EN

— Nicole ? Nicole !

La bonne apparaît derrière la moustiquaire de la porte-fenêtre.

— Madame ?

— Un autre verre, je vous prie.

— Ce sera bientôt l’heure de vos médicaments. Il serait plus sage de ne pas en prendre davantage.

— Ça va, ça va… S’il vous plaît, un autre verre.

— Bien, Madame.

— Nicole a raison, Irène, c’est pas bon de mélanger. Dis-lui, Rémi.

— Moi, je ne m’en mêle pas…

Pffff, c’est ça, lave-toé z’en les mains !

— Le dimanche, Lucienne, est sacré pour moi ; je n’ai pas le goût de jouer à la police.

— Entécas, moé, j’ai pas besoin d’alcool pour avoir du fun.

— C’est un reproche, Lucienne ? demande Irène, du bout des lèvres.

— Tu me passes l’huile, Rémi ?

— Tu viens de t’en mettre.

— Ça sèche trop vite su’moé, qu’essé qu’tu veux que je te dise ? J’absorbe ça comme une éponge. Faut croire que je suis faite pour être grosse, la peau boit le gras comme c’est pas possible !

— V’là ta graisse, beauté.

Lucienne rit.

— Non, c’est pas un reproche, Irène, j’explique que moé, j’ai jamais eu besoin de ça pour avoir du fun. Je ris naturel, si on peut dire. Pis gras à part ça.

Observant la lotion solaire pénétrer dans sa peau comme si celle-ci en redemandait, Lucienne éclate d’un bon rire.

— Vous êtes chanceuse.

Nicole revient avec le verre demandé. Irène la remercie.

— Pourquoi vous venez pas vous asseoir avec nous, Nicole ? demande Lucienne. Vous faites toujours ben pas du ménage à cette chaleur ?

La bonne lui sourit.

— Vous êtes aimable, mais j’allais partir. J’ai préparé le repas froid pour ce soir. Madame a-t-elle besoin d’autre chose ?

— Non, ça ira, merci bien. Oh, votre enveloppe est à l’endroit habituel.

— Bien, Madame, à mardi. Vous savez que j’ai congé, demain.

— Bien sûr, Nicole. Merci pour tout.

Après que la bonne eut quitté la maison, Lucienne ajoute :

— Elle a l’air efficace, votre bonne.

— Oui, une perle.

— C’est ça que ça te prend, Rémi.

— Je peux t’engager, si tu veux.

— T’aimerais ben que trop ça ! Je suis à la retraite, mon garçon ! Du moins, pour ça. Je préfère jouer à la caissière par contre !

— Et ça m’est d’un grand secours.

— Je m’ennuie, proteste Irène. Je n’ai plus de compagnie ! Cette maison est trop grande pour moi. Je ne suis d’ailleurs jamais allée au deuxième étage. Qu’est-ce que j’y ferais de toute manière.

— Fallait pas l’acheter…

— Elle est louée… Je ne resterai sans doute pas longtemps ici.

Surpris, Rémi relève la tête en sa direction, mais ne commente pas. Irène poursuit :

— Vous comprenez, je collectionne les histoires de banlieue. Je m’installe dans un quartier, et j’ouvre mes antennes. Parfois je ne glane rien, parfois…

— Pis icitte, ça vous donne des idées ?

— Pas celles que je croyais.

— Ça doit être difficile de ne jamais se sentir vraiment chez soi.

— C’est un mode de vie, je l’avoue, mais cela convient à ma cécité.

— Pauvre vous.

— Ne me plaignez pas, je vous en prie ! Quand je parle de ma cécité, j’englobe toute ma vie…

— J’comprends pas. Vous aimez le danger, j’cré ben, ajoute Lucienne.

— Le danger est en moi, Lucienne ; vaut mieux vivre intensément. Et je n’ai pas votre talent naturel.

Irène pose son verre par terre. Elle se lève en titubant.

— J’ai souvent tenté de changer le mal de place, dit-elle, d’un ton amer. Et maintenant, il est en moi pour toujours.

— Vous avez pas le vin joyeux, vous.

Irène sourit faiblement à Lucienne.

— Pas vraiment, non. Je crois que j’ai pris trop de soleil et, je vous l’accorde, trop de whisky.

— Doucement…

— Merci, dit-elle à Rémi, qui la soutient. On va se baigner ?

— Moi, je reste ici, annonce Lucienne.

Rémi la guide jusqu’à l’escalier de la piscine.

Ils pénètrent lentement dans l’eau. Irène pousse un soupir de soulagement.

— Cet hiver, j’irai au Chili. J’y ai un ami qui possède une villa sur le bord du Pacifique. J’y passe habituellement tout janvier et février. C’est là que j’écris.

— Vous êtes choyée.

— Qu’est-ce que vous croyez ? Je le paie en nature et lui-même a la nature généreuse… Chacun y trouve son compte. Un point de plus pour m’aider à écrire. Les amants de presque tous mes livres ont la queue de Rrrrrrrrodrrrrigo !

Elle tourne sur elle-même en faisant voyager ses mains sur la surface de l’eau.

— Il me semble que je n’ai pas croisé votre Victor, bien souvent… Nous n’avons d’ailleurs jamais été présentés.

— Il est très occupé, ment-il.

Elle marche lentement, plongeant de temps à autre la tête sous l’eau comme si elle y cherchait quelque chose.

— Vous allez le quitter ?

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Vous n’êtes pas faits pour vivre ensemble. Lucienne m’a raconté.

Rémi jette un regard vers Lucienne qui fait semblant de dormir.

— J’aime beaucoup Victor, tente-t-il comme protestation d’usage.

— Mais vous en aimez aussi beaucoup d’autres.

— Y compris vous.

— Ne dites pas de sottises. Vos amants sont les banlieues que vous visitez ?

— Vos escortes, les rues que vous arpentez ?

Elle lâche un petit rire entendu et tourne trois fois sur elle-même.

— Je laisse vivre, pour l’instant, conclut Rémi.

— Et mourir ?

— Et faire naître ?

— Je devrais vous imiter.

— En commençant par ne plus boire ? C’est Lucienne qui a raison.

Irène cesse de tournoyer et s’approche de lui avec un sourire horizontal.

— Faisons un accord, voulez-vous ? Quand j’aurai atteint le fond, je vous ferai signe.

— Et s’il est trop tard ?

— Il ne faut pas déranger les mourants.

— Tant qu’il y a de la vie…

— Pitié, je vous en prie, épargnez-moi ça.

Elle gonfle ses poumons et se laisse couler. Dix, quinze secondes. Il la rejoint, la saisit doucement et la force à revenir à la surface. Elle se dégage avec juste assez de fermeté pour qu’il y comprenne une frustration à peine contenue. Elle trouve l’escalier, sort de l’eau, tâtonne pour retrouver sa serviette, et remonte sur le patio.

— Vous devriez aller vous baigner, Lucienne, cela détend !

— J’me suis trop mis d’huile, j’toucherai même pas à l’eau !

— Ah, on sonne. Auriez-vous l’amabilité d’aller ouvrir ? Je suis tout trempée.

— Çartain.

Lorsque Lucienne réapparaît, elle claironne :

— Rémi, t’as de la visite !

— Bonjour, dit Stéphane en embrassant Irène.

Rémi sort prestement de l’eau.

— Tiens, tiens, parlant des rues qu’on arpente, Rémi ! lance Irène sur un ton qui pourrait passer pour de la méchanceté.

Stéphane, interloqué par la remarque d’Irène, se tourne vers Rémi en lui tendant une serviette.

— C’est la tienne ?

— Salut, oui, merci. C’est une belle surprise, on ne t’espérait plus.

— Je passais par ici…

Menteur, se dit Rémi, c’est une rue de banlieue, elle ne mène nulle part.

— … et comme ça ne répondait pas chez toi, je suis venu offrir mes respects à Irène.

— Ce qu’il est galant, cet homme !

— Vous vous connaissez ? demande Lucienne.

— Plutôt bien, répond Rémi. C’est le Stéphane dont je te parlais.

— J’avais compris, mon gars…

— Il faut à boire à tout le monde ! annonce Irène.

— Tu prends quoi, Stéphane ?

— Y a de la bière ?

— Oui, de toutes les sortes, répond Irène.

— Alors, une bonne sorte.

— Je prendrais plutôt une limonade, s’il y en a, demande Lucienne.

Irène s’appuie contre elle, adoptant un air exagérément gai.

— J’ai tout, ma bonne amie !

— J’y vais, dit Rémi en finissant de s’assécher.

Il s’attend à ce que Stéphane le suive, mais ce dernier se contente de sourire aux deux femmes.

Rémi cherche les alcools au salon ; s’il se souvient bien, le whisky est dans le flacon ovale. Il sent, non, c’est plutôt du scotch. Celui-là, alors. Ça y est. Maintenant les verres, la glace, la limonade, les bières.

— T’as besoin d’aide ? demande Stéphane, entré subrepticement dans la maison.

— Oui, tu serais gentil.

Stéphane saisit les deux verres préparés par Rémi en lui disant :

— Je suis content de te revoir.

Rémi retient un des verres pour empêcher Stéphane de partir trop vite.

— Tu travaillais ?

Stéphane sourit nerveusement.

— Oui, une croisière avec une dame. T’as vu mon bronzage ?

— Oui, tu es très beau. Tu aurais pu m’avertir.

Le reproche est sorti tout seul. Stéphane se dégage de l’emprise de Rémi.

— Je suis parti vite.

Il tourne les talons, signifiant qu’il ne veut pas en dire davantage pour le moment. Il rejoint les deux femmes.

— Alors, Mesdames, j’imagine que le whisky est pour Lucienne et le jus de fruit pour Irène ?

— Et toi, où est ton verre de lait ? ironise Irène.

Rémi les rejoint, donne la bière à Stéphane. Il cherche rapidement à circonscrire son malaise et à en déterminer les causes véritables. Il est certes content de revoir cet homme. Il ne s’est jamais privé de contempler les beautés qui passent ; les yeux peuvent remplacer le sexe, mais jamais l’héroïne des nuits, la méthadone de son ennui. S’il est une chose qu’il n’a jamais su faire, c’est bien de résister au repas des hommes. La drogue, oui, l’opium blanc, le musc sombre, le cuir souple d’un amant.

Il ne peut réprimer un profond soupir, qui semble passer heureusement inaperçu. La véritable raison de son malaise est qu’il ne sait plus. Il est perdu. La peur du danger, sans doute, la volonté de se protéger, de goûter paisiblement, c’est ça, paisiblement, aux fruits défendus, sans penser aux sables désertiques du lendemain.

Il observe Stéphane. Le mouvement des lèvres, la pose altière, l’apparente fermeté des muscles, qui n’est déjà plus celle de la jeunesse mais plutôt le résultat d’un entraînement régulier. Les heures à venir pourraient être délicieuses. Mais le jeu en vaut-il maintenant l’effort ?

Lucienne lui donne un coup de coude dans les côtes. Elle devine sans doute ce qui se trame dans sa tête, puisqu’elle se lance dans une observation à peine discrète de la beauté de Stéphane avant de conclure :

— Entécas, Irène, le Rémi est chanceux. Du beau bronzage de même, on mettrait ça à place de notre crémage !

— Ma cliente était du même avis que vous.

— Vous l’avez fait jouir, au moins ?

Stéphane interroge Rémi du regard. Rémi hausse les épaules en lui souriant. Voilà, mieux vaut sourire.

Stéphane sait faire rire sa compagnie. C’est son métier. Rémi cale un peu trop vite sa bière ; ses pensées s’ouvrent comme s’il lui fallait refaire l’inventaire des derniers jours.

Le souvenir de Luc se superpose à celui de Stéphane. Le désir est différent, plus vernaculaire et intransigeant, sanguin, tant les veines de Luc émettent, sous l’épiderme, des rouges et des bleus vibrants. Stéphane-Luc fait encore rire les dames. Les traits de Victor s’additionnent ; des lèvres qui fournissent une riche salive, des liquides clairs, bien distillés. Stéphane-Luc-Victor lui sourit avec amour. Rémi goûte à la bière froide. La langue est saisie de frayeur.

Stéphane pour la nouveauté, Luc pour l’intensité, Victor pour la satiété. L’homme idéal. Actif avec le premier, soumis au deuxième, compagnon du troisième. Il tente d’inverser l’ordre : Compagnon du premier ? Toujours soumis au deuxième ? Actif avec Victor ? Et s’il lui était soumis plutôt ? Gavé par Stéphane ? Grisé par Luc ? Les frontières entre les possibilités s’estompent et le résultat se rapproche davantage du zéro que de la certitude. Le vide, en somme. Encore une fois. Rien pour changer le bonheur, déloger le mal. Du coup, son désir pour Stéphane s’estompe. Rémi s’inquiète pour son avenir.

Lucienne est heureuse. Elle regarde Stéphane puis Rémi, et lui fait un clin d’œil. Qu’est-ce que cela signifie ? Une approbation ou simplement de la complicité ? A-t-il besoin d’une approbation ? Il observe Irène qui discute allègrement, en conservant les yeux enfouis sous des verres opaques, la tête toujours dirigée vers l’avant.

En ne regardant rien de précis, il s’imagine être Irène, privé de ses yeux, toutes antennes ouvertes. Que ressent-il au côté de Stéphane ? Force, douceur, complicité ? C’est du déjà connu. Chacun de ses amants lui aura procuré, le temps d’une escapade, les mêmes sensations. Il cherche encore. Mais l’œil ne se laisse pas dominer aussi facilement. Le moindre mouvement de Stéphane est enregistré, puis offert à l’analyse, finement broyé afin d’en extraire le suc invisible, l’odeur homéopathique que le cerveau amplifiera au point d’en attaquer, ad hominem, la réalité.

Lucienne bâille. Irène annonce que quelqu’un arrivera bientôt. Ils prennent congé. Rémi emmène Stéphane dans son bureau et lui fournit un maillot. Nu, Stéphane s’approche de lui. Pas dans cette maison, se dit Rémi. Pourtant, il se laisse envahir et le baiser de Stéphane est aussi intense que bref. Stéphane enfile son maillot.

— Que viens-tu faire ici ?

En guise de première explication, Stéphane montre ses dents, faussement honnête.

— Te relancer.

— Pourquoi donc ? Tu n’as pas donné de tes nouvelles.

— J’étais très occupé.

— Trouve autre chose.

Stéphane redevient sérieux.

— C’est pourtant la vérité. Je suis là, c’est déjà un signe, non ?

Rémi se sent faiblir, ne peut combattre, ne saura sans doute jamais.