Marie-Claire joue pour la première fois devant eux. La Suite no 1 pour violoncelle recrée dans le grand salon du manoir l’atmosphère fragile d’une soirée mondaine du début du vingtième siècle. Marthe imagine les maîtres des lieux du temps, entourés de leurs amis et parasites, écoutant le plus sérieusement du monde, tout en réprimant bâillements et flatulences. Elle sourit à l’idée, observe ses invités : Armand qui lui tient la main, un peu groggy, Gustave, sur une chaise, le visage coloré par l’ennui et l’alcool, Hélène, souriante, Lucienne collée à son Dimitri qui n’a d’yeux que pour sa dulcinée, Rémi, pieds nus, recroquevillé dans un fauteuil.
Voilà trois semaines que le jeune couple a emménagé. Il passe soudain trop vite, ce temps.
Les longs cheveux de Marie-Claire s’accrochent au violoncelle. Luc se lève, se place derrière elle, dégage discrètement les mèches. Marie-Claire sourit, lui répond en attaquant plus délicatement une descente mélodique. Ils font déjà corps ensemble, se dit Marthe ; la manière dont il saisit les cheveux, le relâchement de son emprise lorsqu’elle s’avance, puis le geste rapide, au bon moment pour guider la chevelure, une sorte de Taï-chi de l’amour.
Elle l’aime bien, ce garçon. Depuis son arrivée, il démontre de la gentillesse et s’empresse d’aider quiconque le lui demande. Dès son retour du travail, il s’arrête pour leur dire bonjour, demande s’il peut être utile. Un débrouillard et un bon gaillard.
Lucienne a retrouvé, elle aussi, sa jeunesse. Dimitri repart bientôt. Courtois et bon vivant, il ne leur parle que dans un anglais approximatif, rejoint souvent au port les membres de son équipage. Leur bateau a subi de grosses avaries lors de leur dernier voyage et sortira de la cale sèche dans quelques jours.
Ils n’avaient eu tous les deux qu’une brève discussion, un peu ardue.
— I vant to brring Louchienne vit’ me…
— Do you have money ? Do you have children ?
— All dead. Terrible fire.
— I see.
Lucienne, assise aux côtés de son Dimitri, attendait, presque apeurée, sa décision. Marthe n’avait pas aimé cette position d’autorité.
« — Tu fais ce que tu veux dans la vie, Lucienne.
— C’est pas la question, idiote. »
L’insulte, spontanée, ne l’avait pas choquée, mais plutôt forcée à descendre, justement, de cette position d’autorité où elle s’était placée elle-même.
« — Quand voulez-vous partir ? »
Lucienne avait rougi, s’était presque aussitôt mise à pleurer.
« — Misère du petit monde… »
Marthe avait souri malgré elle. Lucienne ne disait jamais deux fois le même juron.
« — Allons. Tu ne pars pas demain matin.
— Ben non, on avait pensé au printemps.
— Cela va être un gros changement pour toi.
— Ah ! ça… qu’est-ce qui va arriver si je ne réussis pas à m’habituer ?
— Tu reviendras.
— T’auras retrouvé une nouvelle bonne.
— Je serai peut-être encore en voyage. Et puis, il y aura toujours le pavillon d’Armand pour toi. Il est temps que tu prennes ta retraite, toi aussi. Tu n’es pas une bonne, pour moi, mais une amie, tu le sais bien. »
Elles s’étaient enlacées et Dimitri avait assisté, sourd et impuissant, à leurs pleurs et marques d’affection.
Marthe renoue avec le présent, se laisse bercer et guider par la musique de Bach, appuie la tête contre l’épaule d’Armand. Il ne réagit pas. Elle jette un coup d’œil à Gustave. Le long séjour d’Armand à l’hôpital l’a laissé désœuvré. Comme novembre a été neigeux, il est resté cloîtré chez lui. Sa bonne nature s’est assombrie.
À la droite d’Armand, Hélène s’est appuyée, comme elle, contre lui. Comme tous les hivers, elle devient plus secrète, plonge volontiers dans l’écriture. Elle possède toutefois cette capacité d’émerger et de reprendre sa place dans la vie quotidienne, de rire avec Rémi, puis d’aider Armand à gérer sa souffrance. Elle fait la sale besogne, pense Marthe.
Ce n’est pas elle qui lèverait le petit doigt… La distance, elle ne connaît que cela. Non, non et non. Pourquoi cette anxiété et cette sévérité ? Elle cherche, cherche ; elle devine son sang s’échauffer, son cœur battre plus rapidement. « Tu n’as pas le bonheur que tu mérites ; il est parti, s’est envolé ; ce bonheur était un mensonge, et cet aveuglement, tu ne pourras jamais te le pardonner, peu importe ce que tu fais. Tu n’es pas assez violente. » Elle ferme les yeux, ramène sa pensée à la limite du réel. Voilà qui est mieux, se dit-elle. La réalité n’a pas de prix, blanche comme la plus dure des névés. Elle s’ordonne la paix, se rappelle le premier commandement : « À ta mort, tu penseras continuellement. »
Armand respire fort. Il a terriblement maigri, lessivé par les traitements qui ont ratissé fort large. À son retour de l’hôpital, après cette crise où le foie s’était maladivement gonflé, il lui avait montré des photos de lui, jeune. « — Tu vois, je fais maintenant le chemin inverse ; je retrouve mon poids d’antan. J’étais beau, quand j’étais jeune. Svelte, tout ce qu’il faut pour plaire. » Rémi avait sifflé d’admiration. Armand et lui s’entendent bien. Le jeune homme accepte ses silences, ses humeurs, lui prépare du café et déplace son fauteuil sans lui demander toutes les cinq minutes comment il se sent.
Elle reporte son attention sur eux. Rémi est espiègle, parfois provocateur, mais son agitation se calme auprès d’Armand. Elle l’avait pris sous son aile et le voit maintenant prendre soin d’un autre avec une délicatesse qu’elle ne lui soupçonnait pas. Elle tente, en pensée du moins, d’humer l’air du moment.
Il y a la musique, envahissante, éveillant les boiseries, jouant avec les ombres de la soirée. Il y a les gens, surtout les gens. Deux mondes en fait. De vieilles âmes qui, tels des phares, lancent leurs bras lumineux vers les voiles des âmes nouvelles. Ses amis paraissent, tout comme elle, plongés dans leurs labyrinthes. L’archet danse, Marie-Claire danse. La caisse du violoncelle contre son ventre, l’enfant doit écouter, branchies toutes ouvertes, cette vibration omniprésente. Marthe l’envie de la voir vivre ce qu’elle n’a pu vivre. Son esprit, entraîné à plus de rigueur, corrige aussitôt cette impression, insinue le doute. Elle lui donne raison pour s’en débarrasser. Il est trop facile d’en rester là, à la raison. Ses vieux os lui commandent une meilleure glaise.
Marthe reconnaît le dernier mouvement de la Suite, une gigue qui, comme le reste de la pièce, oscille entre le lyrisme et la rigueur. Un dernier coup d’archet que Marie-Claire suspend en les regardant, souriante.
On applaudit, certains avec chaleur, tandis que les plus étrangers à ce genre de musique le font poliment. Luc l’embrasse ; Marie-Claire se lève, salue obséquieusement, puis accepte un autre baiser de Luc. Les moins mélomanes sont visiblement soulagés que cela soit fini. Marthe serait bien demeurée assise à écouter les autres suites. Armand demande qu’on le déplace vers le piano.
— Ne vous occupez plus de moi, dit-il.
Rémi pousse le fauteuil roulant vers le piano. Du Bach, annonce-t-il, pour demeurer dans l’esprit de la soirée. Marie-Claire s’assoit près de lui. La jeune femme lui rend souvent visite, munie de son violoncelle.
Luc discute avec Rémi. Ils n’ont de commun que leur âge et leur extrême gentillesse. On cogne à la porte. Rémi s’empresse d’aller répondre. C’est Junior. Là aussi, elle aura réussi son coup, plus facilement qu’elle ne l’aurait cru. Une semaine après l’avoir rencontré à ses bureaux, Junior était venu lui rendre visite pour voir les tableaux. Léo lui avait faxé, par l’entremise de ses avocats, une attestation officielle de propriété. Encore là, ce fut trop facile, trop rapide, s’était dit Marthe. Elle aurait voulu se battre ? Junior était resté couché le soir même. Rémi lui expliqua le lendemain qu’ils se connaissaient, sans en dire davantage. Il prenait ses aises rapidement, Marie-Claire et Luc en faisaient autant, Lucienne voulait refaire sa vie, Gustave préparait sa fuite, Hélène acceptait le chemin tracé, Armand poursuivait son Grand Apprentissage, comme il le nommait lui-même, en appuyant sur chacun des mots. « Curieuse leçon, avait-il ajouté, puisqu’elle sera oubliée aussitôt apprise. »
Junior s’avance vers elle pour la saluer.
— Tu as manqué un bon concert, dit-elle.
— Rémi vient de me le dire. Je m’excuse du retard, mon père ne va pas très bien. Je crois qu’il réagit mal à sa retraite. Mon grand-père en avait fait autant. Il est mort quelques mois plus tard.
Rémi l’entraîne plus loin retrouver les plus jeunes. Hélène se tourne vers elle.
— Belle petite famille, n’est-ce pas ?
— En effet, répond-elle en prenant le bras de son amie qui s’assoit à ses côtés. Nous sommes presque de trop, tu ne trouves pas ? Ils ont pris leur aise.
— Nous leur avons laissé le champ libre, c’est ce que tu voulais, non ?
— Certes, c’est seulement si rapide. J’ai ouvert une boîte de Pandore ?
— Tu ne connais pas ton pouvoir, chère amie. J’envie ces deux-là, dit Hélène, en pointant Rémi et Junior.
— Moi aussi. Les hommes possèdent une sexualité tellement simple.
— Alors que nous, les gonzesses, renchérit Hélène, lorsqu’on trouve l’orgasme, on l’enferme dans un bocal, on lui file un anneau et on espère qu’il ne ternira pas. Et si cela arrive, on frotte, on frotte, mais c’est inutile, car le con de mari trouvera toujours plus brillante l’argenterie de la voisine.
— T’es en forme, ce soir…
— J’écris là-dessus, justement, dit Hélène. Une histoire d’amour.
— Ça avance ?
— Je ne sais trop. J’attends la suite des événements.
Hélène la regarde pour lui faire comprendre qu’il s’agit d’elle et de Léo.
— Elle est belle et intelligente, ton héroïne ?
— Oui, elle a beaucoup d’argent, ça facilite l’histoire.
— Pfff… et que crois-tu qu’il se passera ?
— Qui sait ? Je ne lui ai pas encore trouvé d’amant.
— Elle pourrait devenir lesbienne.
— Allons donc, à son âge…
— Justement. Les brouteuses font moins dans le bisounage, tu penses ?
Hélène rit. Marthe soupire.
— Et si je n’avais été qu’une amie pour Léo ? Si j’avais tout confondu ?
— Léo t’adulait.
— Alors pourquoi est-il parti ?
— Si tu te poses encore la question, c’est que tu l’aimes toujours.
— Bien sûr que je l’aime. J’aime l’argenterie brillante…
Hélène lui sourit. Armand joue pianissimo, faisant pleurer Bach plus qu’il ne cherche à reproduire la foi mécanique du maître.
— Il lui reste combien de temps à vivre, tu crois ?
— Ça dépend de lui.
— Vraiment ?
Hélène ne répond pas. Rémi et Victor rient aux éclats ; Marie-Claire semble fière de ce qu’elle leur a dit.
— Je suis allée voir les tableaux, au premier, en compagnie de Junior, dit Hélène, il y a deux jours.
— Ah ! Je ne vous ai pas vus.
— Tu étais dans ton bureau. Junior n’en a pas l’air avec sa cravate trop noire, mais il s’y connaît en tableaux. Il a fait une maîtrise en critique de l’art. Tu t’imagines ? Tout ça pour finir notaire ! Il a parlé du tableau rouge, qu’il affectionne.
— Il est terrible, ce tableau, on dirait du vinaigre et du sang.
— Il a dit à peu près la même chose. Il m’a surtout fait remarquer les tremblements du dessin.
— Les tremblements ?
— Oui, ce n’est pas évident, au premier coup d’œil. Tu veux qu’il te montre ça ? Il a pris des clichés, voulait revenir nous en reparler. Attends, je vais le chercher.
Hélène se lève, parle un temps avec les jeunes puis particulièrement à Junior, qui l’écoute et acquiesce vivement. Ils reviennent près d’elle.
— On monte ?
— Et les autres ?
— On monte un instant voir les tableaux de Léo, annonce Hélène, ça vous intéresse ?
Armand, perdu dans ses notes, ne répond pas, Lucienne fait non de la tête en continuant de sourire à Dimitri, s’accusant sans doute mutuellement de tous les plaisirs à venir. Gustave lève son verre. Devant ces réponses, Rémi présente son bras à Marthe. La troupe se dirige vers le grand escalier.
Marthe garde silence pendant que Rémi s’entretient gaiement avec Marie-Claire. Cela va encore trop vite, se répète-t-elle. Qu’est-ce qu’il y a dans cette toile qu’elle n’a pas vue ? Le doute lui donne le vertige.
Hélène ouvre la porte, allume. Marthe retient son souffle.
— Tu n’étais jamais revenue ici ? demande Hélène qui semble lire chez elle son étonnement.
— Non…
— J’avais recréé l’emplacement.
— J’ai compris, lui dit-elle sur un ton bas, en l’interrompant tout de même sèchement.
— Il n’y manque que la vraie lumière.
Marie-Claire et Luc s’exclament ; Hélène leur sourit. Ils font le tour de ce petit musée personnel. On s’arrête devant L’Effet Casimir. Marthe se sent observée par Rémi. Elle lui décoche un léger sourire pour lui signifier que ça va. Elle prend quand même une bonne respiration.
On prend place autour de la grande toile inachevée de Léo.
— Le Tableau rouge, annonce Victor. C’est le seul nom qu’on lui connaît et il apparaîtra ainsi dans le catalogue que je suis en train de préparer. J’ai été mandaté par Simon et Courville pour bâtir le catalogue.
Hélène se tourne vers Marthe et lui décoche son clin d’œil habituel de complicité. Marthe frissonne.
— Le monde est petit, dit-elle en appuyant sur le « petit », comme pour essayer de leur faire comprendre autre chose.
Elle s’agrippe au bras de Rémi, qui l’interroge du regard. Elle ne répond qu’en s’appuyant davantage. Junior poursuit. Il se lance dans une interprétation de l’œuvre. Elle n’a jamais aimé ces propos structurels, codificateurs et normatifs. Les autres ont l’air d’apprécier ; elle n’y entend que des mots, des semblants de vérités, des hypothèses qui ne sont valables que parce qu’elles ne pourront jamais être vérifiées. Ça ou l’astrologie… Elle attend qu’il en arrive au fait, à ces tremblements qu’il a décelés. Elle s’avance, cherche à les trouver avant qu’il ne les explique. Elle s’approche davantage, impolie, contrecarrant le discours de Junior qui se voit obligé de s’interrompre.
— Peux-tu en venir au fait ? demande-t-elle doucement.
Elle n’a cure du malaise qu’elle crée. Elle regarde obstinément Junior qui rougit.
— J’y arrivais, dit-il pourtant d’un ton assuré.
Il cache bien son jeu, se dit-elle.
— Là… sous votre nom. Arcand est reconnu pour le contrôle de son pinceau, pour son pointillisme régulier, même dans tout ceci.
Il fait un grand geste pour englober les vagues et les nuages du tableau.
— Malgré l’apparente cacophonie des lignes décrivant les remous d’une tempête, on remarque aussitôt la symétrie du dessin, la structure quasi rigide du tableau. Après avoir peint le canevas, le peintre revient toujours pour peupler chaque région cloisonnée d’une myriade de sous-structures qui finissent par donner une architecture finale et particulière, propre à Arcand.
La vie, se dit-elle, Léo a toujours voulu imiter les tissus organiques, non pas en les reproduisant, mais en cherchant à recréer le rythme des pulsations, le relief de la sueur, le bruit du sang forçant les capillaires. « Je veux aller jusque-là », disait-il souvent.
— Eh bien, là, sous votre nom, ces points, sur les deux tiers de la partie inférieure, sont placés au hasard ; ils semblent aléatoires.
Ils se rapprochent tous, remarquent la chose, la confirment encore par ces « oh ! » et ces « ah ! » qu’elle commence à avoir en sainte horreur.
— Et qu’en concluez-vous ?
Pourquoi le vouvoie-t-elle soudain ? Elle cherche, y reconnaît vite la colère devant ce qu’elle craint le plus. Il va lui dire que Léo est malade ; il va tenter de l’excuser, sans pourtant connaître une seule vraie seconde de leur histoire.
— Je ne sais pas, dit-il, au grand étonnement de Marthe.
— Tu ne sais pas…
— Non, pas vraiment. J’ai pensé que vous pourriez nous le dire puisque vous êtes celle qui l’avez connue le mieux.
Elle est sans mot. Il est plus fin qu’elle ne le croyait, ou plus poli. Elle l’observe. Il semble cacher quelque chose ; elle le reconnaît pour l’avoir maintes fois observé chez ses patients, cette feinte du regard, cette raideur dans l’expression. Il veut sans doute connaître son point de vue avant d’élaborer sa théorie.
— Cette toile est inachevée, dit-elle, sur un ton qui se veut le plus détaché possible. Léo ne peignait pas comme tu le dis. Ce qu’il dessinait en premier sur la toile était rarement respecté. Il s’en servait comme canevas, certes, mais c’était généralement pour mieux s’en détourner. Sa force vient justement de ce qu’il peignait ces petits points ordonnés sans plan ; il a conservé cela de sa période automatiste. Léo est un compulsif, ce qu’il ne contrôle pas, il l’évite jusqu’à ce qu’il ait trouvé l’idée, la force d’utiliser quelque chose de neuf. Ça, en montrant les points irréguliers, c’est une incertitude, sa faiblesse.
— Sa honte ? suggère Hélène.
Marthe se tourne vers elle.
— Qui sait ? Toi, l’écrivaine, qu’en penses-tu ?
— C’est une grande toile.
— Oui, elle fait deux mètres sur trois.
Hélène rit.
— Non, je dis que c’est une œuvre magnifique. Ne trouves-tu pas, Junior ?
Marthe sent le regard de celui-ci. Elle se tourne vers lui.
— Qu’y a-t-il ?
Il semble hésiter, sort de la poche intérieure de son veston une photo. Il savait donc quelque chose de plus sur cette toile. Il l’a fait marcher.
— J’ai pris quelques clichés de l’œuvre. Comme elle n’est pas signée, je dois m’assurer qu’elle est authentique.
— Authentique ! Comme si je pouvais mentir !
— Rassurez-vous, c’est une procédure normale. Nous le savons tous, mais il s’en trouvera parmi les acheteurs éventuels pour poser des questions. Je peux continuer ?
Marthe se soumet. Hélène se rapproche d’elle, semble comprendre son irritation en lui prenant le bras. Marthe lui répond en s’appuyant sur elle.
— Évidemment, poursuit Junior, ce n’est qu’un cliché fait avec un appareil de fortune.
— Un Minolta dernier modèle, tu parles ! ironise Rémi.
On rit ; Junior prend des couleurs.
— Soit, un Minolta, mais cela n’a pas été pris dans des conditions idéales, ce qui sera une toute autre affaire lorsqu’on viendra demain photographier les œuvres. Ces clichés ont donc été pris avec les moyens du bord, puis numérisés avec les moyens du bord.
Rémi s’incline en le saluant d’une arabesque comique.
— Lorsque j’ai amené cette partie de l’image à l’écran, je me suis rendu compte que mon appareil avait capté des teintes qui n’apparaissent pas à l’œil nu. En accentuant à l’ordinateur cette dérive vers le bleu, on aperçoit un motif bien précis, plus précisément un prénom.
Il s’avance vers Marthe et lui montre une photo, puis un imprimé couleur. Elle blêmit. Elle tend lentement les documents à Hélène, incapable de dire quoi que ce soit.
— Mon Dieu, dit tout bas Hélène.
— Qui est cet Augusti ? demande doucement Junior.
Marthe regarde le tableau, cherche à voir sans artifice le nom de l’enfant de Léo, n’y parvient pas ; ses yeux se brouillent. Des conclusions hâtives attaquent son cœur.
— Veuillez, je vous prie, me laisser seule.
Elle brosse lentement ses cheveux. Il est près de minuit. Elle se répète que tout va trop vite, se sent lasse, vieillie. L’heure est longue, triste. Son cœur, choqué, surtout transi, ne sait s’il doit essayer de comprendre ou dicter des gestes maladroits.
Chacun est rentré chez soi. Rémi s’est enfermé avec Victor, Lucienne avec Dimitri, les enfants, comme elle appelle Marie-Claire et Luc, ont retrouvé leur pavillon. Qui d’entre eux font l’amour ? Elle n’a pas l’habitude de ce genre de voyeurisme. Elle n’a tout simplement plus l’âge, plus la chance.
Il aura réussi, le grand peintre, le grand amant, l’homme de ses entrailles, il aura réussi à lui faire encore mal. Comment est-ce possible ? Elle se surprend à gémir, à n’être qu’une fleur en famine d’eau et de soleil. Léo n’est donc pas un lâche, mais un démon. Elle serre les dents. Préméditer deux signatures, afficher son nom pour la dérision, y cacher sa progéniture, donner du plaisir aux critiques et historiens de l’art, s’enfuir très loin d’elle puisque trop droite, honnête, trop sèche.
Elle cesse de se brosser. Là s’échoue sa colère, devant cette image que lui renvoient miroir et pensée. Les rides ont atteint sa jeunesse mais pas le feu, sous la peau, dans son sang. Une eau qui ne parvient pas à la caverne de son ventre. N’est-il de réussite que la seule fertilité du corps ? Elle sait bien que non, pourtant tout semble, dans son histoire, insister pour aller dans cette direction.
Échec du corps, échec de l’esprit. Échec des gestes ? Elle dépose sa brosse, se lève, défait son peignoir. Le miroir la rappelle à l’ordre.
« — Que fais-tu là ? semble-t-il demander.
— Je me regarde, j’ai le droit. Dis-moi, miroir, dis-moi qui est la plus belle ? Je rêvais. Ai-je été naïve ? Dis-moi.
— As-tu été heureuse ?
— Oui.
— Vraiment ?
— Je le crois.
— Tu étais transportée par ta beauté.
— Elle fut grande ?
— Tu le sais bien. Même vieille, tu possèdes la langueur des roseaux, les yeux d’une femme de Modigliani.
— Léo me le répétait sans cesse.
— Il t’aimait à sa manière.
— Ça ressemble à un compromis.
— Ou à une vieille dame nue qui se regarde dans un miroir, cherchant à se consoler ou à se leurrer ?
— Laisse tomber. »
Elle ramasse son peignoir.
« — Qui crois-tu tromper ?
— Toi.
— Regarde-moi dans les yeux.
— Je te regarde.
— Oublie-le. »
Quelqu’un cogne à la porte.
— C’est ouvert, dit-elle en jetant un dernier regard au miroir, trop honnête, trop comme elle.
Rémi ouvre.
— Oui, Rémi ? dit-elle en nouant son peignoir.
— Je peux entrer ? J’ai vu de la lumière.
— Oui.
— Tu ne dors pas ?
— Toi non plus ?
Elle lui indique une chaise près de la sienne ; elle se rassoit, reprend sa brosse.
— Je n’ai pas l’habitude d’avoir quelqu’un dans mon lit.
— Lucienne dit la même chose de Dimitri.
— Je suis normal alors.
Elle lui sourit.
— Tu n’as pas froid comme ça, en caleçon ?
Il s’étire, bombe le torse ; elle le trouve presque vulgaire, se retient de le lui dire, n’en a pas la force, ce soir, les hommes sont ainsi faits. Elle se trouve ridicule de se brosser ainsi les cheveux, se cherche une contenance.
— Je n’ai jamais été frileux. J’aurais dû mettre un peignoir, je le sais, je voulais seulement arpenter le couloir, puis j’ai vu la lumière.
— Ça va…
— C’est curieux de se sentir si bien ici, dans cette maison, dit-il, songeur et la voix presque affaiblie par la timidité. J’ai été longtemps et bizarrement très prude et là, je me promène en petite tenue devant une belle dame étrangère.
— Elle n’est pas si étrangère que cela, d’autant qu’elle pourrait être ta mère.
— J’ai justement l’impression de retourner en enfance, de venir voir ma mère se brosser les cheveux.
— Ça ne me rajeunit pas !
— Ma mère était jeune quand j’étais jeune !
— Tu as raison. C’est moi qui me vieillis, car je suis tristement vieille.
Elle se tait, brosse la même mèche de cheveux depuis qu’il est arrivé.
— Qui est Augusti ?
Elle hésite, son dos s’affaisse.
— Son fils. Je croyais Junior au courant de tout cela.
— Eh bien non, il est tout reviré, a peur de t’avoir blessée. Il pense qu’Augusti est un amant secret de Léo.
Elle rit.
— Belle projection…
Il s’étire encore.
— Tu devrais aller te coucher.
— Je n’ai pas vraiment sommeil. Et puis, Victor ronfle.
Elle rit.
— Tu lui trouves déjà des défauts.
— Ce n’est pas ça, c’est un garçon charmant, mais je n’ai pas le goût de m’attacher.
— Quand on dit cela, c’est parce qu’on commence déjà à s’accrocher.
— Gagné ! Tu en sais trop sur la race humaine, Marthe, ça va te perdre, dit-il d’un ton qu’il veut taquin.
Elle cesse de se brosser.
— Je suis déjà perdue, Rémi, mon miroir me le dit constamment. Je tombe encore plus de mes hauteurs. J’ai pourtant essayé, je suis prête à abandonner cette maison, à fuir, à recommencer, mais je suis vieille, affaiblie. Ce n’est pas très original. J’en suis rendue là. Je n’ai pas réussi puisque je désire encore, puisque la vue d’un jeune homme presque nu me remue plus que je ne le voudrais…
Il se lève, se place derrière elle, entreprend de la masser. Ses mains commencent par le cou. Il possède une peau chaude. Elle y reconnaît l’avenir.
— Ah, mon Dieu ! Je suis si tendue que cela ?
Les gestes de Rémi semblent découvrir chacun des écueils de sa peine.
— Tu ne nous avais pas dit que tu massais si bien. On va t’ouvrir une boutique. Pourquoi un homme comme Léo s’amuse-t-il avec la honte et les secrets ? Je ne sais même pas l’âge de cet Augusti. Si ça se trouve, il est majeur et Léo s’apprête à le marier. Si ça se trouve encore, je n’aurai jamais été plus qu’une amante pour lui.
Il se tait, poursuit sa chasse aux tensions. Elle s’abandonne peu à peu, il parvient au bas du dos, prend son temps. À cet endroit, les poutres sont lézardées. Elle sent son corps tanguer. La tourelle de ses os a du mal à résister au vent. Elle gémit quand les doigts pressent trop fort. Qu’y a-t-il là, de l’arthrite ? De la tension ? La même douleur ?
Elle soupire. Il déplace ses doigts, imite les vagues, la chaleur, dessine l’arc de ses épaules, insiste encore aux endroits les plus fragiles. La peau de Marthe, sous ces pressions expertes, éclate, ouvre les vannes. Elle se rappelle, tente d’aspirer le plus possible cette eau inespérée. En même temps, puisqu’elle n’y est nullement préparée, elle laisse échapper ses larmes. Il continue ; elle saisit le meuble devant elle, pousse un long cri.