« Do we share the same soul ? Porque metade de mim é o que eu penso mas a outra metade é um vulcão. »
« Ai-je la même âme que vous ? Parce qu’une moitié de moi est ce que je pense, tandis que l’autre est un volcan. »
Rui lui envoie le premier message.
Rui] Je t’attendais.
Night] Bonjour. Je viens de relire ton texte de présentation, dans ton profil. Comment se sont passées les funérailles ?
Rui] J’avais oublié ce texte ! Je le trouve amusant ; pas étonnant que je n’attire personne ici. Les funérailles se sont bien déroulées ; je suis heureux. On passe en vidéo ? Ce sera plus agréable de te raconter si je peux te voir.
Rémi lance l’appel vidéo. Comme toujours, ils laissent leurs micros coupés. Rui préfère écrire le français plutôt que le parler, et Rémi aime cette conversation silencieuse où les mots et les visages avancent ensemble. L’image de Rui apparaît dans une fenêtre. Il fume, comme toujours, entouré de la fumée de sa cigarette. Rui lui envoie un baiser silencieux.
Night] Tu es seul ?
Rui] Oui, Helio est chez sa mère. Il revient très bientôt. Quel temps fait-il chez toi ?
Night] Beau soleil après deux journées de pluie. Ça va, les plantes en avaient besoin et la ville sent moins la friture.
Rui] Ici, j’ai eu droit à du soleil, du soleil, du soleil. Le nord du Brésil couche avec les Tropiques. Mes parents demeurent dans l’une des plus belles régions du pays ; c’est un peu comme si tu allais en Floride, mais moi, je sais que, lorsque je reviens plus bas, c’est un peu encore la Floride.
Rui regarde sur sa droite.
Rui] Hermina est toujours là, à m’épier. Elle sait sûrement que je parle avec toi. Je lui dis tout, même quand je ne lui dis rien. Les gens, ici, sont si pauvres qu’ils tissent entre eux des liens qui leur permettent de survivre, même si, pour ce faire, ils en viennent à s’haïr ou à s’étouffer.
Night] Ce n’est pas bien différent d’ici, tu sais.
Rui] Rien n’est comme ici, mon ami. Rien.
Rémi ne cherche pas à le contredire.
Night] Et pour ton père, alors ?
Rui sourit. Il prend le temps de tirer sur sa cigarette et de laisser la fumée l’envelopper. Trois petits points apparaissent au bas de la fenêtre, s’effacent, reviennent. Rui prend son temps. Puis son message remplit l’écran.
Rui] Il y a peu de choses à dire. Comme toujours, quand quelqu’un meurt, c’est aux vivants à recoudre la déchirure. Mon frère, mes sœurs et moi avons beaucoup ri. Notre mère conservait une attitude polie, nous écoutait en regardant ailleurs, comme à son habitude. Elle nous a interrompus une seule fois pour nous rappeler que notre père n’avait été ni un bon père ni un bon mari. Je lui ai répondu que nous savions tous cela. J’ai, pour ma part, hérité de ses archives photographiques. C’était un homme méticuleux pour ce qui avait trait à la photographie. On ne peut pas en dire autant de sa vie personnelle, un vrai capharnaüm de mensonges et de demi-vérités. Curieux, n’est-ce pas ?
Night] Je ressemble sans doute à ton père.
Rui lui fait un signe négatif de la tête et lui envoie un baiser.
Rui] Jamais, mon ami. J’étais triste pour ma mère. Elle a rarement quitté sa maison depuis son mariage. Il ne l’emmenait jamais dans ses tournées. Elle n’a voyagé que pour les grandes occasions : morts et mariages. Notre maison donne sur une plage magnifique, mais il y a longtemps qu’elle n’y prête plus attention. Elle observe l’horizon comme si elle regardait la télé, passivement. Elle est rongée par l’amertume, fait la vie dure à ma sœur Raquel. Je suis heureux, tout de même, d’avoir fait ce voyage. Je pourrais en écrire un roman. Tu sais que mon père a eu un enfant avec une autre femme. Évidemment, le fils maudit est venu faire son tour durant les funérailles. Pathétique ! Un homme gras, vulgaire, qui n’a pas hésité à parler d’héritage avant même que la tombe ne soit refermée. C’est comme si tout le mal que mon père nous a fait était concentré dans cet homme. Il représente la honte pour nous. Ma mère s’est choquée devant lui et elle a voulu le chasser à coups de balai. Pathétique, je te dis, et tellement drôle ! J’ai éclaté de rire, mais mes sœurs étaient en sanglots…
Night] Et ton frère ?
Rui] Rodrigo était saoul. Quelque chose que nous avons partagé pendant longtemps. Mais moi, je ne suis plus ivre maintenant… J’ai trouvé dans les archives de mon père de nombreuses photos de moi. Je te les enverrai. Mon père adorait me photographier. Il m’aimait beaucoup durant ces moments, quand je devenais l’objet de sa pellicule…
Night] Tu es amer.
Rui] Oui, je le suis, mais tout cela est fini maintenant. Il me reste de belles photos et la compagnie de belles gens comme toi. Et toi ? Qu’as-tu fait de bon ou de mal durant cette semaine ?
Rémi résume les derniers potins de son univers. Rui sourit souvent. Il lui demande ce qu’il entend faire de Victor. Rémi lui répond qu’il n’en sait rien et qu’il laisse venir les choses.
Rui] L’orage est à venir, n’est-ce pas ?
Night] Oui, je le crois.
Rui] Est-ce lui qui te fait vivre ?
Night] Non. Enfin si. Rien ne m’appartient dans cette maison, sauf cet ordinateur, et mes vêtements. Il est plus riche que moi, si on veut, mais je me débrouille. Non, l’argent n’est pas un problème.
Rui] L’habitude, alors.
Night] Oui, l’habitude, ou l’âge.
Rui] C’est un peu la même chose, non ? Helio et moi, cela fait si longtemps maintenant que je ne me rappelle plus ce que c’est que de tomber en amour. Malgré nos querelles, nous nous aimons. Notre tendresse est devenue un cuir dur et il faut seulement mordre dedans, parfois, pour l’assouplir. Ferme tout et viens me voir, ici, au Brésil.
Night] Je n’aime pas la fuite.
Rui] Qui te parle de fuir ? Tu pourrais te reposer et réévaluer la situation. Est-ce vraiment l’impasse entre vous deux ? Tu sais, mon couple en a vu des pires, à ses débuts.
Night] Sans aucun doute. Crois-moi, une semaine en ma compagnie, et j’aurai foutu le bordel dans tout le quartier !
Rui] Tu ne connais pas le Brésil, Rémi, une telle chose est impossible. Tu n’as pas idée comment votre liberté est un luxe que vous mangez à tort et à travers.
Night] Es-tu en train de me faire l’apologie de la misère ?
Son compagnon perd son sourire.
Rui] La vie n’est pas une distraction, Rémi.
Night] Est-ce que ton peuple le sait, ça ?
Rui] Ne te fâche pas. Tu as raison, excuse-moi, j’ai parfois tendance à m’appuyer sur ma misère pour me glorifier.
Night] D’autant que tu n’es pas misérable. Tu as une bonne âme et tu écris très bien le français.
Rui] Tu veux me séduire ?
Night] Non, bel homme, c’est déjà fait.
Rui] Prétentieux !
Rui perd encore son sourire.
Rui] Qu’est-ce que je fais ici ?
Night] Tu fais sans doute comme moi, tu veux comprendre et aimer.
Rui regarde la caméra et Rémi peut y voir la profondeur de sa fatigue.
Rui] Tu viendras me voir, un jour, c’est promis ?
Night] Oui, bien sûr.
Rui] Je te ferai connaître ce que c’est qu’une vraie plage du sud.
Night] Tu oublies que j’ai fait le tour du monde.
Rui] C’est vrai, excuse-moi. Vous, les riches…
Night] Ne m’insulte pas. Tu sais très bien que ce n’est pas moi qui ai payé.
Rui] Je sais… Jure-moi que tu t’émerveilleras lorsque tu verras mes plages.
Night] Promis, je te dis.
Rui] Je te laisse, Helio arrive. Cem mil beijos.
Rémi lui renvoie, d’un geste amical, les cent mille baisers, puis ferme l’application.