Le matin ressemble à une église, voûté et caverneux, un peu en dehors du temps. Les lignes des pavillons s’arrondissent sous la neige qui tombe, les arbres ne retiennent plus rien. Au calme de tous les matins s’ajoute le silence de tous les hivers. Son soixante-dix-huitième hiver, pense Marthe, encore assise dehors, sur la véranda, malgré la saison froide qui conquiert la propriété. Pas même un bruissement d’ailes dans le vol du temps. Elle chasse ses pensées, aplanit son humeur, entend la neige, aperçoit le vent, devine le soleil au détour du matin, inspire le ciel frais, retient son souffle, expire une vapeur résiduelle et chaude. Bien qu’elle le sache aller en tous sens, elle arrive à percevoir la direction du temps, une sorte de cercle, des ronds dans l’eau, comme si chaque instant de sa vie était une goutte lancée, sans velléité aucune, dans un océan paisible.
Elle se sent bien, à cet instant précis, libre des contraintes imposées par sa solitude. Le vent se lève, force le passage entre les mailles de l’étoffe. Il n’en faut pas plus pour troubler sa quiétude. La présence tangible des choses, leurs mouvements, leurs couleurs, les arbres, la neige, le cri des oiseaux hivernaux, le roulement sourd du fleuve grattant son lit, chacune de ces manifestations, pourtant tranquilles, suffisent à brouiller la surface de ce temps qu’elle aura, pendant une infime fraction de seconde, totalement cru à elle.
Elle lève les yeux au ciel, ne distingue pas très bien la couverture de nuages tant ceux-ci se dispersent en multiples insectes blancs. Elle se cale dans sa chaise, replace sa couverture, se berce. Bruz a refusé de sortir, préférant la chaleur du lit de sa maîtresse à la raideur de l’hiver. Elle préfère la chaise droite au fauteuil endormant, la vie spartiate aux indulgences. Elle fait une pause. L’infertilité à l’incarnation ? Il ne faut pas qu’elle oublie de jeter au feu un livre. Elle a tout l’hiver pour brûler sa bibliothèque. Cette pensée l’apprivoise.
Quelle heure peut-il bien être ? Elle n’a pas sa montre. Le temps finit par se ressembler, à devenir l’horizon plat d’une fin exponentielle. Elle regarde l’ancien pavillon de Léo. Il en faudrait si peu pour que la honte refasse surface, pour que le cœur, en elle, s’arrête, pour de bon, dépossédé.
La porte s’ouvre. La tête de Marie-Claire apparaît, pendant que Bruz sort rapidement. La jeune fille sourit.
— Bonjour, il miaulait devant la porte. J’espère qu’il peut sortir…
Marthe lui retourne son sourire.
— Oui, bien sûr, il t’a réveillée ?
— Non, pas vraiment.
— Tu viens t’asseoir ?
— Je reviens.
Marie-Claire referme la porte. La neige s’alourdit, quelques bourrasques lui font presque regretter de s’être assise là. Un courant d’air chaud chasse cependant le mauvais air. Bruz se lèche les pattes de devant, s’arrête de temps en temps pour traquer un flocon, étonné de le voir disparaître au sol, cherche à en griffer un autre. Peine perdue, la proie s’évanouit au contact de ses poils.
— Elle fond, Bruz, tu comprends cela ?
Le chat la regarde, et comme à son habitude, quand elle lui parle, il répond par un miaulement. Il retourne à sa toilette pour s’arrêter presque aussitôt, un flocon ayant eu l’audace d’atterrir sur son museau. Il essaie d’en attraper un autre, puis semble se décourager ; il bâille, arrondit l’échine, s’étire les pattes de devant, miaule et sursaute quand la porte s’ouvre à nouveau devant Marie-Claire.
Comme toujours, Marthe cache une autre couverture sous la sienne. Elle la tend à Marie-Claire qui la remercie en s’assoyant près d’elle.
— Tu as bien dormi ?
La jeune femme fait la moue.
— Oui et non, c’est toujours la même chose, la première fois que je ne dors pas dans mon lit.
Marie-Claire a ramené ses cheveux en un chignon malhabile et pourtant gracieux, voire vieux jeu et féminin.
— C’est tout le contraire pour moi, je dors n’importe où. Parfois, j’oublie même de monter me coucher et je dors sur place, comme un cheval.
— Vous êtes chanceuse…
Comment lui dire de la tutoyer ? Elle se dit que cela viendra.
— Bah, chacun sa chance, et puis, dans ton état, il est normal d’avoir le sommeil léger ; tes sens se sont éveillés dès l’instant où tu es tombée enceinte. Tu sens le danger.
— Le danger ?
— C’est un réflexe de femelle. Tu as maintenant une vie à protéger… tu es aux aguets.
— Je n’avais jamais pensé cela de cette manière, mais cela a du sens.
Marie-Claire arbore un léger sourire, visiblement fière de ce qui lui arrive. Elle observe le paysage.
— C’est un endroit béni des dieux.
— Tu es vraiment contente d’être ici ?
Marie-Claire fait un signe heureux de la tête.
— Luc aussi ?
Elle lui jette un regard amusé.
— Oui, pourquoi ?
— Ne fais pas attention à moi, c’est une déformation professionnelle. Il faut que je sache le pourquoi du comment.
— Je suis vraiment heureuse d’avoir trouvé cet endroit ; j’en avais besoin, je crois.
Marthe se retient de lui demander pourquoi. La jeune fille touche le ventre sous sa couverture, prend à témoin Marthe.
— Je l’ai senti…
Marthe lui sourit.
— Et vous, vous n’avez pas d’enfant ?
— Non.
Marthe regarde au loin, n’en dit pas plus. La neige s’intensifie.
— Eh bien, on dirait presque une tempête, dit-elle, un peu pour changer de sujet.
Mais la neige redevient soudain très calme.
— J’en doute, f’ra beau sûrement aujourd’hui.
Marthe rit.
— J’ai dit quelque chose de drôle ?
— Non, non, je me suis revue, en compagnie de mon père. Je m’assoyais toujours avec lui, sur une véranda comme celle-ci. Nous habitions plus au sud, sur la côte, mais le rituel était le même. Je venais me blottir contre lui, le matin, et j’attendais qu’il dise sa phrase magique, son appréciation de la journée. Quand il disait « fr’a beau », j’étais contente, car je savais que je pourrais jouer longtemps dehors, même l’hiver. Quand je suis arrivée ici, je me suis tout de suite levée de très bonne heure pour venir humer le temps.
— Vous n’avez pas changé.
— En quelque sorte.
Bruz saute sur les genoux de Marie-Claire et s’y installe sans demander la permission.
— Il ronronne… ce qu’il est beau ce chat.
— Il t’a adoptée.
— Les chats agissent toujours ainsi avec moi.
Marie-Claire flatte l’animal, qui s’écrase davantage contre elle.
— Et ce Léo ?
— Léo Arcand, le peintre, tu connais ?
Marie-Claire arrondit les yeux.
— Le grand peintre ?
— Oui, le grand peintre, dit Marthe, en insistant mollement sur le mot « grand ».
— Il vous a quittée ?
— Pour une autre femme, oui.
— À son âge ?
Marthe rit. Puis elle soupire.
— Oui, à son âge.
Elle ramène sa couverture contre elle. La neige a presque cessé, tout comme le vent. Fr’a beau, en effet.
— Il est parti en voleur.
— Vous êtes encore amoureuse de lui ?
La question ne la surprend pas ; elle se réjouit plutôt de la franchise de la jeune fille.
— J’ai mis cinq ans avant de me décider à rénover le pavillon que tu vas habiter.
— Pourquoi est-il parti ?
Marthe hausse les épaules.
— Je m’excuse, c’est sans doute trop personnel.
— Ça va… Je n’ai rien à cacher. Je ne pouvais pas lui donner d’enfants et il n’a pas aimé cela… mais, comme tu dis, à son âge…
— Vous étiez ensemble depuis longtemps ?
— Quarante ans.
Marie-Claire siffle.
— Le salaud…
— Tu parles du grand Arcand, attention.
Elles rient.
— Tous pareils, quoi…
— Ton Luc, tu es amoureuse de lui ?
Marie-Claire la toise, amusée et complice.
— Je vous dirai cela dans quarante ans ?
— Je ne serai plus là, tu auras pris ma place, ici…
— Ici ?
— C’est une manière de parler.
Elle ment. Un projet se dessine. Comme les grands-mères ou les dames esseulées, Marthe tisse son étoffe, tricote sa laine serrée. L’idée lui plaît ; faudra qu’elle en parle à son notaire. On entend le bruit de casseroles dans la cuisine.
— Lucienne est levée. Tu viens déjeuner ?
Les deux pieds dans une neige moribonde, Marthe fait un signe à l’automobile qui s’éloigne. Elle entend Bruz miauler devant la porte d’Armand. Il réclame Katou. À cette heure, Armand doit sûrement être levé. Elle se dirige vers son pavillon. Elle cogne.
— C’est ouvert.
Elle ouvre, Katou sort aussitôt. Les deux chats courent vers les bois. Marthe trouve Armand assis dans son fauteuil du salon.
— Bonjour, tu as bien dormi ?
— Pas trop, non. Tu veux un café ?
— Non, merci, j’ai déjà déjeuné.
— Alors, viens t’asseoir. Je commençais à m’ennuyer.
— Ce n’est pas dans ton habitude.
Armand fait un geste vague de la main.
— Quand on meurt…
— Ne dis pas cela…
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas…
Il la regarde avec son plus tendre sourire, lui tapote la main. Tout comme hier, elle remarque le calme apparent de l’endroit. Aucun désordre, et pourtant, le lieu paraît abandonné. Elle examine Armand.
— On dirait que tu vieillis de cinq ans chaque jour.
Elle flatte son crâne dégarni.
— Pourquoi cela t’arrive-t-il ?
— Quoi donc, mourir ?
— Tu sais bien ce que je veux dire. Nous mourrons tous, mais il y a des morts plus élégantes que d’autres.
— Très piètre consolation, ma chère. Et puis, avec les bonnes pilules…
— Je n’aime pas quand tu parles ainsi.
— Moi non plus, tu sais. Mais c’est la vie, ou plutôt la mort… Ce n’est pas, en effet, dans mes habitudes de m’ennuyer. C’est que je n’ai pas le goût en ce moment de faire quoi que ce soit. Tout seul, devrais-je dire.
— Tu as mangé ?
— Non…
Elle se lève.
— Eh bien, c’est la première chose à faire.
Elle se dirige à la cuisine.
— Laisse tomber, je n’ai pas faim.
— Ce n’est pas une raison.
— La nourriture ne rentre pas. Je la vomis.
— Menteur.
— Marthe !
Il a crié ; elle retourne au salon. Il paraît soudain très nerveux, puis mal à l’aise.
— Excuse-moi, dit-il. Tu as raison, je devrais manger… j’ai peur.
Elle s’approche, se penche et l’entoure de ses bras, le sent toutefois lointain, réticent. Elle défait son étreinte et s’assoit. Il ne dit rien, plongé dans des pensées qu’elle ne croit pas bon tenter de deviner.
— Alors, tu veux des œufs ou des rôties ?
Armand lui sourit.
— It ain’t over ’til the fat lady sings…
Elle rit, se dirige vers la cuisine.
— Des rôties, ça suffira. Tu es bien gentille. Je pourrais me lever et les faire moi-même.
— Ça va… j’ai peut-être une bonne, mais je sais encore me servir d’un grille-pain. Je vais demander à Lucienne qu’elle vienne faire le ménage ici, ça sent la poussière.
— Ça sent le vieux garçon, tu veux dire.
— C’est la même chose…
— La mort est curieuse, Marthe. Je l’ai attendue toute ma vie ; je voulais qu’elle me délivre de ma lâcheté à vivre, de ma peur ou de mon incapacité à être heureux. Et quand elle arrive enfin, après toutes ces années, je ne réussis qu’à être en colère contre elle, car elle n’est pas venue assez tôt.
Il fait des pauses plus ou moins régulières entre les phrases.
— Maintenant, je suis obligé de faire un bilan, de me dire que j’aurais dû faire ceci, cela, de prendre mes responsabilités, en quelque sorte. Et puis, non, que je me dis ensuite. Comment peut-on faire le bilan de quelque chose que l’on sait déjà oublié, ou qui ne sera jamais comptabilisé nulle part ? Je ne suis pas comme Léo, je ne laisse rien sur cette Terre… voilà pourquoi je m’ennuie. Je n’ai plus rien à faire ici.
— Je pourrais dire la même chose de mon existence.
— Soit. Cela ne change rien pour moi. Je me moque du destin des autres.
Elle revient avec des rôties et un verre de jus d’orange.
— Ton réfrigérateur a besoin d’être nettoyé ou même changé. J’irai t’en magasiner un autre.
Il la dévisage.
— Je te parle de mon existence et tu me parles de mon réfrigérateur.
— C’est la même chose !
— Je dois trouver cela drôle ?
— Pourquoi pas ?
Il soupire. Elle le sent en colère.
— Tu peux me dire ce que tu n’as pas vécu, Armand ?
Il la dévisage, les yeux ronds.
— Tu m’as posé la même question, il y a vingt-cinq ans.
— Tu n’y as jamais vraiment répondu.
Il saisit une rôtie qu’il avale rapidement.
— Tu vois, tu avais faim…
Il soupire.
— Je sais bien… et je sais bien que je n’ai pas vraiment répondu à cette question. Et puis, quelle importance cela peut-il avoir ?
Il prend une gorgée de jus d’orange, regarde le verre.
— À moitié vide, à moitié plein…
— Pourquoi cette amertume soudaine ?
Il la regarde avec des yeux tristes.
— J’ai la permission d’être découragé ?
Il se radoucit. Ses traits s’allongent, elle voit apparaître sur le visage de son ami de longs sillons de lassitude. Cette agriculture parle d’elle-même.
— La souffrance aiguillonne la quête, dit-elle.
— Une quête appelle un but, répond-il abruptement, en soupirant toutefois en mode tristesse.
Il avale un morceau de rôtie, prend une gorgée de jus, paraît réfléchir, reprend de la rôtie, termine son verre de jus. Il lui sourit.
— C’est bon.
Elle lui retourne son sourire. Il la regarde, les yeux perçants, chauds.
— Je n’ai pas de bilan à faire pour personne, Marthe. C’est inutile d’en faire un ou de ne pas en faire, c’est pareil. Je n’ai pas heurté outre mesure les autres, j’ai fait mon travail d’humain, sans doute. Je sais que je n’ai pas fait le mal envers les autres, mais envers moi… et s’il y a un tribunal pour juger de ces fautes, il est intérieur, établi en secret. Y a juste les psys pour écouter aux portes.
Elle rit. Il poursuit, reprenant le mode tristesse.
— Ces jours-ci, laisse-moi te dire que les séances du tribunal sont fort longues. Et hier soir, en voyant ces deux jeunes… et surtout Luc, je dois bien l’avouer, j’ai pris conscience de ce que j’avais raté durant cette vie, de ne pas m’être totalement abandonné à quelqu’un.
— Tu l’aurais fait que tu en serais peut-être mort.
— Plaît-il ?
— Les gens, comme toi, les prudents, ils ont tendance à se laisser emporter quand ils rencontrent tout à coup une opportunité de bonheur. Ta prudence aura été, sans doute, ta sauvegarde.
— Ça me fait une belle jambe, ça. Et puis, qu’est-ce que ça veut dire « des gens comme moi » ?
— Tu es sensible et imprudent. Ton désir n’est pas contrôlé. Tu n’as pas su faire la distinction entre le plaisir et le bonheur.
— Le plaisir et le bonheur, dit-il, ce ne sont pas deux mondes séparés, l’un attire l’autre peut-être ? Mais tu as raison, j’imagine. Quand je vois de la chair, j’en perds tous mes sens, surtout celui de la raison. Ma timidité m’aura protégé et je serai resté seul, faute d’avoir eu le courage de me blesser. Je me suis donc fait mal autrement ; j’aurais dû me faire curé, j’aurais eu au moins une excuse pour névroser.
Elle observe encore une fois le travail de la tristesse. Armand se masse le côté droit.
— Ça te fait mal ?
Il sourit faiblement.
— Seulement quand je mange… oui, cela fait très mal.
— Il est toujours temps de reprendre les traitements.
Il refuse en secouant la tête.
— Mon médecin l’a dit, mon foie est trop malade ; je ne survivrais pas bien plus longtemps.
— Ils se trompent, les médecins.
— Ouais, comme le reste des spécialistes.
Elle ne referme pas les portes intérieures face à cette attaque.
— Tu as été un excellent musicien, un excellent professeur, tu es un excellent ami, un être sensible, affable.
— Ça aussi, ça me fait une belle jambe.
— Tu aurais eu l’homme de ta vie que ça ne changerait rien à ce qui se passe présentement…
Il l’observe.
— On finit par revenir au point de départ, n’est-ce pas ?
— En quelque sorte.
— Léo t’a quand même rendue heureuse.
Elle se lève, prend sa veste.
— Je ne sais plus. Mon passé me hante, certes, mais il n’est justement que ça, une hantise, un fantôme.
Elle s’approche de lui, embrasse son front mat. Elle ressent aussitôt la fièvre de son ami.
— Tu ne te sens pas bien.
Il lui tapote la main.
— Non, pas tellement.
— Viens te coucher.
— Ça va, ça va, dit-il en grimaçant ; je n’ai pas envie de dormir. J’aimerais rester éveillé toute la journée, garder les yeux ouverts, la nuit.
Il adopte un ton énigmatique.
— Bientôt, ce sera la vraie nuit.
— Tu peux vivre encore longtemps.
— Non, ce n’est pas la peine de se cacher quoi que ce soit. Mon temps est fait. Je ferai partie de la moyenne statistique. Tu vois l’horloge, là-bas ? Je l’entends même quand je dors. Elle était à mon grand-père. Quand il était vieux et malade et qu’il ne pouvait plus bouger de sa vieille chaise berçante — il refusait même d’aller se coucher dans son lit — il la fixait de longues heures en silence. Parfois, il disait de drôles de phrases, genre : « Il y a des secondes plus courtes que d’autres. », « L’humidité la ralentit. », « Elle est ben pressée, aujourd’hui. ». Je le comprends, maintenant. C’est une bonne horloge ; son tic-tac est infaillible. Et pourtant, quand on s’y attarde, on s’aperçoit qu’elle est comme le reste de l’univers. Elle navigue sur de la houle ; essaie de maintenir le cap, mais les vents ne soufflent pas tout le temps du bon bord.
Il se lève, malgré la douleur évidente.
— La maladie progresse rapidement, dit-il. Elle a faim. Et je crois que je lui laisse le champ libre. Dommage qu’on ne meure qu’une seule fois, on vivrait tellement mieux avec cette connaissance-là.
— La connaissance de quoi ?
Il lui sourit.
— Je ne saurais trop dire. C’est comme Dieu, c’est innommable et immangeable. Je m’incline, voilà tout. Bizarre, hein ? Tout à l’heure, j’étais en colère ; maintenant, je suis triste.
— C’est comme les réfrigérateurs, c’est la même chose.
Il apprécie vaguement l’humour.
— Tu es encore vivante, et en bonne santé, Marthe, tu as l’espoir du présent en toi. Tout peut changer à chacune des heures que tu vis.
— Les possibilités sont quand même limitées.
— Oh, pas tant que ça. Tu es encore magnifique, tu pourrais trouver le bonheur, revivre après ces cinq années d’absence. Tu en as le loisir.
Il baisse la tête, observe le sol.
— Tu as senti Léo, tu l’as goûté, tu as été sale et enivrée avec lui. J’ai toujours été triste, perdu, seul et envieux. Et c’est vrai, j’ai connu d’autres joies et d’autres bonheurs. La musique a été bien bonne avec moi, bien patiente. Mais je n’ai jamais pu être animal avec elle. C’est ce que je regrette le plus, Marthe, de ne pas avoir été sale.
— C’est une manière originale de voir l’amour.
Il la regarde.
— Avoue, tu aimais la manière dont Léo te baisait.
Elle accuse mal le coup, veut dire quelque chose, puis se ravise, s’assoit. Le ton d’Armand se radoucit.
— Excuse-moi.
— Ça va, mon ami. Tu as raison. J’aimais tout de cet homme, mais je crois que j’ai pu le supporter à cause de cela. Je…
— Tu pouvais t’abandonner, tu pouvais être toi et seulement toi. Tu te savais fertile, tu te croyais éternelle. En t’unissant à lui, tu devenais en quelque sorte sa vie, tu devenais artiste. Tu as goûté au miel et c’est ce qui a rendu ta vie tolérable.
Il regarde par la fenêtre.
— Faut-il être en dehors des choses pour les comprendre ? dit-il en soupirant.
— Mais je ne l’ai plus, ce Léo, et je vis encore.
— Tu en conserves le souvenir. C’est du passé, ce sont des fantômes, comme tu dis, mais c’est suffisant. Ce fameux effet Casimir, eh bien ! c’est cela. C’est cette énergie mystérieuse que l’on se transmet de vie en vie, de caresse en caresse, de blessure en blessure.
— Et il restera donc quelque chose de toi quand tu ne seras plus là.
— Sans doute…, dit-il en maintenant son regard sur l’extérieur, sans doute ; ce sera ma seule consolation. Un petit quelque chose d’automatique dans une vie qui aura été mécanique.
Son visage redevient dur. Elle essaie de l’amadouer.
— Tu es trop sévère…
Elle se lève et vient déposer sa tête sur l’épaule du vieil homme. Ils regardent ensemble la neige qui recommence à tomber.
— Y aura de la neige, cet hiver, je le sens, dit-il.
— Oui, les abeilles ont niché haut cette année.
— Je me demande ce que rêvent les fourmis, l’hiver.
— Que demain, c’est-à-dire la saison prochaine, il y aura tout un grain de sable à déloger de l’entrée.
Il ricane.
— Je t’aime, Marthe, je vous aime tous. Pourquoi la mort, veux-tu bien me le dire ?
— Tu veux la réponse standard ?
Il rit.
— Non merci. Les questions seront toujours plus musicales que les réponses. Tiens, v’là le gros Gustave qui s’en vient jouer aux cartes.
— Je vais en ville.
— Misère des pauvres !
— Qu’y a-t-il ?
Lucienne ne quitte pas son tricot, ironise sans rire.
— Tu vas en ville, c’est un miracle !
— Comment va ton œil, aujourd’hui ?
— R’garde, tout aussi noir qu’hier.
— Ça va s’estomper rapidement.
— J’espère bien, je r’tourne pas en ville avant que ça ne soit disparu.
La bonne soupire comme s’il s’agissait là d’une pénitence du Bon Dieu.
— Tu veux que je fasse des courses ?
— Non, ça va, on a tout ce qu’il nous faut. Tu vas faire quoi, en ville ?
— Je veux aller voir Rémi, le fils d’Henri, j’ai quelque chose à lui demander, je t’en reparlerai. J’irai coucher à l’Hôtel Marie, comme d’habitude.
— Veille pas trop tard, ça va te donner des rides.
Marthe sort en évitant de répondre à l’ironie bienveillante de la bonne. Hélène se promène sur la grève ; elle lui fait signe de la main. Marthe décide d’aller lui dire bonjour avant de partir.
Katou se tient sur le bord de la porte du pavillon d’Armand, miaule. Marthe aperçoit à travers la fenêtre du salon les deux hommes qui jouent aux cartes. Armand regarde à l’extérieur et l’aperçoit, lui sourit, puis retourne à son jeu. Katou miaule.
— Armand !
Il la regarde. A-t-elle crié assez fort ou est-ce un hasard ? Elle pointe la porte. Gustave se lève, ouvre, Katou rentre. Il lui fait un signe vague de la main sans pour autant la regarder. Hélène s’est rapprochée.
— Bonjour !
Elles s’embrassent.
— Je vais en ville, j’y passerai la nuit. Tu veux venir avec moi ?
Hélène regarde le fleuve.
— Non, merci ! Je veux profiter des dernières journées où il nous est encore possible de marcher près du fleuve.
Elle lui présente le cours d’eau d’un geste large, adopte un ton intérieur, proche de la prière.
— J’aimerais pouvoir décrire chacune de ces vagues.
Marthe ne dit mot, attend la suite qui ne vient pas.
— Tu vas faire quoi, en ville ?
— Je veux aller voir Rémi. J’aimerais qu’il vienne habiter quelque temps, avec nous, histoire d’accompagner Armand.
Son amie hausse les sourcils en signe d’approbation.
— Tu comprends ? Ça va t’aider ; tu n’as pas à t’occuper tout le temps d’Armand.
— Tu crois qu’il va accepter ?
— Oui, j’ai mon idée là-dessus.
Hélène retourne à son observation du fleuve.
— Nos jeunes amis sont partis ?
— Oui, tu ne les as pas vus ?
— Si, c’était une manière de continuer la conversation.
Hélène observe la grève, gonfle ses poumons, un sourire de contentement sur ses lèvres.
— J’ai toujours du mal à quitter cette plage, de la délaisser pour l’hiver, dit-elle.
— C’est vrai qu’il nous manque durant la saison froide. Tu écris sur quoi ?
— Sur rien. J’écris sur tout et sur rien. J’ai l’odorat d’une chienne depuis quelque temps, je cherche un trou.
Marthe a noué son bras à celui de son amie.
— À part ça, qu’as-tu développé ? Une parole de vipère et une plume d’autruche ?
Hélène rit. Elles demeurent immobiles, à se laisser fouetter par le vent. Elle jette un coup d’œil vers sa maison. Bruz grimpe sur le bord de la fenêtre de la cuisine. Quelques secondes plus tard, Lucienne lui ouvre la porte et l’appelle. Il feint un temps de ne pas avoir entendu.
— Bruz, maudit, fa frett, envoye !
Le chat obtempère devant l’irritabilité de Lucienne. Au moment où il passe entre ses jambes, la bonne l’attrape et, à bout de bras, le regarde comme si elle voulait montrer, par ce geste, sa toute-puissance et lui signifier sa désapprobation, puis le ramène dans son cou. Le chat se laisse faire. Marthe retourne à son observation tranquille du fleuve.
— La mer sera haute bientôt, observe-t-elle.
— N’est-ce pas la pleine lune, aujourd’hui ?
— Non, encore quelques jours, je crois.
— Armand a recommencé à prendre certains médicaments.
— Ah bon ? Il ne m’en a pas parlé, ce matin.
— Il n’a pas changé d’idée, seulement, la douleur est trop forte. Il n’aura pas le courage de la supporter trop longtemps.
— Le courage ?
— La force.
— Tu l’as toujours cru faible, n’est-ce pas ?
— Cela n’a pas d’importance pour moi ; je suis triste pour lui. Il n’a pas vécu sa vie.
— Nous ne vivons jamais vraiment la nôtre.
— Parle pour les autres.
— Armand m’a dit la même chose, que j’ai été chanceuse de vivre avec Léo.
— En quelque sorte, oui, et ce n’est pas moi qui vais te l’apprendre.
— Je sais, on fait bien de sa vie ce que notre pensée veut en faire.
— Ou notre cœur.
— Ou notre cœur, répond Marthe, en écho.
— On va encore coucher moins niaises à soir !
Elles rient, retournent dans ce silence commun si souvent partagé. Le fleuve est agité. On pourrait croire qu’il est en colère. Marthe appuie sa tête contre celle de son amie.
— Où aimerais-tu aller, en voyage ? demande Marthe.
— Partout !