nous n’avons pas toujours été sages, nous avons été jeunes et adultes, nous aussi. Et nous avons de l’argent à perdre, des heures à vivre, un passé pour nous ramollir. Tout cela est très dangereux.
Il rit.
— L’argent ne rend pas intelligent.
— Non, rien ne rend intelligent, sauf le courage.
— On en revient à cela ?
— Toujours. Allez, je vais me coucher. Bonne nuit, cher garçon.
— Bonne nuit maitwesse.
Elle lui lance un coussin.
Elle dort profondément, sans autre rêve apparent qu’un tumulte ressemblant au fleuve, l’hiver, prisonnier de la glace sur ses bords, libre et salin en son centre, et où les rêves naviguent par un vent infatigable. Des images gonflent les voiles.
Passe un navire, un autre, les heures pavanent, occupées ailleurs, là où il fait jour. Puisqu’il neige, il ne devrait pas y avoir de lune. Or, une lumière argentée, presque opaque, entre par la fenêtre, éclaire la chevelure rousse de Marthe, creuse davantage les sillons de son visage. Une main se pose sur elle ; elle est chaude, masculine. « Il n’y a que la nuit où je peux voir ton vrai visage. »
Elle se réveille en sursaut, regarde autour. Personne. Une lumière blanche, presque opaque, pénètre par la fenêtre. Il neige pourtant. Elle se lève, s’approche de la fenêtre. La neige s’écrase contre la vitre, meurt, liquéfiée. La propriété est baignée d’une clarté dont elle n’arrive pas à retracer la provenance. Elle lève les yeux. La pleine lune réussit à éclairer cette molle tempête.
Quelle heure est-il ? Quatre heures du matin. Elle entend du bruit. Rémi ? Elle revêt son peignoir, descend le grand escalier. Au salon, Rémi, endormi sur le divan, le téléviseur reproduisant à sa manière la tempête qui sévit dehors. Elle ramasse la télécommande qu’il a laissée tomber par terre et éteint l’appareil. Elle s’apprête à secouer Rémi, mais se ravise au dernier instant, s’assoit plutôt dans le fauteuil, placé de biais, et dans lequel elle peut l’observer à loisir. Bruz apparaît, s’approche de sa maîtresse, miaule, saute sur ses genoux. Rémi semble sourire. Elle entend des pas. Lucienne arrive à son tour, en jaquette, juge la situation, s’assoit près de Marthe.
— Je n’ai pas l’habitude d’avoir quelqu’un dans mon lit, chuchote-t-elle.
— Il est venu de son propre chef ?
Lucienne hoche la tête.
— Tu n’en parles pas souvent, de celui-là.
— C’est un marin.
— Ah…
— Il n’est pas laid, le Rémi.
— Il n’est pas de ton bord, ironise Marthe.
— Je le sais bien. Pis, à c’t’âge-là, ils sont trop pressés ou trop bandés.
Marthe rit un peu trop fort. Rémi bouge.
— Chut…
Elles chuchotent encore.
— Qu’a dit Armand ?
— Il m’a remercié.
— T’as pas pris le plus laid.
— Évidemment.
— Évidemment.
— Et ton Dimitri, pourquoi est-il venu comme ça, en pleine tempête ?
— Devine…
Lucienne ricane, puis redevient sérieuse.
— J’ai appelé Henri, hier soir, il va venir déblayer.
— Merci. La neige arrive tôt, cette année.
— On est sur la Côte-Nord, c’est normal.
— Pas vingt centimètres d’un coup, tout de même.
— En effet. Rémi semble avoir bon appétit. Va falloir que je varie mes menus.
— N’en fais pas trop, Lucienne. Tu te fais vieille, toi aussi.
— Parle pour toi !
— Je t’ai vu monter les escaliers hier soir. Tu étais essoufflée à la deuxième marche.
— Je suis grosse.
— Justement, fais attention. Je devrais peut-être engager quelqu’un pour t’aider.
— Ça ne serait pas de refus, tiens. Surtout si les choses bougent.
— Que veux-tu dire ?
— Je t’en reparle demain, j’ai pas envie de discuter de cela à soir.
— Dimitri veut t’emmener avec lui ?
— J’ai dit, demain !
Elle a parlé un peu trop fort. Rémi se réveille.
— Hein ? Quoi ?
Les deux femmes rient, Rémi se redresse, se frotte le visage, prend conscience de leur présence.
— Je me suis endormi.
— On a ben vu ça, réplique Lucienne en sortant son gros rire.
— Vous m’épiez depuis longtemps comme ça ?
— Non, mais à l’avenir, répond Marthe, tu devras verrouiller ta porte, car deux vieilles chauves-souris comme nous, ça aime reluquer les p’tites jeunesses, la nuit.
Il se lève, s’étire.
— Ce ne sera pas la première fois, n’est-ce pas ? répond-il en regardant Marthe.
Il déboutonne rapidement sa chemise, l’enlève.
— Je vais me coucher, bonne nuit.
— Dors bien, la journée sera longue, demain, dit Marthe.
Rémi sourit.
— Elle sera sûrement intéressante.
Il quitte. Les deux femmes restent quelques instants à regarder le feu moribond.
— Tu crois qu’il a fait exprès de nous montrer sa bedaine ? demande Lucienne.
Elles éclatent de rire.
Au petit matin, deux minuscules heures plus tard, Lucienne est déjà à ses casseroles. Marthe l’entend parler avec ce Dimitri qu’elle n’a jamais rencontré. Elle appuie sur le bouton de l’interphone.
— Lucienne, je vais prendre mon petit déjeuner dans mon bureau.
— O.K., dit la voix devenue électrique de Lucienne.
Elle appuie sur une section de sa bibliothèque qui bascule sur l’escalier menant à son bureau. Elle se sert rarement de l’interphone, indique ainsi à Lucienne qu’elle peut prendre son temps avec Dimitri.
Aussitôt arrivée dans son bureau, une porte s’ouvre sur Lucienne qui apporte une tasse de café.
— Ça sera pas long, tu veux des croissants ?
— Je veux bien.
Lucienne revient quelques instants plus tard avec deux croissants chauds et de la confiture.
— T’as bien dormi ? demande la bonne.
— Pas trop, non. J’ai été incapable de me rendormir. J’ai lu et beaucoup réfléchi. Et toi ?
— Oh ! moi, tu sais, j’ai profité de mon homme...
— Il est russe ?
— Non, grec, tu devrais l’entendre, des fois, quand il…
— …jouit ?
Lucienne ricane.
— Ouais, c’est ça. Remarque que même en français, on ne comprend pas ce qu’ils disent !
Elles rient.
— Tu m’enverras Rémi quand il se lèvera ?
— O.K. Est-ce que Dimitri peut rester quelques jours ici ?
— Oui, sans problème.
— C’est qu’il est marin…
— Je sais, tu me l’as dit hier.
Lucienne semble préoccupée.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
La bonne n’attendait que cette question pour continuer.
— J’en parle pas souvent de Dimitri.
— En effet.
— On se connaît depuis dix ans.
— Ah bon ?
— On se voit deux ou trois fois par année, quand il accoste. Il prend sa retraite bientôt.
— J’avais donc raison, ce matin ?
Lucienne baisse les yeux.
— Ouais…
Marthe sourit.
— Tu vas accepter ?
L’attitude de la bonne change subitement. Marthe la sent lutter contre quelque chose.
— J’sais pas, Marthe. Il y a trois jours, j’étais dans les bras de ce con de Pedro, mais c’était juste ça. Là, c’est autre chose, Dimitri voudrait m’emmener en Grèce, pas sûre que j’aimerais, pis, je ne me vois pas quitter cet endroit.
— Ma foi, tu pleures.
Lucienne fait un geste rapide de dénégation.
— Mange, tes croissants vont refroidir. On s’en reparlera.
— Si ça peut te rassurer, Lucienne, j’ai moi aussi mes projets. On s’en reparlera, en effet.
— Qu’est-ce que tu mijotes, toi là ?
— Notre bonheur à tous. Allez, va rejoindre ton Dimitri.
Après le départ de Lucienne, Marthe mange lentement ses croissants, surprise et heureuse, profitant du silence. Elle ne sait qui remercier, le hasard ou le Bon Dieu, peut-être les deux.
Papiers à ranger, correspondance en retard, comptes à payer. Ce que la vie coûte cher, se dit-elle, tout en rangeant mollement les factures dans une enveloppe qu’elle postera à son comptable.
Elle reçoit encore abondamment du courrier pour Léo. Au début, elle redirigeait consciencieusement vers son agent. Maintenant, elle passe les enveloppes orphelines à la déchiqueteuse. Elle n’ouvre même plus. La plupart du temps, ce sont des invitations qu’elle reconnaît par le maniérisme des enveloppes ; les artistes font tout avec style, c’est-à-dire la plupart du temps, ils gèrent le vent. Raison de plus de déchiqueter. Les carnets d’adresses erronés révèlent que celui-là ne fait plus partie de ce cercle-ci, que cet autre vient d’y entrer sans pourtant connaître les bons contacts. Déchiqueteuse. Des papiers plus officiels, provenant parfois d’universités qui veulent probablement offrir, par souci de publicité et de souscriptions, un doctorat honoris causa à Léo. Déchiqueteuse. « Tu auras ta revanche », a dit Hélène. Oui, pense-t-elle, la revanche, mais plutôt le goût de faire table nette, rase. Tabula rasa und desinfiziert, désinfectée. Ohne Erbe, déshéritée. Ses quelques notions d’allemand se glissent confusément dans ses pensées, ajoutent à l’amertume. C’est ça, l’amertume, le goût amer d’avoir été dupée. Mon Dieu, se dit-elle, en levant silencieusement une lettre dans les airs, n’aurais-je pas pu vivre avec un homme normal ? Après réflexion, elle hausse les épaules, jette l’enveloppe dans la gueule de la machine. Se serait-elle contentée d’un homme portant des chaussettes brunes comme Gustave ? Elle ricane. « Tu as eu ce que tu voulais ». Soit, répond-elle tout haut. « Mais je n’ai pas eu tout ce que je voulais. » Son esprit, aguerri à l’analyse, a tôt fait de raisonner, relativiser cette dernière phrase, de la ramener dans le terrain plus réel de l’incertitude et de l’ignorance. « Qu’en sais-tu de ce “tout” ? » À ce compte, ou à ce jeu, on ne s’en sort jamais, pour reprendre la discussion qu’elle avait eue avec Junior. Beau garçon d’ailleurs. Elle sourit. Ses pensées sont plus éparses que les papiers qu’elle range.
Après avoir détruit ce qui ne la regardait pas et mis de l’ordre dans sa correspondance, elle lit rapidement les quelques prospectus reçus, l’invitant à divers colloques. Elle reconnaît parfois des noms, en a rencontré certains, se sent aussi un peu dépassée par les nouveaux titres, les nouvelles têtes, les nouveaux thèmes. Tiens, une invitation pour donner une conférence… sur l’expression artistique ! Qu’ils aillent se faire voir ; tout ce qu’ils veulent, c’est connaître ce qu’elle sait de Léo. Elle saisit une feuille et inscrit seulement « non », puis signe. Le papier à en-tête dira le reste. Certains écriront sur ce non, quand Léo mourra. Elle s’arrête de lire. Elle pense trop à la mort de Léo, se dit-elle.
On cogne à la porte.
— Entre, Rémi.
Ce sont plutôt les têtes du vieux Bob et d’Henri qui apparaissent.
— Ah, bonjour, dit-elle, en se levant.
— On vient vous redonner les clés. Y était temps que les travaux achèvent, avec toute cette neige.
— Parfait ! Allons voir ça !
— Vous avez dit Rémi, mon Rémi ? demande Henri.
— Oui, papa !
Henri se retourne vers son fils qui les avait suivis.
— Kessé qu’tu fais icitte, toé là ?
— Il est arrivé hier soir avec moi, Henri. Il va m’aider un temps.
Henri regarde Marthe, puis Rémi, l’air pas trop content.
— Ah… t’as quitté ta job ?
— Ben oui. Marthe m’engage, pour l’hiver et peut-être plus.
— Ah ? dit Henri.
Rémi ne semble pas pressé de lui fournir des explications. Elle prend le bras du vieil homme afin de l’amadouer.
— Rémi reprend ses études en psychologie, avec moi, n’est-ce pas Rémi ?
Le jeune homme lui sourit.
— On ne peut plus vrai.
— Ça va te donner un diplôme ?
— Je te le promets avant ta mort, papa chéri.
Ouf ! Elle sert davantage le bras d’Henri.
— Tu me fais confiance, Henri ?
Celui-ci la regarde, se radoucit. Hélène arrive sur les entrefaites, dit bonjour à tout le monde, embrasse Rémi en lui souhaitant la bienvenue. Henri lève les sourcils.
— Marthe, je vois que tu es occupée…
— Tu arrives juste à temps pour emmener Rémi chez Armand. T’as déjeuné, Rémi ? Bien. Tu as vu Dimitri.
Rémi lui fait un clin d’œil.
— Dimitri ? demande Henri ?
— Oui, il est Grec, un ami de Lucienne.
— Ah ! refait Henri qui, visiblement, cherche à rassembler tous les morceaux du puzzle.
Bob demeure silencieux, l’air de se foutre de la conversation. Lucienne arrive à son tour. Henri la salue, mais la bonne ne fait presque pas attention à lui.
— Eh bien ! s’exclame Marthe, tout le monde est là pour voir la future demeure de nos jeunes amoureux.
— Ils sont ben contents de venir habiter ici ; Marie-Claire me l’a encore dit au téléphone hier. ’A m’a dit qu’ils pensaient déménager dans une semaine, si cela vous fait rien. Leur bail a été signé pour décembre seulement.
— Mais non, voyons ! Dites-lui de m’appeler. Non, je l’appellerai plutôt. Hélène, tu nous rejoins par la suite ?
— Entendu. Tu viens, Rémi ?
— Oui, maitwesse numého deux.
— Quoi ?
Rémi rit.
— J’peux-tu savoir ce qui se passe icitte d’dans ? demande Henri, une fois Hélène et son fils partis.
— C’est pas d’tes affaires, le vieux, répond Lucienne.
— Allons, allons, dit doucement Marthe. Rémi vient aider Hélène. Pour Armand.
— Ah… c’est sérieux cette histoire de diplôme ?
— Oui, ment Marthe. En quelque sorte, rajoute-t-elle pour se rapprocher de la vérité. Allons voir ce pavillon.
— Misère du Bon Dieu ! s’exclame Lucienne. C’est ben quand on voit du neuf qu’on s’aperçoit qu’on habite du vieux !
Marthe entre derrière elle. Elle connaît déjà chaque transformation. Elle a choisi les couleurs, approuvé le mur de la chambre du bébé, discuté trop longtemps de la hauteur des armoires et fait déplacer deux prises électriques que le beau-fils d’Henri avait installées selon une logique qui lui échappait. Elle est venue presque tous les jours, parfois deux fois, prétextant une question pour observer les hommes arracher peu à peu Léo des murs.
Ce matin, pourtant, le pavillon lui paraît différent. Les outils et les bâches ont disparu. Il n’y a plus de pots de peinture dans les coins, plus de sciure sur le plancher, plus de voix pour réclamer un marteau ou sacrer contre une moulure récalcitrante. Il ne reste que l’odeur du bois verni et cette propreté silencieuse des lieux qui attendent d’être habités.
Bob lui tend les clés.
— On a fini les dernières retouches hier. La porte de la chambre frottait encore un peu, pis Henri a remplacé le disjoncteur qui faisait des siennes.
Marthe ouvre la porte de la petite pièce. Elle savait déjà qu’elle serait étroite, mais vide ainsi, éclairée par la fenêtre neuve, elle lui semble plus grande.
— Le berceau ira là, dit Lucienne en désignant le mur. Pas proche du calorifère. Les hommes, ça pense jamais à ces affaires-là.
— Ils auront bien le temps de déplacer les meubles dix fois, répond Marthe.
Elle passe dans la cuisine, ouvre une armoire, puis la referme. Lucienne inspecte les comptoirs avec l’autorité d’une générale venue recevoir une place conquise.
— J’en veux, déclare-t-elle. Les mêmes.
— Tu n’as plus de place pour mettre quoi que ce soit.
— C’est pas une raison.
Bob rit. Marthe retourne au salon. La lumière du fleuve traverse maintenant la pièce sans rencontrer les rideaux poussiéreux, les chevalets ou les meubles trop lourds de Léo. Elle avait assisté à leur disparition, objet après objet, et pourtant, c’est seulement aujourd’hui qu’elle comprend que le pavillon ne lui appartient vraiment plus.
Non, se corrige-t-elle. Il lui appartient toujours. C’est le passé qui a cessé d’y avoir ses entrées.
Elle pose la main sur le mur fraîchement peint. Rien ne lui revient sous les doigts. Ni une image, ni une voix, ni la chaleur ancienne d’un corps. La pièce est enfin devenue indifférente.
— Ça vous convient ? demande Bob.
Marthe se retourne. Les deux hommes attendent sa réponse, non pas inquiets, mais soucieux de refermer convenablement le chantier.
— Oui. Marie-Claire et Luc pourront emménager quand ils le voudront.
— Même la semaine prochaine ?
— Même demain.
Bob sort une enveloppe de la poche intérieure de son manteau.
— Voici la dernière douloureuse.
Marthe la soupèse sans l’ouvrir.
— Je l’envoie à mon comptable ce matin. Vous serez payés comme pour le reste, immédiatement.
— On apprécie. C’est rare, de nos jours, de se faire payer aussi vite.
— Elle a de l’argent, la Marthe, affirme Lucienne. C’est pour ça que je veux des armoires neuves.
Marthe regarde encore une fois autour d’elle. Le pavillon est prêt. La vie peut y entrer.
La porte s’ouvre brusquement. Rémi apparaît, l’air soucieux. Marthe réprime aussitôt sa joie.
— Qu’y a-t-il ?
— C’est Armand, il faudrait l’emmener à l’hôpital.