EN

— Mesdames et messieurs, et ceux qui sont entre les deux !

On proteste en riant. Gustave attend qu’on fasse silence autour de lui.

— Je voudrais lever un toast.

Il lève son verre, puis reste là, immobilisé par l’alcool.

— À quoi ton toast, Gustave ? demande Hélène, impatiente.

Il se rassoit. Elle se lève, dépitée.

— Mesdames et messieurs, et ces charmants papillons.

Cette fois-ci, on lève volontiers son verre avant qu’elle n’ait terminé.

— Attendez ! crie-t-elle, aussi ivre que Gustave, levons nos verres au cadavre d’Armand, à la prostate de Gustave et aux tourments de Marthe !

Marthe se réveille en sursaut.

— Quoi ?

— Quoi « quoi » ?

Elle reprend vite conscience.

— J’ai dormi ?

Gustave, près d’elle, un journal à la main, lève à peine les yeux.

— On dirait bien... et tu parles en dormant.

— J’ai rêvé.

— Ah, cela avait l’air plutôt cochon...

— Comment ?

Il tourne la page de son journal.

— Je blaguais.

Elle s’étire pour regarder par la fenêtre, le thermomètre extérieur. Le soleil, à son zénith, n’a pas changé d’humeur, s’obstine à ne pas réchauffer cette partie du pays.

— Ça va être un Noël sibérien.

— Comme en 63.

— Tu te souviens de ça, toi ?

— Non, mais ça paraît bien dans une conversation.

Elle rit.

— Je rêvais que nous étions attablés, au repas de Noël, que tu étais complètement saoul, tout comme Hélène, et vous disiez des insanités. La réalité n’est pas loin… Quelle heure est-il ?

— Quinze heures.

— C’est bien tranquille ici. Où sont donc-ils tous ?

— Armand dort, Hélène, Marie-Claire et Luc ont décidé d’aller se promener, je crois ; Rémi et Victor doivent batifoler en haut, tout comme Lucienne et son mangeur d’olives. Et moi, je m’ennuie auprès d’une vieille qui me trouve tellement excitant qu’elle s’est endormie.

Marthe se frotte les joues.

— Je manque de sommeil.

— Qu’est-ce qui te tracasse ?

— On dirait le calme avant la tempête…

— On n’annonce pas de neige.

— Je ne parle pas de ce genre de tempête. Je n’ai pas arrêté pendant cette semaine ; les courses, les tableaux qui sont partis, les papiers à signer. J’ai passé l’âge, on dirait.

— Tiens, tu commences à être raisonnable.

— Ça veut dire quoi ça, raisonnable ? C’est la pleine lune, bientôt. Je suis peut-être comme Armand, ça ne me fait pas.

— T’es une femme, tes eaux sont comme les marées.

— Y a pas grande humidité là-dedans, dit-elle en montrant son corps.

— T’es une belle femme, Marthe, arrête de te percer les entrailles, le sang ne sortira pas plus vite. Ton heure n’est pas encore arrivée.

— Il n’empêche… je n’ai pas cessé de faire de ce genre de quasi cauchemars. Comme si la terre se mettait à trembler.

— C’est juste le petit Jésus qui remet cela pour la nième fois.

— Que lis-tu de si intéressant que ça ?

— Rien, je suis trop vieux pour lire, je ne regarde que les images.

— T’as retrouvé ta bonne humeur, toi.

— Tu trouves ?

— Ce n’est pas vrai ?

Il tourne une page, puis une autre.

— Lucienne m’a pardonné, alors je suis tranquille.

— Arrête de blaguer un instant, je suis sérieuse.

— Tu veux que je sois sérieux ou de bonne humeur ?

— Tu peux être les deux !

— Allons donc !

— Tu me réponds ?

— Je ne veux pas te répondre, Marthe. J’attends que la maudite soirée de Noël commence.

— Tu n’as jamais aimé cette fête, n’est-ce pas ?

— Non, pas trop.

— Mais c’est toi qui donnes généralement les meilleurs ou les plus beaux cadeaux.

— C’est parce que j’aime mon monde.

Elle se colle à lui.

— J’aime quand tu me colles comme ça ; c’est bon de sentir une femme près de soi.

— Pourquoi ne t’es-tu jamais marié ?

— C’est pas de ne pas avoir essayé, mais j’avais peut-être une nature trop punchée. Pourquoi me poses-tu cette question ? C’est la première chose que tu m’avais demandée quand je suis venu te voir pour la première fois.

— C’est vrai, mais je ne me souviens plus de cela vraiment. Ce qui se passait dans mon cabinet n’en ressortait presque jamais. C’était ma boîte à horreurs, je ne parle pas de ton cas, mais de l’ensemble, de ce fouillis qu’est l’humanité.

— Comme si Lui, tout Là-Haut, n’avait jamais suivi un bon cours d’ingénierie électrique. Les fils ont dû se toucher quand il a créé la planète.

— À peu près ça.

— Et tu ne t’es pourtant pas lassé d’y mettre la main, à ce fouillis.

— Je suis obstinée.

— Pour ça, oui…

Elle se lève, arpente le salon, s’arrête devant l’arbre de Noël.

— On ne dirait pas qu’il y aura une fête ce soir.

— On a passé l’âge de faire les cons.

— Mais on aura des jeunes, cette année !

— Tu parles ! Une femme enceinte de six mois et deux tapioles.

— T’as pas fini avec ça ?

Il lève des sourcils administratifs.

— Avec quoi ? Tu sais bien que je m’en fous ce qu’ils font ensemble. J’ai passé plus de dix ans ici et rien qu’avec Léo, on en voyait de toutes les couleurs.

Elle se sent plutôt d’humeur heureuse malgré le malaise évident créé par ses nombreux rêves. Elle fait quelques pas de menuet.

— J’en connais une qui veut s’amuser, ce soir.

Elle lui sourit.

— J’aimerais bien, en effet. On dirait la fin d’un long roman, ou plutôt, juste un peu avant quand tout semble suspendu, dans l’expectative d’un dénouement.

— Ce sera quoi, la fin ?

Elle cesse de danser.

— Noël et le Jour de l’An, comme d’habitude. N’est-ce pas un sentiment que nous avons tous ? Qu’on recommence, même si c’est en plein hiver et que, tout compte fait, rien ne s’est arrêté ?

— C’est comme la vie en général, c’est comme ton histoire. Et c’est comme tout ce qui s’est passé depuis octobre, quand t’as décidé de bouger, dois-je rajouter « enfin » ?

— Tu es content de ce qui arrive ?

Il soupire.

— Je crois que je commence à me sentir fatigué. Je ne suis pas certain que quelque chose ait vraiment changé. Je vais dire comme toi, tout semble suspendu. Tu as peut-être raison, il va se passer quelque chose.

— La mort d’Armand ?

— C’est presque un détail, non ?

Elle se remet à dandiner, autour du sapin.

— Je jouais souvent à la petite fille, en compagnie de Léo.

Il ricane.

— Avec le méchant oncle qui tripotait la mademoiselle ?

— Ce que tu peux être grossier quand tu veux…

— J’ai touché là, un point sensible. Pauvre Marthe, j’ai l’impression que, malgré ta bonne volonté, tu ne fais parfois que tourner en rond. La poussière tombe toujours à la même place, on dirait. Ton livre, c’est peut-être que tu retournes, sans le savoir et sans cesse, aux mêmes premières pages.

— Tu te trompes, mon bon, dit-elle doucement. Mon passé demeure ce qu’il est, voilà tout, mais mon regard change. Je préfère les histoires sans fin, justement, ça permet de toujours conserver le livre ouvert.

— T’es aussi folle que ton Léo.

— Ce n’est pas mon Léo.

Elle se rassoit et s’appuie de nouveau contre lui, ferme les yeux.

— Je suis heureuse parmi vous.

— Moi, je ne t’aurais jamais laissée comme ça.

Elle sourit en conservant les yeux fermés.

— Armand m’a dit la même chose, il y a une semaine.

— Et je suis sûr qu’Hélène, Lucienne et les autres en auraient fait autant.

— Tu es gentil.

Il se dégage doucement de son emprise, se lève.

— Tu vois ?

— Quoi donc ?

— J’ai été sérieux !

Elle rit, se lève à son tour.

— Tu viendras avec nous, en voyage ?

— Où voulez-vous aller ?

— Partout !

— Et qu’est-ce que je vais faire avec vous deux ?

— Nous trois, tu veux dire, Rémi vient avec nous.

— Il n’est pas un peu jeune pour une vieille grand-mère comme toi ?

— Ce n’est pas mon amant.

— On va penser que si.

— On pensera plutôt que je suis avec Hélène et que toi, tu te tapes un jeune garçon.

— Quelle horreur !

— Ne dis pas cela, tu n’as jamais essayé.

— Qu’est-ce que t’en sais ?

— N’essaie pas, Gustave St-Germain.

— T’as bien raison, je n’ai planté ma graine que dans de la bonne herbe.

Elle rit.

— Comment est Armand, cette semaine ? Je ne l’ai presque pas vu, tellement j’ai eu à faire.

— Il dort presque tout le temps, mais il semble bien mieux. Rémi lui fait du bien.

Marthe le dévisage.

— Et toi ?

Il s’est approché du piano, appuie sur quelques notes, au hasard. Cela ressemble presque à de la musique. Il ne répond pas tout de suite, continue à pianoter ce qu’elle traduit par de la tristesse.

— Moi ? Je joue aux cartes avec lui, mais on ne parle pas plus que cela. De toute façon, il m’ennuierait s’il commençait à me parler philosophie ou astrologie.

— Il est en train de mourir...

— Je le sais, penses-tu ! Mais moi, je suis comme son chat Katou. Je reste sur le bord de la fenêtre et je l’accompagne. Et puis, il a Rémi et toi pour parler de ces choses.

— Que feras-tu quand il mourra ?

— Que veux-tu que je fasse, bon sang !

— Pourquoi te choques-tu ?

— Parce que tout est compliqué avec toi. Armand, c’est mon meilleur ami. Je goûte sa présence tel qu’il est. Il n’a besoin que de ça, de ma présence !

Il retourne au divan, reprend son journal. Marthe ne cherche pas à l’amadouer. Elle observe plutôt Bruz arriver en courant vers elle.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon chat, t’as vu un fantôme ?

— Houuuuuuuu !

Rémi apparaît dans l’entrée.

— Tu écoutes aux portes ?

— Ben non, les murs ne sont pas isolés, pour dire comme Lucienne.

— Où est Victor ?

— Sous la douche.

— Encore ? dit Gustave, d’un ton narquois.

— C’est un gars propre, voyons, tu ne voudrais pas qu’il t’embrasse avec l’odeur de mon derrière sur les joues ?

Gustave place deux doigts dans sa bouche et feint de vomir.

— Et toi, comment se fait-il que tu ne sois pas sous la douche ? demande Marthe.

— Tu veux sentir, pour voir si je sens bon ?

Gustave rigole, suivi de Rémi.

— Vous êtes prêts pour ce soir ?

— Oui, reste plus à attendre avant de subir la soirée.

— Tiens, un autre qui n’aime pas, pour une fois qu’on partage quelque chose ! nargue Gustave.

— On se ressemble plus que tu ne penses, répond Rémi.

— J’en doute ! rétorque Gustave en reprenant la lecture de son journal.

— Tu ne nous as pas dit si tu avais pris ta douche, finalement, ajoute Marthe, un sourire en coin.

— Ce n’est pas de ma faute si Victor aime ça, l’eau. Il est propre et cravaté, tu le sais bien ! Moi, je suis un petit vite en tout.

— Nous sommes plus différents que tu ne le penses. Moi, je pouvais faire durer cela comme je voulais.

— Faire durer quoi ? La douche ?

Marthe éclate de rire.

— Vous allez cesser tous les deux ? Gardez cela pour ce soir, ça mettra de l’ambiance.

— T’as peur de t’ennuyer ? demande Gustave.

— Moi ? Non. C’est notre dernier Noël en compagnie d’Armand, voilà tout.

— Bah, si ça se trouve, il attendra au printemps.

— Ça demeure que c’est le dernier Noël.

— C’est ça ! C’est rien que Noël, juste une fête !

Rémi regarde l’arbre de Noël.

— Mes cadeaux ne sont pas encore tous emballés ! Faudrait que je me grouille.

— En effet, si tu veux arriver en même temps que nous à Noël.

— Je remonte alors.

— Tiens-toi loin du lit, sinon, c’est dans la douche qu’il faudra que t’emballes tes cadeaux, ironise Gustave.

— Tu viendras me chercher, mon lapin, dit Rémi en quittant prestement la pièce.

Marthe ricane.

— Je l’aime bien, ce garçon.

— Moi aussi, figure-toi donc, dit Gustave.

Elle se tourne vers lui.

— On va te réchapper, je crois.

Il lui décoche un sourire presque triste.

— Tu devrais aller t’habiller et t’assurer qu’Armand sera prêt.

— J’y vais, mon général !

— Ma générale.

— C’est pas encore dans mes mœurs, ça.

— Va-t-en, avant que je me serve de toi pour alimenter le foyer !


18h00

— Bonsoir !

— Armand ? Mais tu es venu tout seul !

Hélène et Marthe se précipitent à sa rencontre.

— Ben oui, je ne suis pas mort !

— Je t’ai dit de ne pas blaguer avec ça.

Il hausse les épaules.

— Fait froid dehors, ça ne me tente pas de rester chez moi. Ça ne vous dérange pas trop si j’arrive tôt ?

— Ne dis pas de sottises.

— Nous allions manger une bouchée.

— J’ai faim, d’ailleurs.

— T’as faim ? demande Hélène. Depuis quand ?

— Depuis que je suis tout petit, ma belle.

Elle n’a pas l’air de le croire.

— Attends, il doit bien y avoir de la soupe encore dans le frigo, lance Lucienne.

— Encore de la soupe !

— Tu ne peux guère manger autre chose, observe Hélène.

— C’est Noël, bonne sainte Mère !

— Jure pas, mon gars, garde tes énergies pour ce soir. On t’en donnera, des bonbons, rétorque-t-elle.

Armand ricane. On le découvre et le fait asseoir à la table.

— Où avez-vous mis les victuailles ?

— Comme à chaque année, dans la grande salle à manger, dit Marthe. Tu te sens bien ?

— Oui, ça va, ça peut aller. Je crois que j’ai pris un cachet de trop.

— Ah, voilà ! lance Hélène courroucée. Tu mélanges tout, ces temps-ci !

— Ne te fâche pas, ma belle Hélène, ça n’en vaut plus la peine.

Elle change vite d’humeur ; Marthe remarque qu’elle se mord les lèvres ; ils sont tous à fleur de peau. Lucienne va de la salle à manger à la cuisine, aidée de Dimitri qui ne fait que leur sourire, sans pouvoir prendre part à la conversation.

— Kessé qu’tu fais icitte de bonne heure, toé ?

— Je m’ennuyais, Lucienne.

— Pauvre chou, dit la bonne.

— Va falloir qu’il apprenne le français, lui, commente Armand, pendant qu’il salue Dimitri.

— Pis moi, le grec, misère du saint Chrème, oh, pardon, je voulais pas dire cela !

Lucienne devient écarlate. Armand semble la trouver plutôt drôle. Marthe fait une prière pour que cela ne soit pas la soirée des lapsus. Elle s’assoit près de lui.

— Je ne t’ai pas beaucoup vu, cette semaine, toi...

— En effet, tu m’évitais ? Non, ne réponds pas. Je blaguais. J’ai beaucoup dormi, rangé mes affaires. Et puis, Rémi et Gustave m’ont tenu compagnie.

— Tu as encore maigri.

— Je ne mange plus, dit-il d’un ton presque inaudible.

— Eh bien, on va remédier à cela ! rétorque Hélène qui apporte la soupe qu’elle a fait réchauffer dans le micro-ondes.

— De la soupe diététique, quelle joie !

Lucienne continue son manège, toujours suivie de Dimitri qui apporte plats et ustensiles.

— Tu veux qu’on t’aide, Lucienne ?

— Non, ça va, j’ai presque terminé. Je m’en retourne dans ma chambre me préparer.

Elle quitte prestement, en attirant vers elle, comme une grosse planète sa lune, son Dimitri docile.

— Ils sont charmants tous les deux, dit Hélène.

— C’est vrai, répond Marthe en souriant.

— Tout le monde y sera, ce soir ? demande Armand.

— Oui, tout notre petit monde, et puis, j’ai invité Henri, qui est tout seul maintenant, puis le père de Victor, mais je ne sais s’ils pourront ou voudront venir.

— Ce serait charmant si on chantait un peu, durant la soirée, propose Armand, qui avale lentement sa soupe.

— Tu en seras capable ?

— Peut-être pas chanter, mais jouer du piano, sûrement.

— Luc est ténor, je crois, comme toi.

— Oui, et sa voix n’est pas vilaine. Il sait lire un peu la musique. Marie-Claire l’a initié, brave petite.

Rémi, suivi de Victor, apparaît, tout souriant, les bras pleins de cadeaux.

— Je mets ça où ?

— Sous l’arbre, où veux-tu que ça soit ?

— Y a plus de place !

— Fais-en !

Ils partent, laissant une énergie heureuse qui fait sourire Hélène et Marthe.

— Je n’ai pas fait de cadeaux, dit Armand.

— Ne dis pas de sottises, toi, lui commande Hélène.

Marthe repousse l’assiette qui contient son sandwich.

— Je n’ai pas beaucoup faim.

Armand arrête de manger sa soupe.

— Tu pourrais faire comme si je n’étais pas là.

— Justement, tu es là.

— Et je t’empêche de manger ?

— Peut-être, oui.

— C’est un compliment ?

— C’est un sentiment, mon ami.

Hélène s’attaque à son sandwich.

— Il est très bon, dit-elle en regardant Marthe avec des yeux insistants.

Elle ramène son assiette et saisit le sandwich, prend une bouchée.

— C’est vrai qu’il est bon. Y a pas à dire, Lucienne fait de la fichue bonne mayonnaise.

Les deux femmes se serrent contre Armand.


21h00

— Maudite brassière !

— Attends que je t’aide, dit Marthe. T’as toujours eu les seins trop gros pour ton petit corps.

Hélène ricane.

— Ben non, c’est le soutien-gorge qui a rétréci ; je ne l’ai pas lavé à la main cette fois-ci, voilà ce que cela donne. Ça vaut une fortune cette brassière-là, et ils ne sont pas foutus de mettre de bons élastiques.

— Voilà, tu es armée.

— Y a pas grand mâle à soir contre qui me défendre.

— C’est vrai que cela manque de mâles.

— De notre bord, tu veux dire.

— De notre bord ! Accordé.

Marthe se place à côté d’elle, se regarde dans le miroir.

— J’ai toujours eu de petits seins... Que c’est devenu mou ! Regarde-moi ça ! Tu portes du combien, toi ?

— Du 44C ! J’ai eu un amant qui me disait souvent : « A » pour absent, « B » pour bombant, « C » pour corpulent, « D » pour débordant et « E » pour exorbitant.

Elles rient.

— Il n’empêche, 44C, c’est lourd, ma fille ! Et ça l’est encore plus parce qu’il n’y a plus de fermeté ! Tu te rappelles quand ça pointait tout seul ?

Marthe soulève d’une main un de ses seins, pour en jauger l’importance, et, de l’autre main, en soulève un d’Hélène.

— Je ne fais pas le poids. Moi, c’est du 36B.

— T’as eu les seins juste comme il faut. Évidemment, maintenant, la gravité les a rendus un peu plus sérieux…

Marthe soupire.

— J’ai déjà été belle, regarde-moi ça, la peau maintenant ressemble à... je ne sais pas quoi.

— Elle ressemble au passé.

— Tu te trompes, le passé est plus joli que cela. Disons qu’elle ressemble à l’absence.

Hélène sourit.

— C’est vrai, c’est l’absence. Et les vieilles dames comme nous, ça met des robes de vieilles dames.

Hélène sort la sienne de son étui, la revêt, puis prend une pose de mannequin pour bien se mettre en valeur.

— Le rouge te va bien, commente Marthe.

— J’adore cette couleur. Et toi, ce vert émeraude t’ennoblit.

Elles se regardent, silencieuses, dans le miroir.

— C’est le noir qui me va pourtant le mieux, finit par dire Marthe.

— Ce n’était pas le temps de mettre ça.

— Je sais bien.

— Bon ! le maquillage maintenant !

— Il nous reste trois bonnes heures. Tu crois que nous serons prêtes à temps ?


Minuit

— Mesdames et messieurs, et tous ceux et celles qui ne sont pas certains de quel côté ils penchent.

On rit.

— J’aimerais porter un toast à notre Lucienne pour toutes ces bonnes choses bien grasses.

On se lève et on crie :

— À Lucienne !

Seul Armand reste assis, lève tout de même son verre d’eau minérale. Henri et le père de Victor ne sont finalement pas venus, mais tous les autres se pressent autour de la table.

— Pourquoi faut-il manger aussi gras ? poursuit Gustave en se rassoyant.

— Parce que demain, il faudra se lever de bonne heure pour traire les vaches, répond Hélène.

— Dieu du ciel !

— Ne l’implore pas si vite, il vient tout juste de naître.

— Eh bien ! Levons notre verre à ce Noël polaire.

Gustave avale le reste de son verre, cherche aussitôt la bouteille de vin.

— Une vache, je ne sais même pas à quoi ça ressemble. Cela a quatre pattes ou une paire d’yeux ?

— Les deux, trognons ! répond Lucienne.

— Je crois qu’il ne fallait pas répondre, dit Hélène, tu vois bien qu’il nous fait marcher.

Gustave rigole, se reverse à boire.

— Fais attention, Gugu, lui dit Marthe.

— T’as pas un mot à dire, Marthe, t’en as pris déjà plus que moi ; j’ai compté les fois que tu t’es versé à boire.

— Tu mens, je suis sobre.

Gustave ricane.

— À d’autres !

Il a raison. Elle a déjà trop bu et trop mangé. Pour ne pas insulter Lucienne, il aura fallu goûter un peu à tout, prendre autant de petites portions de chaque plat, et se servir de nouveau. Tourtières, pains fourrés à la viande, ragoût de pattes de cochon, dinde farcie, salade de patates, de choux, de macaroni, de betteraves. Desserts : tarte aux pacanes, aux pommes, aux fraises et à la rhubarbe, sucre à la crème, fondant au chocolat, carrés de rêve. Marie-Claire résume à elle seule l’état dans lequel ils se trouvent tous, appuyée contre le dos de sa chaise, les deux mains sur son ventre. Hormis elle et Armand, les autres ont mélangé et rajouté par-dessus cela divers alcools. Seul Dimitri aura mangé sans effort et avec appétit, au grand plaisir de Lucienne qui l’invitait, après chaque bouchée, à continuer.

— C’est pas possible, faudra penser à installer une salle de gym, sinon, je vais devenir comme Gustave, dit Rémi qui cogne son verre à celui de Victor.

— Tout est possible ici, répond Marthe.

— En effet ! commente Armand. Moi, l’eau minérale ne m’a jamais fait autant d’effet !

Hélène et Marthe l’interrogent du regard. Armand fixe cependant devant lui un quelconque horizon.

— Il reste de la tarte ? demande Marie-Claire.

— Y en a plein le congélateur, ma fille ! répond Lucienne.

— Trop de sucre, trop d’alcool, trop de graisse, entonne Gustave.

— T’as pas fini de nous répéter cela ? dit Hélène, presque choquée, ça n’arrive qu’une fois par année.

— À la quantité produite par Lucienne, on va en avoir pour le reste de l’année à bouffer de la tarte et du sucre à la crème.

— Mais non, tu dis ça à chaque fois et, chaque fois, tu en redemandes, ironise Lucienne.

— Cette année, c’est différent. À partir de demain, je me mets à la salade et aux crudités.

On se moque de lui.

— Moi, j’aimerais porter un toast, dit Armand en se levant péniblement.

On fait silence.

— À vous tous, mes chers amis, je vous aime tous.

Il se tait et sourit. Il semble chercher ses mots.

— Tout cela va me manquer, mais aurai-je la conscience de ce manque ?

Moment d’émotion palpable que chacun réprime en levant son verre.

— Arrête, tu vas me faire chialer, répond Gustave en rotant.

— C’est ce que je veux, gros con !

On rit, on se lève, on crie :

— À nous tous !

On se rassoit, sauf Marthe.

— À mon tour maintenant de porter un toast.

— Ça va durer longtemps ? demande Gustave.

— T’as eu ton tour, lui répond Hélène.

— Non, pas très long, Gustave. Je veux porter un toast à Armand, notre bon pianiste et ami ; pour que son voyage dure encore longtemps.

— À la vie ! répond Armand.

— À la vie ! répètent les autres.

Gustave se lève, l’air décidé.

— Et si nous allions ouvrir ces cadeaux ?

La proposition arrive à point pour détendre l’atmosphère. Rémi et Luc se lancent des miettes de pain avant de se lever à leur tour. Marie-Claire termine en vitesse son morceau de tarte. Victor lui parle avec concentration. Marthe, au bout de la grande table, ne parvient pas à comprendre ce qu’ils se disent. Lucienne s’extirpe de son admiration pour Dimitri et ordonne, en se levant.

— Laissez tout cela, on rangera demain.

Elle ne peut toutefois s’empêcher de ramasser les plats, de recouvrir les mets qui n’ont pas été mangés.

— Cela vaut pour toi, Lucienne, dit Marthe.

— Faut quand même pas faire exprès pour gaspiller la nourriture du Bon Dieu.

— T’es même pas croyante, dit Gustave.

— Mêle-toé de tes affaires, le gros.

— C’est Noël, les amis, un peu plus de délicatesse.

— Mais je suis délicate ! Demain, s’il me parle sur ce ton, ce sont les choux à la crème qu’il va recevoir en pleine face !

— Can I help ? demande Dimitri, qui ne comprend toujours pas ce qui se passe.

— We are going to gift, dit Lucienne, dans son anglais de petite école.

— Where ?

— Gifte, sacrament !

Dimitri ne comprend toujours pas.

— It’s time for the presents, traduit Rémi.

— Ah, presents ! Cadeaux ?

— Bravo, Dimitri, dit Hélène.

— French ize difficoult, répond-il, presque en sueur.

— Grease ist difficoult, ajoute Lucienne.

— Greek ! Lucienne, Greek ! corrige Victor.

— C’est ce que j’ai dit ! Misère des langues, je m’y ferai jamais à ce pays-là.

— Attends d’y être, suggère Hélène.

On se traîne plutôt qu’on avance vers le salon, contentés, légèrement ou totalement étourdis, la panse appesantie par une tradition mal adaptée aux exigences alimentaires modernes. Rémi tourne autour de Luc et de Victor, en feignant de vouloir boxer avec eux. Victor le regarde aller, indifférent, tandis que Luc joue parfois le jeu, lançant un faux uppercut au moment où Rémi abaisse sa défense. Marie-Claire se lève à son tour. Elle porte très en avant son ventre. En la regardant, Lucienne s’inquiète qu’elle n’élargisse pas assez des hanches. Marie-Claire la remercie de sa bienveillance par un sourire. Marthe saisit le bras d’Armand qui paraît sortir d’une rêverie profonde.

Ils se dirigent lentement vers le salon. Victor est revenu sur ses pas et accompagne Marie-Claire. Ils rient tous les deux des pitreries de Rémi et de Luc.

— Je n’aime pas ce qu’ils font, murmure Marthe.

— Quoi donc ?

— Rémi et Luc.

Armand ricane.

— Ils ne font que s’amuser. Rémi est amoureux de Luc, ça se voit.

— Il ne manquerait plus que ça !

— Tu en perds en finesse, Marthe, ou tu ne voulais pas le voir ?

Elle se raidit, prête à la colère. Ou au désir ? Ses sentiments ne supportent pas plus l’alcool que son corps. Armand ricane toujours.

— Tu es bien joyeux.

— La vie, Marthe, quand elle s’éloigne, ressemble parfois à un jeu d’enfant, sans fin et nerveux.

— Elle n’est pas si loin.

— Pour moi, si. Ne t’en fais pas pour Rémi ; il aime encore Victor. Il est seulement déchiré.

Marthe a le réflexe de trouver l’explication compliquée, puis sa vaste expérience de la gent humaine lui fait hausser les épaules. Elle aura cependant Rémi à l’œil, se promet-elle. Il pourrait aller trop loin, en serait déçue. Au tour de Marie-Claire de rebrousser chemin et de venir s’accrocher à l’autre bras d’Armand. Marthe lui sourit, lui promet en silence de la protéger.

Les trois arrivent au salon ; Marthe dirige Armand vers le grand divan, l’assoit. Il la retient.

— Reste avec moi, je t’en prie.

Hélène les rejoint, s’assoit de l’autre côté, se serre contre Armand en frétillant d’impatience devant la pile de cadeaux. Marie-Claire prend place aux côtés de Victor, appuie la tête contre son épaule.

— J’ai soif et mal, annonce Armand, tout bas.

Marthe s’apeure ; Hélène se lève d’un bond.

— Va seulement me chercher un peu d’eau, demande-t-il à Hélène.

Elle obéit. Armand la suit d’un regard affaibli. Il fouille dans la poche de sa veste, en extirpe deux comprimés comme s’il s’agissait de friandises, les gobe aussitôt. Marthe remarque que la poche semble remplie de comprimés.

— Morphine, dit-il.

Hélène arrive, presque en courant, avec un grand verre d’eau. Les autres, observe Marthe, ne remarquent rien, devenus sourds par l’usage sans retenue de leur bonne humeur. Il n’y a que Rémi pour fixer Armand, puis Marthe.

— T’as ta morphine dans ta poche ?

Armand regarde Marthe pendant qu’il acquiesce à Hélène, sort deux autres comprimés qu’il avale. Marthe veut protester, mais le silence qu’ordonnent les yeux d’Armand l’en dissuade. Elle implore du regard l’aide d’Hélène. Celle-ci reste de marbre, respire tout de même un grand coup. Armand ferme les yeux quelques secondes. La raideur de ses traits s’estompe ; les joues se gonflent et s’apaisent. Marthe croit qu’il meurt, mais il ouvre les yeux, lui redonne espoir en lui souriant. Il lui serre la main, la sienne étant tantôt chaude, tantôt froide, souvent nerveuse. Hélène se rassoit.

Gustave s’installe devant eux, près de l’arbre.

— Oh ! oh ! oh ! crie-t-il.

— On n’a plus les Pères Noël qu’on avait ! Où est ton costume de l’an passé ? demande Hélène qui retrouve tout à coup son erre d’aller.

— Je ne rentre plus dedans ! C’est la faute à Lucienne.

— Le corps qui grossit n’a qu’à s’en prendre à la bouche qui le nourrit, dit Hélène sur un ton diététique.

— Par qui on commence ? demande Gustave.

— Les jeunes ! lance Armand.

— La Fée des étoiles a parlé !

La longue cérémonie des cadeaux débute. Marie-Claire et Luc reçoivent, tous s’en doutaient, vêtements et accessoires pour le petit Antoine : layettes, jouets que l’on accrochera au berceau, vêtements pour un peu plus tard. Rémi reçoit une chaîne, des livres d’art et, de Victor, quelques cravates, ce qui fait rigoler tout le monde. Puis, à la surprise et au plaisir de tous, Victor sort de sa poche deux joncs sculptés de motifs abstraits. Il en offre un à Rémi. Ce dernier rougit.

— Il porte peut-être des cravates, mais il sait comment s’y prendre, murmure Hélène.

— On aurait dû se trouver un notaire dans nos jeunesses, rétorque Marthe.

Victor reçoit de Rémi quelques pièces de vêtements créés dans la région, s’excuse de ne pas avoir autre chose à lui offrir. Victor paraît pourtant content, toujours accroché au bras de Marie-Claire. Luc se tient tout près. Rémi s’approche de Luc, lui présente son jonc. Luc saisit la main de Rémi pour mieux regarder.

Comme promis, Marie-Claire et Luc se fiancent devant eux. Ils s’échangent anneaux et baisers. Marie-Claire sourit, satisfaite ; Luc montre son jonc à Rémi qui le regarde poliment.

On commence par Gustave. Marthe lui offre un jeu de cartes venant du Maroc, placé dans un étui de voyage en cuirette. Hélène lui tend ensuite un pilulier ! On rit, même si le pilulier est original, créé par un designer de la ville. On apprend du même coup que Gustave a des problèmes de prostate. La nouvelle déplaît à Marthe parce qu’on lui a encore caché quelque chose.

— Tu m’avais caché cela.

Hélène lui sourit.

— Il ne voulait pas que j’en parle. Ce pourrait être une tumeur bénigne, du moins c’est ce qu’il dit.

Marthe soupire. Elle sent le poids d’Armand ; celui-ci s’est endormi. Elle le secoue. Il se réveille en sursaut. Elle lui murmure à l’oreille :

— Tu ne vas pas te mettre à ronfler durant la remise des cadeaux, tout de même.

— Les cadeaux ? Ah oui, les cadeaux. C’est Noël.

Marthe fixe Hélène. Celle-ci lui retourne son regard.

— Me cache-t-on autre chose ?

La douceur des yeux d’Hélène se transforme en lac d’une eau calme. « Sors tes antennes, Marthe », semble lui dire son amie. Elle regarde Armand ; il a chaud, il a mal. Il ne dit mot, observe distraitement Rémi et les autres jeunes. Marthe regarde à nouveau Hélène, qui a pourtant tourné de nouveau son attention sur la remise des cadeaux. Armand, de temps en temps, lui serre la main. Le cœur de Marthe chavire. Son sang ne fait qu’un mauvais tour, puis ralentit sa course. Son cœur chavire à nouveau. Il n’empêche. À son tour de serrer très fort la main d’Armand, qui ne réagit pas.

Lucienne reçoit ses cadeaux, une trousse de maquillage de la part d’Hélène, des gants parisiens de la part de Gustave. On siffle. Une simple enveloppe, cadeau de Marthe.

Intriguée, Lucienne l’ouvre. Elle rougit immédiatement. Elle lit à voix haute :

— Pour tes beaux et fidèles services, pour notre amitié, voici de quoi assurer tes vieux jours.

Elle montre les papiers, sans paraître comprendre.

— Victor ? dit Marthe.

— Il s’agit d’une forme de rente, en ton nom, qui te mettra à l’abri de la gêne.

— Bonne sainte paix !

Lucienne se met à pleurer, tente d’expliquer à Dimitri ce qu’elle a reçu, mais celui-ci ne comprend rien. Rémi lui traduit. Dimitri siffle, regarde Marthe avec respect. Lucienne se jette sur Marthe pour l’embrasser, toujours en pleurant. Marthe réprime ses propres larmes, mais la serre très fort.

— Eh, les lesbiennes, ça va faire !

— Gustave, ce que tu peux être con ! rétorque Hélène violemment.

Gustave a un mauvais sourire, mais la tension ne dure que quelques secondes. Il lui présente son cadeau qu’elle saisit presque brutalement, mais comme il est assez lourd, elle doit s’asseoir pour l’ouvrir, très intriguée.

— Un cadeau de Marthe et de moi.

Hélène arrondit la bouche.

— Un ordinateur portatif ! crie-t-elle.

— Mais pourquoi, pourquoi ?

— T’écris, non ? On trouve ça long et on a hâte de te lire. Alors, ça va sûrement t’aider. C’est plus facile à emporter en voyage aussi.

— Mais c’est trop, c’est trop !

— Tu veux qu’on le reprenne ? demande allègrement Gustave.

— Non, non ! Mais ce sont des dépenses folles, juge Hélène.

— Tu me l’as dit, les histoires se passent mieux quand on a de l’argent.

Elle se jette dans les bras de chacun pour pleurer. Gustave paraît encore plus ravi, fait un clin d’œil à Marthe et lui présente une petite boîte.

— D’Hélène et de moi.

Elle se rassoit pour l’ouvrir. Un magnifique collier.

— La pierre blanche ne vaut rien en soi, mais elle provient d’une grotte d’Amérique du Sud où elle se forme par une lente condensation de minéraux, ce qui lui donne cet aspect lunaire. Le tout est ouvragé à la manière des Incas, commente Gustave, comme s’il avait appris son texte par cœur. Il y a quatre petits grenats autour de cette lune, tu comprends l’allusion, j’espère. Je l’ai fait faire…

— Mais cela a dû vous coûter une fortune !

— Quelques millions.

Marthe le regarde quelques secondes ; il rit. Elle les embrasse, demande à Hélène de l’aider à le mettre en place. On admire le résultat. Elle va se regarder dans le miroir. Ils ont bien choisi, conclut-elle. Il est juste assez voyant, tout en demeurant discret, elle qui ne porte jamais de bijou trouve celui-ci adéquat. Elle prend le temps de vérifier son visage. Le bijou l’adoucit. « Avec ça, tu ressembles encore plus à une vieille personne. »

Elle chasse ce mauvais diable, sourit et retourne à sa place, remarque aussitôt le teint livide d’Armand qui semble s’être rendormi, affaisé contre Hélène.