EN
L’Effet Casimir

Le pavillon de Léo

Certaines opérations mentales complexes, impliquant de larges régions du cerveau, sont pourtant vulnérables aux perturbations localisées. Les malades souffrant d’épilepsie du lobe temporal développent souvent de l’hyperreligiosité, la tendance à colorer tous les événements, grands et petits, d’une signification cosmique. Ils sont aussi enclins à l’hypergraphie, une compulsion à exprimer leurs visions dans un flot indiscipliné de poèmes, de lettres ou d’histoires.[^1]

Marthe dépose son livre, observe le feu qui émet de longs sifflements exponentiels comme s’il appelait à l’aide. Elle n’a pas encore décidé de son sort. L’après-midi est déjà plus chaud et il ne sera sans doute pas nécessaire de chauffer la maison.

Trois heures sonnent à l’horloge. Elle ferme les yeux, laisse le temps aux trois gongs de se dissiper et se fondre dans les bruits communs de la maison. En ouvrant de nouveau les yeux, son regard s’attarde sur une araignée, qui vague tranquillement à ses affaires dans un coin du plafond. La maison n’a plus cette propreté de presbytère qu’elle exigeait autrefois. Les choses commencent à se défaire tranquillement, un peu comme l’automne, dans ses débuts, quand août s’acharne à préserver l’été, tandis que, doucement, les arbres abandonnent les premières feuilles fatiguées. Elle repense à Armand. Comme pour l’automne, elle n’a pas pu le voir venir. Ou elle fit comme la plupart, n’a pas voulu voir venir.

Bruz et Katou se sont installés près du foyer, enroulés l’un sur l’autre dans l’alchimie de leurs rêves. Elle se lève et va à la fenêtre qui donne sur le fleuve. Les arbres entourant le pavillon de Léo tanguent au gré des bourrasques du vent, illuminés de temps en temps par des rayons plus forts. Elle scrute le ciel ; il n’y a pas tant de nuages que cela. Pourquoi alors tant de variation dans la lumière ?

Son passé pourrait se résumer à ce pavillon qui accueillit, pendant trente-cinq ans, Léo. Son corps se rappelle, sa vieille peau le redemande. Les orages de Léo, ses crises de désirs, de possession corporelle, étrangère à la nature cérébrale de Marthe. Elle frémit, son corps trompé par les souvenirs, son front contre la fenêtre. Que se trame-t-il dans les entrelacs de son cerveau ? se demande-t-elle. Quels neurotransmetteurs agissent en ce moment pour lui rappeler qu’elle est devenue une farine blanche, décortiquée, appauvrie de son écorce nutritive ? Quelles sont les composantes chimiques qui lui font croire qu’elle aime encore le même homme ? Qu’elle aurait voulu mourir ainsi, repue ? Elle ne sait trop. La meilleure chose à faire est de brûler cette plaie d’un fer rouge. Elle se le répète sans cesse, effrayée pourtant à l’idée de le faire. Rien de nouveau sous le soleil.

Le feu semble lui redemander une dernière fois de venir à son secours avant qu’il ne s’éteigne pour de bon. Les nuits sont fraîches, en août, près du fleuve. Elle quitte la fenêtre et remet des bûches dans le foyer. La braise s’acharne aussitôt sur l’écorce sèche. Une flamme apparaît comme par enchantement, puis une autre. En peu de temps, elles ont déjà noirci la surface des morceaux de bois. Bruz observe d’un œil fatigué les mouvements intrigants des flammes, puis se rendort. Elle examine les pierres de la cheminée, en touche quelques-unes ; leur surface a été polie par la chaleur sortant de l’âtre. Entre elles, le ciment a conservé sa rugosité. Une distance triste et âpre, à l’instar des collisions humaines.

Elle se lève, retourne à la fenêtre, et le réflexe est le même ; elle regarde le pavillon de Léo. Le feu a repris son rythme de croisière, brûlant à toute vapeur la sève archéologique des bûches. L’intensité de la combustion produit un sifflement doux et persistant. Un instant de vertige, un court instant de déséquilibre. Elle appuie ses mains contre le cadre de la fenêtre. Un long moment de lassitude, une langoureuse tristesse, celle qui accompagne le temps dans son travail d’érosion.

Elle saisit son châle, passe devant le miroir, ajuste quelques mèches, ne s’attarde pas outre mesure, saisit un trousseau de clés accroché près de la porte, ouvre celle-ci, regarde les deux chats ; ceux-ci comprennent le signal, prennent quand même le temps de s’étirer lentement, Marthe sourit. Katou se lèche une patte.

— Tu sors, Katou ?

La chatte continue de se lécher, tandis que Bruz attend, lui aussi, près de sa maîtresse. Il est moins patient que Marthe et appelle d’un ton plaintif sa compagne. Celle-ci obéit et sort de la maison, la queue bien haute. Marthe referme la porte.

L’air du dehors l’envahit, le bon air, sain, sans chichis, parfait et honnête. Le soleil, déjà perché tout en haut, distribue sa lumière de manière un peu molle.

Les chats jouent avec les feuilles tombées par terre, surveillant celles qui bougent trop, tentent de les ramener vite à l’ordre d’un coup de patte. Mais il y en a trop et ils deviennent un peu fous, eux aussi, finissent par se battre avec elles, hypnotisés par tout ce mouvement. Bruz part en trombe vers nulle part, s’arrête subitement, se couche, attend que Katou arrive près de lui pour lui sauter amicalement dessus. Elle les perd rapidement de vue, ne craint nullement leur fuite ; ils reviennent toujours.

Elle replace son châle et se dirige d’un pas hésitant vers le pavillon de Léo. Elle s’entend respirer plus fort, en oublie quelques instants le fleuve, l’automne et le vent gourmand. Plus elle s’approche, plus elle perçoit de cet endroit l’étrange immobilité du passé, ou la tranquille vacuité d’un mausolée.

Comme pour les autres bâtiments, la façade de la maisonnette, ceinte d’une petite véranda, donne sur le fleuve. Marthe s’immobilise au pied de l’escalier, se retourne et cherche dans le fleuve un quelconque encouragement. Il y a une tache pâle au milieu. Un bateau ? Elle examine le chêne, à sa gauche. Léo avait l’habitude d’y coller une toile et d’y frotter un crayon gras. Si ce n’était pas l’arbre, c’était les pierres du fleuve, la chevelure de Marthe, les pieds d’un inconnu qu’il interpellait dans la rue du village, comme s’il ne se croyait pas apte à créer ex nihilo les formes qu’il avait pourtant déjà bien conçues en pensée.

Le point blanc est effectivement une petite embarcation. Les gens sont téméraires ici ; ils s’amusent avec le fleuve comme s’il s’agissait d’une simple rivière. Elle observe attentivement, s’assure qu’il n’y a aucun signe de détresse provenant du bateau. Un vieux réflexe de côtier que son père lui avait transmis. Ses yeux se brouillent, sa vision la trahit. Elle ne saurait dire. Il y a deux personnes à bord ; naviguer dans de telles eaux relève quand même de l’étourderie.

Elle perçoit de temps en temps le bruit d’un moteur hors-bord. Ça semble aller. Elle gravit les marches, regarde la porte du pavillon. Elle venait souvent ici, quand Léo était en Europe, en hiver. Elle aimait dormir dans son lit, allumait le feu, réchauffait les pièces, entretenait la maison. Comme il ne donnait pas vraiment signe de vie durant toute la saison qu’il détestait, elle se contentait de ces meubles inutilisés, de ces pinceaux poussiéreux et de quelques toiles inachevées qui attendaient le retour du maître pour recevoir soit les dernières retouches, soit la mise à mort brutale.

Elle ne parvient pas à avancer, préfère s’asseoir dans les marches.

Elle observe sa propriété. Son paradis. Elle ne peut que se réjouir, encore une fois, de sa chance. Et de son bonheur. Et de sa tristesse. Et de sa passion. Elle regarde par terre. À même cette herbe, il y a une trentaine d’années, ils faisaient l’amour à la belle étoile, un peu comme l’Adam et l’Ève de la Bible, avec toutefois l’orgasme entre les iotas des commandements. « Tu n’aurais plus l’âge, de toute façon, d’aimer ainsi. » Elle fait la moue. Cela va de soi.

Le pavillon d’Armand, visible un peu plus loin, est le plus petit du lot. Léo avait accueilli sans broncher les nouveaux locataires. Il se comportait comme l’artiste reclus qu’il avait toujours été, ne sortant de son atelier que pour manger, aimer Marthe, rire avec Lucienne, puis se lier progressivement d’amitié surtout avec Armand avec qui il pouvait discuter de longues heures. Il aimait également jouer aux cartes avec lui et Gustave. Sa relation avec Hélène était plus distante, mais sans plus.

Marthe l’avait laissé libre. Et il en faisait autant. Deux arbres enchevêtrés, certes, à leur canopée, sans doute subtilement liés dans leurs racines. Cela ne l’avait pas empêché de se déraciner, de s’extirper violemment du terreau de leur passé. Elle se lève en secouant la tête pour en chasser autant la lumière que l’ombre de ses souvenirs.

Elle déverrouille la porte. Le vent bruyant ne peut la distraire du silence mortel de l’intérieur. Elle hésite encore une fois, referme la porte, se trouve ridicule, l’ouvre à nouveau et entre résolument dans le pavillon, referme derrière elle. Le silence reprend son droit de céans.

Sacrilège. Elle ferme les yeux, un peu pour taire l’angoisse. Elle connaît l’endroit par cœur, marche à tâtons sans placer les mains devant elle pour éviter les obstacles. Le divan est ici, le frôle d’un doigt pour s’en assurer. La chambre se situe à droite. Elle en ressent l’appel et la noirceur, presque un tombeau, un trou dans un caveau abandonné. Elle se dirige vers l’atelier, au fond, passé la cuisinette qui n’avait jamais vraiment été utilisée. Toujours les yeux bien scellés, elle veut attendre d’être assise dans cet atelier, retrouver le Léo passionné. Elle y arrive, n’a bousculé aucun objet, s’en amuse.

Elle s’assoit dans le fauteuil, près de la fenêtre, sent la chaleur du soleil traverser ses paupières. Cela sent énormément la poussière, et aussi des filets de moisissures, des vieux tissus qui absorbent le temps acide. Qu’y a-t-il d’autre ?

Elle sait ce qu’il y a devant elle, se décide à regarder pour être aussitôt déçue. Elle avait oublié que la toile avait été recouverte d’une bâche. Il y a de nombreux tableaux rangés contre deux des murs de la pièce, que des draps épars et poussiéreux protégeaient. Léo n’avait rien emporté, était parti comme s’il allait revenir ou simplement parce qu’il se savait capable de recommencer.

Elle extirpe le tableau devant elle de sa protection. Son visage s’attriste, ses yeux s’émerveillent ; elle souffre. Tant de détails dans cette œuvre pourtant inachevée, un maniérisme exacerbé, des vagues rouges à profusion, des nuages mauves en déroute et une silhouette blanche, sur la droite, ancrée dans un sol incertain, une forme peu définie, qu’on devine être une femme, accrochée à un rocher telle une algue et qui reçoit sans gémir les langues salées des vagues, les épines bleutées du vent, sa tête touchant les nuages que l’on croirait sortis d’elle, comme s’il s’agissait de cauchemars. Au bas, dans ce qui semble être une zone mi-océan mi-argile, des lettres tracées, recouvertes de motifs violents pour qu’on puisse seulement les deviner, en majuscules pourtant droites, presque implacables : MARTHE.

Elle doit fermer les yeux, reprendre son souffle, calmer les grands remous du passé, ramener l’ordre dans ses pensées. Les lignes travaillées du tableau demeurent toutefois empreintes sur la paroi intérieure de ses paupières.

Elle remet rapidement la bâche sur le tableau, résolue à entreprendre l’inventaire des lieux. Il faudrait enlever tout ce fouillis d’artiste, réunir les toiles inachevées, brûler ou donner le matériel inutilisé à une école. Le pavillon n’existait que pour peindre. Si Léo l’habitait, il n’en avait pas fait sa demeure.

Aura-t-elle le droit de vendre les toiles, puisque Léo vit toujours ? Les lui envoyer ? Où habite-t-il en ce moment ? Est-il encore aussi nomade ? Tant de choses qu’elle ne sait plus, déjà. Elle fait le tour de l’atelier, marchant d’un pas de connaisseuse, soulevant les draps pour juger des œuvres endormies.

Au fond de la pièce, à l’écart des autres tableaux, trône une toile qu’elle connaît par cœur, enfouie sous un drap souillé. Elle tire sur le drap qui ne semblait tenir que par la poussière qui s’y était accumulée.

La chute occasionne un brouillard qui l’étouffe. Elle sourit et frissonne. Deux arbres sur une colline, presque identiques, argentés et veloutés. Un ciel frisé comme une statue grecque et une lumière pastel, rappelant la laitance des poissons. Un univers céleste et pourtant aquatique. Marthe l’avait fait encadrer avec de vieilles planches trouvées sur la grève, et qui avaient longtemps été polies par l’eau. Léo y avait inscrit des graffitis, mi-Afrique mi-Brésil en plus du titre tout en bas : L’Effet Casimir.

Comme à son habitude, quand elle veut s’apaiser, elle passe un doigt sur un objet pour peut-être retracer la source de son angoisse ou en graver son remède. Léo avait entaillé l’écorce en essayant d’imiter le travail de l’eau. Ses mains se crispent, jalouses.

Elle souffle sur la toile empoussiérée. Là où l’air passe, les couleurs se ravivent. Elle soulève légèrement le tableau et cherche avec ses doigts. Voilà, les feuilles y sont toujours, coincées entre le cadre et la toile. Elle les saisit, les déplie soigneusement, reconnaît l’empreinte de sa vieille machine à écrire, frôle de ses doigts les infimes ornières du titre : The Casimir Effect. A Short Introduction. Le texte doit bien avoir trente ans. Ils aimaient puiser dans la littérature scientifique des explications qu’ils voulaient parallèles à leurs propres expériences, une sorte d’appel mystique ayant pour fondement des termes bizarres qu’ils ne réussissaient qu’intuitivement à comprendre.

Elle retourne au fauteuil, près de la fenêtre. Le texte est en anglais, une autre de leurs lubies, préférant lire dans une langue étrangère des explications déjà absconses. Ils étaient jeunes. Son sourire s’affaiblit, se laisse pétrir par les souvenirs. C’était presque trop beau tout cela, c’était déjà très compliqué, aussi mystérieux que l’effet Casimir ou les explications en anglais. Et puis, à force de lire dans cette langue, le mystère s’était évaporé tout seul, telle une brume lassée du matin. Elle place ses lunettes sur son nez :

The Casimir Effect. A Short Introduction.

The Casimir effect is a small attractive force which acts between two close parallel uncharged conducting plates. It is due to quantum vacuum fluctuations of the electromagnetic field.

The effect was predicted by the Dutch physicist Hendrik Casimir in 1948. According to the quantum theory, the vacuum contains virtual particles which are in a continuous state of fluctuation. Casimir realised that between two plates, only those virtual photons whose wavelengths fit a whole number of times into the gap should be counted when calculating the vacuum energy. The energy density decreases as the plates are moved closer which implies there is a small force drawing them together.

The tiny force was measured by Steven Lamoreaux. His results were in agreement with the theory to within 5%.

Particles other than the photon also contribute a small effect but only the photon force is measurable. All Bosons such as photons produce an attractive Casimir force while Fermions make a repulsive contribution. If electromagnetism were supersymmetric there would be fermionic photinos whose contribution would exactly cancel that of the photons and there would be no Casimir effect. The fact that the Casimir effect exists shows that if supersymmetry exists in nature it must be a broken symmetry.

According to the theory the total zero point energy in the vacuum is infinite when summed over all the possible photon modes. The Casimir effect comes from a difference of energies in which the infinities cancel. The energy of the vacuum is a puzzle in theories of quantum gravity since it should act gravitationally and produce a large cosmological constant which would cause space-time to curl up. The solution to the inconsistency is expected to be found in a theory of quantum gravity.

Elle ne comprend toujours pas la plupart des termes employés et n’y retient, tout comme il y a trente ans, lorsqu’elle l’avait fait lire à Léo, qu’une force énigmatique relie les objets s’ils sont placés suffisamment longtemps l’un près de l’autre.

Elle sourit. Ils étaient nus dans le grand lit de sa chambre, un après-midi d’automne, probablement un dimanche. Ils mangeaient des raisins qu’ils trempaient dans du vin. Ils venaient d’emménager dans cette grande maison. Léo possédait déjà une belle notoriété et il était particulièrement joyeux à l’époque. Sa peinture était voluptueuse, ses intentions nettes et franches. Après avoir lu l’article, il l’avait fait asseoir en face de lui, à l’indienne, puis lui avait demandé de placer ses mains devant elle. Il avait placé les siennes, en parallèle, sans la toucher. Ils avaient fermé les yeux, cherchant à ressentir cette force invisible.

Combien de temps cela avait-il duré ? Elle ne s’en souvient pas. Elle la ressentait, cette force, et l’avait identifiée non pas à Casimir, mais au désir ; elle souriait, les bras devant elle, la force aimantée de Léo l’attirant vers lui. Puis elle avait ouvert les yeux pour se rendre compte que Léo l’observait avec une certaine tristesse.

— Qu’as-tu ressenti ? lui avait-il demandé.

— Le désir.

Il avait fait la moue.

— Moi, je n’ai rien détecté.

Il lui avait dit cela presque avec méchanceté. Elle avait ouvert la bouche, un peu par surprise, un peu par colère, mais il lui faisait signe avec ses yeux de regarder vers son sexe. Il était en érection.

— Mais ma queue, elle…

Elle avait éclaté de rire pendant qu’il la chavirait sur le lit.

Elle rit encore de la manière qu’il avait de retourner les situations à son avantage, de les rendre soit comiques, soit sérieuses ou inutiles. Il avait le contrôle de la relation, elle le savait bien, mais elle se laissait emporter. Le lendemain, il avait commencé à peindre L’Effet Casimir.

Elle se lève et retourne à la toile, repasse un doigt sur la peinture vieillie. Léo en avait fait le thème principal de sa peinture. Des volutes maniaquement tressées, des dentelles colorées, à la fois diffuses et compactes, tracées sur de grandes toiles jusqu’à déclencher un sentiment de vertige, jusqu’à raconter des histoires. Un ciel ainsi peint ressemblait à l’eau, un arbre ainsi coloré ressemblait à des branchies et l’eau paraissait être morte, ridée par un brassage moléculaire préhistorique. Les vagues prenaient des allures de chevelure obsédante et la peau de volcans retenus par les mailles du désir.

De son côté, Marthe n’hésitait pas à invoquer ce même effet durant ses séances avec ses patients. À force de se côtoyer, les choses, les êtres ne finissent-ils pas par posséder une âme commune ? Les vallées ne posséderaient-elles pas une mémoire et une douceur identiques à l’eau qui les a dessinées ? Les amants, les vieux couples, les éternels ennemis n’en arrivent-ils pas à une compréhension divinatoire ? Depuis que le monde est monde, que la Terre est Terre, ne s’est-il pas créé une ressemblance, un même rythme ?

Dans l’ennui appréhendé du quotidien, quelqu’un attire notre regard, nous sourit. Les meilleures rencontres… les meilleurs soupirs, les mêmes mouvements, comme si nous nous nourrissions à une seule et même rivière. Le hasard y est, et pourtant, la coïncidence se teinte de ce destin, coule dans une seule et tumultueuse direction. Les uns voguent, les autres se noient ; les vagues provoquent la rencontre des uns, des autres, sauvent l’un, perdent l’autre… Les amis de nos amis sont nos amis, deviennent parfois nos amants ; nos barques s’accostent, repartent ou demeurent à jamais soudées l’une contre l’autre.

Elle jette un regard par la fenêtre, observe l’imposante masse du fleuve rampant depuis des siècles vers le même horizon. Elle observe aussi les arbres, les rochers, l’invisible autre rive, puis examine l’intérieur du pavillon, tous ces objets qu’elle reconnaît, ainsi que l’histoire qui leur est attachée. Elle ferme les yeux, écoute son corps et ses multiples rythmes et rivières. Elle pense à ses amis, à ses anciens patients, à ses parents, additionne ces sensations qu’elle verse ensuite dans une rivière encore plus tumultueuse, hypnotique, celle sur laquelle Léo et elle naviguaient.

Elle doit se rasseoir. Sur la table près d’elle, des pinceaux empoussiérés, des croquis jaunis. D’un geste brusque, elle jette le tout par terre. La poussière la fait tousser. Elle prend le temps de retrouver son air pendant que l’écho de la chute s’estompe. Le silence, telle de l’eau que l’on fend, reprend sa place.

Avant sa fuite, Léo n’avait laissé qu’une note qui n’expliquait rien. Il ne justifiait jamais ses gestes, se permettait toutes les insolences. On les lui pardonnait parce qu’il était génial. Seule Marthe s’offusquait, mais sans plus de succès.

Elle se sent soudain trop nerveuse, veut se lever, n’y parvient pas. La spontanéité a déserté ses muscles. Elle résiste à l’envie de pleurer, regarde les pinceaux tombés par terre. Il ne les a pas nettoyés avant de partir. Elle se lève et refait lentement le tour des pièces.

Elle heurte une lampe qui tombe par terre et se brise. Elle s’arrête, stupéfaite, comprend que c’est ce qu’il aurait fallu faire dès le départ, tout casser. Là, sur le comptoir de la cuisine, des verres. Elle les jette résolument par terre. Elle est prise d’un fou rire qui se change vite en toux et en pleurs. Non, ce n’est pas ça, ce n’est pas ainsi qu’elle agit d’habitude. Chaque geste inconsidéré lui rappelle son âge. Elle se dirige vers la chambre à coucher. Les draps y sont encore défaits. Cinq ans qu’ils sont ainsi, abandonnés, ne recouvrant plus la nuit d’aucun rêve. Cinq ans que sa vie a gravité autour de cette tombe vide, maintes fois visitée au début, à gémir en solitaire alors que ses amis attendaient patiemment qu’elle se calme. Elle ne comprend pas cet immobilisme, ce trou noir dans sa volonté. Est-ce encore un sale coup de ce hasard ou est-ce la résultante naturelle du temps, le poids de la sédimentation de l’attente qui fait basculer, sans crier gare, le sablier dans l’autre sens ?

Son cœur bat trop fort. Et s’il s’arrêtait, là, sans qu’elle ait pu brûler une seule pierre de ce passé figé dans le pergélisol ? Elle sort précipitamment du pavillon, s’apprête à fuir, se ravise, s’écroule plutôt sur un banc de la véranda. Machinalement, elle vérifie l’intégrité de sa coiffure. Le soleil s’est déjà beaucoup incliné à l’horizon. Les ombres se sont allongées, annonçant avec leurs minces traits noirs que le jour veut s’endormir. Le téléphone du pavillon, une ancienne extension de la ligne de la maison, sonne. Elle sursaute. C’est sûrement Armand. Elle entre et saisit le combiné, placé tout juste à l’entrée.

— Allô ?

— C’est moi.

Elle se veut chaleureuse.

— Comment vas-tu ?

Il ne répond pas tout de suite ; elle l’entend haleter.

— Ça ne va pas si mal. Ils m’ont déjà injecté des tas de produits pour les examens de demain.

Elle l’écoute lui décrire les divers tests qu’il passera afin de déterminer l’étendue des dégâts. Elle note mentalement le numéro de la chambre, le sent très confus, pressé d’en finir.

— Je t’appelais pour Katou… je n’ai pas pensé à elle.

Elle le rassure, lui confirme qu’elle a déjà élu domicile dans la maison, se pince les lèvres devant sa maladresse, mais Armand ne paraît pas relever le sous-entendu. Il dit merci et raccroche, un peu abruptement.

Elle repose le combiné, déçue de ne pas avoir été à la hauteur, puis reprend conscience des lieux, regarde les objets qu’elle a cassés. Faudra demander à Lucienne de nettoyer. Faudra contacter l’agent de Léo pour connaître ses intentions au sujet des toiles. Non ! Faudra écrire à Léo, c’est cela, lui écrire par l’entremise de son agent, lui expliquer ce qu’elle s’apprête à faire, le menacer en quelque sorte de vider les lieux, de nettoyer le passé.

Elle baisse les yeux ; il rira sûrement de cette lettre tardive, se disant qu’elle n’aura pas changé. Et puis non, il sera surpris et décontenancé si elle choisit les bons mots. Elle retourne à la toile rouge qui, à cette heure du jour, commence à se teinter de violets sombres. Les couleurs de ses toiles auront toujours fait la force de Léo, pourvues d’une vie horaire, dociles au passage du jour, se refermant, telles des fleurs, à l’arrivée de la nuit.

Elle se rassoit dans le divan, cherche son calme, brave le passé, lui signifie qu’il doit mourir ou plutôt renaître. Elle replonge dans ses souvenirs et les regarde défiler, un à un, devant elle. La toile devient bleue. Elle allume une lampe, continue de lire le roman effeuillé de sa vie. Dehors, le fleuve et le ciel ne font plus qu’un seul rideau noir et mouvant. La lune apparaît. Marthe n’a pas soif, n’a pas faim, s’endort presque. Son cœur bat plus lentement que le vent.

Elle entend une automobile se garer, puis les voix d’Hélène et de Gustave, riantes. Elle les entend s’approcher, faire la remarque qu’il y a de la lumière dans le pavillon de Léo. Ils montent les marches.

— Marthe ?

— Entrez, dit-elle.

— Que fais-tu là ? demande Hélène, qui vient l’embrasser.

— Assoyez-vous, je vous en prie.

Gustave jette un coup d’œil à l’intérieur.

— C’est lugubre ici !

— T’as bien raison. Demain, je demande à Lucienne de venir faire un grand ménage.

— Toujours décidée à louer ? demande-t-il, sur un ton froid.

— Je ne sais pas…

Elle hésite.

— Je dois vous parler d’Armand.

Elle se tait, s’assure qu’ils accusent le coup.

— Il est à l’hôpital.

[^1]: [Consilience: The Unity of Knowledge, Edward O. Wilson, Alfred A. Knopf, New York, 1998. Traduction de l’auteur.]