EN
L’Effet Casimir

La vie change

Elle s’étire, regarde la fenêtre entre les vallons de ses draps, devine, à la couleur du ciel, qu’il doit être environ six heures, jette un coup d’œil au radio-réveil. Les chiffres rouges le lui confirment, 05:58. Elle se redresse, bâille.

Bruz et Katou se sont endormis au pied du lit. Elle plonge son visage dans leur fourrure ; les chats lui répondent en s’étirant et en ronronnant.

Devant le miroir de la salle de bains, elle tente de relever la peau de ses joues, geste qu’elle sait inutile. Elle enlève ses vêtements de nuit, regarde le désert qu’est devenue sa peau. On dirait un tableau de Léo, pense-t-elle, des pores reliés à des rivières tourmentées, une pâleur rappelant les rares pastels du peintre. Ses seins ne sont plus ces monts enivrés, l’aine cette vallée essoufflée à trop aimer.

Elle entre sous la douche, tente de saisir au passage les maigres souvenirs de la nuit. Il y avait de l’eau, elle marchait sur de la neige bleue, presque liquide. Elle laisse filer les images. Il y avait Armand, assis sur un homme plus jeune, visiblement empalé et heureux de l’être. Mais était-ce déjà un autre rêve ? La salle de bains se remplit d’une chaude humidité et de parfums parisiens. À quoi lui font penser ces images ? Léo, bien sûr, Léo, Léo, Léo. Le bleu des yeux de Léo, la douceur de son sexe. Armand ? La fin, la gangrène, le plaisir infertile. Qu’aura-t-elle été pour Léo ? De la neige ? Au sortir de la douche, elle saisit la serviette qui aura été préalablement réchauffée par un calorifère discret, encastré dans le mur.

Elle s’assèche les cheveux, les coiffe, les ramène vers l’arrière en les remontant pour former un chignon faiblement structuré. Elle a renoncé au maquillage et n’a conservé de la cosmétique féminine que quelques crèmes hydratantes, antirides, -ridules, -âge, -rougeurs.

« Et le reste du corps, qu’est-ce que tu en fais ? » ironisait souvent Léo quand il la regardait, couché dans le lit, alors qu’elle travaillait déjà, à cette époque lointaine, à contrecarrer le vieillissement. Elle ne répondait pas. Il n’empêche qu’il avait en partie raison, le Léo. Suffit de regarder son corps ; elle n’y a jamais porté autant d’attention qu’au visage, comme si son regard seul eût suffi à tromper les hommes.

Elle referme soigneusement son dernier flacon, baisse momentanément les bras. Cela n’aura pas trompé Léo en tout cas. Elle se ravise. Ce n’est tout de même pas sa crème anti-âge qui aura fait la différence ! Les raisons de son départ sont plus profondes ; elle les a maintes fois analysées, confondues, refondues, réinventées. Elle observe son regard qui lui transmet, dans la lumière vive, la vérité. En laissant tomber sa jaquette pour enfiler une robe qu’elle a tirée du placard, elle regarde son corps infertile dans le miroir de la chambre. « Barren » disent les Anglais. Ça ressemble au « Barrée » du français. Son corps est verrouillé, sans cause apparente, sans raison, sans justification.

Elle finit de s’habiller, fait son lit, descend lentement l’escalier. Elle entend Lucienne dans sa cuisine, saisit son châle sur le crochet près de la porte, ouvre sans vouloir faire de bruit. Les chats se faufilent entre ses jambes.

Bruz est déjà sur la pelouse à inspecter son territoire. Katou, plus jeune, semble se surprendre encore de toutes ces feuilles qui ont du mal à rester en place. Marthe s’assoit dans sa chaise berçante, entreprend, elle aussi, du regard, le tour de son territoire, hume l’air, en analyse les atomes, f’ra beau encore aujourd’hui. Le vent, plus calme, accompagne les arbres qui n’ont de cesse de jouer la musique automnale de leur lent engourdissement. Le fleuve est moins houleux qu’hier, le ciel plus bleu, quasi exempt de nuages.

L’air sent bon ; elle en gobe le plus qu’elle peut, priant silencieusement l’azote, l’oxygène, l’argon, le dioxyde de carbone et l’eau de purifier son corps et de bénir sa journée. Elle appuie sa tête contre le dossier de la chaise berçante. Léo se réveillait encore plus tôt qu’elle. Il allait s’asseoir sur le quai, l’été, presque nu. Il adorait la nudité, et comme il avait été pourvu d’une anatomie généreuse, il l’affichait volontiers. Elle aura toujours douté de sa virilité, le sentant parfois plus Narcisse que Zeus ; elle ne s’était jamais tout à fait habituée à l’intimité presque érotique qu’il vivait avec certains de ses amis. Pourtant, si elle avait rarement partagé le lit de Léo, trop souvent occupé par un confrère peintre, c’était bien dans le sien qu’il venait se réfugier, s’alimenter de sa peau.

Elle se moque de ses souvenirs. C’était de cela il y a bien longtemps. Quand ils étaient « jeunes », avant la cinquantaine. Le temps de la gloire, de la puissance, le temps des multiples rassemblements artistiques, des mécènes, des à-plat-ventrismes culturels et de ses escapades spontanées vers l’Europe, des lettres enflammées, de la profonde certitude qu’entre eux, s’était installée cette force mystérieuse et casimire (ils en avaient fait un adjectif pratique).

Combien l’illusion fut grande, pense-t-elle. Il aura fallu qu’elle se demande, un jour, pourquoi elle n’était jamais tombée enceinte, durant toutes ces années. C’est déjà si loin tout cela, et si près. Elle avait passé des tests qui confirmèrent son infertilité. Léo avait réagi à la nouvelle en haussant les épaules.

Elle regarde le ciel comme pour le prendre à témoin. Il était pourtant trop tard, déjà à ce moment, pour penser avoir un enfant. Elle ne l’aurait pas voulu, pas désiré, ne s’était jamais vraiment attardée à l’idée. Elle aimait sa vie telle qu’elle se déroulait, se disait, se croyait comblée.

Elle se pince les lèvres. Elle avait eu devant elle tous les signes, tous les symptômes, aurait pu lire leur histoire dans les manuels de sexualité et n’a pourtant pas vu venir. Il avait cinq ans de moins qu’elle, un détail quand on est jeune, une pente dangereusement exponentielle quand file le temps. La distance se crée d’elle-même ; l’essoufflement chez l’un, la résistance chez l’autre. Elle se regarde les mains. Léo aura refusé cette idée de mourir sans héritiers. Alors qu’il avait peuplé les musées de toiles que l’on prédisait déjà universelles, il s’était laissé prendre au piège de la biologie, s’entendit-elle un jour le lui reprocher, après qu’il lui eût avoué, lors d’une conversation anodine, sa tristesse de ne pas avoir d’enfants. Il lui avait jeté ce regard qu’elle connaissait si bien, une sorte de faisceau inquisiteur qui signifiait autant la désapprobation que la pitié.

Et puis, plus rien pendant de longues années. Léo passait encore plus de temps en Europe et ils ne se voyaient pour ainsi dire presque plus pendant de longs mois. Il partait à la fin de l’automne, ne revenait qu’au printemps. À chacun de ses retours, ils étaient à même de constater qu’ils changeaient. Elle se corrige : qu’il changeait. Il s’était assombri et ne lui faisait guère plus l’amour.

Combien de fois aura-t-elle rejoué dans sa mémoire cet été d’il y a cinq ans ? Il n’était revenu d’Europe, comme à son habitude, que pour mieux repartir quelques jours plus tard. En voleur.

Les deux chats réapparaissent un moment, entre deux pavillons. Katou monte les marches qui mènent au pavillon d’Armand, miaule devant la porte, griffe la moustiquaire.

— Katou ! crie Marthe.

Galvanisée par le cri, la chatte se réfugie sous le balcon, suivie de Bruz qui l’en chasse aussitôt. Ils reprennent leur jeu.

En voleur et en menteur. Il n’avait laissé qu’une note qu’elle avait brûlée. Un court message, d’une maladresse honteuse pour un homme de sa trempe : « Je vis avec une autre femme depuis quatre ans. Nous avons un garçon, Augusti. Je t’ai menti. Pardonne-moi. Je ne reviendrai plus. »

Il demandait son pardon !

La porte du pavillon d’Hélène s’ouvre. Celle-ci apparaît, souriante comme d’habitude.

En voleur, il lui a volé sa vie, sa fierté, il lui a arraché les quarante ans de vie commune comme on arrache une mauvaise souche. Cinq ans qu’elle accuse le coup.

Hélène lui fait un signe de la main.

Elle se reprend. Pas comme une mauvaise souche qu’on arrache, mais comme une souche sur laquelle on applique un lent poison qui préviendra toute repousse, qui transformera en charpie le bois des racines et permettra l’invasion des remords, des bestioles, la mort.

Hélène prend son temps sur le bord du fleuve, Gustave sort, la rejoint, ils s’embrassent sur les joues, regardent ensemble l’horizon. Ils se retournent ; Gustave pose son bras sur les épaules d’Hélène et ils avancent vers Marthe. La propriété est grande et Marthe a le temps de les observer, puis de se refaire un visage heureux.

— Bien dormi ? lui lance Gustave.

— Oui, très bien, dit-elle avec plus d’énergie qu’elle n’en a, de nouveau ébranlée par la douleur.

La vie change. C’est ce qu’elle se dit maintenant en jetant un regard rapide sur la propriété, sur ses amis. Elle se lève pour les accueillir. Ils s’embrassent et entrent rapidement dans la maison.

Lucienne est, comme toujours, à ses casseroles ; elle s’étonne de les voir en avance. Elle n’est pas prête. Hélène lui dit de prendre son temps, qu’ils ne sont pas pressés. Ils se disent qu’ils auraient dû, en effet, dormir un peu plus ; ils se sont couchés tard, à digérer ensemble la nouvelle de la maladie d’Armand.

Leur nervosité est maintenant palpable. La chaise vide de leur ami attire leur attention.

— Ça va mieux, Hélène ? demande Marthe.

Hélène fait signe que oui, en lui prenant la main par-dessus la table.

— N’empêche qu’il aurait pu nous en parler avant, maugrée Gustave.

— Tu ne vas pas recommencer ? dit Hélène.

Il hausse les épaules.

— En tout cas, il était bon ton porto, Marthe, n’est-ce pas Lucienne ?

— Oh que si !

Elle glousse. Lucienne ne rit pas, mais glousse, sa chair tremble et participe à la moitié du son. À son retour, apercevant la lumière inhabituelle dans le pavillon de Léo, elle était venue voir de quoi il retournait. Les trois amis avaient déjà passablement entamé une bouteille de porto que Gustave était allé chercher chez Marthe. « Kassé qu’vous faites icitte ? » avait-elle demandé, dans son accent des plus campagnards. Elle-même ne semblait pas tout à fait sobre. « T’as conduit dans cet état ? » avait sermonné Marthe. Lucienne n’avait pas répondu, mais avait inspecté les lieux, d’un regard dédaigneux. Plutôt que de donner des explications, Marthe s’était entendue avec elle pour que, le lendemain, elles entreprennent un grand ménage.

Lucienne était cependant déjà ailleurs, excitée même. Elle n’avait pu rencontrer son Haïtien, empêché par sa femme d’aller plus loin vers la porte. Elle avait donc eu l’idée d’aller voir Pedro, à son bar habituel. L’homme, dit-elle, l’avait accueillie avec moult baisers. « Y était paqueté, mais lui, quand il prend un coup, y bande encore plus fort ! » Lucienne adorait raconter ses ébats sexuels et ce n’était certes pas Gustave qui l’aurait empêchée. Elle leur avait ainsi parlé longuement de Pedro, aidée dans ses révélations par le porto qu’Hélène lui resservait aussitôt que son verre était à moitié vide. Pedro aimait faire l’amour lentement, avait-elle avoué. « Il entre en moi comme dans une église, bonne sainte Mère. » Ils avaient ri. « Pis du contrôle de même, je souhaite ça à toutes les femmes ! » « J’vous mens pas, on jouit en même temps. » « Il doit faire semblant », rétorqua abruptement Gustave. La bonne l’avait toisé de ce même regard dédaigneux qu’elle avait affiché devant le délabrement de l’endroit, mais n’avait rien dit de plus, confiante de ses sensations. Hélène et Marthe en avaient profité pour étaler leurs propres expériences dans ce domaine, sous le regard poli et un peu coincé de Gustave.

Profitant d’un moment de silence, Marthe lui avait annoncé ce que les autres savaient maintenant. La bonne avait écouté sans broncher, cherché sa sobriété dans les débris de son cerveau, mais n’avait sans doute trouvé que la tristesse. Son visage s’était affalé ; elle avait fait le signe de la croix, soupiré un candide « Ouin… », reprenant soudain son flegme campagnard. « Nous saurons dans les jours à venir si c’est vraiment grave… », avait tenté de rassurer Marthe. Lucienne s’était levée, avait tapoté l’épaule de Marthe, signifiant par là qu’il valait mieux adopter la sagesse des vieux qui consiste à voir « dans le temps comme dans le temps ». Elle était partie se coucher, titubant.

Hélène soupire en regardant la place d’Armand.

— Ça fait quand même drôle de ne pas le voir là.

Marthe se veut encore une fois rassurante :

— Il reviendra, voyons.

Mais cela tombe à plat. Lucienne dépose des croissants sur la table et des pots de confiture.

— Elles ont été faites par la femme de Pedro…

Les trois rient.

— Mais qu’est-ce qu’il y a ? demande une Lucienne ironique.

Elle apporte les fromages.

— Et ça, ça vient de quelle infidélité ?

Lucienne donne une petite tape sur l’épaule de Gustave en guise de réprimande.

— Viens t’asseoir avec nous, Lucienne, t’as sûrement pas encore déjeuné, suggère Marthe.

— C’correct, dit celle-ci, j’ai pas faim.

Elle s’assoit tout de même, ne se versant qu’une tasse de café.

— Le vieux Bob arrivera en début d’après-midi, dit la bonne, comme s’ils avaient maintenant le droit de parler d’autre chose. Je lui ai parlé hier.

Un long silence s’installe pendant qu’ils entament leur croissant. Puis Gustave, d’un ton étranger, commente, en pointant son bout de pâtisserie vers Lucienne :

— Tu vas nous tuer avec tout ce gras.

Lucienne hausse les épaules. Hélène imite Gustave en lui présentant un autre croissant.

— Mange, homme, on en a marre de toi !

Ils rient. Gustave revient à la charge :

— Je ne comprends toujours pas pourquoi il nous a caché ça…

Hélène le regarde sévèrement.

— Mange…

— Tu veux vraiment me tuer ?

La plaisanterie tourne au vinaigre. Marthe croit bon d’intervenir.

— Vous savez bien que cela devait arriver tôt ou tard…

Dépité, Gustave repousse son assiette. Marthe se radoucit, comprend qu’il sera difficile pour lui d’aller plus loin dans l’expression de son émotion. Il dit tout de même :

— Je n’ai pas beaucoup dormi.

— Il va nous revenir, dit doucement Lucienne, qui sirote son café, d’une voix chaude alors que son regard conserve son habituel détachement.

Gustave ramène son assiette et gobe un gros morceau de croissant. Ils éclatent de rire.

— Henri devrait arriver bientôt.

Marthe dresse la liste des choses à faire. Faudra surtout déplacer les toiles de Léo. Comme il y aura beaucoup d’hommes, c’est le moment idéal. Ils pourront les apporter dans la chambre du fond. Elle se surprend à trouver l’opération anodine.

— Toujours décidée à faire le grand ménage dans le pavillon ? demande Hélène.

Marthe acquiesce.

— J’aurai pas le temps de vous aider tu’suite, dit Lucienne.

— Pas grave, dit Marthe, on a tout notre temps, puis les gars d’Henri feront le plus gros, apporter les toiles en haut.

— Quek’part, je suis content que tu fasses cela, affirme Gustave.

— Mets-en ! renchérit Lucienne assez abruptement.

— La vie change, dit doucement Hélène.

Marthe enregistre la coïncidence d’avec ses pensées du réveil. Les trois se regardent en souriant. Le soleil est déjà un peu plus fort ; Marthe le voit envahir les fenêtres.

Henri arrive sur ces entrefaites. Il vient chercher ses instructions. Marthe lui parle des tableaux de Léo à déménager. Il faut discuter de ce qui peut être conservé, préparer un plan d'intervention, s'entendre avec Bob, le menuisier ; ils discutent du temps que cela prendra.

Aucune mention de prix, le tarif horaire est connu et payé tout de suite après les travaux, au noir de la solidarité campagnarde. Les hommes feront le déplacement des tableaux en après-midi. Lucienne est instruite de préparer le repas pour tout le monde. Elle acquiesce sans rouspéter. Henri l’observe de temps en temps et elle fait semblant de ne rien remarquer alors que tous savent qu’il ne déteste pas « mouiller son crayon » avec elle. Gustave n’a d’yeux que pour cette mascarade, un sourire bien ancré sur ses lèvres. Hélène lui donne des coups de coude, à l’occasion, afin qu’il cesse d’être si discourtois, tout en s’amusant elle aussi, et peut-être davantage, de la situation.

Henri parti, ils terminent presque en silence leur petit déjeuner. On se donne rendez-vous en après-midi pour l’opération grand nettoyage. Marthe monte à sa chambre, s’assoit à son secrétaire. Elle a une lettre à écrire.