Au piano, les mains d’Armand créent des vagues lentes. Les chanteurs se tiennent prêts, mais l’introduction est plus longue qu’on ne le croit. Là, un ralentissement, ailleurs, une tension qui se résout sans pour autant laisser la place aux voix. La musique de Fauré ressemble à une mer étale, zen, satisfaite de sa tranquille puissance. Enfin, Armand y va d’un dernier rubato ; c’est maintenant ou jamais. Gustave gonfle ses poumons et attaque mezzo piano :
— Verbe égal au Très-Haut…
La voix d’Armand, plus élevée, se superpose :
— Notre unique espérance…
La longue ligne mélodique exige du souffle ; les deux hommes n’en ont pas trop et doivent prendre leur respiration au mauvais endroit.
— … jour éternel, de la terre et des cieux.
Les paroles n’ont aucun sens, comme d’habitude dans ce genre de pièce, mais c’est ça, le sacré. Suffit de taire sa raison et de laisser parler sa peur et son humilité. Entretemps, Hélène gonfle la poitrine, mêle sa voix d’alto à celle des hommes.
— … de la paisible nuit.
Marthe se joint à eux.
— Nous rompons le silence…
La musique de Fauré n’est pas orgueilleuse. Il est facile de feindre le recueillement, suffit d’ignorer un peu les paroles.
— Répands sur nous le feu de ta grâce puissante…
Il faut légèrement accélérer. La musique roule des vagues un peu plus amples. Marthe se revoit enfant, à la messe, ancrée à la jambe de son père pendant que la chorale chantait avec véhémence des paroles qu’elle ne comprenait pas. Elle cherchait du regard d’où provenait le son, mais le jubé était trop haut. « Qui chante ? » demandait-elle constamment à son père. Il haussait les épaules, ce qui avait le don de l’effrayer. Puisqu’il ne semblait pas savoir, elle s’imaginait qu’il s’agissait de fantômes et que cela expliquait pourquoi personne ne regardait vers l’arrière.
— Que tout l’enfer, que tout l’enfer… fuie au son de Ta voix !
Cette manie de mettre des majuscules au bon Dieu. Subito piano.
— Dissipe le sommeil…
Le quatuor sonne bien. Armand dirige les entrées de chacun avec sa tête. Personne ne le regarde vraiment puisque tous connaissent la pièce par cœur. Le Cantique est apaisant.
— Qui la conduit à l’oubli de tes lois.
Allez comprendre quelque chose. La magie s’opère pourtant. L’œuvre se termine comme elle a commencé, doucement, par des vagues successives au piano, tandis que les voix, telles des sirènes ecclésiales et affaiblies par l’immortalité, implorent humblement le Très Haut.
— Et de tes dons qu’il retourne cooooooommmmmblééééé.
Pianissimo.
Un silence s’ensuit, les voix contentées. Ils éclatent de rire comme s’ils avaient mangé quelque chose de bon et de surprenant. Armand ne peut s’empêcher de leur noter des faiblesses. On l’écoute poliment ; après tout, c’est lui le professeur de musique. Mais on s’en fout, on chante pour son plaisir.
— Et si on chantait l’Ave Verum ? implore Hélène.
Ils sont d’accord. Mozart ! On fouille dans ses partitions. Gustave ne trouve pas la sienne, grommelle, les autres blaguent sur son légendaire désordre.
— Accouche qu’on baptise, ironise doucement Hélène.
— Viens-t-en dans mon lit, chérie, faut faire le petit avant d’aller à l’hôpital…
Le tac au tac de Gustave lui vaut un coup de partition de la part d’Hélène.
— La voilà !
On fait silence après s’être éclairci la voix. Armand donne les notes. Hélène chante la sienne. Armand le lui reproche, car il ne faut jamais rechanter la note donnée. Le feu dans l’âtre joue les siennes. Il fait maintenant un peu chaud dans la pièce. Armand lève les bras, lorsque ses doigts toucheront le piano, il faudra commencer tout de suite à chanter.
Le ton est tout autre avec Mozart ; on ne sait s’il faut garder son sérieux ou s’il faut penser aux anges en train de bouffer des éclairs au chocolat. Le spectacle est un peu comique, se dit Marthe. D’un côté, la musique charnelle de Mozart, et de l’autre versant de la montagne, quatre vieillards dont les belles, mais frêles voix n’arrivent plus tout à fait à planer sur la mélodie. Peut-être en se rapprochant quelque peu d’Hélène, Gustave parviendra-t-il à donner du tonus aux notes graves ; peut-être en plaçant tendrement une main sur l’épaule d’Armand, Marthe, juchée dans le très haut, pourrait-elle profiter de sa sensualité ? Rien n’y fait. Marthe éreinte son la et Gustave flotte un peu entre le do et le ré. Ou s’agit-il d’un mi ? En sueurs, Armand grimace devant les irrégularités de ses compagnons, mais également à cause de ses propres faiblesses rythmiques. Ils aiment Mozart, mais ne sont plus vraiment à la hauteur. Ils terminent la pièce par un Amen essoufflé. Hélène s’assoit subitement en lâchant un rire entendu, Marthe l’imite en demandant une petite place sur le banc d’Armand pendant que Gustave s’éponge le front. Armand s’apprête à ouvrir la bouche, mais Gustave l’arrête aussitôt.
— Pas nécessaire, Armand, on l’a raté !
Frustré, le pianiste referme sèchement sa partition. Gustave fouille dans ses affaires et distribue rapidement la pièce surprise. Armand boude davantage.
— C’est a cappella, ton histoire !
Gustave hausse les épaules.
— Et puis après ?
Hélène et Marthe tentent de déchiffrer la partition, plissent le front.
— Misère ! commente Marthe.
— Grand Dieu ! ajoute Hélène.
— Allons, allons, mesdames, corrige Gustave, ce n’est pas si difficile, c’est juste… moderne. Vous allez voir, c’est beau comme du Arvo Pärt.
Hélène n’est pas rassurée. Elle lit le nom de la compositrice sur la couverture de la partition.
— Luengen, ça vient d’où ça ?
— Elle est canadienne et vivante.
— Ouhhh, ça c’est moderne, renchérit Hélène.
Gustave s’empresse de demander les notes de départ à Armand et, pour faire plaisir à ce dernier, lui demande d’accompagner le chœur pour la première lecture. L’accord donné, le quatuor entreprend le périlleux apprentissage de ce Salve Regina contemporain. Les mélodies sont belles, en contrepoint et pas dans la même tonalité. On arrête souvent, on recommence. Les quatre se concentrent, ne voient pas passer l’heure, puis la seconde. Le Salve Regina dévoile, peu à peu, ses charmes. D’un amas sonore indifférencié surgit une cohésion encore fragile. Et puis, sans qu’on ne sache trop pourquoi, la beauté se révèle, la force des tensions et des relâchements crée l’harmonie. Armand a cessé d’accompagner ; les quatre voix, ainsi laissées à elles-mêmes, se soumettent aux exigences de la composition. On augmente le rythme pour se rapprocher de ce qu’a voulu la compositrice. Finalement, après ce long jeu d’essais et d’erreurs, les quatre amis parviennent à chanter la pièce sans interruption.
Marthe, surprise par l’effet provoqué en elle, s’exclame à nouveau :
— Misère !
— Grands Dieux ! rajoute Hélène.
Gustave paraît ravi. Armand le regarde et lui concède celle-là.
— T’en as d’autres, comme ça ?
Hélène s’insurge.
— Pitié ! C’est fort beau, mais laisse-nous le temps de l’apprendre comme il faut !
Gustave se veut rassurant :
— Je n’en ai qu’une. C’est un ami qui me l’a envoyée.
Il change de sujet en regardant l’heure.
— Mais j’ai faim, moi !
Comme réponse, Armand entame un Chopin, pendant que les autres rangent leurs partitions en silence. Marthe se dirige dans la cuisine, sort du réfrigérateur les sandwichs préparés ce matin par Lucienne. Il y a aussi une salade, une vinaigrette maison, des fromages. Gustave est déjà attablé. Marthe s’en amuse, l’observe du coin de l’œil pendant qu’elle enlève la pellicule de plastique qui recouvre les plats.
Personne ne dit mot, attendant qu’Armand finisse de jouer. Hélène lui tourne les pages. Marthe demande à Gustave d’aller attiser le feu au lieu de pigrasser dans les sandwichs. Pendant qu’il obtempère, elle finit de préparer la table. Chopin est à la fois triste et serein. Peut-être est-ce la même chose, après tout. Armand a terminé, on applaudit. Il est déjà midi.
— À table ! crie-t-elle inutilement.
Le rituel du mercredi se poursuit. Chacun prend la même place qu’au petit déjeuner. Une habitude prise très tôt, comme dans les familles, Marthe à un bout de la table, Gustave à l’autre, Hélène à la gauche de Marthe, Armand à sa droite.
— Bon appétit ! leur souhaite maternellement Hélène.
On se jette sur les sandwichs. Gustave évite ceux à la luzerne, préfère le poulet. Marthe leur sert de la salade. Ils commentent les pièces chantées. Le soleil traverse les fenêtres en conquérant. On pourrait se croire en été.
— Du vin, tout le monde ? demande Marthe.
— C’est pas de refus ! clame Gustave, toujours prêt à boire.
Marthe cherche dans l’armoire à vin.
— T’as ce chilien de l’autre jour, Marthe ? demande-t-il.
Marthe déplace quelques bouteilles.
— Si…
Elle lui tend la bouteille pour qu’il l’ouvre. Ils sourient lorsque le vin coule dans les verres. Gustave soumet un toast :
— À la musique !
— À l’amour ! ajoute Hélène.
— Au plaisir ! suggère Marthe.
On attend le tour d’Armand, mais celui-ci ne dit rien, perdu dans ses pensées.
— Armand ? questionne Marthe.
Il sourit faiblement.
— À la vie…
— T’es pas très convaincant, ironise Gustave.
Armand ressort son sourire puis prend un air bougon :
— Oh ça va…
Ils se rassoient et passent à autre chose. Marthe l’observe rapidement ; là, surtout à la commissure des lèvres, une crispation nerveuse. Sentant son regard posé sur lui, il lève les yeux en sa direction pour les détourner aussitôt. Marthe se sent envahie d’une tristesse fatiguée.
— Je me demande ce que fait présentement Lucienne, demande Gustave.
Hélène pouffe de rire.
— Devine !
— J’admire cette femme, ajoute-t-il, elle butine comme une abeille reine et fait de sacrés bons sandwichs !
Il lève son verre.
— À Lucienne, à ses amours et à sa vinaigrette maison !
Les autres lèvent leur verre à leur tour et rient.
— T’as déjà baisé une grosse, toi, Armand ?
— Gustave ! protestent en chœur les deux femmes.
— Ben quoi, ça se demande ! Lucienne est une belle femme, mais elle est, comment dirais-je, imposante. Je ne suis pas trop familier avec ça, moi, ça doit être difficile à gérer…
— Évidemment, commente sournoisement Marthe, tout ce qui est compliqué et subtil fait peur aux hommes. C’est dans ta tête, ça, mon ami ; t’as trop vu de revues pornos… Et comment se fait-il que les hommes ne se posent jamais la question à savoir comment les femmes font pour gérer leur bedaine de bière ?
— Des livres pornos ! corrige-t-il. Pour la bedaine, suffit de trouver le bon angle. Moi, je peux vous dire que, oui, j’en ai déjà baisé une très grosse, j’étais complètement saoul et je ne me souviens de rien. Ça devait être bon…
— Parce que quand c’est bon, tu perds la mémoire ? ironise Hélène quand même fâchée par la grossièreté de Gustave.
— C’est pour ça que, quand je pense à toi, je tombe dans les pommes.
Hélène pouffe de rire et lui signifie par un haussement d’épaules enjoué qu’elle ne le croit pas une seconde. Marthe note qu’Armand n’est pas porté à rire. Gustave revient sur le cas de Lucienne.
— En tout cas, avec le succès qu’elle a, elle doit être pas pire au lit.
— Tu ne penses qu’à ça ! Et à ton âge…
Gustave toise Hélène. Leur jeu, maintes fois répété, ne semble pas les lasser.
— Vous radotez tous les deux, lance Marthe en essayant par là d’attirer Armand dans la conversation. Cela réussit.
— Les tonneaux vides sont ceux qui sonnent le plus creux !
Gustave lui réserve un regard hautain.
— Et le Petit Prince ne savait pas bander.
— Bon, bon ça suffit, Gustave, gronde gaiement Marthe.
Gustave dirige son regard hautain vers elle.
— V’là la mère supérieure qui parle.
Marthe lui fait la grimace. Hélène se reprend de la salade. On verse encore du vin. Marthe remarque qu’Armand fait un effort pour participer. On continue de manger en disant des banalités. La bouteille se vide rapidement ; les esprits deviennent guillerets puis se ramollissent. Après un court silence, Gustave annonce qu’il s’en va jouer aux cartes chez un ami. Hélène hésite sur ce qu’elle pourrait faire ; Armand parle d’une carte du ciel à monter pour une de ses cousines. Gustave demande si elle est veuve et riche. Armand ne répond pas. Marthe lance une perche.
— Il y a longtemps que tu n’as pas lu ma carte du ciel, Armand… J’ai un projet…
Les autres la regardent. Hélène lui sourit, comme pour l’encourager. Elle hésite. La perspective de louer le pavillon de Léo lui donne déjà le vertige.
— Je… je n’y ai pas encore vraiment réfléchi…
— Oh, c’est dangereux, ça, dit Gustave.
Hélène lui fait signe de se taire. Marthe poursuit.
— Je sais que cela pourrait signifier bien des chambardements pour vous, mais je crois que j’aimerais louer le pavillon de Léo…
Silence étonné. Gustave est le premier à commenter en sifflant. Marthe regrette un peu d’avoir lancé la proposition si vite. Hélène sort enfin de son mutisme.
— Moi, je n’y vois pas d’inconvénient, ça commence à sentir la poussière ici !
Gustave ne semble pas apprécier le commentaire. Marthe comprend aussitôt sa crainte ou plutôt sa lassitude devant le changement.
— Tu ne dis rien, Armand ?
Il lui refait le faible sourire de tout à l’heure.
— Ça m’est un peu égal, tu sais, c’est toi, la propriétaire…
Marthe n’est pas satisfaite de sa réponse, soupire.
— Écoutez… ce n’est qu’une idée… je propose de faire confiance au destin.
— Pourquoi désires-tu louer le pavillon ?
Marthe regarde Gustave et lui sourit.
— Je suis peut-être vieille, mais j’ai encore des choses à régler et à vivre.
— Tu n’as pas passé l’âge de telles choses ?
Marthe s’impatiente, n’apprécie guère la cruelle logique de Gustave. Vaut mieux répondre par une question.
— L’âge de quoi, Gustave ?
Il hausse les épaules en signe d’ignorance et semble soudain se résigner.
— Je ne sais pas, Marthe ; c’est peut-être parce que je m’ankylose. On a passé l’âge des projets, c’est tout…
Hélène et Marthe se regardent ; elles leur survivront, sans aucun doute.
— Je ne louerai pas à n’importe qui…
— Tu pourrais aussi simplement faire le ménage, tout brûler ou en faire un salon de thé…
La remarque d’Armand la prend au dépourvu.
— Tu as raison, Armand, il y a d’autres possibilités…
Gustave lui sourit. Il se lève.
— On verra bien. On ne sait pas, peut-être s’agira-t-il d’une petite mère de cinquante ans toute fringante.
Hélène joue les offusquées :
— Le voilà qui recommence !
— De toute façon, ajoute Marthe, rien n’est moins certain. Faudrait tout d’abord rénover le pavillon et détruire le passé…
— Détruire ? demande Hélène, surprise.
Marthe réfléchit à ce lapsus, ne sait quoi lui répondre.
— À la grâce de Dieu ! lance Gustave.
Armand demeure assis, le regard perdu. Gustave est à la porte, les salue et rajoute :
— Tu nous tiendras au courant, moi, je m’en vais jouer aux cartes.
— Tu me déposes en ville, Gustave ? J’ai soudain le goût de dépenser.
— Tu reviendras comment ?
— En autobus, ou je t’appellerai pour voir si tu en as fini avec ton faux poker…
— Il est pas si faux que ça… d’ailleurs, ça ne t’intéresserait pas un strip poker avec les gars ?
Ils referment la porte sur leurs balivernes. Armand n’a pas encore bougé. Marthe attend quelques secondes, s’assure que Gustave et Hélène s’éloignent effectivement de la maison.
— Tu veux un café, Armand ?
— Un thé, volontiers.
Il se lève et se dirige vers le piano. Il commence à jouer. Marthe reconnaît un Scriabine. Elle branche la bouilloire, sort deux tasses et la théière, choisit du thé indien. Elle ouvre le bocal, l’odeur de la plante accapare aussitôt ses narines.
Armand joue tristement. En attendant que l’eau soit prête, elle s’appuie contre le comptoir, regarde par la fenêtre. Elle se sent soulagée. Elle repense à leur discussion, se désole pour Gustave. C’est si facile d’invoquer l’âge pour ne rien faire. Elle observe au-dehors. L’arbre, près de la maison, a perdu presque toutes ses feuilles. Bien sûr qu’elle est vieille, bien sûr. Elle aurait dû dire à Gustave que recommencer n’était pas le but, seulement continuer, reprendre la route là où Léo l’avait abandonnée. La bouilloire fait déjà frémir l’eau. C’est cela, continuer. L’amour est sans aucun doute devenu impossible, et, de toute façon, ça ne l’intéresse plus. Elle a eu son lot de caresses. Et puis, elle n’est pas seule ; ses amis sont là. Alors…
Elle observe l’arbre dénudé, agité par le vent. Elle se touche le ventre, prend conscience de son geste. Il lui a fait un enfant, à l’autre…
La bouilloire crie. L’eau sera trop chaude. Elle remarque qu’Armand ne joue plus.
— Armand ?
— J’arrive…
Mais il ne vient pas. Par déformation professionnelle, elle chasse ses rêveries et se concentre sur ce qui semble arriver à son ami. Il apparaît. Elle lui sourit.
— On pourrait prendre le thé au salon.
— Bonne idée, dit-il. Attends que je t’aide.
Il lui prend le cabaret des mains. Au passage, elle se regarde dans le miroir. Une mèche de cheveux s’est défaite. Elle la replace, examine son visage, ne s’occupe plus des rides, mais de l’homogénéité de l’ensemble. Autre déformation professionnelle : ne pas donner au patient la chance d’être distrait par des traits inhabituels. Être un miroir, pas un prisme… « Il n’y a que le matin, pendant que tu dors, que je peux m’accrocher à ton vrai visage… », lui avait dit, un jour, Léo.
Elle rejoint Armand qui a déjà versé le thé. Le feu se rabougrit. Elle s’assoit, regarde un temps les braises. Qui a été le miroir de l’autre ? Elle ne veut pas répondre à cette question sans fond. Elle prend une gorgée de thé.
— Qu’y a-t-il, Armand ?
Il sursaute, veut protester, mais ses épaules s’affaissent. Il prend le temps de siroter son thé, puis sourit à Marthe.
— Rien ne t’échappe, toi, n’est-ce pas ?
Elle ne veut pas répondre. Il prend une respiration qui trahit davantage une capitulation qu’un regain d’énergie. Il regarde le feu, comme s’il avait peur de s’adresser directement à elle.
— Je suis allé voir mon médecin, la semaine dernière.
Il se tait. À cet instant, elle anticipe déjà la suite. Elle met en place les informations recueillies depuis ce matin. L’oiseau, le rêve d’Armand, son intuition près du fleuve… son propre désir de voir les choses changer dans sa vie. Il se touche le foie.
— J’ai ce malaise depuis quelque temps, là…
— Cancer ?
Il sursaute à nouveau, se résigne tout aussi vite, encore une fois, devant la justesse de la psychanalyste. Il soupire.
— Le médecin pense que oui, faut que j’aille passer des tests. J’y vais cet après-midi.
— Ils sont rapides.
Armand lui prend la main et l’attire vers son ventre.
— Touche.
Marthe sursaute à son tour, mais ne laisse rien voir. Elle sent la masse, c’est presque spongieux. Elle comprend la diligence du médecin, comprend également que celui-ci a dû réprimander Armand.
— Ce n’est pas apparu hier, ça…
Armand tique.
— Non, en effet. C’est là depuis six mois environ.
— Et tu ne nous as rien dit.
Il la toise. Elle ne sait s’il est en colère devant sa franchise ou s’il ne fait que lutter contre la vérité.
— Je ne me suis rien dit, devrais-tu dire…
Elle retire sa main et lui touche le front. Ils demeurent silencieux pendant quelques instants.
— Cela pourrait être autre chose, dit-elle sans conviction.
Il nie avec sa tête.
— Non, je ne crois pas. Et puis, j’ai vu ma mort dans ma carte du ciel.
— Tu m’as toujours dit qu’on ne pouvait voir ça.
— Je sais, je sais, dit-il, visiblement agacé.
— Que t’a dit le médecin ? Tu lui as sûrement posé la question.
Il confirme, toujours avec la tête, sans pourtant continuer. Elle attend. Malgré la tristesse du moment, elle lui trouve soudain des traits angéliques et pacifiés.
— D’ici le printemps si on ne fait rien… on verra cela lors des examens.
— Que comptes-tu faire ?
Il la regarde. Elle pressent qu’il a une idée derrière la tête…
— Jouer du piano.
Elle traduit aussitôt :
— Tu ne veux pas combattre ?
Il baisse la tête.
— Je ne veux pas souffrir, c’est tout. Rappelle-toi, c’est toi qui me disais que, devant l’inévitable, il fallait demeurer soi-même, continuer sa course, quoi qu’il advienne. Jusqu’à maintenant, c’est ce qui m’avait donné la force de continuer.
Il lui présente ses mains.
— J’ai joué, joué et joué…
Il montre le salon.
— Et j’ai atterri ici, dans ce havre de paix.
Marthe sourit. Il se lève.
— Je peux mettre d’autre bois ?
Elle fait signe que oui. Il s’affaire ; l’impact de la nouvelle, par trop cérébralisée au départ, arrive maintenant à son cœur.
— C’est triste, dit-elle, soudain privée de ses moyens.
Il lance maladroitement une bûche dans le foyer, a tout juste le temps de la retenir avec le tisonnier avant qu’elle ne roule hors de l’âtre.
— C’est simplement la vie, Marthe.
Elle aperçoit l’humidité reconnaissable autour des yeux, annonçant le trop-plein d’émotion.
— C’est si difficile de se détacher.
— Ne jettes-tu pas la serviette un peu trop vite ?
Un nuage occulte soudainement, et très brièvement, le soleil. Marthe a l’impression que, pendant ce court laps de temps, les yeux d’Armand affichent une certaine fierté. Cependant, lorsque la lumière revient, toute trace de bravoure a disparu. Il se dirige vers la porte d’entrée d’un pas décidé. Elle sent que la situation lui échappe.
— Tu ne veux pas d’autre thé ?
— Non merci, je dois y aller. On me garde pour la nuit ; je reviendrai vraisemblablement demain soir.
— J’avoue ma surprise, Armand. Tout à l’heure, tu as fait comme si de rien n’était. Tu t’es promené avec nous, tu as mangé, ri. Et voilà que tu disparais.
Mauvaise parole ; Armand n’y porte pas attention. Elle poursuit :
— Que veux-tu que je dise aux autres ?
Il s’arrête un moment, baisse les épaules ; elle le sent agacé par ce détail. Il répond toutefois d’un ton décidé :
— La vérité…
— Tu nous as bien caché ton jeu.
Que dit-elle là ? Elle se pince les lèvres. « Tu n’es plus qu’une vieille dame. » Elle s’entend secrètement rétorquer à sa vilaine voix intérieure : « Va te faire foutre. » Armand se retourne, ne paraît nullement offusqué, lui sourit, puis ouvre et sort.
— À demain, l’entend-elle soupirer.
Il s’en va, la laissant un peu sur sa faim. Et seule. Elle retourne au salon, s’enquiert de la couleur du thé qui aura peut-être trop infusé, s’en verse tout de même une tasse, s’assoit dans son fauteuil. Le soleil et les nuages s’amusent à dessiner des ombres chinoises sur les murs.
« Avoue que tu ne l’as pas vu venir, celle-là. » Elle le concède. Depuis six mois, a dit Armand. Que s’est-il passé durant ce temps ? Elle avait remarqué déjà, comme ce matin, son humeur changeante. Mais encore ? Elle ne saurait dire, réalise qu’elle n’a, à première vue, rien à dire elle-même sur sa vie. Le printemps fut exceptionnel. De grandes journées entières très chaudes qui ont vite balayé d’un revers de la main la neige plus qu’abondante de l’hiver. De longues soirées à lire, à écrire et à méditer. Peu d’angoisses. L’été avait été, par la suite, une succession de belles journées. Il y avait eu cette réunion de vieux psychanalystes, une semaine à non pas réinventer le monde, mais plutôt à le défaire ou à conclure tacitement qu’aucun d’entre eux n’avait découvert quoi que ce soit. Ou que ce qu’ils avaient trouvé relevait de la sagesse populaire.
Était-ce cela, donc, cette feinte accalmie ? Cet éclat des choses avant que ne succombe la vie, ce calme cliché avant la tempête ? Elle fait non de la tête, rit de son geste puisqu’elle est seule. Trop facile de ratisser le passé pour rationaliser son présent. Pourquoi ne pas seulement dire qu’elle est prise au dépourvu ?
Une ombre familière se dessine sur le bord de la fenêtre, accompagnée d’une autre tout aussi connue. Bruz et Katou sont revenus de leur excursion. Armand n’a pas pensé à son chat. Il est parti vite et n’a rien remarqué. Elle se lève et leur ouvre la fenêtre. Les deux bêtes sautent sur le plancher et entourent aussitôt les jambes de Marthe. Elle se penche et les caresse.
— Bonjour, mes beaux.
Ils miaulent.
— Vous devez avoir faim, à moins que vous ayez eu votre lot de souris ?
Ils continuent de se frotter à elle.
— On ne dirait pas. Allons voir dans la cuisine.
Les chats la suivent. Elle prend la boîte de nourriture sèche et la secoue gentiment. Ils s’agitent.
— Attendez.
Elle sort deux bols qu’elle place à bonne distance l’un de l’autre, puis y verse les croquettes. Les chats ne se font pas prier. Elle caresse un temps son chat qui s’est mis à ronronner tout en poursuivant son repas. Elle se lève lentement, s’agrippe au comptoir. Et c’est en se levant que la nouvelle qu’elle vient d’apprendre prend toute sa mesure. Les larmes montent en elle et elle doit s’asseoir. Cela ne dure qu’un instant, car elle ne pleure finalement pas ; elle envisage plutôt les mois à venir. Ils seront lourds. Une pensée, qu’elle juge aussitôt égoïste, lui traverse l’esprit. La maladie d’Armand contrecarre ses plans, même si ceux-ci n’étaient qu’embryonnaires. Elle s’approche de la fenêtre, cherche à tout hasard l’oiseau de ce matin. Était-ce vraiment un signe ? Les vieux du village hocheraient la tête. Les chats croquent bruyamment leur nourriture. La marée se fait haute.