EN
Les Années-rebours

La nuit purgatoire

Le jardin reçoit, entre ses branches, les lentes ondulations du vent. Le ciel a mis du temps à se draper de noir. Rémi est content d’avoir fermé boutique. Il n’a pas à subir les plaintes des citadins, privés d’air, qu’il s’imagine prier toute la journée pour de la pluie, des nuages ou même un automne hâtif tant ils en ont assez de suffoquer sous le smog. Qui plus est, il n’a pas à les entendre pester contre la chaleur encore plus tenace de sa boulange. Il leur fera une fleur bientôt, car il fera installer l’air conditionné à l’avant. Lui, il y a longtemps qu’il s’est habitué à la chaleur, qu’il a cessé de combattre ; plutôt porter léger, affiner la respiration, ralentir la cadence.

La tiédeur retrouvée de cette nuit est la bienvenue. Les insectes nocturnes sont revenus hanter les bosquets ; les poumons en prennent plus large. On perçoit dans l’air une promesse d’orage qui ne viendra pas avant trois bons jours, mais qu’à cela ne tienne. Bien que la lune ait perdu de sa rondeur, elle dessine encore de surprenantes ombres calcifiées qui accentuent la torpeur des bâtiments. Comme à son habitude, Rémi s’est assis dans les marches.

De l’autre côté lui parviennent, étouffés, les paroles et les rires sporadiques de Stéphane et d’Irène, qui s’amusent dans la piscine. Rémi devine que Stéphane tente de faire flotter une Irène qui a perdu son équilibre. Stéphane éclate d’un rire franc ; Irène, en réponse, ouvre la gorge et semble se libérer de ses angoisses. Les deux rires diffèrent, note Rémi. Celui de Stéphane est en contrôle, escorte celui, plus volatile, d’Irène. Sur le toit de son garage, une bouteille de bière à la main, Émile s’est assis sur une chaise de patio. Rémi lui fait un signe de la main qu’Émile lui renvoie allégrement. Émile a toujours eu sa chaise sur son toit, lui avait confié Alice, son épouse. Elle monte rarement, volontiers les soirs de nouvelle lune, quand aucun nuage ne vient occulter les maigres étoiles du ciel urbain. Sinon, elle joue à la marmotte domestique, sort ses poubelles, accroche sa lessive sur la corde à linge, ouvre une fenêtre et sort le bras pour juger du temps. « Il n’est pas méchant, l’Émile, vous savez. Espionner les autres, pour lui, c’est comme regarder la télé. » Elle avait dit cela sans conviction. Rémi, lui aussi, regarde par sa fenêtre, surtout pour espionner Cobra, le chaud lapin. Sinon, il préfère reluquer dans Internet, autre faune, autres mœurs, ou au sauna, autres bêtes, autres plaisirs. « Je comprends votre Émile, il tue l’ennui. » Elle avait semblé ne pas vouloir comprendre ou être peu intéressée à fournir un constat plus honnête de l’état de leur mariage. Elle s’en était retournée chez elle, le dos arrondi.

Les rires de Stéphane et d’Irène explosent de nouveau. Il n’a pas encore digéré la coïncidence, quasi trop drôle, trop absurde. Irène qui connaît Léo, Léo qui connaît Rémi, Rémi qui connaît Stéphane, Stéphane qui connaît maintenant Irène, Irène qui connaît Rémi. Connaissez six personnes, théorisa un mathématicien, et vous connaîtrez la planète entière par le jeu statistique des relations formées. Six jours de la vie d’une personne renfermeraient toutes les heures de son compte à rebours ? C’est possible, mais difficile à prouver. Ce qui est plus probable, c’est qu’il n’a plus l’aisance de sa jeunesse et qu’il est sans doute parvenu au sommet de ses énergies. La courbe sera dorénavant descendante, malgré sa beauté qui lui sert encore, admet-il. Il en use comme d’une eau inépuisable, lui procurant ainsi l’illusion qu’il fait du surplace. Une jeunesse en heures supplémentaires qui ne trompe ni l’univers ni ses propres démons.

— Rémi ! Venez nous rejoindre !

Il sursaute.

— Allez, monsieur Rémi, d’entonner la voix amusée de Stéphane.

Rémi et Stéphane connaissent un sauna. Stéphane et Rémi connaissent maintenant une piscine.

— Vous êtes là ?

— Bien sûr, qu’il est là, commente Stéphane.

C’est si évident ? Il les entend rire. Qu’a raconté Stéphane à Irène ? Il angoisse pour si peu ? N’est-il pas heureux de ce qui lui arrive ? Quelque chose de neuf à se mettre sous la dent, qui pourrait tout briser encore. Émile l’observe, attendant sans doute sa décision. Victor n’est pas revenu. Il y a longtemps que ses derniers clients ont quitté son bureau. Les possibilités sont nombreuses. Peut-être Victor a-t-il un amant, comme Rémi en a cinquante.

— Vous venez ?

Rémi hésite. Il est facile de basculer, d’agir en aveugle, de se crever les yeux dans l’éblouissant plaisir ou de vitrifier sa pensée sur l’imprenable raison. Les deux gouffres recèlent autant de dangers que de réponses. Seuls les héros tentent, pendant un temps, de rester en équilibre sur le mince fil qui les sépare. Il n’est pas ce héros.

— Un instant !

Il rentre vite enfiler son maillot. Au lieu de le libérer, le vêtement serré envoie à son sexe des interprétations fractales de ses désirs. Le membre se gonfle. Tant mieux, se dit Rémi, il n’en paraîtra que plus fort.

Il contourne sa piscine, traverse la haie à l’endroit habituel, enregistre la pression aiguë des branches de cèdre sur sa peau. Il est tendu. Des insectes s’envolent autour de lui. De l’autre côté de la haie, il s’arrête. Dans la piscine faiblement éclairée, Irène flotte, nue, maintenue par Stéphane. Rémi regarde vers le gros camionneur. Oui, il est toujours là.

— On vous espionne, vous savez ?

— Oui, nous savons, répond Stéphane qui, également nu, l’invite de la tête à plonger.

Stéphane lui fait signe d’enlever son maillot. Rémi refuse. Il plonge dans la partie la plus profonde. L’eau n’est pas assez chlorée.

Il émerge près d’eux. Irène chantonne.

— Je sais tout de vous deux, dit-elle en ricanant.

Il chasse l’eau qui lui traverse le visage. Stéphane lui sourit. Aussi craquant que l’autre jour, se dit Rémi, et si différent de Luc. Étranger. Oui, une manière étrangère de faire les choses. Il a fallu moins d’une seconde pour établir ce constat, se réjouir d’être là, dans cette eau, avec lui, et encore moins de temps pour ne rien laisser paraître et pour se placer en face de lui, de l’autre côté de l’épave flottante d’Irène.

— Vous êtes ivre, dit-il à celle-ci.

— Cela va de soi, répond-elle d’un ton mondain.

— Attention ! prévient Stéphane qui rétablit l’équilibre de la femme. Aide-moi, Rémi, à la maintenir. Prends-lui les jambes, tiens.

Rémi obéit. Stéphane lui décoche un sourire en coin qui le fait fondre. Il maintient doucement les pieds d’Irène ; Stéphane fait tanguer le corps de la femme.

— Ah, c’est si bon ! Ce que je donnerais pour faire l’amour maintenant !

— Vous voulez que je vous appelle le voisin ? murmure Stéphane.

— Pourquoi pas ! Ça dépend de ce qu’il peut mettre entre mes jambes.

— Madame est vulgaire.

— Madame est sincère, corrige-t-elle. Et comme c’est Madame qui paie.

— Que Madame m’excuse.

— Madame n’en a rien à foutre de vos excuses, mais elle vous aime bien.

Les deux rient. Le ton badin de Stéphane ne lui rappelle rien. Étranger ? Tant par ses nouvelles manières que par ce métier qu’il exerce. Libre ?

Irène se remet à chantonner. Stéphane souffle doucement sur son corps, et se contente d’assurer la flottaison d’Irène, qui semble s’endormir de bonheur. De temps en temps, Stéphane lance une jambe vers Rémi, en éclaireur. Ils se parlent du regard. Stéphane le désire ; Rémi n’ose pas y croire.

— On va rester longtemps ainsi ? demande-t-il pour faire diversion.

— Oui, dit Stéphane, Madame relaxe, je suis à ses ordres.

— Quel était le sujet de conversation avant que j’arrive ?

— Nous parlions de vous. Stéphane semble beaucoup vous apprécier.

— Madame a raison.

— Monsieur, répond Rémi, vous remercie.

— Que c’est beau, l’amour, soupire Irène.

— Est-ce d’amour qu’il s’agit ? rétorque Rémi.

Stéphane lui jette un regard interrogateur.

— Peut-être n’êtes-vous qu’aveugles, comme moi, suggère Irène.

— Madame est trop bonne, dit Stéphane, d’un ton obséquieux qui déclenche chez elle un rire débridé.

— Tu as bu, toi aussi ? demande Rémi.

— Moi, mon sang est naturellement alcoolisé, je vois tout en rose.

— C’est impossible, répond Rémi, moi, je vois tout en gris, et je ne m’en porte que mieux.

— Ça m’étonnerait…

Rémi ravale sa salive, inutile de mentir.

— Vous êtes un drôle de papillon, Irène, et la nudité vous va à ravir.

— Mmmmm, fait-elle, en se cabrant. Sa poitrine jaillit de l’eau comme une île nouvelle.

— Doucement, dit Stéphane.

Et puis, en s’adressant à Rémi :

— Elle n’a pas cessé de boire depuis mon arrivée. En plus des médicaments qu’elle prend… Irène ?

— Je vous écoute, dit-elle, faiblement.

— On devrait peut-être la ramener à l’intérieur, suggère Rémi.

Irène se cambre de nouveau.

— Non, pas tout de suite !

— Doucement, doucement, répète Stéphane.

— Les voisins risquent de jaser, vous savez, rajoute Rémi, peu convaincu lui-même de ce qu’il avance.

— Qu’ils jasent, mon ami ; leur vie est sûrement ennuyeuse à souhait.

— Vous disiez le contraire tout à l’heure.

— Arrêtez, Rémi, c’est vous qui m’ennuyez.

— Je peux partir…

— Mais qu’avez-vous ?

— Il est troublé, suggère Stéphane.

— Moi aussi ! Je suis déçue. J’aurais tellement aimé avoir un homme, un vrai… J’en suis réduite à me faire promener par deux gazelles.

— Vous n’avez pas d’amoureux ? demande Rémi qui, pour faire quelque chose, applique aux jambes d’Irène un léger balancement.

— C’est bon ce que vous faites, continuez. L’eau peut être si érotique… Non, je n’ai plus d’amoureux, parfois des amants, des bêtes de mon clan.

— Votre clan ? questionne Stéphane.

— Ne me dites pas que l’agence ne vous a pas prévenu.

— Oh, ça…

— Oui, ça… Continuez, Rémi, faites-moi jouir.

La demande d’Irène le surprend.

— Vous avez trop bu…

— Vous m’étonnez, dit-elle, sur un ton déçu.

— Parce que je ne veux pas vous faire l’amour ?

Elle rit.

— Il y a d’autres moyens. Cette eau est si bonne. Flap, flap, flap. On dirait une langue de femme. Ou les doigts d’un jeune esclave. Mon Dieu, je me sens Cléopâtre ! Je suis un papillon, comme vous dites.

Avec ses bras, elle imite le mouvement des ailes d’un papillon, mais ralentit la cadence, incapable de se concentrer sur ses gestes.

— Vous ressemblez plutôt à un oiseau, maintenant.

Elle ouvre les yeux, sortant difficilement du coma qui la guette. La musique, transmise par une petite chaîne stéréo installée sur le bord de la piscine, devient moins jazzée. Rémi continue d’agiter les jambes d’Irène, qui chantonne en accompagnant, de temps à autre, le rythme de l’eau.

— Flap, flap, flap

— Il manque du chlore dans cette piscine, vous ne trouvez pas ? dit Rémi.

— En tout cas, il ne manque pas de nudité, ajoute Stéphane.

Irène se perd dans une hilarité spasmodique. Stéphane lance un clin d’œil à Rémi, qui ne peut s’empêcher de faire une moue amère. Stéphane l’encourage à changer d’humeur en bombant le torse et en lui souriant, pour lui montrer qu’il est aussi prisonnier de la situation. Irène s’est remise à chantonner.

— Vous savez donc que votre voisin d’en face vous espionne de sa toiture ? demande Rémi.

— Chacun sa manière de jouir, vous ne pensez pas ? répond froidement Irène.

— Vous ne craignez pas les scandales.

— J’y suis habituée, si vous saviez. J’ai fait pire, ou, devrais-je dire, les gens ont cru que je faisais pire. Tout n’est qu’apparence. Je suis nue, certes, mais je ne suis qu’un pauvre papillon aux mains de jolies gazelles.

— Les gazelles ne jouent pas avec les papillons, suggère Rémi.

— Et c’est pour ça que les papillons sont ivres la plupart du temps.

— Que savez-vous des papillons, Irène ?

« Tu vas trop loin », pense-t-il.

— Détestez-vous tant que ça le mensonge ?

— Je mentirais en disant oui.

Elle rit.

— La vérité, mon ami, car vous êtes mon ami, n’est-ce pas ?

— Oui, je crois.

— Il croit ! My God ! La vérité, mon cher ami, est un plat qui peut se manger froid ou chaud. Notre douleur quotidienne mérite bien qu’on l’assaisonne de temps en temps.

— Le mensonge ?

— Non, la poésie, le divertissement ! Vous connaissez ? Prenez votre camionneur, il ne fait de mal à personne et il n’a pas l’air d’appeler la police. Il me prend peut-être pour une folle, mais je le comprends d’aimer ce qu’il voit.

— Il se branle sûrement, dit Stéphane.

— Son nom est Émile. Et si sa femme l’apercevait ?

Rémi connaît déjà la réponse. Sa femme est complice, en quelque sorte. Irène suggère une autre réponse :

— Si elle était intelligente, elle se branlerait à ses côtés.

— Sur le toit ?

— Pourquoi pas ?

— Elle pourrait tout simplement alerter, elle, la police.

— Et la police lui demanderait ce qu’elle faisait sur son toit.

Ils éclatent de rire.

— Mais ils pourraient prendre des photos, insiste Rémi, amusé.

— Ne trouvez-vous pas que vous allez trop loin ?

— La situation se situe on ne peut plus loin des conventions.

— Cela vous plaît, avouez-le.

— Certes.

— Stéphane, vous ne dites toujours rien ?

— Je suis heureux d’être aux ordres de Madame.

— Vous êtes censé être mon escorte, pas un con de service. Et vous, Rémi, votre Victor pourrait vous voir.

— Il ne comprendrait pas, je le sais.

— Et alors ?

— Il n’est pas là ; il a déserté la maison ce soir.

— Oh, c’est intrigant.

— Non, c’est moi l’intrigant, dans cette affaire.

— Vous voyez, mon cher Rémi, comme les banlieues sont intéressantes. Pourquoi vivre auprès de Michael Jackson et de ses poupées ?

— Vous n’êtes pas si riche que cela.

— Non ! répond-elle en éclatant de rire.

— Et moi, je suis très content de te revoir, Rémi.

— Moi aussi, répond malhabilement Rémi.

— Qu’ils sont mignons, dit-elle, triste. Maintenant, taisons-nous, voulez-vous ? Ramenez-nous dans une eau plus profonde. Mon radar s’ennuie. Où sont les chauves-souris ?

Les deux hommes promènent Irène sur l’eau de la piscine. Ils se sourient de plus en plus. Stéphane est trop beau, se dit Rémi, mais il ne comprend pas vraiment le sens de ce « trop » dans sa tête.

— Racontez-moi la lune, Rémi, demande Irène.

— Laquelle ?

— Celle que vous voulez, tout devient soudain si égal…

— Eh bien, celle dans le ciel se meurt.

Après un autre instant de silence, Irène se met à pleurer.