Les apparences sont trompeuses, les idées ont le loisir de divaguer, d’emprunter le chemin de moindre résistance ou de gravir des hypothèses élevées. Le chagrin s’en mêle, et se dilue pourtant dans la joie de savoir que Lucienne est toujours en vie. Fausse alerte, méchant avertissement.
Si ce n’était du soluté accroché à son bras, du moniteur occupé à sonder les soubresauts cardiaques, et s’il n’y avait pas l’habituel brouhaha feutré des infirmières gravitant autour de leurs patients, Rémi aurait pu imaginer le pire, que Lucienne gisait là, morte, oubliée des vivants.
La main de la vieille dame est chaude ; Rémi ne la laissera pas se refroidir. La respiration, régulière, confirme que les médicaments ont pris le contrôle et que tout va bien, dans les circonstances.
Lucienne ouvre lentement les yeux, sourit à Rémi.
— Tu ne dormais pas ?
— Pantoute, mais je rêvais !
— Alors, c’est que tu dois délirer. Les pilules sont bonnes.
Le rire délicat de Lucienne, une autre de ces apparences enjoliveuses, ne parvient pas à surmonter la faiblesse des lèvres.
— Tu m’as fait peur, tu sais.
— Ça fait cent fois que tu me le dis.
— Je peux le redire encore une fois ?
— Fais-moi pas pleurer, Rémi, j’ai déjà assez mal de même en dedans.
— Le médecin a dit que tu serais sur pied demain.
— Je sais tout ça, mon garçon, mais il m’a aussi dit de ne plus bouger, de ne pas m’en faire et de ne rien faire. Comment tu vas te débrouiller ? Qui va s’occuper de moé ? Je ne suis plus bonne à rien.
— Allons. Pour la boulangerie, ne t’inquiète pas, Stéphane va m’aider pour quelques jours, aux heures de pointe, le temps que je me retourne. Et pour toi, je te l’ai dit, Irène a demandé à sa bonne. Tout va bien, je te dis.
Les paroles réconfortantes de Rémi n’ont pas l’air d’apaiser Lucienne.
— J’ai eu Marthe au téléphone. Elle arrive demain. Elle aimerait te ramener avec elle, en Irlande.
Les yeux de Lucienne s’agrandissent. Rémi comprend, par le jeu subtil des iris, qu’elle est à la fois heureuse et inquiète.
— Tu seras sur pied demain, Lucienne, répète-t-il. Le médecin l’a dit, ce ne fut rien de grave, mais il faut cesser de te surmener. Je ne pensais pas que t’inviter à travailler à la boulangerie te ferait cet effet.
Elle dégage sa main pour inverser les rôles, englobe celle de Rémi afin de lui signifier de ne pas s’en faire.
— Ben voyons, penses-tu que je ne savais pas ce que je faisais ? Ça fait sept ans que je prends des pilules pour le cœur. Mes malaises ne datent pas d’hier.
— Tu m’avais caché ça.
— Y a ben des choses que je cache. Qu’est-ce qu’elle a dit, Marthe ?
— Qu’elle n’aurait jamais dû te laisser seule.
— Pfff !
Lucienne se tait, le temps qu’une infirmière lui demande si tout va bien et s’assure que les divers supports médicaux accomplissent les tâches qu’on leur a confiées.
— C’est bien Marthe, ça, regretter après coup.
— On fait tous ça un peu, non ?
Lucienne lui tapote de nouveau la main.
— J’sais ben. Ça fait combien de temps que je suis icitte ?
— Presque vingt-quatre heures.
— Ça s’est bien passé à la boulangerie ?
— Oui, ce fut tranquille. Il a plu toute la journée.
— J’voulais pas que ça s’passe de même, Rémi.
— Eh, oh, on se calme le pompon, ok ? dit-il en pointant le cœur de Lucienne.
Elle soupire.
— J’en suis rendue là. Le médecin m’a dit que j’ai trop maigri d’un coup, que le cœur est plus fragile. Y a deux ans, on me félicitait de maigrir ! Coudonc ! Peux-tu me donner un verre d’eau ? Merci, mon garçon. J’suis pas certaine de vouloir aller en Irlande, moé.
— Prends ça comme des vacances. T’auras le temps de discuter avec Marthe. Elle n’y retourne pas tout de suite. Il faut d’abord te procurer un nouveau passeport, et elle veut en finir avec le manoir.
— Elle m’a dit qu’elle avait beaucoup aimé ta lettre.
— Elle a-t’y pleuré au moins ?
— Comment ?
— Quand je lui ai dit que je l’aimais.
— Je ne sais pas ; elle ne me l’a pas dit.
— Pis toé, t’as-tu pleuré, quand je suis tombée ?
— Bon sang, Lucienne.
Il cache sa tête dans les draps. Lucienne lui caresse les cheveux.
— Tu vois, mon garçon, c’est ça, l’amour.