— Ce qu’elles sont belles !
Lucienne bombe le torse, présente les deux tartes qu’elle a sorties du fourneau.
— Ça, mes chéries, tout est dans la graisse, pas la mienne, mais celle que je mets dans la pâte. Une tasse de graisse pour trois tasses de farine. Mets-en ma fille, dit-elle à Marie-Claire, c’est pas de l’onguent !
— Ouf ! s’exclame Hélène, bienvenues les hanches.
Lucienne hausse les épaules.
— J’en mangerais deux comme ça, au déjeuner, commente Marie-Claire.
— Profite-en, quand t’auras accouché, tu vas avoir tellement de vergetures que tu ne voudras même plus penser au mot tarte.
— Lucienne ! proteste Hélène, ce ne sont pas des choses à dire.
— Ne t’en fais pas, répond Marie-Claire, qui plonge allégrement ses mains dans la pâte, ma mère a porté quatre enfants et elle est aussi élancée que moi.
— Ça veut rien dire, lâche Lucienne, imperturbable. Madame Boulerice, au village, elle est plus maigre que toi. Eh bien ! sa fille était comme elle avant d’accoucher. Maintenant, elle ressemble à un gros sac de chips.
— Lucienne... disent en chœur Hélène et Marthe.
— On verra, rétorque Marie-Claire. J’aurai mon Antoine dans mes bras, c’est ce qui compte.
— Sans oublier ton Luc, ajoute Hélène.
— On a décidé de se fiancer à Noël.
Les trois femmes s’exclament et, les mains enfarinées, embrassent tour à tour la jeune fille.
— Eh, les hommes ! crie Marthe en direction du salon, nos deux jeunes se fiancent aux Fêtes.
On les entend féliciter Luc et faire les blagues habituelles.
— On vous entend ! leur crie Hélène.
— Toi aussi ! répond Gustave.
Elles rient.
— Maudits hommes, ils ne changeront jamais.
— J’espère bien, remarque Lucienne, moi, je les aime comme ça.
— Je ne m’embarque pas là-dedans, rétorque Hélène.
— Moi non plus ! insiste Marthe qui se tourne vers Lucienne. Après les tartes, qu’est-ce qu’il y aura à faire ?
— Ce qui se congèle bien. Comme ça, on pourra les sortir dans une semaine pour le repas.
Elle montre le contenu d’une casserole.
— Ça, ça va être pour les petits pains fourrés. C’est bien, ma fille, dit-elle à Marie-Claire qui lui remet la pâte. Tu pourrais me faire du sucre à la crème ?
— Euh... je ne sais trop comment faire.
— Misère du Saint Sucre ! Y a des traditions qui se perdent. Kessé qu’ils vous enseignent dans les écoles ? Maudit ministère de l’Éducation ; ils ne savent pas où sont les vraies valeurs.
— Les valeurs ont changé, suggère Hélène. Primo, on est passé au métrique. Secundo, aux menus santé.
— Tu parles ! les gens meurent pareil, pis sans connaître les bienfaits d’une bonne indigestion au rôti de porc ! Pis, métrique ou pas, y a des desserts partout dans le monde, pis des gros, tiens.
— Et moi ? qu’est-ce que je peux faire ? demande Marthe.
— De la soupe. Pour Armand. Tiens, j’ai la recette là. C’est la diététiste qui m’a donné ça. Ça paraît pas, y a pas une once de gras là-dedans, pis c’est bon.
— Tu vois ? conclut Hélène.
— Mais c’est pour les grands malades, ça !
— Changement de sujet, continue Hélène, des nouvelles de Dimitri ?
Lucienne sort son sourire du dimanche, fait quelques pas de flamenco. La table de cuisine en tremble, comme pour prendre à témoin le bonheur de la bonne. Les femmes rient.
— Il prend l’avion et arrive juste à temps pour les Fêtes.
— Il ne sera pas en mer ?
— Non, il veut être près de moi !
— Ouuuuuh, font-elles en chœur.
— Qu’est-ce que vous avez à vous exciter comme ça ? demande Gustave, qui apparaît, une guirlande à la main. Mmmm, ça sent bon icitte d’dans !
— On parle entre femmes.
— Vous ne dites rien, quoi, dit-il, le plus sérieusement du monde.
Les quatre femmes ont le même réflexe de lui envoyer de la farine à la figure. En mâle, il évite, imperturbable.
— Vous avez fini, de l’autre côté ? demande Marthe.
— Presque. J’ai un petit creux là, y a pas une tarte de trop ?
— Tiens, attrape plutôt cela, dit Lucienne.
— Une pomme ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec ça ? dit-il.
— Eh bien, ça se mange, vois-tu ? dit Hélène.
Il lève le fruit.
— L’humanité souffre depuis ses débuts à cause d’une pomme donnée à un homme par une femme.
— Pfff ! répond Hélène. Trouve quelque chose de plus original.
— Bof, c’est pas moi qui le dis, c’est le Seigneur !
— Triple pfff ! rétorque-t-elle.
Il se veut conciliant.
— Tu sais bien que je ne suis pas sérieux pour cinq cennes, ma belle.
— Va donc t’occuper de tes guirlandes au lieu de parler dans le vide.
Il croque dans la pomme.
— Ça manque de cassonade et de cannelle.
— C’est une pomme métrique, répond Lucienne.
— Je ne comprends pas...
— Laisse faire.
— Si on allait voir votre chef-d’œuvre ? suggère Marthe.
— Après vous, mesdames.
— Non, toi le premier ! ordonne Lucienne, je ne veux pas te voir tout seul dans la cuisine.
Elles suivent Gustave au salon. Près du piano, les hommes ont installé et décoré le gros sapin que Rémi et Luc ont coupé la veille, dans les bois, de l’autre côté de la grand-route.
— Il est magnifique ! s’écrie Hélène. Il est grand et touffu ! Bravo les gars. Et c’est bien la première fois qu’il n’y a pas trop de boules. Y a eu de ces années, je vous jure, l’arbre avait l’air plus saoul que Gustave quand il s’y met.
— Un peu de respect pour ton aîné, toi. C’est la faute à Rémi, pas moyen de faire ça tout croche, on a décoré cela comme de vrais f...
— Gustave ! sermonne Marthe.
— Fifis, termine Rémi.
— Il est très bien comme ça, dit Armand, assis dans le fauteuil, près de la fenêtre.
— Tu vois ? ajoute Gustave en s’adressant à Hélène, le pape a parlé.
Marthe s’approche de l’arbre, en respire les branches.
— Vous avez mis le bac d’eau ?
— Oui maitwesse.
Marthe regarde Rémi qui lui décroche un clin d’œil. Elle se dit qu’il a pris des couleurs, depuis qu’il est arrivé ici. Le grand air lui fait du bien. Quand il n’est pas avec Armand, il est dehors, il se promène, joue à l’homme à tout faire, rentre le bois, dégage les allées. « Je retrouve mes racines », lui avait-il dit, phrase qu’elle avait jugée, sur le coup, quelque peu cliché. « Ce n’est pas tant la campagne, avait-il ajouté, mais ce qui se passe. » Elle avait acquiescé. Les jours défilent vite en sa compagnie. Il la questionne, elle l’interroge, ils rient ensemble. « La vie te sourit ? — La vie me parle ? »
Hélène se joint parfois à eux, quand elle veut sortir de son texte ou des multiples soins prodigués à Armand. « On devrait l’appeler “Alarmand”, leur avait-elle dit, hier. Y a des moments où il me fait tellement peur, il tombe comme une masse, puis il se relève, tout souriant. Il ne durera pas longtemps à ce petit jeu, et le pire, c’est que c’est lui qui le veut ainsi. »
— Que ça sent bon ! affirme Hélène, qui l’imite.
— Ouais, on a ça collé à notre peau, répond Rémi qui se sent les mains, les tend à Luc pour qu’il sente à son tour.
Le geste n’échappe pas à Marthe. Les femmes retournent à la cuisine ; Marthe s’approche d’Armand, s’assoit à ses côtés et observe, avec lui, les hommes qui remettent de l’ordre dans le salon.
— Comment te sens-tu ?
— Ça va.
Il sourit ; elle lui trouve meilleure mine, comme s’il s’amusait, en effet, à jouer avec les angoisses d’Hélène. Il se tient droit. Le cancer a éteint la blancheur de son regard, mais nullement la profondeur de ce bleu si doux de ses iris.
Le feu gronde. Il fait très froid, dehors. Un vent arctique souffle sur le pays depuis deux semaines. La neige ne tombe plus, comme l’avait prédit Hélène. Ce qui est tombé en novembre s’est durci et asséché.
— Ça y est ? Les tableaux partent demain ? demande Armand.
— Oui, c’est cela. Une bonne chose de faite.
— Tu ne regrettes rien ?
— Au contraire. Il faut que ça continue...
— Exact, il faut que cela continue, même si, pour moi, cela signifie que ça cesse.
Il ricane. Marthe lui caresse le front.
— Où en es-tu ?
— Que veux-tu dire ? Avec mon acceptation de la mort ?
Il a dit cela assez fort. Les autres se sont arrêtés. Il leur fait signe de ne pas s’occuper de lui.
— Tu me raccompagnes chez moi ?
— Oui, bien sûr.
— On s’en va, les gars.
— Tu veux qu’on t’aide ? demande Rémi.
— Non, ma tendre amie va le faire. Merci bien.
— Tiens-lui le bras, lui dit Rémi ; il a l’air solide, mais il ne l’est pas.
Armand tente de maugréer, n’en accepte pas moins l’aide de Marthe.
— Voilà qui est mieux, commente Rémi.
— Où est mon manteau ?
— À la même place que d’habitude, répond Gustave, sous ta casquette.
— Et ma casquette, elle est où ?
Gustave arrête de ranger et le regarde.
— T’es sérieux ?
— Bien sûr que non, vieux con.
Ils rient. Marthe l’aide à mettre son manteau, puis met le sien.
— Je ferai la soupe plus tard, Lucienne !
— Laisse faire, j’ai déjà commencé !
— Excuse-moi !
— Excuse-toé pas, c’est toi la patronne ! Pis ne me dis pas de ne pas dire des choses de même !
Marthe les entend rire dans la cuisine.
— Je pars avec Armand.
— Soyez sages. Si vous faites le mal, faites-le bien, lance Hélène.
— C’est ça, on mettra un drap par terre, ajoute Armand.
— Beau programme ! s’exclame Lucienne, j’ai jamais droit à ça, moé.
— Du drap ou du programme ? demande Marie-Claire.
Marthe referme la porte sur leurs quolibets. Aussitôt, le vent leur pince les joues.
— Brrr, dit-elle, un temps pour congeler sur place.
— Je ne sens plus rien, à vrai dire ; mes médicaments m’enlèvent toutes sensations.
— Tu es chanceux, en quelque sorte.
— J’espère que tu n’es pas sérieuse, dit-il d’un ton doux.
— Excuse-moi.
— Je blaguais.
— Attention à la marche.
Il descend lentement en grimaçant.
— Pourquoi n’as-tu pas voulu suivre un vrai traitement ?
— Ne recommence pas, regarde plutôt ce beau soleil d’après-midi. Le Bon Dieu ne m’a enlevé ni la vision ni l’ouïe, c’est une chance.
— Attention, c’est glissant.
— Je vois clair, je viens de te dire.
— Je suis malhabile.
— Je ne fais pas exprès. Relaxe, ma belle.
— Comment veux-tu que je relaxe à te voir dans cet état !
— J’ai dit de regarder le soleil. C’est pas beau ça ? Bleu, bleu, bleu, brun, bleu, bleu, blanc, blanc.
— Y a du rouge, là.
— Je regardais au loin, pas les portes de la grange.
Elle rit.
— C’est vrai que tout cela est beau. L’hiver, on voit tellement plus loin. On se croirait presque dans un désert. Ah ! attention !
Marthe le retient juste à temps.
— Ça va, ça va. Ce n’est pas la glace. Ce sont des étourdissements, j’en ai de plus en plus.
— Tu m’as fait peur.
— Tout ce qui peut arriver, c’est que je meure.
— Ne dis pas cela.
— Allons donc, sois moins nerveuse. On n’avance pas vite, hein ?
Armand la surprend par sa bonne humeur. Il clopine plutôt qu’il ne marche, cachant difficilement sa douleur.
— Je ne suis pas pressée, dit-elle, pour l’encourager. Tu es en forme, on dirait, on pourrait aller s’asseoir un peu, là ?
Elle lui montre le banc, près du grand arbre.
— Volontiers.
— Dans une semaine la Noël, le temps passe vite.
— Il s’en est passé des choses, en effet, en si peu de mois, commente Armand.
— Comme s’il fallait que ça bouge.
— On l’a provoqué un petit peu, non ?
— On ne provoque pas une maladie.
— Non, c’est certain, mais le reste...
— Parfois je me dis que, non, le hasard est le seul responsable.
— Tu parles à un astrologue, là.
— Et l’astrologue m’a toujours dit que...
— ... le sage régit son étoile, l’ignorant est régi par elle.
— Voilà.
Il ricane à nouveau.
— Je te comprends. La direction que l’on a prise est toujours plus facile à voir quand on s’y arrête.
Il s’arrête, justement.
— Laisse-moi un peu souffler.
— On a tout notre temps, la journée est si belle.
Elle remonte le col de son manteau.
— J’aurais aimé un Noël plus blanc.
— Tu verras, cela fera comme chaque année, il neigera le jour où le petit Jésus naîtra.
— On a beau avoir nos âges, on se laisse emporter par la magie de ce temps des Fêtes.
Il reprend la marche.
— On va se dépêcher, sinon, je vais geler sur place et je ne m’en apercevrai même pas.
— Que disent les médecins ?
— La même chose que vous, que je devrais me faire mieux soigner.
— Nous devrions t’y obliger.
— Mais tu ne le fais pas, pourquoi ?
— Tu veux le fond de ma pensée ?
— S’est-on habitués à autre chose entre nous ?
— Je n’ai pas à te laisser vivre si tu ne le veux pas.
— Mais encore…
— Que veux-tu dire ?
— Mais encore ! Ce n’est pas juste ça, ta pensée !
— Peut-être…
Il grogne.
— Tu me trouves superficielle ?
— Non. Je vais te dire, moi. Tu ne veux pas t’embarrasser d’un mourant, t’as d’autres choses à faire, tu bouges, tu veux déplacer les montagnes qui t’empêchent de voir ton soleil. Tu fais bien.
— On n’aide pas les gens s’ils ne veulent pas être aidés. On les écarte de son chemin.
— C’est un peu raide…
— Tu voulais la vérité. Cela ne m’empêche pas de t’aimer, au contraire. J’aurais aimé t’emmener en voyage, avec moi.
— Hélène m’en a parlé. J’aurais été un boulet, même en rémission. Que comptes-tu faire de mon pavillon ?
— Tu n’es pas encore mort, Armand.
— Ça viendra, je te le prédis.
Elle voudrait lui dire que ces choses-là ne se discutent pas en présence du malade, mais la franchise d’Armand l’oblige à ne pas mentir.
— Ne blague pas avec ça.
— C’est une façon d’apprivoiser, Marthe, dit-il sur un ton plus bas et triste. Et tu y as pensé, à ce pavillon, n’est-ce pas ?
— Oui, j’y ai pensé ; Lucienne pourrait y habiter si elle ne réussit pas à se faire à son Grec.
— Elle part ? Mais quand ?
— Au printemps, probablement.
— Ah ! je serai mort.
— Armand !
— Quoi ! Armand ! Laisse-moi dire ce que je veux, bon sang !
Ils arrivent au banc, elle l’aide à s’asseoir. Il lui prend aussitôt la main.
— La pleine lune bientôt. Cela m’affecte toujours beaucoup.
— Et que dit ta carte du ciel pour celle-ci ?
Il se tourne vers elle, essoufflé.
— Une pleine lune est un phénomène trop passager pour qu’il indique, en lui-même, quelque chose. Elle agit parfois comme déclencheur, comme une étincelle.
— De quel côté tu te situes ? Du côté du sage ou de l’ignorant ?
— Du sage qui essaie de se crever les yeux.
Il baisse la tête.
— Il n’y a pas grand-chose qui puisse m’intéresser, maintenant, tu vois ? J’attends et j’attends encore. Rémi te l’a sûrement dit, je lui ai demandé l’autre jour de se déshabiller devant moi.
Il prend son temps pour continuer, comme s’il cherchait, en même temps que ses mots, son air.
— Eh bien, mon désir et mes peines se sont asséchés, comme le reste de mon corps.
Il agite les mains pour montrer le paysage.
— Tout cela, la beauté, le froid, le temps qui passe ; je l’admire, mais je m’en lasse également.
Il lève les yeux en l’air ; elle croit un moment qu’il s’apprête à s’évanouir.
— Tout cela est devenu plus que tolérable, répète-t-il, cela m’est devenu égal, gris. La morphine sans aucun doute… j’aurais dû m’y mettre avant. Je suis prêt à mourir, je crois ; j’ai trop mal, de toute façon.
Il ricane, tousse.
— Je n’ai pas cessé de me plaindre, toute ma vie durant, que j’avais trop mal. Ce n’est rien comparé au vrai mal. Tu as soigné, toi, le mal de l’âme… c’est gentil, accessoire.
— Accessoire ?
— Oui, dénué d’intérêt !
— N’est-ce pas un peu réducteur ?
Il la toise avec des yeux doux.
— Je n’ai plus à devenir meilleur, ma bonne Marthe, je quitte le monde du progrès.
— Rémi m’a dit que tu lui avais montré un journal.
— Il ne t’a rien dit de plus ?
— Non, ment-elle.
— Nous parlons beaucoup d’érotisme, de la chair…
— Et qu’as-tu inscrit dans ce journal ?
— Mes fantasmes, justement. Je lui en lis des passages, et nous les comparons aux siens.
— C’est instructif ?
— On rentre ? Je commence à avoir froid et, si je dis cela, c’est que je dois avoir le cul gelé !
— D’accord.
— Ce que j’apprends ? dit-il, en se levant péniblement. Je te l’ai dit, tout me devient égal, pas gris, seulement d’une seule et même couleur ; ça se rapproche de la paix. Je sais que cela est fragile et je m’impatiente facilement quand on vient me déranger dans mon silence. C’est dans un monastère qu’il m’aurait fallu aller, pour y mourir, mais…
Il s’arrête, se retourne vivement vers le fleuve.
— Ici, ira parfaitement.
— Que dis-tu là…
Il reprend sa marche.
— Je dis la vérité, ce que tout le monde sait.
— Tu es presque trop calme.
— C’est la morphine, je te l’ai dit.
— Ne me mens pas, Armand.
— Je pourrais débarquer du train plus vite qu’on le pense, Marthe. Je ne veux pas agoniser !
— Ne crie pas.
Il sourit.
— Tu ne peux pas savoir, ma belle, écoute-moi au lieu de te protéger. Ce serait tellement plus merveilleux de partir comme si on s’endormait. On se couche, on s’apprête à faire de beaux rêves, mais on ne se réveille jamais. On ne sait plus si ce que l’on voit est un fantôme ou son enfance qui se perd dans la terre, ou encore ses rêves qui se consument dans le feu.
— Tais-toi, c’est à mon tour de te demander de regarder le soleil.
— Mais je le vois, même là, dans cette ombre qui avance en avant de nous. Tu vois ? C’est mon ombre et elle me rappelle justement la mort que je vois de cette manière, comme si le soleil était derrière moi et que je marchais donc, immanquablement vers elle, vers le noir.
Il lui tapote le bras.
— Je ne suis pas noir, Marthe.
— Disons que tu es bleu foncé.
Il ricane.
— C’est cela, bleu foncé. Tu te souviens de ce beau petit livre que tu m’avais un jour donné, I Heard the Owl Call My Name[^2] ? Je l’ai relu, avant-hier. Je ne croyais pas en avoir la force, et pourtant, je suis passé au travers. Il m’a fait pleurer… Eh oui, j’arrive encore à pleurer. Tout m’est peut-être devenu égal, mais je sens bien que le bateau, lui, continue à voguer. Je suis comme ce jeune prêtre dans le livre ; je vois l’arbre tomber et je comprends… Je me soumets.
— Et ce journal ?
— Il t’intrigue ?
— Un peu, oui.
— Je t’en ferai cadeau, le moment voulu. Nous y voilà, c’est pas trop tôt. Ce n’est pas verrouillé.
— Cela ne l’a jamais vraiment été.
Katou arrive près de son maître.
— Voilà ma belle chatte. Tu te décides à quitter le rebord de ta fenêtre, toi ? Elle ne bouge pas beaucoup, ces temps-ci. Rémi n’est pas capable de l’approcher d’ailleurs. On dirait qu’elle est jalouse. Tu veux bien m’asseoir là ?
Elle l’amène à son fauteuil habituel. Elle l’aide à se dévêtir. Il s’assoit, tire vers lui la petite table qui lui sert de bureau, lui montre les cartes du ciel.
— J’ai fait le thème de Rémi. Intéressant. On dirait que vous êtes faits l’un pour l’autre.
— Amusant.
— Tu n’y as jamais cru, n’est-ce pas, à l’astrologie ?
— Cela a-t-il une importance ?
— Si ! dit-il d’un ton enjoué pendant qu’elle l’assoit confortablement, lui apporte un coussin pour son dos.
— Tu veux de l’eau ?
— Volontiers. Et mes pilules, là.
— Lesquelles ?
— Toutes !
— T’es certain ?
— Toutes !
Elle prend les flacons, revient avec un verre d’eau, lit les étiquettes, n’y comprend rien sauf la recommandation « prendre au besoin ». Elle dépose les flacons sur sa table.
— Merci.
— Tu ne les prends pas ?
— Pas tout de suite. Assieds-toi. Maintenant, prends ma main.
— Elle est chaude.
Elle lui touche le front.
— Tu fais de la fièvre.
— Je sais.
Il regarde par la fenêtre.
— Tu as vieilli.
— Je rajeunis à l’envers, tu veux dire.
Il observe sa réaction.
— Certaines cultures considèrent le blanc comme la couleur de la mort, dit-il. Qui a raison, tu crois ? Nous qui fermons les yeux, voyons du noir, ou eux, qui meurent en regardant le soleil, aveuglés ?
— Que préfères-tu ?
— Ne pas avoir mal, point. Le reste… si nous n’y sommes plus pour voir la couleur du néant… à quoi ça sert ? Ça ne sert en fait qu’aux vivants, à calmer leur ignorance de la chose. Tu sais, je repensais aux sept péchés capitaux de notre enfance si catholique. Tu te rappelles ?
— Orgueil, avarice, gourmandise, envie, luxure, colère, paresse.
Il manque un péché à cette liste : l’ignorance.
— Heureux, pourtant, les innocents aux mains pleines.
Il sourit, mais chasse d’un revers de la main cette déclaration.
— Heureux parce qu’ils sont aveugles ? Le véritable bonheur, ma belle, c’est lorsqu’on décide soi-même, de fermer les yeux puisqu’on aura vu. Les ignorants ne sont pas heureux, ils ne sont qu’inconscients, et bien souvent à cause des autres péchés. L’ignorance est la fuite ultime… Tant mieux s’ils ne ressentent plus rien. Moi, je dis qu’ils ne sont que des chiens bavant pour leurs nombreux maîtres. Mon ignorance aura été mon plus grand péché. Je suis fatigué.
Il ferme les yeux.
— Je suis fatigué, tu ne peux pas savoir comment, fatigué de l’attendre, cette mort.
— Elle arrivera toujours trop tôt pour moi.
— Tu es égoïste.
Il se tourne vers la fenêtre.
— Se savoir mourir vous donne des ailes et vous rend impoli. Excuse-moi.
— Je comprends, Armand.
Il la regarde.
— Je ne crois pas.
Elle se lève.
— Tu pars déjà ?
— J’aimerais écrire à Léo, une dernière fois.
— Dis-lui qu’il nous a fait mal, à nous tous.
— Comment ?
— Ne me dis pas que je te surprends.
Elle se rassoit.
— J’ai trop pensé à ma peine, c’est cela ?
— Je n’irais pas jusque-là. Nous le connaissons, nous aussi, depuis longtemps. Son départ a laissé un grand vide. Il aurait pu finir sa vie tranquillement avec nous. Il a déchiré cette toile que nous peignions ensemble, il a troublé notre monde. Dommage qu’il ait viré capot.
— Il n’est pas fou.
— Si, je ne t’aurais jamais quittée, moi.
Elle sourit.
— Allez, va écrire ta lettre ; demande à Gustave s’il veut bien venir jouer aux cartes avec moi. Rémi est de service, ce soir.
— De service ?
— C’est le soir de Victor.
Elle rit.
— Ah ! Rémi te parle ainsi de Victor ?
— Oui, mais c’est pour cacher l’amour qu’il a pour lui.
— Il te raconte ?
— Mais, c’est que t’es aussi vicieuse que moi, toi !
— Vicieuse !
— Admets-le !
Elle éclate de rire.
Vicieuse ! Il m’a traité de vicieuse ! Tu te rends compte, très cher Léo ?
Mais tout d’abord, ne devrais-je pas te saluer, comme il sied quand on commence une lettre ? C’est te dire ce que tu manques, ce qui se trame dans ce manoir depuis quelques mois.
Elle se sent de bonne humeur, mais se méfie de cette ivresse. Il la trouvera superficielle ; elle décide de s’en moquer, consciente qu’elle cherche encore à lui présenter une image trop parfaite et sereine d’elle.
Je te parle d’Armand, que j’ai quitté cet après-midi. Nous parlions des jeunes qui habitent maintenant dans ton pavillon, de celui qui prend soin d’Armand et de cet autre qui couche dans le lit de Rémi.
Elle est trop méchante. Non, pas assez.
Tes tableaux partent demain. Ils seront mis aux enchères dans deux mois. Merci de ne pas t’être opposé. Victor, mon curateur (et l’amant de Rémi), a préparé un joli catalogue qui portera le nom de « Collection Archambault, les années sexuelles ». Je lui ai permis de raconter notre histoire et, bien entendu, de présenter le magnifique Effet Casimir avec les divers textes que nous avions rassemblés. Comme tu vois, je fais tout le contraire de ce que j’avais annoncé.
Ton Tableau rouge en est la cause. Mais devrait-on l’appeler La Fuite vers Augusti ? C’est Victor, toujours lui, qui a fait la découverte. Je n’avais rien remarqué, mais à ma décharge, je n’allais plus dans ton pavillon que j’ai failli incendier, un soir de réelle folie.
Marie-Claire et Luc, les deux jeunes qui habitent ton pavillon, nous ont aidés à élaborer une mise en scène originale, à la grandeur de tes œuvres, ne crains rien. Il y aura, le soir, de beaux éphèbes, placés près de chaque tableau que l’on pourra visiter au Musée des Beaux-Arts, un mois avant la mise aux enchères. Les gens, là-bas, ont accepté de créer à brûle-pourpoint, ce happening, comme ils disent, d’autant que je leur donne tous tes croquis et les livres dans lesquels tu as dessiné quelque chose.
Là encore, je me dédis. Je n’ai brûlé, en fait, qu’une dizaine de livres. Les symboles ont fini par m’épuiser. Pour ce qui est du Tableau rouge, Victor y va d’une interprétation habile et totalement fausse sur la présence mystérieuse de ce nom, sous mon propre nom. Les critiques et les journalistes feront le reste de l’enquête ; je te laisse la liberté d’inventer ce que tu veux, car je ne désire pas attaquer ce garçon, ou ce jeune homme. Quel âge a-t-il, au fait ? Depuis quand me trompes-tu ? Ou plutôt, devrais-je dire, depuis quand suis-je cette amante estivale ? Depuis toujours ? Ai-je été aveugle à ce point ? Je ne comprendrai sans doute jamais ton geste puisque tu conserves le silence autour de tes secrets.
J’ai eu l’ambitieuse naïveté de croire en ton amour. Laisse-moi maintenant le culot d’en douter, même si tu t’en fous.
Qui fus-je pour toi ? J’aurais aimé que tu aies la décence de me le dire. J’ai peur, toutefois, que tu n’en aies pas le courage. J’ai eu la patience d’attendre cinq années avant de me mettre vraiment en colère contre toi ; il a fallu que ces jeunes qui vivent autour de moi me rappellent qu’il y a, devant, des champs inexplorés. Je ne te donnerai jamais raison, je n’approuverai jamais cet abandon. Tes démons te font la vie trop facile, Léo. Tu as certes du génie, mais tu n’as pas de cœur. J’étais sans doute la seule à voir ton vrai visage, car je t’ai laissé ta liberté. Je parie que cette femme n’est pas aussi compréhensive.
Ce que je peux m’en vouloir de t’avoir aimé. Je me sens sale, de cette malpropreté qui n’a rien à voir avec le désir.
Tu me rétorqueras que, sans doute, nous partageons la même ombre. Soit. J’aurai eu, toutefois, la décence, oui, la décence de rester honnête. De t’aimer.
Maintenant, il est trop tard, va te faire foutre, Léo, avec le plus vicieux des porcs si tu veux. Par bonheur, mon sang et mes eaux ne t’auront pas servi.
Elle signe, ne se relit pas, plie les feuilles, les insère dans une enveloppe et la scelle, se lève résolument, sort de son bureau, traverse le salon et jette l’enveloppe sur la table où l’on place la correspondance à expédier.
— Je monte, crie-t-elle à Lucienne.
— O.K., bonne nuit.
— Bonne nuit, répondent en écho Rémi et Victor.
— Ah vous êtes là, tous les deux ? Je vous vois demain, dit-elle.
Elle monte, entre dans sa chambre, ferme à clé, se dirige vers la salle de bains et s’arrête devant le grand miroir, au-dessus du lavabo. Elle se prend à témoin, juge de sa colère. Ses cheveux sont en bataille. Un peu plus, elle s’arrachait les cheveux. Elle se déshabille, entre sous la douche. Sous l’effet rectiligne de l’eau, elle parvient à se calmer.
Elle se couche aussitôt après s’être asséchée, garde cependant les yeux ouverts un long moment, repense aux péchés décrits par Armand.
Orgueil : elle était fière d’être la compagne de Léo.
Avarice : voulait-elle le garder pour elle ?
Gourmandise : comment ne pas aimer ses lèvres, son regard enivrant ?
Envie : envie ? Ce n’est pas un péché, ça. Ce n’est que l’ombre de l’orgueil.
Luxure : elle sourit. Heureux les amants aux peaux humides. Ça non plus, ce n’est pas un péché. Et les souvenirs, eux, sont-ils une forme inavouée de la Colère ?
Il reste la Paresse : voilà bien l’Ignorance dont parlait Armand. Il confond avec l’Innocence, cette autruche au cul bien en l’air et la tête enfouie dans les autres péchés.
Son esprit se calme, mélange encore une fois les genres, les codes. Les dix commandements, l’octuple sentier, les quatre ententes. Il y a de quoi rêver.
[^2]: Margaret Craven (Dell, New York, 1980). Lorsqu’on lui apprend que l’un de ses prêtres est atteint d’une maladie incurable, un évêque décide d’envoyer le jeune vicaire auprès d’Autochtones de l’Ouest canadien afin d’accélérer son apprentissage.