Il y a des voix, de multiples paroles qu’elle devine et essaie d’épier, sans grand succès. La symphonie descend rarement de son forte, comme si le rythme de la cité n’était que roulements insistants de timbales, ponctués de klaxons et d’injures. Partout des gens, marchant vers un but, une fonction. Au feu vert, elle démarre ; à d’autres feux, elle est obligée de s’arrêter, examine le nom des rues ; a-t-elle pris la bonne direction ? Où est le sud ? Où est l’ouest ? Elle connaît très bien la ville, mais fait comme les autres, se concentre, s’interroge sur la meilleure marche à suivre. On a beau comprendre la ville, elle surprend toujours ; là, un barrage, là-bas un nouveau sens unique, soudain, un nouveau commerce qui attire l’œil et qui fait prendre le mauvais chemin. 1re avenue, 2e avenue, 4e... mais qu’est devenue la 3e ? Y en a-t-il eu déjà une ? Elle n’arrive plus à se rappeler. Peut-être apparaîtra-t-elle un jour, au moment jugé opportun par un théorique ou naturel plan d’urbanisme, ou aura-t-elle disparu au profit d’une quelconque nécessité commerciale.
Rue des Faubourgs. Le quartier gai n’est plus très loin. Les façades ne sont déjà plus les mêmes. Elle se fait klaxonner, car n’a pas démarré assez vite ; on la dépasse, on est furieux et on vient se placer devant elle, on ralentit pour bien lui faire comprendre qu’elle est dans son tort. Un autre arrêt, d’autres klaxons, cette fois-ci dirigés contre une benne à ordures qui bloque le chemin. Les éboueurs en font fi. Obligation soudaine de faire un détour, un policier interdit l’accès à ce qui semble être un incendie. Ça hurle, ça siffle. Bon, si elle tourne ici à droite, elle devra faire tout ce détour pour revenir vers sa gauche... en espérant que ce n’est pas devenu un sens unique. Elle commence, elle aussi, à s’énerver, décide de se stationner sur le côté. Un automobiliste s’est arrêté derrière elle, pensant vraisemblablement qu’elle s’apprête à sortir de son aire de stationnement puisqu’elle a laissé le moteur en marche. Elle coupe le moteur, l’automobiliste lui fait un signe disgracieux et part en trombe. Elle a envie de lui répondre, se sent stupide, non pas d’être agressive, mais de se laisser prendre au jeu des citadins.
Elle descend de la voiture. La ville danse, elle en ressent immédiatement le rythme, le déhanchement blasé. Elle s’assure que le parcomètre ne lui fera pas faux bond, observe son reflet dans une vitrine, ramène machinalement le collet de son manteau contre elle en prenant soin de libérer son abondante chevelure rousse. On dirait un buisson sec sur de la roche érodée, se dit-elle. « Et pourtant, tu sais que tu es encore belle, avoue-le. » Le démon qui lui dit toutes ses vérités, là sur son épaule, se moque de sa fierté. Elle ne l’écoute que pour mieux le défier. « Eh bien oui, je suis belle. » Il s’incline ; elle le sait acquis à sa cause.
Elle s’assure, encore une fois, de la fiabilité du parcomètre, actionne le mécanisme de sécurité de la voiture. Celle-ci émet une chansonnette de l’an 3000. Elle observe le quartier. Les façades noircies par le rejet automobile semblent transpirer la misère du gris des âmes.
Elle a déjà donné à ces citadins aveugles, à ces malheurs humains chronométrés, à cet insouciant automatisme de la circulation, aux jours néons, aux nuits grises, aux accrochages et au sexe dans les rues. Elle a goûté, dans son cabinet, le plat de chacun, le sel et le fiel de leurs jours, ce qu’elle appelait le « siel » de la vie. Elle ne connaît que trop la ville, ce pieux mensonge de se croire seul au monde, en liberté, alors que les montées d’ascenseur, les descentes dans le métro, le vent des passants, les directions aléatoires maintiennent le souffle impassible de la cité, enrégimentent les soldats-gens, les gens-soldés. Elle avait pourtant été aimée, entre ces murs, en plein centre-ville, en compagnie de Léo, dans son atelier juché sur la montagne.
Ce bonheur avait fini par l’étouffer. Il lui avait fallu fuir, retrouver sa liberté. Son diable l’observe, semblant ne pas croire ce qu’elle pense. Et emprisonner Léo, du moins essayer de le contenir, lui concède-t-elle, en l’éloignant des stimulations voraces de la cité.
Elle se met en route, dépasse des vitrines, croise des gens. Son âge... leur âge, son regard, leurs yeux, son corps, leur vitalité, ses étoffes, leurs habits hype. Les comparaisons sont faciles et futiles, pourtant immédiates et triviales. On se retourne sur son passage ; elle est trop belle, trop élégante, et surtout trop vieille pour appartenir au quartier. On lui sourit, on s’embrasse devant elle, on lui fait des clins d’œil. Elle se sent épiée pour se rendre compte que c’est elle qui épie. Les rues sont nombreuses ; elle s’inquiète tout à coup de la direction à prendre, demande son chemin à un jeune efféminé qui lui répond gentiment. Il dégage un parfum moderne, délicat et sexuel. Elle le remercie, il s’éloigne, rattrape son compagnon, qui lui ressemble et qui doit sentir la même chose, la délicatesse et le désir. Elle n’est plus très loin du café où travaille Rémi. Elle s’arrête encore, observe, presque en touriste, le détail de l’architecture abandonnée du quartier. Les passants l’évitent, n’observent pas, ni le ciel, ni leur ville, vont leur chemin. Un mendiant, assis tout près, lui demande l’aumône en anglais. Comme elle ne répond pas, il sort un français approximatif. Elle lui sourit, soupire. Il se lève, probablement intimidé, s’essuie la main, la lui tend, en reposant sa question. Elle demande :
— Comment vous appelez-vous ?
Il recule.
— It’s not your damn business.
Il paraît en colère, puis non, il est ivre.
— Are you a cop ?
Elle sourit de sa méprise. Comme elle ne lui répond pas, il s’éloigne en maugréant des injures. Elle le laisse filer. Il n’y a pas si longtemps encore, elle avait la prétention de vouloir les aider, leur offrait sa carte. Jamais, en plus de quarante-cinq ans de pratique, l’un d’entre eux n’était venu frapper à sa porte. Léo, lui, passait son chemin, affichant ouvertement son dédain. Il ne commentait jamais cet exercice, mais son silence en disait long. Elle n’avait jamais tenté de le convaincre ; ce n’était pas de ses affaires.
Elle extrait de son portefeuille un billet de banque qu’elle dépose sous le chapeau que l’homme a oublié sur le trottoir. Il n’est sûrement pas très loin.
Son petit diable se penche à son oreille et lui glisse doucement le mot « désespoir ». Elle se relève, regarde autour d’elle, cette ville devenue étrangère, étrange, éloignée de sa vie. Immobilisée par ses pensées, n’a-t-elle pas invoqué de nouveau le nom de Léo ? Elle frissonne, croit que le vent tourne en sa défaveur, mais une brève reprise de conscience des lieux lui fait plutôt comprendre qu’il ne s’agit que de l’air ambiant, du brassage citadin. Elle aperçoit le mendiant, qui l’épie, caché derrière une camionnette. Elle s’éloigne, l’enseigne du café où travaille Rémi est devant.
Avant d’entrer, elle jette un coup d’œil au mendiant. Il a pris l’argent se rassoit et sort une bouteille d’alcool qu’il amène aussitôt à ses lèvres.
— Vous ici ?
L’étonnement de Rémi se transforme en un joli sourire.
— C’est mon père qui vous a donné l’adresse ?
Elle acquiesce en cherchant une place libre.
— Il y a une table, là, près de la fenêtre. Assoyez-vous, je sers un client et je vous reviens.
Elle prend place, enlève son manteau, sort mécaniquement de son sac à main un petit miroir. Elle déteste ce que sont devenues ses lèvres, une région fissurée à l’excès. Elles lui font penser à ces cercles de croissance que l’on peut observer à l’intérieur d’un arbre coupé. Si ça se trouve, il y a, sur ses lèvres, soixante-dix-huit rides.
— Je vous sers un café ? demande Rémi qu’elle n’a pas entendu s’approcher.
— Un allongé, noir.
Il lui fait un clin d’œil, disparaît derrière le comptoir de service qui occupe le centre gauche du plancher. Elle inspecte l’endroit. Musique en dentelle, murs finement tapissés, éclairage mondain, beau chic, tous les genres. La clientèle, jeune, estudiantine, vêtue sobrement, aisée. Le bon style jure avec le quartier. Rémi porte un nœud papillon sur une chemise blanche... et un jeans. Elle remarque à ce moment que tous ont sur eux une particularité vestimentaire, une « oddity ». Cela doit être à la mode. Elle sourit, revisite le décor et les gens. La clientèle, forcément, est homogène. Des hommes avec des hommes, quelques femmes parmi eux. Elle sent leur regard se poser, un à un et distraitement sur elle. On doit penser qu’elle est la mère du beau serveur, puisqu’ils ont tous les deux les cheveux roux. Elle s’amuse de la coïncidence, espionne Rémi. Il aurait pu être en effet son fils. Elle soutient le regard des curieux qui détournent le leur comme s’ils n’avaient rien vu, sourient à leur compagnon, leur font des yeux doux. Elle reconnaît le geste, l’avidité des prunelles grandes ouvertes. Elle devine le jeu silencieux de leur danse infertile.
Près de la table, un babillard est enseveli de prospectus promettant la délivrance : Thérapie énergétique inductive. Accompagnement psycho-spirituel. Danses sacrées. Sex-yoga. Tai ji quan. Psychothérapie corporelle intégrée. Reiki. On se croirait revenu au temps du Christ, pense-t-elle. Le temps est demeuré souillé.
Rémi lui fait signe que ce ne sera plus bien long. Il sert deux clients, l’un à peine entré dans le monde adulte, l’autre déjà prêt à en sortir, adultéré. Les deux n’ont d’yeux que pour Rémi, qui est en effet un très bel homme, du vrai gaspillage pour l’espèce, se dit-elle. Il retourne derrière son comptoir, en ressort avec deux tasses de café.
— Je ne t’ennuie pas trop ?
— Oh, ça va, c’est l’heure de ma pause. Olivier va me remplacer. Il n’y a pas foule.
— C’est un très bel endroit, un peu bizarre, mais joli.
— Bizarre ?
— Chic et déglingué.
Il sourit.
— C’est le propre des jeunes riches.
— Et gais, de surcroît.
— Et gais ! Le snobisme n’a pas de sexe. Il est comme l’argent. Il parle anglais et ne sait pas dire « je t’aime ».
— On dirait que tu en connais long sur le sujet.
Il esquive, ne lui offrant qu’un sourire.
— Il est bon, ce café, dit-elle.
— N’est-ce pas ? Vous avez eu du mal à trouver ?
— Non, même si la ville m’étourdit, je l’avoue. J’ai perdu l’habitude. La campagne va aux vieux, elle est encore plus vieille. Tu te plais ici ?
Il regarde son univers.
— Non, mais ça paie le loyer.
— Que veux-tu faire dans la vie ?
— Drôle de question pour un mercredi frisquet de novembre.
Elle acquiesce.
— Tu dois bien te demander ce que je viens faire ici.
— Vous prenez l’air ? lance-t-il en lui faisant son plus beau sourire, trahissant par là sa curiosité.
Elle le regarde un instant, observe ses traits, la rousseur de sa chevelure, ses yeux verts.
— Nous avons la même chevelure. On va croire que je suis ta mère.
— Je n’ai pas connu la mienne.
— Je sais. Je t’ai presque vu naître.
Elle l’observe encore.
— Tu es très beau, Rémi.
Il ne lève pas les yeux, mais la surprise se voit à une immobilité passagère qu’il s’empresse de dissimuler en portant la tasse à ses lèvres.
— Vous n’êtes pas venue ici pour me dire cela, je suppose.
Il va droit au but, elle rit.
— J’ai un service à te demander. Il s’agit d’Armand.
Elle le sent se contracter, comme s’il était déçu.
— Il ne s’agit pas de sexe.
Il lève la tête, les yeux un peu froids.
— Pourquoi pense-t-on que les homosexuels ne pensent qu’à ça ?
Elle soutient son regard.
— Parce qu’ils pensent forcément à cela. Ce sont des hommes. C’est dans leur nature. Armand est très malade, cancer avancé du foie. Il n’en a pas pour très longtemps, tout au plus jusqu’à la fin de l’hiver. J’aimerais que tu t’en occupes. Je te paierai, bien entendu. J’aimerais que tu sois là, juste là, près de lui, quand bon lui semblera. Hélène continuera de lui prodiguer les soins infirmiers, c’est son métier... Il...
Elle cherche ses mots. Il vient à sa rescousse.
— Vous voudriez que je sois en quelque sorte son compagnon.
Elle se dit qu’il faut qu’il comprenne vite, car sa proposition pourrait facilement paraître ridicule.
— Je voudrais surtout qu’il ait près de lui quelqu’un de beau...
Des éclairs nerveux cisaillent sa joue ; elle en conclut qu’il est en colère. Il se renverse sur sa chaise, regarde par la fenêtre. Elle adopte un ton clinique, neutre, feutré comme une anesthésie locale, juste assez sensible pour ne pas effrayer.
— Qu’y a-t-il ?
— La beauté...
— Tu trouves cela superficiel ?
Il la regarde, comprend sans doute qu’il peut être franc avec elle, mais ne dit rien. Elle devine chez lui un passé qui l’empêche de s’exprimer convenablement, et en une ou deux phrases, ses émotions. Il émet un sourire narquois, bref et incisif.
— Serait-ce trop cliché de dire que je fais surtout appel à ta beauté intérieure ? Tu possèdes un très beau corps, mais de ça, il y en a plein dans ce restaurant... J’ai besoin de quelqu’un qui sache user de sa beauté à bon escient, qui soit surtout intelligent et pas vicieux.
— Je suis tout cela ?
— Je crois, oui.
Il paraît flatté, mais peu convaincu. Son visage passe du doute à la surprise, de l’ironie à l’inquiétude, puis enfin à une forme de tristesse.
— Et qu’est-ce qui vous fait croire cela ?
Il lui faut être faible, honnête.
— L’autre jour, quand tu es venu travailler chez moi, avec ton père, j’ai pleuré dans tes bras. Tu ne m’as pas repoussée. Tu n’as pas posé de questions, tu savais que j’en avais besoin.
— J’en avais besoin, moi aussi, sans doute. J’ai aimé cette journée, dit-il avec chaleur.
— Tu es vraiment malheureux ?
Il ne répond pas, penche la tête vers la droite.
— Armand ne vivra pas éternellement... dit-il.
— Tu n’as pas à craindre pour l’avenir. J’ai d’autres projets pour toi.
Il l’interroge du regard. Elle le sent déstabilisé, y reconnaît le je-ne-sais-quoi, ce petit grain de sable qui stoppe, tout à coup, l’engrenage trop bien huilé de l’oubli de soi.
— Pourquoi moi, honnêtement ?
— Tu acceptes ?
— Pourquoi moi ?
— Je te connais, ment-elle à moitié. Écoute, la vie sera longue devant toi. Tu peux te permettre cette « aventure ». Quand Armand sera mort, je partirai autour du monde, en compagnie d’Hélène et de Gustave, s’il se décide à quitter son jeu de cartes. Un jeune parmi nous serait utile ; puis, tu verras. Je te laisserai libre la plupart du temps.
— Le tour du monde...
— Oui, gratis.
Que dit-elle là ?
— J’aurai de l’argent de poche ?
Elle rit de bon cœur.
Le lendemain, elle sort de l’hôtel. La ville ne s’est pas encore réveillée tout à fait ; les feux gèrent la circulation du vent. Le fleuve lui manque. Drôle d’endroit pour créer une cité, dans une cuvette, protégée des grands vents, certes, mais du même coup aliénée et artificielle, entourée de murs troués de portes. On l’appelle le donjon. Et pourtant, dans le secret de ses rues, elle est devenue une métropole nordique, foisonnante et occidentale, plastique et moderne. Les artistes s’y sont volontiers installés. On pense à la Norvège de Nelligan. Marthe hume l’air. Impossible de savoir s’il fera beau ou non.
Le novembre de la ville ne ressemble pas à celui de sa campagne. Puisqu’il n’y a pas d’arbre au centre-ville, il n’y a que l’air pour donner le sens des saisons. Certes, en s’éloignant un peu du centre, elle pourrait retrouver la quiétude d’une humanité banlieusarde, et qui fait cruellement défaut aux grands boulevards et aux artères financières. Son hôtel est situé dans les vieux quartiers, mais on n’y sent justement que ça, l’histoire, les bévues et la récupération touristique. Elle connaît un petit square, plus à l’ouest. Elle y parvient après avoir contourné l’imposante basilique. Les quatre bancs sont occupés par des clochards encore endormis. Elle s’avance tout de même ; la misère, qu’elle s’est habituée à voir de haut, et de loin, ne l’émeut qu’en de rares occasions. Elle tourne autour des vagabonds. Ils sentent très fort, peu vêtus pour la saison. Leur misère s’affiche sans fard. L’un d’eux urine dans son froc ; une tache humide envahit son pantalon. Elle rebrousse chemin, décide d’aller s’asseoir quelques instants dans la basilique.
Malgré l’heure matinale, des cars ont déjà déversé leurs passagers sur le parvis de l’église. Elle entre, se cherche une place, le plus à l’écart possible du trafic des badauds. En face d’elle, des lampions, éteints pour la plupart. L’atmosphère se remplit des pas et des commentaires feutrés des touristes. Ils n’ont que des « oh ! » et des « ah ! » pour le plafond bleu étoilé, pour les enluminures extravagantes du tabernacle. Des gens, tout comme elle, s’assoient, certains pour prier véritablement, semble-t-il, d’autres pour se permettre de bâiller, déjà fatigués de leur journée.
« Et maintenant, que vas-tu faire de ta vie ? » Ce n’est pas le Seigneur qui l’interpelle, mais encore sa voix intérieure, sa fidèle conscience, maternelle et analytique. « Que vas-tu faire puisque tu te débarrasses de ton passé ? » Débarrasse ? Ce n’est pas aussi certain. Elle s’agenouille, cela lui rappelle son enfance, quand elle possédait encore un cœur optimiste. « Et maintenant ? » Son cœur est plus doux ? Plus triste ? Jeux de mots, jeux de fuite, plaisirs du cerveau. Soumis, certes, son cœur s’est soumis. Il attend patiemment de connaître la fin ; son corps prépare sans doute déjà l’événement, lui injecte, à petites doses, des endorphines, des substances calmantes qui la rendent sage, faible, mais heureuse. Alors, que doit-elle faire de sa vie ? La poursuivre, la suivre surtout, la laisser la guider jusqu’au bout. Et puis ? Et puis rien. Elle ne laisse rien. Pas d’enfants. Elle pense à Marie-Claire. Elle se lève, saisit une allumette, la frotte et allume un premier lampion.
« Pour Lucienne et ses amours perdues. »
Un autre.
« Pour Hélène et son écriture. »
Un autre, plus haut.
« Pour Gustave et son ennui. »
Encore un autre, à côté du premier.
« Pour Armand et le paradis. »
« Pour Marie-Claire, Luc et le petit. »
« Pour Rémi et sa jeunesse. »
Elle hésite.
« Pour Léo ? Pourquoi pas. »
« Pour moi ? »
— Ça va vous coûter cher...
Marthe se retourne. Des yeux en amandes la regardent le plus sérieusement du monde. Elle sourit à l’enfant.
— Ce n’est pas grave, ma jolie, le Bon Dieu va me faire crédit.
— C’est quoi le crédit ?
— C’est comme si tu me prêtais un de tes jouets. Où est ta maman ?
L’enfant hausse les épaules.
— Tu es avec ta mère ?
Elle fait signe que oui.
— Elle va te chercher.
L’enfant semble réaliser soudain qu’elle pourrait se perdre et court dans toutes les directions en appelant très fort sa mère. Une dame accourt, la prend dans ses bras. Marthe les observe s’éloigner. La petite fille lui fait un signe vague de la main. Marthe en fait autant puis revient à ses lampions, prend une nouvelle allumette, la plonge dans la flamme de l’un des lampions, entreprend d’allumer au hasard les autres gobelets jusqu’à ce qu’ils soient tous éclairés. La lumière s’intensifie ; les flammes, cernées par la combustion des autres, demeurent droites, presque immobiles. Elle les recense. Cela fait une jolie somme, en effet. Elle n’a pas cela dans son portefeuille. Curieux qu’on n’ait pas encore pensé au paiement automatique. Ça viendra sûrement.
Elle se laisse apprivoiser par cette lumière ponctuelle, commerçante. Il suffirait de souffler dessus et ses prières s’envoleraient. Les lampions finiront bien par s’éteindre tout seuls.
Petite, elle avait le nez au ras de la première rangée de lumière, la pente des lampions lui semblait dangereusement verticale, tel un mur de feu évangélique. Elle se collait contre sa mère, cherchait à entrer sous sa jupe sans pour autant quitter du regard les immenses petites flammes. Elle se penche, essaie de ramener sa vision à ce qu’elle était durant sa jeunesse. Peine perdue. Ses yeux sont trop grands.
En se relevant, elle remarque une vieille dame, assise un peu plus loin, dans l’ombre, et qui semble l’observer. Elle lui sourit, mais la dame ne réagit pas, ses mains égrenant lentement un chapelet, les yeux, Marthe s’en rend compte, rivés sur le Christ en croix, accroché au-dessus des lampions. La lumière exagérée donne des traits acérés au Seigneur. Marthe regarde la vieille dame, puis le Christ. Elle n’est pas encore aussi vieille, ne sera probablement jamais aussi pieuse. Elle hésite. Doit-elle éteindre ses lampions ? Elle éteindrait le Christ... qu’Il lui fasse crédit, alors !
Elle sort de l’église en se frayant un chemin parmi la rivière de plus en plus dense des « oh ! » et des « ah ! ». Le soleil est déjà plus fort, mais bousculé par le verre des immeubles à bureau, qui le dévient de sa course et dépossèdent ainsi le square de son heure.
Elle se dirige vers le quartier des restaurants, flâne dans un petit bistro, à observer les gens. Elle se détend, commande un troisième café. La caféine ne lui fait plus rien. Elle devient grise. Elle réussit facilement à faire le vide en elle ; c’est une sensation agréable. Là, au centre de ce qu’elle nomme sa pensée, il n’y a plus rien. Du moins rien de ce qui peut s’appréhender. Une petite flamme y perdrait sa lumière, et pourtant, il y a très certainement quelque chose, là, juste là, une sorte de vibration, un son, sa musique. Heureuse ?
Elle se répète la question. Est-elle heureuse ? Elle prend à témoin les clients qui l’entourent, tente de se comparer à eux. Le vieux monsieur, à sa droite : il mange, l’air hagard, il soupire souvent. Un jeune couple d’amoureux, au fond, confortablement installés dans leurs regards, leurs mains entrelacées et vivantes. Le garçon de café, apparemment fatigué et trop affairé. À son tour de soupirer. Puis le silence, aucune réponse. Si, peut-être, une infime certitude, opaque, sans grand effet. Elle n’est pas heureuse, se dit-elle, elle est simplement en vie, à l’écoute. Cela suffit, en soi. Il n’est de bonheur que cet étonnement.
Le vieil homme la regarde. Que pense-t-il d’elle ? Qu’elle est une vieille femme paraissant heureuse ? Que perçoit-il d’elle qu’elle ne peut deviner ? Il détourne rapidement les yeux, retourne à son poulet qu’il cisaille lentement. Il n’aura vraisemblablement rien vu, ou il aura vite fait d’éteindre un semblant de désir ou de sourire. Elle cherche son air. Tout n’est matière qu’à interprétation. Elle se lève ; elle a encore des courses à faire, dont un arrêt chez Simon et Courville, pour la mise aux enchères. Le vieil homme lui sourit. Il lui fait penser à Armand, en plus administrateur. Le serveur ressemble à Rémi, en moins athlétique, et là-bas, ces amoureux, ils nouent leurs mains comme Léo les lui enlaçait. Le jeu des ressemblances est tentant, mais inutile.
Le garçon lui donne l’addition qu’elle a demandée. Elle sort ce qu’il faut pour payer ; il la remercie en lui souhaitant une bonne journée. « Soyez heureux », s’entend-elle répondre. Il la regarde, interloqué, puis il lui sourit avant de répondre au pseudo Armand qui veut de l’eau fraîche.
Branle-bas de combat chez Simon et Courville. Le préposé à la réception transmet aussitôt la demande à son supérieur qui voit tout de suite à entretenir le grand patron, qui s’empresse de descendre accueillir Marthe.
— Bonjour, Marthe.
— Bonjour, Jacques.
Elle est heureuse de constater qu’elle n’a pas été oubliée du « milieu ». Elle adopte une attitude chaleureuse, mais distante, explique son projet à ce Jacques qu’elle ne connaît, tout compte fait, que très peu. Il est — fut ? — un « ami personnel » de Léo, du temps des jeunes années. Elle ne lui demande pas de ses nouvelles, tout comme il ne paraît pas vouloir lui en fournir.
Il paraît surpris, l’air soucieux, l’interroge sur son droit réel à la propriété. Elle lui demande de s’en assurer auprès de Léo. Elle lui donne une liste des tableaux qu’elle a pris soin d’établir avant de partir.
— Personne ne connaît ces œuvres, dit-il.
— Elles ne sont jamais sorties de l’atelier. Ceux-là... — elle pointe L’Effet Casimir et le Tableau Rouge — , ils sont tout simplement merveilleux.
Il lui sourit faiblement, visiblement mal à l’aise.
— Il faut que je les voie.
— Bien entendu, venez quand il vous plaira.
— Je peux garder cette liste ? Je dois contacter l’agent de Léo.
Elle sort une autre feuille de papier.
— Contactez plutôt Léo directement. Voici son adresse et son numéro de téléphone. Je préfère tenir à l’écart son agent, pour l’instant.
Il veut protester ; elle lui fait signe de se taire.
— Léo vous répondra. Je ne veux pas que vous ébruitiez la nouvelle tout de suite. Faites votre enquête et revenez-moi au plus vite là-dessus.
— Pourquoi ne les gardez-vous pas ? Ils prendront de la valeur à…
Il s’arrête. Elle termine la phrase pour lui.
— À sa mort ?
Elle lui décoche un mauvais sourire.
— Et si elle survenait après la mienne ? Ne croyez-vous pas que je connais la valeur de ces tableaux et de leur importance ? Pensez plutôt à ce qu’ils vaudront quand on saura que la femme qui a vécu quarante années de sa vie avec Léo Arcand a décidé de vendre les tableaux qu’elle a en sa possession. Et puis, je veux que la mise aux enchères se fasse dans cette ville.
Il veut encore protester, elle lui indique par son regard qu’elle ne tolérera aucune objection. Après quelques secondes d’hésitation, il s’incline. Elle sort rapidement des lieux après s’être assurée une dernière fois que ses directives seront suivies.
Le début de novembre lui fournit l’air dont elle a besoin. Elle sort un mouchoir de son sac à main, le porte à ses lèvres qu’elle scelle. Sa colère la surprend, se trouve puérile, pourtant délivrée. Elle se ressaisit, se dirige, d’un pas assuré, vers son notaire.
Elle n’a pas de rendez-vous. La secrétaire se donne des airs, cela se voit. Au lieu de la défier, Marthe joue le jeu, sort un bristol qu’elle lui demande de transmettre. C’est vieux jeu, mais cela a son effet.
La secrétaire n’est pas aussitôt entrée dans le bureau de son patron que celui-ci la bouscule pour venir au-devant de Marthe.
— Ma chère amie, mais quelle surprise !
Marthe jette un regard à la secrétaire qui reprend sa place, pour le moins décontenancée devant la défaite.
— Suzanne, je ne suis là pour personne. Mais, dit-il en se tournant vers Marthe et en lui prenant le bras, il ne vient plus personne pour moi, je ne fais que gérer la mort.
Il entre. Un jeune homme, vestonné, cravaté, se lève.
— Mon fils, Victor, Junior pour les intimes, mon plus jeune. Il est devenu notaire et je m’apprête à lui laisser ma place. Je commençais à désespérer. Les plus vieux ont préféré devenir avocats, quelle misère !
Elle rit. Le jeune homme lui sert la main.
— Joli nom, Victor, même si ce n’est pas très moderne, dit-elle, en le fixant plus que la politesse ne le permet.
Victor émet un léger sourire.
— Il porte fièrement mon nom, n’est-ce pas ? Évidemment, tu ne peux pas dire le contraire devant ton père, ajoute-t-il en faisant un clin d’œil à Marthe. Mon fils, je te présente une grande dame, celle qui a passé plus de temps que quiconque auprès du grand Arcand.
— Il faut le dire vite, il n’était là que les étés, et encore. On n’est jamais vraiment avec un artiste, on vit plutôt autour.
— Ou le contraire ? suggère Victor. Les artistes sont réputés être de profitables parasites. Les reines font travailler les abeilles.
Marthe le lui concède par un signe de tête, prend plaisir à ce jeu de mots polis. Après ces amabilités, Marthe parle de ses projets de vente, puis de sa volonté de modifier son testament. Victor, senior et junior, reprennent leurs habits de notaire. Le père s’apprête à ouvrir le dossier, puis s’arrête.
— Victor reprend peu à peu ma pratique. Il connaît déjà les grandes lignes de votre dossier, mais je dois tout de même vous demander la permission de poursuivre devant lui.
— Je n’ai rien à cacher, répond Marthe. Et puisqu’il devra un jour gérer la mort à votre place…
Senior sourit, satisfait. Il sort d’un classeur une chemise qu’il ouvre devant lui.
— Voici votre testament actuel. Avant de parler des changements, il faudra aussi éclaircir la propriété des tableaux de Léo. Ce que vous possédez réellement, ce qui vous a été donné, ce qui a seulement été laissé sur place.
— Je m’en doutais.
— Nous aurons besoin des lettres, des factures, des actes de donation, de tout ce qui pourrait établir ses intentions.
— Léo n’avait pas d’intentions, dit-elle. Il avait des impulsions.
Victor esquisse un sourire.
— Les tribunaux préfèrent malheureusement les documents aux impulsions.
Elle lui concède le point d’un signe de tête. Senior commence la lecture de l’ancien testament. Le nom de Léo surgit à plusieurs reprises, chaque fois plus importun, comme s’il s’agissait d’un étranger qui aurait réussi à se glisser dans la pièce. Marthe lève la main.
— Cela suffit. Je ne veux plus qu’il hérite de quoi que ce soit.
— Cette partie est simple, dit Senior. Il faut cependant décider qui prendra sa place.
Marthe pense à Marie-Claire, à son ventre rond, au pavillon près du fleuve. L’image lui paraît belle, mais trop parfaitement composée, semblable à ces tableaux qui séduisent avant même que la peinture ait séché.
— Je croyais le savoir ce matin.
— Et maintenant ? demande Victor.
— Maintenant, je sais seulement que ce ne sera pas Léo.
Victor se penche légèrement vers elle.
— On peut révoquer les dispositions en sa faveur sans décider aujourd’hui du sort de toute la propriété.
Senior regarde son fils avec une fierté qu’il cherche mal à dissimuler.
— Voilà. Il apprend vite.
— Ou bien vous lui avez tout appris, répond Marthe.
Elle se tourne vers Victor.
— Qu’adviendrait-il du domaine si je mourais avant d’avoir pris une décision ?
— Le testament peut prévoir une disposition provisoire, explique-t-il. On pourrait ordonner la vente de la propriété et verser le produit à votre succession, ou désigner temporairement des légataires. Mais si vous n’êtes pas certaine de votre volonté, mieux vaut ne pas transformer une urgence affective en décision définitive.
La remarque la pique. Elle s’apprête à lui rappeler son âge et son expérience, puis se ravise. C’est précisément pour entendre ce genre de réponse qu’elle est venue chez un notaire.
— Vous êtes prudent, Junior.
— C’est une déformation professionnelle.
— Gardez-la. Elle vous vieillira moins vite que les certitudes.
Senior éclate de rire.
— Tu vois, mon fils ? Ça, c’est une personne saine d’esprit. Profite-en, c’est rare de nos jours.
Marthe reprend l’ancien testament et le parcourt rapidement.
— Je veux aussi nommer un nouveau liquidateur. Et je veux que mes amis soient protégés s’ils me survivent. Lucienne, surtout. Elle vit auprès de moi depuis douze ans.
— Nous préparerons différentes possibilités, dit Victor. Une somme fixe, une rente, un droit d’usage… Il faudra connaître précisément votre patrimoine et vos intentions.
— Décidément, la mort exige beaucoup de paperasse.
— Elle fait vivre les notaires, répond Senior.
Victor ouvre un carnet et inscrit les volontés de Marthe. Son écriture est droite, étonnamment élégante.
— Vous semblez connaître les œuvres de Léo, remarque-t-elle.
Il hésite avant de répondre.
— J’ai étudié l’histoire de l’art avant le droit. Mon père prétend que j’ai choisi le notariat pour pouvoir continuer à fréquenter les artistes sans mourir de faim.
— Et il a raison, affirme Senior. Son mémoire portait sur la propriété intellectuelle et les successions d’artistes. Pour une fois, ses détours pourront servir à quelque chose.
— Vous viendrez voir les tableaux, dit Marthe. Certains n’ont jamais quitté l’atelier de Léo. J’ai aussi des croquis, des lettres et des livres dans lesquels il dessinait.
Victor paraît sincèrement intéressé.
— Cela nous aidera à établir la provenance des œuvres.
Marthe remarque de nouveau la petite cicatrice au lobe de son oreille. Elle pense à Rémi, se reproche aussitôt de jouer les entremetteuses, puis décide que les vieilles femmes ont bien le droit de s’amuser avec le hasard.
— Vous trouverez peut-être autre chose au domaine, ajoute-t-elle.
Il l’interroge du regard, mais elle ne lui fournit aucune explication.
Senior referme la chemise.
— Victor préparera un projet. Vous reviendrez le lire et, si tout correspond à vos volontés, nous procéderons à la signature devant témoin. L’original restera ici et nous vous remettrons une copie conforme.
— Je dois donc revenir.
— La mort peut attendre un second rendez-vous, dit Victor junior.
— Je l’espère bien.
Ils se lèvent. Marthe serre la main de Senior, puis celle de son fils.
— Ne tardez tout de même pas trop. Je suis peut-être saine d’esprit, mais je demeure une vieille dame pressée.
— Nous vous appellerons dans quelques jours, promet le jeune Victor.
Rémi est au rendez-vous. Il n’a avec lui que deux petites valises. Elle gare la voiture le long du trottoir, déclenche l’ouverture du coffre arrière, sort, embrasse le jeune homme. En montrant les bagages :
— C’est tout ?
Il lui fait un clin d’œil.
— Je suis comme le disciple face au Seigneur.
Elle rit. La neige commence à tomber dru, accompagnée d’un petit vent nerveux et glacé. Elle relève le col de son manteau.
— Tu conduis ?
— Volontiers, surtout avec ça.
Il désigne la voiture.
— Beau modèle.
— Elle date de l’an passé. Je l’aime bien, même si je ne m’en sers pas souvent.
Ils prennent place. Rémi sourit ; démarre, manœuvre aisément dans les rues. Ils sortent de la ville en évitant de justesse les embouteillages de l’heure de pointe.
— Il était temps de revenir. L’hibernation commence.
— Vous ne sortez pas beaucoup l’hiver ?
— Oui, bien sûr que je sors, c’est une manière de parler. Les gens ne sont pas les mêmes, en hiver. Ils restent volontiers chez eux, à s’occuper d’eux-mêmes. C’est encore plus vrai chez moi, la campagne et le fleuve nous protègent, en quelque sorte.
— C’est vrai. Voilà pourquoi j’aime la ville ; on y fait plus facilement fi des saisons.
— Tu ne regrettes pas de venir passer l’hiver à la campagne ?
— Non, ça va me changer, me rappeler mon enfance.
Il appuie sur ce dernier mot avec une pointe d’ironie.
— Tu as eu une enfance heureuse ?
— Oui, je crois bien. Comparé à ce que j’entends de mes amis, j’ai été choyé. Mes parents ont bien fait leur travail, même si j’ai dû partir tôt, car j’étouffais, j’étais… différent.
— La campagne n’est pas le meilleur endroit pour vivre son homosexualité.
— Sauf quand on est adolescent. Le sexe dans le foin, y a rien de plus érotique.
— Pas besoin d’être aux hommes pour ça !
Il rit.
— En effet.
— Tu as un amoureux ?
— J’avais, il y a longtemps.
Il rit encore.
— C’est-à-dire il y a un mois de cela.
— Tu dis cela comme s’il s’agissait de l’éternité.
— Ça l’est, en quelque sorte.
Elle comprend sa douleur par le ton de sa voix.
— Tu l’aimes encore ?
— Plus maintenant, en fait, si, mais est-ce qu’on peut vraiment continuer à aimer les gens qui vous blessent ?
— Oh que si ! Crois-moi. Mon cabinet était plein de ce genre de souffrance.
— Et Léo ?
— Léo…
— Pourquoi il a fait cela ?
— Je simplifierai en disant que je ne pouvais lui donner d’enfants.
Rémi émet un rire de pitié. Quelques minutes de silence, pendant qu’ils gèrent leurs souvenirs et leurs pensées.
— C’est vraiment la raison ?
Elle lui jette un coup d’œil.
— Tu vas te plaire chez nous, toi.
— Pourquoi donc ?
— Nous aimons nous conter des histoires.
— Vous vous connaissez depuis longtemps.
— Nous sommes pour ainsi dire soudés les uns aux autres. Nos barques sont attachées ensemble, mais chacun est libre de la dénouer comme il l’entend.
— Mais vous ne le faites pas.
— Si, de temps en temps. Léo l’a fait. Armand le fera, à sa manière, puisqu’il va mourir.
Ils gardent le silence un moment. Marthe regarde défiler les arbres au bord de la route et se laisse aller à une tristesse lourde.
— Y a les pneus d’hiver là-dessus ?
— Mon Dieu, non ! J’ai oublié de les faire mettre.
— Je regarderai cela.
— Ce n’est pas dans ton mandat.
— Bof, si je veux rester en vie. Et puis, il faudra bien me déplacer de temps en temps. Je deviens le chauffeur de madame.
Elle sourit.
— Tu ne regrettes pas ta décision ?
— C’est la deuxième fois que vous me le demandez.
— Je ne sais trop ce que j’ai enclenché, avoue-t-elle, comme une enfant.
En conservant les yeux sur la route, il tourne son visage vers elle pour lui sourire. Elle se surprend à beaucoup aimer sa présence.
— J’ai donné ma démission sur-le-champ, dit-il, chaleureusement. Cette offre est inattendue, et inespérée. Vous êtes une femme intelligente.
— Je suis psy.
Il rit.
— Non, je ne parle pas de cela. L’intelligence n’a de chance de s’épanouir que si elle s’intéresse à la vie et à la douleur. Et encore, faut-il garder les yeux grand ouverts.
— Et toi ? Que faisais-tu dans un café ? Tu emploies des phrases à dix dollars.
— J’ai fait mon université, en psychologie.
— C’est vrai, tu m’as dit l’autre jour.
— J’ai abandonné, j’avais d’autres choses à rattraper.
— Je vois. Tu t’es fait avoir par l’amour.
— Si on veut, dit-il d’un ton mystérieux.
Elle comprend qu’il n’ira pas plus loin et respecte son silence. Elle discute plutôt de la suite des choses et précise qu’elle n’a pas encore averti Armand.
— J’en fais peut-être trop ?
Sa question la surprend. Rémi ne répond pas tout de suite. Ils sont maintenant sur la grand route. La ville disparaît au détour d’une colline.
— Vous faites bien, j’en suis convaincu et je suis content de vous aider.
Après trente minutes de route, ils parviennent au chemin qui mène, un peu plus bas, à la propriété. Elle prend le temps de regarder, entre les arbres, ce que l’on devine du domaine. Il a déjà neigé suffisamment pour effacer les dernières traces de l’automne tardif. Elle se répète qu’il n’y a pas de hasard, qu’elle tisse, à l’aveugle, sa toile, guidée par elle ne sait quoi. Elle est contente de retrouver sa demeure. En arrivant près de la maison, Rémi klaxonne trois petits coups enjoués. Lucienne est déjà sur la véranda, intriguée par la présence de Rémi. Bruz est dans ses bras, comme si elle n’avait pas bougé de là depuis le départ de Marthe. Avant qu’il ne sorte de la voiture, Marthe retient Rémi par le bras.
— Merci de m’avoir parlé de cela, dit-elle, un peu pour calmer son amertume.
— Je n’aurais pas dû ?
— Tut, tut, débarrasse-toi vite de tes regrets et à partir de maintenant, tu me tutoies.
— Oui maitwesse.
— Rémi ! Et une dernière chose. Il faudra que tu n’aies aucune pudeur face à Armand.
Il paraît surpris.
— C’est une manie chez vous ?
Elle grimace.
— Il ne s’agit pas de ça. Je te l’ai dit, il n’est pas question de sexe, mais de pudeur.
— Je ne comprends pas trop.
— Ça viendra, fais confiance aux vieux.
Elle sort de la voiture, Bruz quitte prestement les bras de Lucienne et rejoint, en miaulant, sa maîtresse. Marthe le saisit, lui donne maternellement un baiser. Lucienne et Rémi se saluent. La neige a redoublé en intensité.
— Ils annoncent vingt centimètres, je commençais à m’inquiéter. Pis nos pneus d’hiver qui ne sont pas posés ! Qu’est-ce qu’on a pensé, c’t’année ?
— Je vais m’en occuper, répond Rémi.
Lucienne prend un air perplexe, se tourne silencieusement vers Marthe pour des explications.
— J’ai demandé à Rémi de venir aider Hélène. Pour Armand.
Le visage de Lucienne s’éclaire. Elle éclate d’un rire chaleureux.
— Ah ! un homme dans la maison, s’exclame-t-elle sans retenue. Il commençait à être temps !
Rémi lance un clin d’œil à Marthe.
— Les autres sont là ? demande-t-elle.
— Oui, Gustave s’est foulé un poignet hier soir. Il avait trop bu.
— Rien de grave ? Et ton œil ?
— Tu vas pas me parler de ça à toutes les cinq minutes, toé ?
Marthe ne se laisse pas décontenancer par le changement de ton.
— T’es de mauvaise humeur, Lucienne ?
La bonne se radoucit, replace son gilet.
— S’cuse-moi ! Gustave m’a rendue irritable. Y é v’nu hier soir, chez moi, je l’ai mis dehors avec un coup de pied au cul.
— Il ne voulait pas…
— Il voulait, mais y a pas pu ! Et c’est mon coup de pied qui l’a poussé dans l’escalier.
— T’aurais pu le blesser davantage.
— J’ai pas fait exprès ! Et puis, on vient pas à deux heures du matin déranger le bon peuple.
— Je vois, je vais lui parler.
— Pas nécessaire, il a compris.
— Je vais lui parler quand même. Je ne tolérerai pas ça, t’as pas à ce qu’on te manque de respect.
Lucienne acquiesce, devient plus chaleureuse. Elle s’adresse à Rémi qui avait gardé silence.
— Je vais te montrer ta chambre. En fait, t’as l’embarras du choix. Y en a trois de vides. Bienvenue dans cette maison de vieux fous ! Je sais pas comment tu vas faire pour avoir du fun icitte.
— Ben, j’en ai déjà ! dit Rémi.
— T’as juste ça de valises ? Pis ton manteau ? T’as pas juste ce petit jacket de fifi ?
— Lucienne…
Rémi fait signe à Marthe que ce n’est pas grave.
— Mais je suis un fifi, Lucienne.
— Je sais ben, pauvre de toi ! Mais c’est pas une raison pour avoir frette ! On est sur le bord du fleuve, mon garçon !
— Ah, je n’avais pas remarqué, dit-il d’un ton ironique. Je viens de la campagne, tu sais.
— Ris pas d’moé, mon gars !
— Mais je ne ris pas de toi ; j’ai un gros manteau d’hiver, chez mon père, j’irai le chercher.
— Aussi bien !
— Tu iras fouiller au grenier, propose Marthe. Y a les affaires de Léo. Je lui achetais toujours des vêtements neufs pour l’hiver, au cas où il voudrait passer quelque temps ici. Faudra juste les laver pour qu’ils ne sentent pas trop le camphre. Et puis, ce qu’il te manquera, tu retourneras en ville te le procurer. À partir d’aujourd’hui, dit-elle à Lucienne, je le prends en charge.
Lucienne siffle.
— Ouais… la Marthe qui se paye un homme.
Rémi rit de bon cœur.
— Je reste un peu sur la galerie, répond Marthe.
Voilà, se dit-elle, en s’assoyant.
Elle prend le temps d’observer la nature familière. Bruz saute sur ses genoux, se cale, en cherchant son confort. Elle pose une main sur lui ; il se met à ronronner.
— Je ne resterai pas longtemps, mon chat, il commence à faire mauvais et il fait noir, on n’y voit rien.
Le chat, cette fois, ne répond pas par son miaulement familier, se cale plutôt davantage, ferme doucement les yeux, en guise de contentement, la tête bien haute et l’échine absorbant chacune des caresses de Marthe, comme s’il lui disait de continuer, de ne pas bouger puisque le bonheur réside là, à être assis, à ne rien faire.
— Je voudrais bien qu’il en soit ainsi, mon ami.
Le vent gémit, au-dessus du fleuve. L’hiver sera dur ? Elle jette un regard aux pavillons de ses amis, plonge ses doigts vieillis dans la fourrure de son chat, se berce, devient peu à peu une vieille dame. Cette pensée, longtemps martelée, s’est gravée, comme au fer rouge, sur cette porte qui s’ouvre, devant elle. Sur le grand silence.
Elle prend le ciel à témoin. En signant son testament, elle se dépossédera de cet endroit. Même s’il faudra attendre sa mort, elle ne s’en considère pas moins déjà qu’une locataire. Cette pensée l’étourdit, lui ouvre les yeux. Il n’y a pas de hasard, seulement des convergences, des châteaux d’Espagne bellement construits. « Voilà », se redit-elle. Cette journée l’a remuée plus qu’elle ne le voudrait. Hélène a raison ; elle se raconte trop d’histoires.
Elle s’enjoint, ce n’est peut-être qu’une promesse, de modeler sa vie sur le chemin le plus droit possible. « C’est ce que tu as toujours voulu faire », se dit-elle. « Oui, je l’ai voulu ainsi. D’où la tristesse. »
Elle grelotte ; se lève, accuse la douleur, son arthrite n’a pas aimé cette liberté prise avec l’hiver. Le feu s’en va, se dit-elle. Elle entre. Rémi est dans le salon, a ouvert un livre, regarde les croquis dessinés par Léo. Lucienne est à ses casseroles.
— Fais-moi plaisir, Rémi, jette ce livre au feu.
Il est surpris, lui montre le bouquin pour s’assurer qu’elle parle bien de celui-ci. Elle fait signe que lui. Il s’exécute. Elle va à la cuisine, se serre contre Lucienne.
— J’ai faim !