Stéphane plonge. Sur le dos, Rémi observe les étoiles. Le corps sous-marin de l’homme l’effleure, replonge et glisse à nouveau sous lui. Rémi frissonne. Il pourrait imiter Stéphane et jouer avec lui aux caresses ADN, sans que soient enfreintes les frontières de la bienséance.
La fin de l’après-midi, puis le souper et la soirée auront passé vite. Les conversations furent amicales entre Lucienne et Stéphane, complices entre les deux hommes. Stéphane s’avère un excellent cuisinier, sait faire de quelques œufs et légumes une quiche savoureuse. Rémi goûta à tout, autant au plat qu’à ces moments paisibles. L’adagio parfait d’une possible symphonie future. Mais de penser au-delà du présent est une précipitation malhabile. Patience. Molto decelerando. Il n’est de bonheur que celui d’être près de quelqu’un. Encore faut-il que le chant soit le même.
Lucienne est partie se coucher. Rémi devra en faire autant bientôt. Stéphane le bouscule en voulant remonter trop rapidement à la surface. Rémi en perd l’équilibre. Stéphane rit.
— Excuse-moi !
— De rien, mon beau. Un peu plus, et je m’endormais.
— Tu veux que je parte ?
— Oui, mais reste encore.
Stéphane sourit, s’essuie le visage. C’est au tour de Rémi de faire quelques longueurs, toujours sur le dos. Il est préférable de ne pas trop en dire, pense-t-il ; la parole, acide, serait maladroite et brûlerait ce court instant de bonheur. Court, oui, très court, en position instable devant le gouffre de l’ordinaire.
On entend une voiture se garer à l’avant, des portières claquer, deux hommes parler gaiement, qui entrent dans la maison. Victor sort sur le patio, accompagné de ce qui semble être Mario. Victor a visiblement trop bu, s’arrête net devant Rémi et Stéphane. Mario, derrière, leur dit bonsoir. Rémi comprend immédiatement qu’il a perdu Victor.
— On vous dérange ? lance Victor d’un ton sarcastique.
— Pas du tout, répond calmement Rémi.
Moderato sostenuto.
— T’as fait un bon voyage ?
— Pas mal le fun, hein, Mario ?
Mario répond par un « ouais » tendre.
— Vous vous joignez à nous ? demande Rémi.
— Il est peut-être temps que je parte, dit Stéphane.
— Non, reste, je t’en prie.
— Ça te tente, Mario ?
— Oui, pourquoi pas. Mais je n’ai pas de maillot de bain.
— Pas nécessaire ici.
Victor se déshabille en titubant, ne garde que son caleçon, et attend que Mario l’imite. Celui-ci s’exécute plus lentement, timide. Victor rigole. Rémi comprend qu’il a perdu Victor parce que Mario correspond au type recherché par son ami. Râblé et glabre, cheveux très noirs, pas le portrait que l’on se fait d’un notaire. Une fois Mario dévêtu, Victor enlève son caleçon.
— Je garde le mien, si ça ne te gêne pas.
Victor plonge. Rémi et Stéphane s’éloignent pour lui laisser faire ses longueurs.
— Eh bien, Mario, tu ne plonges pas ? encourage doucement Rémi.
— Si, bien sûr.
Le jeune notaire s’exécute. Rémi l’observe. Stéphane sort de l’eau pour mieux y replonger. Victor s’extirpe difficilement de la piscine et s’assoit dans un coin, les pieds dans l’eau, les yeux hypnotisés par l’ivresse. Rémi le rejoint.
Ils murmurent.
— Ça va, Victor ?
— C’est qui, lui ?
— Stéphane, une connaissance d’Irène. Nous étions avec elle tout à l’heure.
— Tu l’as dragué ?
— Non.
Il n’est pas fier de son pseudo-mensonge.
— Tu vas coucher avec lui, ce soir ?
— Non, Victor.
« Poltron », se dit-il. « Vois comme Victor est brave. »
— J’allais bientôt me coucher.
— On pourrait faire ça à quatre.
— Tu es saoul.
— Tu l’as déjà fait, à quatre ? à vingt ?
— Oui, souvent.
Il ment encore. Stéphane occupe Mario à l’autre bout de la piscine. Rémi lui en sait gré.
— Il y a longtemps de ça.
Victor bâille.
— Je t’aime, Rémi, tu sais.
— Ne dis pas ça.
Ils murmurent toujours.
— Je veux coucher avec Mario, j’en ai envie.
— Mais tu l’as déjà fait, non ?
— Oui, mais là, j’en ai beaucoup envie.
Le sexe de Victor se durcit. Rémi a honte du délire de Victor, qui plonge dans l’eau et rejoint Mario, l’enlace. Ce dernier, très gêné, cherche à se défaire. Rémi fait signe à Stéphane de s’approcher. Victor vainc les appréhensions de Mario qui finit par glousser. Quelques instants plus tard, le caleçon flotte à la surface pendant que Victor embrasse passionnément Mario.
— Eh ben, dit Stéphane.
— Je suppose que t’as une érection.
Rémi plonge sa main dans l’eau.
— Ça t’excite tant que ça ? Va les rejoindre, si tu veux.
Il sort d’un bond, suivi de Stéphane. Victor et Mario gémissent fort. Stéphane rejoint Rémi à l’intérieur de la maison et le force à se tourner vers lui. Victor et Mario éclatent de rire, se chamaillent, puis font silence. Rémi les observe, sans rien dire.
— Tu veux que je reste ?
— J’ai un mauvais lit à t’offrir, dans mon bureau. Et je me lève à cinq heures.
— J’ai l’habitude. Qu’est-ce qui te chagrine ?
— Il a dit, tout à l’heure, qu’il m’aimait.
— Et toi, tu l’aimes ?
— Allons, montons.
— Pourquoi tu ne réponds pas ?
Rémi ne répond toujours pas. Ouvre le divan-lit, replace la literie, aidé de Stéphane, ferme la porte du bureau.
— Je ne sais pas si c’est une bonne idée que tu restes…
— Je comprends.
— Mais je préfère aussi ne pas rester seul.
— Je comprends ça aussi.
C’est le mieux qu’il peut dire. Avoué à l’intérieur de ces murs, son sentiment n’en garde pas moins la saveur complexe de la vengeance. Le désir ne fait qu’assaisonner le verbe. Stéphane s’assoit et enlève son maillot. Rémi en fait autant. Stéphane lui présente ses bras.
Rémi s’y love. Ils se retrouvent pour la première fois dans un lit. Les draps serviteurs les enduisent de caresses préparatoires. Rémi cherche à reprendre confiance, à occulter l’affront. Ce faisant, il se colle davantage au corps de Stéphane. Alertés, les sens envoient des signaux langoureux ; le sang reçoit des charges hallucinogènes. Les deux hommes se font confiance et, dans le lac de tendresse formé par leur désir, ils en oublient, l’un de consoler, l’autre de pleurer.
Il les entend monter à l’étage. Les deux rient, Victor plus qu’il n’en faut. Stéphane l’enlace, endormi. Rémi garde les yeux ouverts. Il ne voulait pas que ça se passe ainsi, même s’il pourrait difficilement décrire une autre manière de faire les choses. Il n’a qu’à s’en prendre à lui-même. Il se le redit, c’est lui, le mauvais garçon, et Victor a besoin de se saouler pour pouvoir s’abaisser à son niveau, à la cheville de sa médiocrité. Son démon intérieur lui rappelle qu’il a encore tout faux. Victor n’a que du sexe avec un autre, tout comme Rémi n’a que du sexe avec tous les autres. Une seconde voix se lève, plus philistine, pour soumettre qu’il est inutile de chercher à comprendre le labyrinthe de l’amour. Rémi les arrête. Il ne s’agit pas d’amour ici, mais de la course du temps. Les deux premières voix se taisent, souriantes. Un rire bref. Mario. Que lui fait Victor ? Que lui fait-il qu’il ne lui faisait pas ? Depuis combien de temps Victor le trompe-t-il ? Il aimerait pouvoir faire les comptes correctement, mettre le lot de leurs injustices dans la balance. Les deux hypothèses se lèvent à nouveau, pensant qu’il est temps d’intervenir. Rémi leur montre l’heure. Il n’est que le temps de dormir. Demain, d’autres travaux, d’autres pains. Le temps arrange les choses, et est le seul maître de pesée. Lui seul saura rétablir l’équilibre. Et, pendant ce temps, Rémi peut dormir et Victor jouir.
Cinq heures. Ses yeux s’éveillent. Ses oreilles entendent. Stéphane ronfle près de lui. Il s’extrait du lit, s’étire, se tourne vers Stéphane. Il n’a pas le temps de lui faire l’amour. Il bâille, sort de la pièce. En face, la porte de la chambre de Victor est demeurée ouverte. Le gros sexe de Mario témoigne de ses rêves. Les fesses de Victor, à ses côtés, luisent. Saleté. Rémi ferme doucement la porte. Il retourne dans le bureau et réveille Stéphane, qui sursaute.
— Désolé, mon grand, c’est l’heure de se lever.
Stéphane ne se fait pas prier, lui sourit et se lève rapidement.
— On va prendre une douche ? suggère Rémi.
— Ensemble ? Chouette !
Plaisirs. Bonheurs renouvelés. La joie de partager l’hygiène du corps. Quelques caresses, mais toujours ni le temps ni le moment pour autre chose. Baisers, tout de même, c’est un minimum dans les circonstances. Goûter à l’autre comme à un premier petit déjeuner. Mettre en appétit. Ils agissent en silence, en secret.
Ils descendent. Lucienne, déjà habillée, est assise à la cuisine. D’un air triste, elle leur envoie un sourire sans éclat.
— Bonjour, mes garçons. Bien dormi ?
— Oui, merci, Lucienne, répond Stéphane.
Rémi se penche vers elle et l’embrasse sur le front.
— Désolé, Lucienne, pour tout ça.
Elle rit.
— Tu parles ! murmure-t-elle. Si c’est un dortoir au manoir, ici, c’est un bordel ! J’ai jamais vu Victor se donner de même en spectacle. Tromper quelqu’un en cachette, c’est une chose, le faire devant lui… Je ne vous comprends pas, vous les tapettes.
Elle bâille.
— Nous ne sommes pas tous comme ça, répond Rémi. N’est-ce pas, Stéphane ?
Ce dernier agite la main devant lui pour signifier qu’il ne la mettrait pas au feu.
— C’est ben ce que j’pensais, ajoute Lucienne, contente de l’appui de Stéphane.
Elle bâille encore.
— Ils m’ont tenue réveillée longtemps, ces deux-là.
— Tu n’avais qu’à pas regarder !
— Je regardais pas, j’écoutais ! Moé, je comprends pas les voisins, ça fait longtemps que j’aurais appelé la police.
— Le voisin du fond ne demande que ça, celui en face d’Irène encore plus, et Irène, quant à elle…
— Dis pas de mal d’elle.
— Mais pas du tout. Quant à elle, eh bien, elle est ailleurs ; elle a d’autres contingences, si on peut dire. Et d’autres intérêts.
— Ou d’autres penchants, précise Stéphane, qui bâille à son tour.
— Je vous propose d’aller manger à la boulangerie, y a tout ce qu’il faut là-bas, suggère Rémi pour calmer le jeu et pour s’éloigner au plus vite de la maison.
— C’est pas de refus, dit Lucienne. J’aime donc pas vivre dans le malheur.
— Je ne suis pas malheureux, répond Rémi.
Elle le dévisage avec un regard lourd.
— Entécas, si t’es pas malheureux, t’as pas le sourire ben fort !
En sortant de la maison, Rémi s’aperçoit que Victor a garé son automobile derrière la sienne. Il rebrousse chemin et cherche en vain les vêtements de Victor. Il a dû les emmener avec lui dans sa chambre. Il monte et ne se gêne pas pour ouvrir. Victor et Mario ont bougé, ballet inconscient de caresses. Les vêtements des deux amants sont par terre, pêle-mêle. Il entend vrombir la moto de Stéphane. Mario bouge, Rémi l’observe. Il est beau garçon, se dit-il, qui respire la santé, comme aurait dit Lucienne. Victor a du goût. Mario ouvre un peu les yeux, puis plus grand quand il réalise la présence de Rémi. Celui-ci lui fait signe de ne pas faire de bruit, lui montre les clés de Victor. Mario sourit, mal à l’aise, se couvre du mieux qu’il peut avec le drap qui est demeuré coincé sous Victor. Rémi lui fait signe de ne rien faire et sort en refermant la porte. Il redescend, de meilleure humeur.