EN
Les Années-rebours

Brève rencontre

Stéphane est trop beau et il est trop tard. Il ne fait ni trop chaud ni trop froid. Irène est trop saoule et dort profondément au fond de son lit trop grand. Stéphane et Rémi sont trop près, assis sur le balcon d’Irène. Stéphane fume trop.

Rémi a du mal à tenir l’équilibre. Il ouvre le bal.

— Pourquoi les choses ne sont pas simples ?

— Elles le sont.

— Facile à dire.

— Je ne suis pas certain.

— Tu me rappelles quelqu’un. Une femme. Marthe.

— Tu as beaucoup de femmes dans ta vie.

— Oui.

— Je ne pensais pas te revoir si vite.

— Surtout pas ici.

— Le hasard fait trop bien les choses ?

— Peut-être, mais ça sent la poudrière.

— Tu veux partir en guerre ?

— Pourquoi es-tu si intelligent et si beau ? On dirait un roman à l’eau de rose.

— Ma mère a bien tenté de me défigurer en poussant très fort, mais je suis passé au travers.

Rémi lui accorde la victoire en lui envoyant un sourire tendre.

— Donne-moi une cigarette.

— Tu ne fumes pas.

— Et puis ?

— Ce serait trop bête de commencer.

— Je suis plus fort que tu penses.

— Non, je ne crois pas.

— Tu es sûr de toi, on dirait.

— Non, je ne crois pas.

— Ça fait longtemps que tu fais ce métier ?

— Cinq ans. Une belle façon de voyager.

— Tu ne baises jamais avec les femmes que tu escortes ?

— Non. Si, une fois.

— C’est compliqué.

— Non, très simple.

— T’as raison. C’est trop simple après tout.

— On peut aller loin avec de telles pensées.

— Il n’y a pas de sang qui coule.

— Qui dit quoi, là ?

— Ça n’a pas d’importance. Je suis bien.

— C’est vrai… Ton Victor n’est pas là ?

— Il a découché. C’est bien la première fois.

— Tu ne le fais pas, toi ?

— Non, jamais.

— Tu ne le trompes jamais ?

— Arrête tes conneries. Je reviens bêtement tous les soirs.

— T’as une photo de lui ?

— Oui, dans mon maillot.

— Menteur.

— Dans ma chambre, oui, j’en ai une.

— Tu me montres ?

— Un autre jour, veux-tu ?

— On va se revoir ?

— Je ne sais pas, Stéphane. Je ne suis pas satisfait.

— De moi ?

— Non, pas satisfait de moi.

— Il est trop tard pour me raconter ?

— Quelle heure est-il ?

— Trois heures du matin.

— Victor n’est pas rentré.

— Ça ne va pas entre vous deux.

— Oui et non.

Stéphane ricane.

— Je sais, c’est facile à dire… J’ai eu quarante-trois ans avant-hier. Et pour célébrer ça, j’ai couché avec un hétéro. On a fait ça sur la plage.

— Et le lendemain, tu me retrouves dans les bras de ta voisine nue et tu dis que quelque chose ne tourne pas rond dans ton existence.

— En effet… Tu es retourné au sauna ?

— Bien sûr… j’y dors souvent, the best hotel in town.

— Tu as quel âge ?

— Le même que toi.

— Qu’est-ce qu’on fait encore dans les saunas ?

— On se lave.

— On se salit, tu veux dire.

— On cherche, dit doucement Stéphane en caressant d’un doigt le biceps de Rémi.

Il frissonne.

— Je te donne la chair de poule ?

— Oui, j’ai peur, en effet.

— Pourquoi n’aimes-tu pas Victor ?

— Mais je l’aime.

— En quelque sorte, j’imagine ?

— Non, je l’aim… Je ne sais plus. Ce n’est pas assez intense.

— Ça pourrait ne l’être avec personne.

— T’as eu beaucoup d’hommes dans ta vie ?

— Trop.

— Donc pas un seul ?

— Oui, beaucoup. Je crois avoir trouvé mon équilibre. Voyager, butiner et repartir. Me détacher de tout.

— Tu as atteint le nirvana comme ça ?

— L’important est que je ne fasse de mal à personne.

— Tu me rappelles quelqu’un…

— Encore ?

— Je ne serai donc pas l’homme de ta vie ?

Stéphane le regarde, serrant les lèvres.

— Tu as déjà l’homme de ta vie.

— Je ne suis donc pas chanceux à la loterie ?

— Tu es bête à ce point ?

Rémi se sent soudainement fatigué.

— Je te comprends d’errer et de ne pas t’attacher.

— Et je te comprends de faire du pain. C’est très eucharistique.

— Tu es certain que tu ne veux pas être l’homme de ma vie ?

— Et quand ma peau sera rance, tu me jetteras aux pigeons ?

— Non, j’en ferai de la panure et j’y rajouterai des herbes. Sur une poule, c’est délicieux. Ensuite, avec la poule défaite, je ferai un bouillon. Je te boirai jusqu’au bout.

— Et, par la suite, tu m’urineras. Bravo.

— Y a pas une métaphore qui te colle à la peau, toi.

— Comme sur le dos d’un canard.

— Alors, va, oiseau sauvage, poursuis ta course.

— Mais y a une mare devant moi. Tu ne veux pas t’ébattre avec moi ?

— Pas ici.

— Tu es hypocrite.

— Oui, très.

— C’est ce qui t’empêche d’avancer.

— Non, cela m’évite de rester seul et d’errer.

— On va continuer longtemps comme ça ?

— Jusqu’à ce que le voisin descende de son toit.

— Il est encore là, lui ?

— On dirait bien.

— On devrait l’inviter à prendre une bière.

— Remarque qu’il est peut-être mort. Demain, on va le retrouver avec sa bière dans une main, et sa queue raide dans l’autre.

— Bon, je dois partir.

Stéphane se lève et rentre dans la maison. Rémi le suit. Stéphane s’assure qu’Irène dort bien. Il ramasse ses vêtements, se rhabille. Sur la table, l’enveloppe contenant son salaire.

— C’est payant ?

— Assez pour vivre, pas assez pour cesser de le faire.

— Tu comptes rester ici combien de temps ?

— Tout l’été, je crois.

— Ça me rassure.

Stéphane est maintenant prêt à partir, son casque de motocycliste à la main.

— Salut, mec.

Il lui donne un baiser rapide sur les lèvres. Pendant quelques secondes, Rémi jongle avec l’idée de le retenir. Stéphane ferme la porte derrière lui. Rémi s’assoit dans le salon. Une horloge annonce trois heures quinze. Il décide de ranger un peu afin qu’Irène ne se blesse pas à son réveil.

Au moment de sortir de la maison, il aperçoit la voiture de Victor, qui rentre enfin. Il le rejoint ; Victor est surpris de le voir.

— Tu étais où ?

— Ben, tu vois, je reviens de chez la voisine.

— En maillot, à quatre heures du matin ?

— Longue histoire. Toi, tu reviens d’où ?

— De chez un ami, répond vaguement Victor en verrouillant la portière avec un petit émetteur.

La voiture acquiesce en couinant. Victor se dirige rapidement vers la maison. Il titube. Rémi ne cherche pas à en savoir davantage. Victor monte au premier, revient en maillot de bain. Rémi remarque la peau rougie de celui-ci, dans le dos. La chaleur ? La peau de Victor est un parchemin où tout s’écrit. Rémi le suit. La nuit pourrait être blanche, pour lui. En plongeant, Victor lâche un cri de délivrance. Il était bien pressé de se laver, il avait peur d’être trahi ? Rémi s’assoit dans les marches, observe Victor faire quelques longueurs, puis sortir de l’eau. C’est une belle pièce d’homme, se dit Rémi. Malgré l’embonpoint, s’empresse-t-il de rajouter. Il est sévère. Il se veut sévère, corrige-t-il à nouveau. Si près et si loin de lui. Il en a marre de l’hypocrisie.

— Tu as couché avec lui ?

Victor cesse de s’essuyer pendant une fraction de seconde, ce qui n’échappe pas à Rémi.

— De quoi parles-tu ?

— Je préférerais le savoir.

— Et toi, t’as couché avec Luc ?

— Oui.

— Pourquoi, Rémi, pourquoi tu fais ça ?

— Et toi ?

— Ne t’esquive pas.

Rémi ne veut pas cette discussion, d’autant qu’il ne sait quoi répondre.

— Serais-je honnête de dire que je ne le sais pas ?

— Oui…

— Tu es trop bon avec moi, Victor.

— Je n’ai pas le choix.

— On a toujours le choix. Et puis…

— Quoi ?

Rémi prend une respiration.

— Et puis, tu m’évites. Tu ne m’aimes pas.

Le coup semble avoir porté. Rémi se sent ridicule de vouloir jouer les victimes. Victor expire bruyamment.

— Qui n’aima plus le premier ? répond-il.

Rémi observe à l’est les premières lueurs du jour. Émile a délaissé sa chaise sur son toit.

— Tu sembles dire que c’est moi.

— Je n’ai pas raison ?

— Et si c’était nous deux ?

— Non, tu te trompes.

— Tu ne veux jamais discuter, Victor.

Les premiers oiseaux piaillent. Victor réprime un bâillement.

— Je suis fatigué, Rémi. On en reparlera.

— C’est ça, on en reparlera.

Victor retourne dans la maison. Rémi serre les poings. Lui aussi est fatigué. Son corps exige qu’il se repose, son esprit l’enjoint de ne rien faire. Il se lève, observe l’horizon. Le lever du soleil ressemble à un bon pain lent à gonfler. Rémi n’a le goût ni de rentrer ni de décider du sort de cette journée. Il est toujours en vacances après tout. Dans une ou deux heures, la ville s’énervera, les banlieusards fuiront vers leurs bureaux, laissant derrière eux femmes, amants et enfants. Victor devra se réveiller aussi. Mieux reprendre la bataille à un autre moment. Car il s’agit bien d’une guerre. Il s’étend sur la chaise longue près de la piscine.

Luc connaît Rémi, Rémi connaît Stéphane, Stéphane connaît Irène, Irène connaît Léo, Léo connaît Rémi, Rémi connaît Victor, Irène, Stéphane, Luc. Il compte les moutons, les insectes. La guerre est commencée. Maintenant Victor sait pour Luc. En a-t-il trop dit ? Il verra ça demain. Dormir un peu, tout le temps. Une eau chaude et réconfortante se déverse dans les rivières de ses rêves. Il navigue, il plane, embrasse Stéphane, Émile, Lucienne, Marthe, Irène. Il touche à des sexes, on l’embrasse à nouveau, un étranger aux lèvres accueillantes, il jouit, il pleure, il pétrit du pain, des religieuses viennent en chercher des douzaines, il ne fournit pas, angoisse, il embrasse à nouveau les lèvres si accueillantes, il touche encore à des sexes, il goûte à leur humidité, il a mal, les lèvres accueillantes sont en lui et déversent une salive triste, triste, aveuglante. Son cerveau l’enivre tout en montant la garde, les religieuses se déshabillent, ce sont des hommes qui revêtent leur soutane. Un curé et lui, dans la sacristie. Rémi n’a que quinze ans, découvre l’amour, cela lui plaît. Il jouit dans la bouche du curé, qui en redemande. Rémi en redonne. Le curé est jeune. Si beau. Le curé l’embrasse, sa salive est chaude. Victor l’embrasse sur le front. Victor ? Il ouvre les yeux, quelle heure est-il ? Dix heures, répond Victor. Rémi referme les yeux. Il rêve, mais le curé a disparu, Rémi est triste, il se sent seul, cherche le prêtre. Il plonge dans une rivière tout près. Il perd la notion du temps.


Il s’étire. Ses pieds brûlent. S’étire encore. Quelqu’un a posé un léger drap de coton sur lui. Seuls les pieds s’en sont échappés et cuisent au soleil. Il regarde sa montre. Midi.

Courbaturé par le mauvais sommeil, il rentre chez lui. La chaleur a envahi l’intérieur si bien qu’après s’être soulagé, il retourne à l’extérieur, plonge dans la piscine. L’eau l’englobe et le baptise. Il remonte à la surface, se sent mieux. Il nage, essaie d’échapper aux rayons, replonge, se veut poisson. C’est bon. Remonte reprendre son air, le soleil l’attrape, il replonge, remonte, Sisyphe heureux.

— L’eau est bonne ?

Derrière la haie, il aperçoit Irène.

— Oui, très bonne. Et vous, pas trop mal aux cheveux ?

— L’alcool me va à ravir, vous savez. Merci pour le rangement, ma bonne était très contente. Merci aussi pour ce charmant épisode.

— De rien.

— J’aimerais faire une promenade, ça vous tente ?

— Bonne idée ! D’ici trente minutes ?

— Super.