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Les Années-rebours

La lettre de Lucienne

« Ma chère Marthe, c’est pas moi qui t’écris, enfin si, mais c’est Rémi qui tape pour moi. (« Mon Dieu que c’est dur d’écrire une lettre, j’suis pas habituée, mes idées s’bousculent. Marque pas ça, Rémi ! J’me parle ! » « Oui ! Oui ! répond Rémi qui en profite pour t’embrasser, Marthe, dans le cou. » « Mon vieux snoreau, si j’avais voulu me servir d’un magnétophone ! Rémi arrête de faire l’imbécile. »)

Donc, ma chère Marthe, c’est ça que je disais. (« Rémi ! » qui reçoit une taloche derrière la tête.)

Je m’ennuie de toé ben gros. Je sais bien que l’on s’est dit adieu ben des fois, pis qu’à un certain moment donné, faudra se le dire pour toujours. Comme ils disent à messe, on deviendra poussière, juste de la poussière. Moé j’va’s p’têt’ faire plus de poussière que toé, hi hi hi (« Ça se met-tu, ça, hi hi hi ? », « Oui, répond Rémi, hi hi hi »).

Fa que, je me demande ben pourquoi t’es si loin. Il m’semble que ta job était pas finie au manoir, que tu pouvais faire icitt’ tout ce que tu fais là-bas. Va pas me dire que tu voulais te débarrasser de ton passé, de ton Léo, surtout. Moé aussi je fais partie de ton histoire, oublie pas ça.

J’veux pas te faire de reproches, j’essaie juste de comprendre. Y a ben des cœurs morts et tristes au manoir.

Je sais que c’est pas de ta faute, mais, à l’heure actuelle, le manoir t’appartient. Vends-le au plus sacrant, Victor veut l’acheter de toute façon. Coupe les ponts, mais fais pas semblant d’avoir un pied icitt’, pis un autre pied dans une tombe trop lointaine pour qu’on aille t’offrir nos respects.

T’as jamais été dans mon monde, mais quand t’étais avec moé, je pouvais au moins t’offrir de la soupe.

À part ça, je suis heureuse. Rémi pis moé, on fait une belle paire, lui dans ses problèmes, moé à vendre son pain. On est pour ainsi dire orphelins par les temps qui courent.

On t’envoie les photos des nouveaux-nés, pis du reste de la gang d’amochés. Victor se sépare de Rémi ; Rémi est en amour avec Luc, mais il va peut-être se contenter de Stéphane (« Tu l’écris, là ? » « Oui, Lucienne ! »), entécas, quand ils gémissent, y ont l’air de s’aimer ! (« Elle nous écoute en plus ! » « Ben quoi, jouis moins fort, c’est toutt’ ! On vous entend même de dehors, Dieu du ciel ! ») Marie-Claire est heureuse avec ses deux petits morpions, mais elle sait aussi qu’elle n’a plus vraiment le cœur de Luc. Tu sais ce que je veux dire. Si Victor achète ta propriété, moé, je ne veux pas y rester. Tiens, si t’avais une place dans ta maison… Mais peut-être que je serais de trop. Je dis ça comme ça, je viens d’y penser. J’me suis jamais cherché de maison, j’ai jamais été face à moé-même, on dirait ben.

T’es jamais venue voir la maison de Rémi, je crois. C’est ben confortable ; il a de drôles de voisins. Y ont toutt’ queuq’chose de sexuel à se faire pardonner, hi hi hi. Il y a la voisine, Irène, un peu spéciale, mais je pense que je suis en train de m’en faire une amie. Elle voudrait écrire un roman d’amour sur mes expériences. Je suis pas certaine que ça se fait ou que ça se dit. Dans le fond, ça ressemble à l’histoire de Rémi, tu ne trouves pas ? Trop beau pour appartenir à quelqu’un, trop fin pour s’empêcher d’aimer tout le monde. (« T’as tort, Lucienne. » « Je m’en fous, c’est ma lettre, écris ! »)

Bon, là, Rémi m’a fait perdre le fil. Tant pis. Je voulais te dire que j’essaie d’être heureuse, même si je ne me remets pas de la mort de Dimitri. On dirait qu’on n’est fait que pour une seule personne, tu ne penses pas ? Mais cette personne, parfois, on ne la trouve jamais ou, quand on l’attrape, elle ne nous reste pas longtemps dans les bras, part vite, ou ne veut pas tout simplement se faire prendre.

C’est bête comme ça, la vie. C’est ça qui est ça.

Viens au moins nous voir, c’est toi qui as de l’argent. (« Tu m’as dit que t’en avais. » « Veux-tu ben ! »)

Ta Lucienne pour toujours.

— Ça se dit-tu ça, pour toujours ?

— Ben oui, Lucienne. Si elle ne fond pas avec ça…

Lucienne se lève.

— J’me sens pas ben, j’suis fatiguée, j’vais aller m’étendre un peu.

— Tu ne veux pas te relire ?

— Qu’essé ? Envoye ça tout de suite avant que je change d’idée.

— T’es en colère.

— Ben certain.

— Attention, ça va te faire vieillir trop vite.

— Écoute ce que je dis, r’garde pas ce que je fais.

Lucienne quitte la pièce. Rémi relit la lettre, puis envoie la missive en appuyant le plus lentement possible sur le bouton « Envoyer ». Rien à faire : aussitôt le signal donné, l’ordinateur prépare le message et téléverse les photographies. La barre de progression s’allonge. Voilà. Il n’y a pas vraiment de course vers l’Irlande puisque la lettre est déjà arrivée à son port d’attache.

— La lettre est envoyée, crie Rémi.

— Merci, mon cœur… Oh !

Rémi entend un bruit sourd.

— Oh, mon cœur !

— Lucienne ?