EN
L’Effet Casimir

La promenade

Le soleil a eu raison des nuages. Marthe et ses amis traversent la propriété en s’attardant, çà et là, sur des fleurs tenaces. Au sol, les feuilles ressemblent à des poissons subitement privés de leur eau. Tel un chien de berger, le vent les rassemble en troupeaux moribonds plus ou moins dociles. Hélène ramasse des spécimens. Les deux chats sont sortis de leur cachette et les accompagnent à distance.

De la véranda, Lucienne les observe en assurant son chapeau sur sa tête. Elle s’agrippe à la rampe et descend lourdement. Elle leur crie « À ce soir ! » ; ils lèvent la main sans vraiment se retourner. Quelques minutes plus tard, ils entendent la voiture sortir du garage et disparaître dans l’allée qui mène à la route.

— Henri et ses hommes viendront nettoyer le terrain et le préparer pour l’hiver, annonce Marthe.

Les autres acquiescent. Armand s’approche de Marthe, la prend par le bras. Gustave en fait de même avec Hélène, car ils arrivent aux marches menant à la plage. L’escalier est abrupt et de guingois. Chacun s’aide comme il peut. Marthe remarque qu’Armand grimace à chacune des marches, Gustave peine avec son dos. Les deux femmes sont en meilleure forme, et en s’accrochant ainsi à elles, les deux hommes y démontrent moins une politesse qu’un appel à l’aide. Rendus sur la grève, ils observent le fleuve agité, puis se mettent en route, toujours dans la même direction, puisqu’il n’y en a qu’une possible, l’autre côté est occupé par une falaise. Marthe n’a pas de réels voisins, un avantage quand il fallait recevoir des gens en quête de solitude. Elle se tourne vers la propriété. Le manoir, au fond du terrain, résume à lui seul trente-cinq ans de sa vie. Elle observe le chapelet des quatre pavillons, à sa gauche, chacun donnant sur le fleuve, adossés à la falaise. À sa droite, les divers bâtiments utilitaires, garages, remises et la vieille écurie désaffectée. Elle se retourne et prend le bras d’Hélène qui l’attend en silence.

Le sable de la grève est dense, humide ; leur marche en est facilitée. Armand discute avec Gustave des pièces qu’ils chanteront tout à l’heure ensemble. Les deux femmes marchent différemment et se laissent devancer.

— Qu’écris-tu en ce moment ?

Hélène regarde le fleuve, paraît réfléchir à ce qu’elle pourrait dire. Son abondante chevelure blonde, maintenant striée de longues vagues blanches, se défait un peu de l’attache qui les retient.

— J’ai beaucoup de mal à penser quoi que ce soit. J’ai beau évoquer des histoires, aucune ne me plaît. Je suis en attente…

— Je te fais confiance, ajoute sincèrement Marthe.

Hélène se tourne vers elle en lui souriant, lui serre gentiment le bras.

— Je sais, oui…

Gustave s’immobilise et leur crie :

— Eh, les filles !

— Les filles ! ricanent-elles.

— Ben quoi, vous êtes des filles !

— De soixante ans passés ! proteste Hélène.

Comme à son habitude, Gustave hausse les épaules devant ce qu’il considère être un détail.

— Ça vous dit le Cantique aujourd’hui ?

Elles se regardent, font un signe heureux de la tête.

— OK… mesdames, Fauré ce matin… et une surprise, un Luengen.

— Un quoi ? demande, incrédule, Hélène.

— Tu verras ! C’est une… fille.

Il n’en dit pas plus et reprend sa conversation avec Armand.

— J’espère que ce n’est pas trop compliqué.

Marthe sourit, parle d’autre chose :

— Tu n’as jamais parlé de nous, Hélène.

— Faudrait ?

— Je ne sais pas… n’y a-t-il pas une histoire à raconter sur ce qui nous arrive tous les quatre ?

Hélène ne paraît pas convaincue, ou feint de ne pas l’être.

— Quoi donc ? Tu trouves quelque chose d’intéressant à Gustave et Armand ?

— Allons…

Marthe lui tapote le bras en guise de réprimande, puis elle s’appuie sur elle, un peu pour mieux avancer contre le vent. Elle observe le fleuve, cherchant parmi la mouvance des vagues ce quelque chose d’invisible, qui n’est en réalité rien de bien précis, peut-être même rien du tout, ce quelque chose qui permet à l’esprit d’atteindre un port d’attache. Elle pense à Léo, se convainc qu’elle pense trop à lui. Combien de marches ont-ils faites ensemble, près de ce même fleuve ? Autant que les vagues qui le parcourent en ce moment ? Elle essaie d’en faire rapidement le décompte. Inutile, puisque de toute façon, il n’y en aura pas eu assez. Ne pensait-elle pas qu’il mourrait avec elle ? Un frisson lui parcourt la nuque comme si elle avait envie de pleurer, comme si la succession des jours de sa vie n’avait été qu’un chapelet d’inconsciences.

— Je pense beaucoup à Léo depuis ce matin…

Hélène ne répond pas, regarde elle aussi le fleuve, à peu près au même endroit où Marthe a jeté son dévolu. Les deux femmes sont maintenant à une bonne distance des hommes.

— Depuis Léo… je ne dis plus rien, il me semble… je ne fais plus rien.

Hélène hoche la tête. Marthe s’immobilise, note que les deux chats en font de même. Ils s’amusent avec quelque chose qu’elle ne réussit pas à identifier. Le fleuve martèle la grève. Quand on s’y attarde, on perçoit la force constante du courant, l’accumulation exponentielle des vaguelettes, de l’écume, les contrecoups du vent sur la surface de l’eau, la puissante haleine de ce vent, encore, une mer en lui-même, dont les rares poissons ailés de la saison crient vengeance en promettant de revenir le printemps prochain. Marthe se concentre sur les sensations internes de son corps. Elle a un cœur solide, une respiration lente ; elle ne ressent pas vraiment de malaises ou de réelles fatigues. Quant à l’esprit, il demeurera ce qu’il a toujours été, une électricité immortelle. Alors ?

— Il me semble que j’ai encore de très longues années à vivre, Hélène, et je n’aime pas l’immobilité.

— Il y a un temps pour tout, suggère Hélène, c’est bien l’immobilité que tu m’as offerte, quand j’en ai eu besoin, tu te rappelles ?

Marthe acquiesce en se rappelant l’entrée saisissante qu’elle avait faite à leur première rencontre. Aux prises avec des nausées inexplicables et après des mois de consultations médicales infructueuses, Hélène s’était présentée au bureau de Marthe, s’était assise et avait déclaré tout de go : « À vingt ans, j’ai eu un accident de voiture. On a procédé à l’ablation de mon utérus ; j’ai rompu avec mon fiancé et je suis devenue infirmière. »

Elle avait longuement pleuré durant les séances avec Marthe. Elle était venue se réfugier dans l’un des pavillons que la psychanalyste offrait. Elle y avait passé trois mois, à pleurer, à se promener sur la plage, à faire des pyramides avec des galets. Marthe n’intervenait pas, implorait le fleuve d’aider sa cliente. À la fin de son séjour, Hélène serra Marthe dans ses bras et retourna travailler à la ville. Les deux femmes s’étaient par la suite revues, s’invitant à déjeuner, à aller au cinéma, déjà en compagnie d’Armand et de Gustave. Il n’avait plus été question de la thérapie. Hélène s’était mise à écrire. Un petit éditeur avait aimé ce qu’il avait lu et avait publié son premier roman.

Marthe s’appuie un peu plus sur son amie pour marcher. Elle regarde devant elle. Les deux hommes gesticulent, gouvernés par leur conversation.

— Tu ne trouves pas qu’Armand est bizarre depuis quelque temps ?

— Je n’ai pas remarqué, répond Hélène, peut-être est-il plus solitaire qu’avant.

— Il nous cache quelque chose, on dirait.

— Tu crois ?

— Il est plus inquiet, s’éponge souvent le front, est facilement essoufflé. Il est peut-être malade.

— Il nous le dirait !

— Je n’en suis pas convaincue.

— On le lui demandera.

L’air marin charrie des histoires qu’elle ne peut traduire. Bruz a sans doute découvert une proie puisqu’il se couche subitement, suivi de Katou. Marthe pense à la mort, si facile et si utile chez les animaux. Bruz est pris de court, car l’oiseau s’envole. Katou fait sa toilette pendant que son compagnon cherche l’endroit où sa proie s’est sauvée.

Leur marche demeure silencieuse ; elles avancent lentement, ont synchronisé leur pas. Les chats ont découvert un rocher et s’y sont installés.

— As-tu suffisamment pleuré Léo ? dit doucement Hélène.

Marthe prend une bonne respiration.

— Sans doute pas, je suis trop orgueilleuse.

Toujours avoir le mot juste, c’est la meilleure manière d’adoucir son malheur. Marthe poursuit :

— Je pensais justement au pavillon de Léo, ce matin, pendant que je me berçais sur la galerie. Faudrait peut-être que je le loue.

— Louer ?

Elles regardent les deux hommes, au loin.

— Aux amants de Lucienne ?

Elles éclatent de rire.

— Non, je ne sais pas, reprend Marthe sur un ton rêveur. Je ferais confiance au destin…

Hélène semble apprécier l’idée. Marthe sourit, reprend le bras de sa compagne et elles poursuivent leur marche. Comme les deux hommes se sont arrêtés depuis un certain temps, les deux femmes finissent par les rejoindre. Ils ont marché suffisamment loin pour avoir perdu de vue la propriété de Marthe. À cet endroit, la rive bifurque abruptement et le fleuve semble deux fois plus large. À marée haute, il n’y a pas moyen de continuer, car le fleuve lèche la falaise. Mais il leur reste deux bonnes heures avant que la marée ne remonte et ils prennent tout leur temps pour observer le paysage.

— Je ne me lasserai jamais de ce fleuve ! s’exclame Gustave.

— La beauté de cette eau, commente Armand, et la grandeur du ciel… ça sera encore là après notre mort, ce sera toujours là, ça se fout de nous…

— T’es lugubre aujourd’hui, commente Gustave.

— Je dis la vérité…

— Quelle vérité ? lance Hélène. Moi, je m’en fous ; la vie m’a demandé de vivre, je vis.

Elle remplit ses poumons. Les quatre amis se rapprochent un peu plus l’un de l’autre.

— Celui qui aime la beauté est forcément triste, poursuit Armand.

Gustave n’a pas l’air convaincu.

— Vivre, c’est vivre… La tristesse ? Ça se noie dans l’alcool ou les femmes…

— Tiens, voilà le macho qui recommence !

— T’aimes ça, les machos, dis-le, Hélène.

— Qu’est-ce que tu connais aux femmes, toi ?

— Tout, Hélène, tout !

— Faudra que tu me racontes, car tu caches bien ton jeu.

— Taisez-vous donc, sermonne Armand.

— Toi, le fifi…

— Gustave !

Hélène se rapproche d’Armand, comme si elle pouvait, de cette manière, le protéger des quolibets de Gustave.

— Laisse, Hélène, ça n’a pas d’importance, nous savons tous que notre ami cache sous sa grosse peau épaisse un cœur doux, voire même féminin.

Hélène rit.

— Mouais, disons.

— Tu es trop bon, Armand, conclut Marthe.

Elle s’approche de lui, lui prend le bras.

— Et je suis d’accord avec toi…

Elle montre le fleuve.

— C’est si beau et si fragile dans nos têtes. Notre mort emportera tout cela ailleurs ; nos souvenirs deviendront libres d’aller où bon leur semble.

— Tu crois qu’ils voyagent en groupe ? demande Hélène. Comme les outardes ?

— Qui sait ?

— En effet, qui sait ? répète Armand, visiblement triste.

— Que reste-t-il de nos amours

La voix chaude de Gustave se mêle au vent. Marthe aime leur compagnie. Elle se dit qu’ils ressemblent à de frêles arbustes fouettés par un vent sans pitié. Et pourtant, ils demeurent là, bien enracinés dans un sable superficiel.

À l’horizon, le fleuve rejoint l’océan, l’eau y est profonde, monstrueuse. Ils poursuivent leur adoration silencieuse. Le vent lui ramène la voix de Léo à l’oreille. Le fleuve lui rappelle l’étendue de sa trahison. Elle ne s’attendait pas à ça, après toutes ces années. Elle le croyait plus fort, plus vrai.

Un gros bateau, au loin, se fait gober par l’horizon. Aura-t-elle vécu toutes ces années pour échouer ainsi ?

Ses amis pensent-ils comme elle ? Gustave se dit heureux d’être tout simplement là, à observer sa vénérée nature. Hélène ferme souvent les yeux, se laisse bercer. Armand semble, comme toujours, perdu. Là et pas là. Devrait-elle dire aux deux hommes son intention de louer le pavillon de Léo ? Un doute l’envahit. Elle n’est pas certaine elle-même qu’il s’agit là de la meilleure chose à faire. Peut-elle vraiment faire confiance au destin ? Elle interroge le fleuve. Elle n’est pas surprise de n’obtenir aucune réponse.

Gustave l’extirpe joyeusement de sa rêverie :

— Et si on retournait à la maison taquiner ce bon vieux Fauré ?

— Volontiers, s’exclame Hélène, d’autant que je commence à avoir froid !

Gustave a dit « à la maison » ; Marthe retient l’allusion. Louer à un ou des étrangers sera délicat. Et pourtant… Elle se penche et prend du sable dans sa main. Ses os ne seront, un jour, que ce quartz infini. Elle sent le regard interrogateur d’Hélène, qui l’attend pour rebrousser chemin. Les deux hommes ne les ont pas attendues. Marthe se relève, essuie sa main contre sa robe.

— Pourquoi les femmes, quand elles sont vieilles, ne pleurent-elles plus ?

Hélène sourit.

— Tu crois vraiment cela ?

C’est au tour de Marthe de sourire.

— Non, pas vraiment.

Marthe s’approche d’Hélène. Elles ont maintenant le vent dans le dos et parlent de tout et de rien jusqu’à ce qu’elles atteignent la maison.

Le soleil a définitivement gagné la partie contre les nuages. Mais le vent, lui, ne s’avouera jamais vaincu. Ils entrent et retrouvent avec bonheur la chaleur du foyer.